‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 45 sur 445 · De La Porte, Observateur littéraire, 1759, t I, p · texte numérisé non relu

De La Porte, Observateur littéraire, 1759, t I, p

3. n est arrivé à tel de nos romanciers contemporains d'oublier qu^il avait tué un de ses personnages et de le faire apparaître de nouveau, vivant et a^ssant. Marivaux a des étourderies de ce genre, moins fortes, il est vrai, et dont il a soin de s'excuser. Un personnage, dont il ne devait plus ôtre question, revient tout k coup pour jouer un rôle très important, et Tauteur

river jamais. Â force d'agiter et de retourner en tout sens une donnée, d'en développer, sans aucune proportion, telle ou telle partie ; à force de revenir sur ses pas, de poursuivre telle ou telle voie, sans autre cause que son caprice ou le plaisir du moment, il finissait par perdre le fil de son sujet ; les parties de roman se succédaient sans avancer ; on n'était pas plus près du dénouement à la dixième qu'à la première^; l'auteur pouvait finir brusquement ou continuer longtemps encore. Uuoi de surprenant, dès lors, h ce qu'il se fatigue et s'arrête tout d'un coup? Quoi de surpnnant aussi à ce que les lecteurs finissent par l'abandonner?

Pour la Vie de Marianne^ par exemple, la première partie est accueillie du public avec un véritable enthousiasme' ; mais les parties suivantes sont trop lentes à venir ; l'intérêt languit.

de dire: « M™* Dutour, de qui j'ai dit ctourdiment, ou par pure distraction, que je ue parlerais plus.... » (La Vie du Marianne., cinquième partie.) Dans ces deux romans, au commencement et à la fin de chaque partie, il est obligé de s'excuser de donner tout autre chose que ce qu*il avait promis. — Mais ne soyons pas trop sévères pour des erreurs communes aux gens d'imagination trop vive; sans parler des modernes, un illustre contemporain de Marivaux commet une bévue autrement forte. On lit dans la Relt" gietise de Diderot, à la fin de la lettre écrite à Suzanne par sa mère mou- Tanle : < (Vos sœurs) ont soupçonné, je ne sais comment, que je pouvais avoir quelque argent caché entre mes matelas; il n'y a rien qu'elles n'aient mis en œuyre pour me faire lever, et elles y ont réussi ; mais heureusement mon dépositaire était venu la veille, et je lui avals remis ce petit paquet, avec cette lettre qu'il a écrite sous ma dictée. » On ne voit pas du tout comment la mère de Suzanne peut l'informer d'un fait postérieur à sa lettre.

1. Dans le passage cité tout à l'heure, Grimm fait, sur la marche trop lente des romans de Marivaux, une comparaison plaisante : « Si vous avez vu Arlequin courir la poste, dans je ne sais quelle farce, vous aurez une idée très exacte de cette manière, qui consiste à se donner un mouvement prodigieux sans avancer d'un pas. »

2. Le président Hénault, Mémoires, p. 411. On verra plus loin (troisième partie, chap. i) le jugement de l'abbé Prévost^ si élogieux, malgré ses réserves. Même accueil à Tétranger : voy. le Journal littéraire de la Haye, t. XXII, p. 229 et &60. Dans ce dernier «passage, le critique de Hollande ne croit pouvoir mieux louer Marivaux qu'en le comparant à Dufresny : « Si le nom de M. de Marivaux, dit-il, ne paraissait pas au devant de ces mémoires, on les prendrait pour un ouvrage posthume de Dufresny. C'est la mémo m.uiière de conter, vive, Iôu^tp, courte et gaie ; des expressions employées d'une manière nouvelle, i' •■. agréable, le même art d'amener la morale et de la faire goûter; des r. .!. xions justes et fines sur les mœurs du siècle, des portraits bien frappes. > U y a des réserves à faire sur cette comparaison : voy. ci-après, deuxième partie, chap. i.

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0e plus y il y a trop de réflexions; on demande un peu plus de faits : alors Marivaux se fâche S puis il s'arrête court, car il est aussi fatigué que ses lecteurs, et s'empresse de saisir ce prétexte d'une injuste critique pour en rester là.

Mais, s'il est paresseux pour achever, il ne l'est pas pour entreprendre ; à peine est-il débarrassé de la Vie de Marianne qu'il commence le Paysan parvenu ^, et l'histoire du nou- Teau roman est la même que celle du premier. C'est que

1. Du ton doux et uni, mais on peti Ironique et piqué, qui lui est habituel en pareil cas ; et, pour montrer le cas qu'il fait du reproche, il se remet de plus belle, et comme par bravade, à philosopher: «Vous m'avouez que TOUS avez hissé lire mes aventures à ilusieurs de vos amis. Vous me dites qii*il y en a quelques-uns à qui les r>^ flexions que j'y fais souvent n'ont pas déplu, qu'il y en a d'autres qui s'en seraient bien passés. Je suis à présent comme ces derniers, je m'en passer.* i bfen aussi, ma religieuse de môme (son héroïne) ; ce ne sera pas une babillarde comme j'ai été.... Mais je songe que ce mot babillarde^ que je viens de faire sur mon compte, pourrait fâcher d'honnêtes gens qui ont aimé mes réflexions, s Vient alors une série de réflexions sur babillard, le sens du mot, le babillage, etc. {La Vie de Marianne, sixième partie.) Voyez encore ci-après, troisième partie, chap. I.

2. Bien plus, il écrit en même temps le Paysan parvenu et la Vie de Marianne: la dernière partie de cePf*'CÎ est de il Mi et la première de celui-là de 1735. Ainsi, dit le AV loge de 176A (p. A), de ses deux, romans « il quitta l'un pour commencer l'autre et n'acheva aucun des deux. » — Le Paysan parvenu avait trouvé à l'étranger le même accueil que la Vie de Marianne, Le Journal littéraire de la Haye en fait le plus grand éloge (t. XXIII, p. 188 et A7â), Une autre gazette de Hollande, la Bibliothèque française on Histoire littéraire de la France (Amsterdam, H. du Sauzet) commence parle traiter très duren^ent: « M. de Marivaux a publié un petit roman très court, intitulé le Paysan parvenu, in-12. Il est Tait sur le plan <Ie sa Marianne, c'est-à-dire qu'il y a peu de faits, et un étalage de cette Tri vole métaphysique du cœur, qu'il a semée dans tous ses ouvrages. j> (Tome XIX, 1'^ partie, 1734, p. 180.) Deux ans après, le rédacteur n'est plus le même, ou il a changé complètement d'avis, car U donne aux deux romans, surtout au Paysan parvenu, ces éloges sans restriction : « Nous ne craignons pas qu^on nous taxe de prévention, si nous disons que, de tous les livres de style qui paraissent en foule depuis quelque temps, et dans lesquels on aime à trouver surtout un?, imagination vive et brillante, tempérée de réflexions utiles, il n'y en a guère qui puissent être comparés à la Vie de Marianne et au Paysan parvenu^ pièces originales dans leur genre, et que le public éclairé estime avec raison. » Suit une comparaison, tout à l'avantage de Marivaux, avec IsiPaysrtme parvenue, œuvre d'imitation, provoquée par la vogue du Paysan, et un? analyse très élogieuse de ce dernier, avec extraits. L'article se termine ainsi : « Nous en avons cité asses de traits pour donner envie, à quiconque a du $roût, de lire le livre entier, qui est écrit avec tant de délicatesse, queTautcurest inexcusable d'en faire attendre si longtemps la suite. » (Tome XXXUl, V partie, 1736, p. ibà à 165.)

Marivaux était fort inconstant; il aimait courir d'objet en objet: son esprit vif s'attachait aisément, car il voyait du premier coup le côté piquant des choses ; il avait le travail facile et exécutait vite. Par suite de cette facilité d'engouement, il perdait de vue, à mesure qu'il avançait, ce qu'il venait de faire et jusqu'à son point de départ. Et un moment arrivait enfin, où, la fleur du sujet étant épuisée, il avait tout commencé, rien terminé ; il sentait qu'il fallait finir et il ne se donnait même pas la peine facile de brusquer un dénouement : il s'arrêtait tout net. Parfois, si le temps ou la réflexion renouvelaient ses points de vue^ il se remettait à Tœuvre ; mais ce n'était qu'une illusion et une fausse reprise. L'abandon était bientôt définitif et rien ne pouvait le décider à continuer.

Enfin, malgré sa gêne, Marivaux était très désintéressé. S'il entreprenait beaucoup, pour retirer de sa plume cette aisance qu'il poursuivait en vain depuis sa ruine, et qui semblait le fuir de plus en plus, il était incapable de prolonger quand même, dans un espoir de profit, un ouvrage qu'il jugeait mauvais. On vient de voir conmient il se conduisit avec M""" Riccoboni; il montra toujours la même délicatesse.

A une époque de sa vie, ce désintéressement fut mis à une rude épreuve : il en sortit entièrement à son honneur. Voltaire ne l'aimait pas ; non seulement il ne lui adressait jamais de ces éloges dont il était si prodigue envers ceux de ses confrères qui lui étaient sympathiques, mais encore il l'attaquait directement. Professant pour la comédie italienne, acteurs et auteurs, un dédain jaloux que devait exciter jusqu'à la plus complète injustice le succès si mérité de M** Favart *, il désignait, par une allusion méprisante dans le Temple du Goûty les c comédies métaphysiques > de Marivaux ', et le consignait à la porte du temple. Dans la conversation, il était plus explicite encore : « C'est un homme, disait-il, qui passe sa vie à peser

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