mars
A. Voici la fin de la lettre : « Que ce misérable ga^e de l'argent, comme tant d*autres, à me dire des injures; il est juste que l'auteur de la Voiture embourbée, du Téiémaque travesti et du Paysan parvenu écrive contre Tauteur de la Henriade; mais il est aussi d'un trop malhonnête homme de vouloir réveiller la querelle des Lettres philosophiques, et de m'exposer à la colère du garde des sceaux.... » Voltaire a décidément bien peur, car il multiplie les précautions, et presse Thieriot de faire démarches sur démarches, auprès du garde des sceaux, du marquis de Froulol, de d'Argental, du président Hénault, etc., probablement pour obtenir que le privilège soit reÂisé an livre de Marivaux. Et il termine ainsi : « Ils (ces protecteurs) m'épargneront la peine de couvrir ce zoïle impertinent de Vopprobre et de la confusion qu'il mérite. »
5. Du moins faite par Marivaux, car il y en eut une. Réponse ou Critique des Lettres philosophiques de M, de '*% par le R. P. D. B. Bftle (àmiens,
DÊM £LÊS AVEC LE PARTI PHILOSOPHIQUE. 91
n avait d'autant plus de mérite à ce refus, que l'ouvrage de Voltaire blessait profondément ses propres convictions^ et qu*il sacrifiait k son ennemi, non seulement un profit, dont il avait sans doute grand besoin, et l'espoir d'un succès littéraire, mais encore la. défense, contre une négation audacieuse, d'idées qui lui tenaient à cœur. En effet, avec un esprit libre et détaché de tout préjugé, Marivaux n'en conservait pas moins, sinon une vive piété, du moins de sincères croyances religieuses ' : dans un de ses ouvrages, il ne craignait pas de donner une série de réflexions « chrétiennes ' >, chose assez rare au dix-huitième siècle, en dehors de la littérature purement théologique, elle-
1735^, qui serait, selon Go\3iei{Correspondance du président Bouhier, t. IV, 9 juin i7A0, mss. de la Bibliothèque nationale) d*un gentilhomme de Rouen, Lecoq de Villeray.
Voltaire cependant ne déiarma pas. Sept ans q>rès, dans une lettre mêlée
de vers adressée à Frédéric II (28 octobre 1743), il disait de Marivaux, en
dépit de la rime :
Je préféra la lectnra
D'un écrivain sage en propos, A ce frelaté de Voilure, Et plus encore k MariTtox.
n vient de parler avec éloge de certain vin qu'il aime, naturel et franc ; il le préfère au vin trop travaillé du « Liégeois Lognier » et le compare à un écrivain simple et sans apprêt. D'où Tépigramme contre Voiture et 11 arivaux. Dans une autre lettre, À Metsieurs les auteurs des Etrennes de Ut Saint* Jean, il loue ceux-ci pour leur style « naturel » , quoique « bien bas », et déclare le préférer à « l'impertinent jargon » de Fontenelle et de certains de ses amis ; a Chez vous, leur dit-il, une femme n'apporte point de la coquetterie dans son équipage en venant au inonde; ches vous, une femme ne ressemble pas à son visage, » Ces deux phrases sont de Marivaux. Voy. édit. Beuchot, t. XXXIX, p. 369. Nous le verrons plus loin (deuxième partie,chap. y), dans une lettre au marquis de Villette, parler avec mépris des « drames bourgeois du néologue Marivaux ».
i. c Quoique très éloigné d'afficher la dévotion, il Tétait encore plus de l'incrédulité. La religion, disait-il, est la ressource du malheureux, quelquefois même celle du philosophe ; n'enlevons pas à la pauvre espèce humaine cette consolation que la Providence divine lui a ménagée. » (D'AIembert, p. 600.) « Il savait, il aimait notre religion... . Toute philosophie contraire à ses principes et & ses dogmes lui paraissait frivole et Inconséquente. » (De La Porte, Préface et 1765, p. xv.)
2. Dans le Cabinet du philosophe; il les annonce dès le début : «11 ne s'agit point ici d'ouvrage suivi. Ce sont la plupart du temps des morceaux détachés, des fragments de pensées sur une infinité de si^ets,... réflexions gaies, sérieuses, morales, chrétiennes^ et beaucoup de ces dernières, » (Première feuille.) Dans Vlndigetit philosophe, il fait dire à son héros : s Tout sans souci que je suis, je crains Dieu et j'ai toiyonra eu des sentiments de religion. » (Première feuille.)
92 yHOMME.
môme assez pauvre. Sans emprunter jamais aux adversaii-es de ses idées leur langage souvent injurieux et violent, il ne dissimulait pas, dans sa conversation et ses écrits, son aversion pour leur intolérance, son dédain pour leurs inconséquences peu philosophiques ^ Plusieurs fois il prit à partie, sans nommer personne, il est vrai, cette famille si nombreuse alors des faux esprits forts, € qui n'a pour toute philosophie qu'un peu de libertinage, beaucoup de vanité et force ignorance », qui se moque de la crédulité des bonnes gens, « tandis que sur bien des points elle est plus crédule qu'eux ' ». A l'occasion, il savait rabattre par un mot d*une malice sans amertume les témérités de pensée commises devant lui et qu'il désapprouvait. Un soir, chez M"* de Tencin, Bolingbroke, qui joignait, paraîtil, à une incrédulité hardie beaucoup de menues et puériles superstitions, terminait, aux applaudissements de l'assistance, une profession de doctrines, dont on devine la nature : « Si vous ne croyez pas, Milord, observa Marivaux, qui avait écouté patiemment, du moins ce n'est pas faute de foi ^. » Un autre
1. Voy. d'Àiembert, p. 600 : « n tournait en ridicule ces prétendus mécréants, qui ont beau faire, sgoutait-il encore asseï plaisamment, pour s'étourdir sur l'autre monde, et qui finiront par être sauvés malgré eux. C'est ce qu'il dit un jour en propres termes à quelqu'un de ces esprit» forts ; et l'esprit fort fut très blessé, comme on peut le croire, de l'assurance qu'on lui donnait de son salut. » — « Son zèle s'anima plus d'une fois contre les railleries et les vains raisonnements des esprits forts, t (De La Porte, Préface de 1765, p. xvi.)