D'Alembert, p
3. Selon Malebranche, nous ne connaissons notre âme que par conscience ^ mais nous n'en avons point d'idée : c Gela peut servir, conclut-il, à accorder les difTércnls sentiments de ceux qui disent qu'il n'y a rien qu'on connaisse mieux que l'âme, et de ceux qui assurent qu'il n'y a rien qu'ils connaissent moins. » {Recherche de la vérité^ livre III, partie il, chap. vu). Cité par Trublet, p. 211.
blaient d'invectives et d'injures [personnelles. Il ne leur répondit jamais que par un silence dédaigneux. Un jour, cependant, il se plaignait devant un magistrat^ c fait par sa place pour réprimer les libelles », des attaques dont il était Tobjet. € Cette licence, lui répondit froidement le magistrat, ne manquant pas d'employer le sophisme consacré en pareille matière, cette licence est une suite de la liberté tant réclamée par les gens de lettres. » — c En ce cas, reprit sans aigreur Marivaux, souffrez donc que cette liberté s'étende jusqu'à parler aussi de vous ; peut-être alors changerez-vous d'avis. > Et il ajoutait : tt Les injures dites par un écrivain décrié à un homme de lettres estimable sont l'opprobre de celui qui les dit, la honte de celui qui les autorise et souvent Téloge de celui qui en est l'objet^ » Dans un de ses ouvrages, il reprenait cette réflexion, et la développait avec une rare vigueur :
Je ne smsypas surpris, disait-il, qu'il y ait des gens qui critiquent impoliment, malhonnêtement, injurieusement, et qui aient recours à ce moyen honteux pour donner quelque débit à leurs livres; il y a de mauvais sujets dans tous les métiers, si métier peut se dire ici. Ce qui me surprend, c'est que les approbateurs puissent accorder un passe-port aux insultes de ces gens-là, et les laisser maltraiter d'honnêtes gens, qu'une critique, de quelque part qu'elle vint, honorerait toujours, si elle était décente, et qui, à défaut de tout autre mérite, ont cela du moins de respectable, qu'ils n'ont jamais eu de l'esprit contre personne, tout aisé peut-être qu'il leur serait d'en avoir, même du plus cruel, sans impolitesse, si le plaisir de faire du bruit aux dépens des autres pouvait être du goût d'un honnête homme.... Et ces insultes, d'où arrivent-elles jusqu'à la personne sur qui elles tombent ? De l'endroit même par où doivent passer toutes les critiques, pour être purgées de ce qui peut blesser Thonnêteté ; en un mot, de chez l'approbateur, de chez celui à qui la loi a confié le soin de vous garantir de toute offense à cet égard '.
Pour les critiques dirigées contre ses œuvres^ il les traitait comme celles qui visaient sa personne : il ne répondait jamais ;
1. D'Alembert rapporta cette conversation (p. 596) et semble même en avoir été témoin,
2. Le Cabinet du philosophe , sixième fcuiUe. — Que Ton ne s'étonne pas devoir Marivaux demander la répression des libeUes injurieux : on n'avait pas encore an dix-huitième siècle nos idées américaines sur l'innocuité de la presse. De plus, puisqu'il y avait des « approbateurs » , investis d'un pouvoir discrétionnaire, dont ils abusaient trop souvent contre de très estimables écrivains, on avait le droit de s'étonner de la singulière tolérance
DÉMÊLES AYKG LA CRITIQUE. 9&
jamais il ne tentait une apologie personnelle. A peine, de loin en loin, un court avertissement en tête de ses pièces ou de ses romans ^ Personne moins que lui n'abusa de ce genre de pré* faces, fort à la mode depuis, où, sous prétexte d'expliquer au public ce qu'il n'a pas bien compris, de réfuter des reproches injustes, les auteurs étalent naïvement leur orgueil et démontrent avec conviction leur propre excellence '. En revanche, lorsqu'il eut à sa disposition des journaux dont il était le maître, puisqu'il les rédigeait seul, il se contenta d'exposer simplement, sans la moindre visée ambitieuse, la manière dont il entendait l'art d'observer et de décrire.
On ne l'accusait pas seulement de faire des c comédies métaphysiques » ; son style était surtout ce que Ton s'efiTorçait de
dont les intulteun jouiisaient anprte d'eax. Un des plus libres esprits du temps, Duclos, pensait comme Marivaux, n écrivait, dans une Réponse au marquis de Mirabeau, qui l'avait attaqué avec une violence inouïe : « Je trouve VAmi des hommes moins blâmable d'avoir si légèrement sacrifié à son humeur le respect qu*il se devait, que son examinateur ne me parait répréhensîble de lui avoir laissé violer les lois de la bienséance, et d'avoir transgressé lui-même celles que les règlements de la librairie imposaient à son état... » etc.
1. Pour trois seulement, Annibaiy VIU de la Maison et les Serments in" discrets» On peut voir dans l'Indigent philosophe^ sixième feuille, ce qu'il dit de la feinte modestie des faiseurs de préfaces.
2. n aurait pu, sous ce rapport, servir de modèle à son contemporain Destouches, dont la vanité exubérante ne perdait aucune occasion de s'étaler et qui multipliait les longues préfaces, où il établissait, avec une conviction profonde, la haute valeur de ses pièces. Voici un échantillon de ces apologies personnelles; il se résigne à retirer du tbéAtre C Homme singulier, mal accueilli du public : « Ce n'est pas, observe-t-il, que je n'aie pour cette pièce une certaine prédilection, et que je ne me flatte qu'on y trouvera non seulement ce comique élevé et cette morale mâle et vive, qui ont fait recevoir mes autres pièces avec tant d'indulgence, maie de plus un caractère asses neuf sur le théâtre et très fertile en instructions. » (Voy. aussi la préface de V Irrésolu.) Les préfaces ne lui sufQsent même pas; il compose un jour VSnvieux ou la Critique du Philosophe mariée où il dit de sa pièce des ohoees comme celle-ci : « J'ai assisté furtivement (c'est l'envieux qui parle) à la lecture de cet ouvrage, qui m'a causé de furieuses émotions^ J'y sentais malgré moi des beautés qui me frappaient, et qui m'en faisaient redouter le succès. Mais ce qui me rassure, c'est que le public a perdu le goût de la vraie comédie, et ne s'amuse plus que de bagatelles et d'intrigues romanesques.... Des mœurs vraies, de la morale, des caractères sérieux, des contrastes, des plaisanteries qui ne naissent que du sujet; pas le moindre écart, point de paroles licencieuses ; tout y respire l'honneur, la modestie, la vertu ; mœurs gothiques ; cela ne saurait prendre aujourd'hui ; et le parterre me fera raison, sans doute, de l'audace d'un auteur qui veut plaire en instruisant, a (Scène i.)
tourner en ridicule. Sans nommer Marivaux, Fabbé Desfontaines dirigeait en réalité contre lui deux brochures, d'une plaisanterie assez lourde, mais qui ne manquent cependant ni d'esprit ni de justesse. Dans Tune, le Dictionnaire néologiqtiey il réclamait, au nom de la pureté de la langue, de l'histoire et de Tusage^ contre les alliances de mots risquées, les façons de dire prétentieuses, les expressions détournées de leur sens, mises à la mode par ceux qu'il appelait les faiseurs de phœbus ; dans l'autre, VÊloge de Pantalon^PhœbuSy il mettait en scène le nouveau jargon, sous forme d'abstraction personnifiée, comme dans les moralités du moyen âge ^ Marivaux ne se sentit
1 . Dictionnaire néolofique, à Cusage des beaux-esprits du siècle, par un Avocat de province (1726, in-12, souvent réimprimé); Eloge historique de PatUalon-Phabus (même année). Les denx ouvrages sont d'habitude imprimés ensemble, avec différentes pièces relatifes à la querelle de Desfontaines avec Fontenelle et son école, notamment la Réception de l'illustre Messire Christophe Mathanasius (La Motte) à V Académie française et les deux Lettres cTun Rat Calotin à Citron Barbet, Dans le Dictionnaire néologique, Marivaux est pris personnellement à partie, dès la préface, à l'occasion d'un passage du Spectateur français^ et fait presque tous les frais de l'entrée en matière; dans le Dictionnaire même, il fournit son large contingent d'expressions tournées en ridicule. Qu'on en juge par cet exemple : « A Vavenant, Façon de parler qui commence à s'écrire : «Elle se retira, en lui répondant à Cavenant de ce qu'il lui disait. » (Spect, fr, 1723, quatrième feuille, p. 5.) Cette manière de parler a été employée fort heureusement par le Philosophe indigent, page 5 : « Je suis un pauvre à peindre, mon habit est en loques ; et le reste de l'équipage est à Cavenant. » Le lecteur peut transporter au style la peinture que l'indigent écrivain fait de ses habits. » Tout l'ouvrage, quel que soit Pauteur visé, est dans le môme ton : c'est une réunion, par ordre alphabétique, de mots et de phrases plus ou moins néologiques, suivis, soit d'une interprétation en langage très simple de ces subtilités et de ces afféteries, soit de remarques, souvent spirituelles et justes, plus souvent dénigrantes et d'une ironie méchante.
Quant à VEloge de Pantalon^Phosbus, né « dans le pays de Bisarrac, près de la ville de Néphélie > , c'est une parodie amusante, quoique prolongée, du style de Fontenelle, La Hotte, Marivaux, le P. Le Moyne, etc. La naissance, l'éducation, la mort de Panlalon-Phœbus sont racontées presque exclusivement avec des expressions prétentieuses ou forcées, empruntées à la nouvelle école d'écrivains. Voici le passage qui vise directement Marivaux : a Un jour, en prenant du tabac, il dit d'un ton familier : « Le tabac par lui-même ne fait point de volupté, il cause seulement à l'âme une modification douce, qui, par des secousses variées, l'agite et le tire de son assiette. » Il appelait poétiquement la race humaine, la servante de Jupiter, et soutenait que nos âmes étaient des intelligences punies. « La grandeur de ses idées réfléchissait sur sa substance pensante^ et la remuait d'un sentiment d'élévation personnelle. » Tout homme de quelque sens éclairé devait penser comme lui sur toutes choses. Dans le fond il pensait naturellement, en ce qu'il restait dans la singularité cT esprit qui lui était échue. (Edit. de 1750,