DÉMÊLÉS AVEC CRÉBILLON FILS
une matière fort scabreuse le génie Mange-Taupes; ils lui apportent « vingt chariots » de sa nourriture favorite; c*est alors que Tune des taupes raconte son histoire, longue satire de la carrière de Marivaux, qu'elle personnifie : c Que je meure si j'ai entendu une syllabe, s'écrie bientôt Tanzaî ; quelle langue parlez-vous? — Celle de Ttle de Babiole, reprit la taupe. — Et comment feites-vous pour vous entendre? — Je me devine. » La taupe alors de se perdre en des réflexions interminables, d'un tour précieux et alambiqué, sur l'esprit, la finesse, le bon sens, l'amour, la galanterie, etc. ; c'est une parodie lourde et traînante du marivaudage. Tanzaî s'impatiente : « Quelle misère de se servir de ce maussade jargon ! Vous restez deux heures sur la raison et sur l'esprit^ pour ne me donner ni de Tun ni de l'autre.» Mais la taupe poursuit, et, sans se déconcerter, raffine de plus belle sa quintessence de bel esprit. A la fin, Tanzaî se fâche:
Les belles réflexions, dit Néadarné. — Quand il serait vrai, reprit Tanzaî, qu'elles fassent aussi belles que vous le dites, je ne les en aimerais pas davantage. Je les trouve longues et déplacées, et je ne sache rien de si ridicule que d'avoir de l'esprit mal à propos. 11 y a trois heures au moins que Moustache (la taupe) nous tient en haleine pour une histoire que j'aurais faite en un quart d'heure. Je crois que, pour conter agréablement, il faut* être naïf. Si par hasard un fait fournit une réflexion, qu'on la fasse, mais qu'elle n'anéantisse jamais le fond ; qu'elle soit courte ; qu'elle ramène l'auditeur à l'attention qu'il doit avoir pour le narré qu'on lui fait, et que l'on s'épargne surtout cette envie de briller qui contraint l'esprit et lui ôte le naturel.... A propos de quoi ce monceau d'idées, toujours les mêmes, quoique différemment exprimées? Pourquoi ces choses dites cent fois^ et revêtues, pour reparaître encore, d'un goût qui les rend bizarres, sans les rendre neuves ? Que me sert à moi, qui ai envie d'être promptement au fait de votre histoire, de savoir toutes les réflexions
à Tabri, U s'en faut de beaucoup, du reproche qu'il adresse à Marivaux. On ne saurait lui refuser le mérite de bien conduire set romans, au point de vue de Tintrig^e et de raction, surtout quand il les fait courts, mais que de fois il se perd, lui aussi, dans l'analyse subtile des sentiments ! M. Charles Mon- »4 selet lui reproche avec raison ses « dissertations à perte de vue, » ses
« raisonnements tracassiers et inutiles sur la nuance indécise d'un imperceptible caprice d'amour, s {Les Oubliés et les Dédaignés, p. 23A.) M** d DefTand avait un root cruel à ce sujet : « Elle appelait les œuvres de Grébilion les mauvais lieux de la métaphysique. » (E. Bersot, Études sur le dix^ huitième siècle, t. I, p. A30.)
m L*HOHME.
que vous avei fedtes après coup sur vos aventures? Et une bonne fois pour toutes, taupe mes amours, des faits et point de verbiages ^
Mais Néadarné^ qui est femme, défend la taupe :
Elle parle bien. Je ne sache rien de si charmant que de pouvoir parler deux heures où d'autres ne trouveraient pas à vous entretenir . une minute. Qu'importe que Ton se répète , si l'on peut donner un air de nouveauté à ce que l'on a déjà dit? D'ailleurs, cette façon admirable de s'exprimer, que vous traitez de jargon, éblouit; elle donne à rêver; heureux qui dans sa conversation peut avoir ce goût galant. Quoi ! ne trouver jamais que les mêmes termes, ne pas oser séparer les uns des autres ceux qu'on a accoutumé de faire marcher ensemble ! Pourquoi serait-il défendu de faire faire connaissance à des mots qui ne se sont jamais vus, ou qui croient qu'ils ne se conviendraient pas? La surprise où ils sont de se trouver l'un avec l'autre n'esl-elle pas une chose qui comble, et s'il arrive qu'avec cette surprise qui vous amuse ils fassent beauté où vous croyez trouver défaut, ne vous
trouvez-vous pas singulièrement étonné? Faut-il qu'un préjugé
— Par Singe ! (l'idole du pays), s'écria Tanzaî, vous m'étonnez singulièrement vous-même, et j'admire le peu de temps qu'il vous a fallu pour vous infecter de ce mauvais goût ^.
Marivaux entendait si peu malice aux plaisanteries de cette nature, que, tout en se reconnaissant dans la satire de Crébillon, € il crut qu'on voulait rendre hommage à sa manière d'écrire^. » Pour admettre une pareille candeur, il ne nous faut rien moins que l'affirmation très précise des contempo* rains. On prit soin de le désabuser, et sa colère fut d'autant plus vive qu'il avait commencé par être dupe, [et que son amourpropre recevait en même temps deux blessures cuisantes. Il se vengea donc, pour la première et la dernière fois de sa vie.
Au lieu d'imiter les petites finesses de son parodiste, il le mit franchement en scène, de telle sorte que personne ne put
1. Ceci vise directement la Vie de Marianne f dans laquelle rhéroïne, racontant, sur le retour de râge,Ies aventures de sa jeunesse, en interrompt à chaque instant la suite par les réflexions qu'elles lui inspirent à distance. Ce dédoublenoent d'un môme personnage n'est pas le moindre charme àù ce curieux roman. Voy. ci-après, troisième partie, chap. i.