Tanzaî et Néadanié^ livre II, chap. xxiiàxxvi
.3. D*Alembert, p. 588, d'après le Nécrologe de 1764, p. 10, et la Vie anonyme de Marivaux, p. 3, dans la Galerie française publiée en 1771 : « Loin de sentir l'ironie cachée sous ce verbiage ingénieux de la taupe, Marivaux fut le premier à y applaudir de bonne foi. »
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s'y tromper. Il supposait donc^ dans le Paysan parvenu^ « le jeune auteur d'un livre récemment paru » sollicitant dans un voyage à Versailles, en coucou, Tavis d'un vieil officier, chevalier de Saint-Loais, a homme de très bon sens, et qui, avec une physionomie respectable, était fort simple et fort uni dans ses façons. » L'officier se récuse d'abord : € Je ne suis guère en état d'en juger ; ce n'est pas un livre fait pour moi ; je suis trop vieux. » Mais l'auteur insiste. Il faut bien que l'officier s'exécute : « Oui, je crois, dit-il enfin, que dans une grande jeunesse on peut avoir du plaisir à le lire; tout est bon à cet âge où l'on ne demande qu'à rire, et où l'on est si avide de joie qu'on la prend comme on la trouve, mais, nous autres barbons, nous y sommes un peu plus difficiles ; nous ressemblons là-dessus à ces friands dégoûtés, que les mets grossiers ne tentent point, et qu'on n'excite à manger qu'en leur en donnant de fins et de choisis. >
Suit une critique en règle, modérée, sévère, du talent de Grébillon fils: son livre n'a point de dessein, on ne sait à quoi il tend, ni quel en est le but; l'auteur ne s'est point donné la peine de chercher des idées ; il a pris au hasard « toutes les imaginations qui lui sont venues. » On n'est un auteur digne de ce nom, qu'à la condition de faire œuvre d'art, c'est-à-dire de choisir. Le beau mérite de prendre tout ce qui vient à l'esprit, car « il se présente toujours quelque chose, bon ou mauvais. » Quant au style de ces rapsodies, il est lâche, confus, embarrassé.
Tout cela est fort juste et Marivaux prouve à son jeune confrère qu'avant de railler chez un maître l'exagération de certaines qualités, il ferait mieux d'étudier un métier qu'il ne sait pas, et, pour cela, de prendre exemple sur celui qu'il essaye de tourner en ridicule. Mais ce n'est pas encore la partie la plus sévère de la leçon. Avec une franchise militaire, l'officier va dire ce qu'il pense de ce goût de débauche crue et de ce parti pris de scandale, qui distinguent l'auteur du Sopha, Il continue donc:
Au reste, si les choses purement extraordinaires peuvent être curieuses, si elles sont plaisantes à force d^élre libres, votre livre doit plaire, si ce n'est à l'esprit, du moins aux sens; mais je crois encore que vous vous êtes trompé là-dedans, faute d'expérience ; et, sans compter qu'il n'y a pas grand mérite à intéresser de cette ma-
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nière,... en général ce n'est pas connaître les lecteurs que d'espérer les toucher beaucoup par là. 11 est vrai que nous sommes naturellement libertins, ou, pour mieux dire, corrompus, mais, en fait d'ouvrages d'esprit, il ne faut pas prendre cela à la lettre, ni nous traiter d'emblée sur ce pied-là. Un lecteur veut être ménagé. Vous, auteur, voulez-vous mettre sa corruption dans vos intérêts? Allez-y doucement du moins, apprivoisez-la, mais ne la poussez pas à bout. Ce lecteur aime pourtant les licences, mais non pas les licences extrêmes, exceiSsives; celles-là ne sont supportables que dans la réalité, qui en adoucit l'effronterie ; elles ne sont à leur place que là, et nous les y passons, parce qhe nous y sommes plus hommes qu'ailleurs ; mais non pas dans un livre, où elles deviennent plates, sales et rebutantes, à cause du peu de convenance qu'elles ont avec l'état tranquille du lecteur. — 11 est vrai que ce lecteur est homme aussi; mais c'est un homme en repos, qui a du goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son esprit, qui veut pourtant bien qu'on le débauche, mais honnêtement, avec des façons et avec de la décence ^
De temps en temps, quelques éloges, pour marquer l'impartialité du juge : a Vous m'avez paru avoir assez d'esprit pour réussir par d'autres voies.... Tout ce que je dis là n'empêche pas qu'il n'y ait de jolies choses dans votre livre ; assurément j'y en ai remarqué plusieurs de ce genre (du badinage honnête et décent). » Et aussi des conseils d'une bienveillance un peu dédaigneuse: « Vous ne faites que commencer, Monsieur... Vous aurez plus d'esprit que vous n'en avez; au moins j'ai vu de vous des choses qui le promettent; vous ne ferez pas même grand cas de celui que vous avez eu jusqu'ici, et à peine en ferez-vous un peu de tout l'esprit du même genre qu'on peut avoir. »
La conclusion est dure et sèche. Après avoir marqué la place
1. M. E. Bersot marque avec bien de la finesse en quoi consiste cette immoralité de Crébillon, que relève le vieil officier : « Ses romans sont immoraux, et par les peintures et par une raif on plus secrète. Quelle chose étrange que le bien et le mal ! Yoyei-vous cette ligne? Il est facile de la franchir : Tinstinct m*y pousse, une ivresse et un vertige me la cachent, passer pardessus n'est rien ; eh bien, c'est ce que je puis faire de plus fort. Avant de faire cela, je combats comme pour la vie, je sens qu'au delà j'entre dans un autre monde, je prends un autre être, troublé et violent, dont j'ai peur; si je cède, jusque dans le plaisir cette pensée m'oppresse, j'exige qu'il me paye ma peine, et l'irrite sans me contenter. Or, ce qui est immoral, ce n*est pas de montrer quelqu'un qui passe cette ligne, c'est d'insinuer que, dans Thabitude du monde, on marche dessus sans y prendre garde, et qu'en y marchant, on TeiTace. C'est l'immoralité des romans de Crébillon et d'un bon nombre des nôtres. > {Études sur ie dix-huitième siècle, t. I, p. 367.)
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de CrébilloD, Marivaux prend la sienne propre, sans fausse modestie, et, rappelant la critique dont il a été l'objet, rétablit les rangs, du ton d'un mattre parlant à un écolier qui se serait émancipé :
Vous vous corrigerez... (du défaut) de critiquer les autres, et sur> tout de les critiquer de ce ton aisé et badin que vous avez tâché d'avoir, et avec cette confiance dont vous rirez vous-même, ou que vous vous reprocherez quand vous serez un peu plus philosophe.... Je ne vous parle de critique, au reste, qu'à l'occasion de celle que j'ai vue dans votre livre, et qui regarde un des convives (et il le nonuna) qui était avec nous le jour que nous dinâmes ensemble, et je vous avoue que j'ai été surpris de trouver cinquante ou soixante pages ^ de votre ouvrage pesamment employées contre lui; en vérité, je voudrais bien, pour l'amour de vous, qu'elles n'y fussent pas.... Vous m'avez demandé mon sentiment; je vous l'ai dit en homme qui aime vos talents, et qui souhaite vous voir un jour l'objet d'autant de critiques qu'on en a fait contre celui dont nous parlons. Peut-ôtre n'en serez-vous pas pour cela plus habile homme qu*il l'est ; mais du moins ferez-vous alors la figure d'un homme qui paraîtra valoir quelque chose*.
II a semblé que cette curieuse page du Paysan parvenu méritait d*étre analysée en entier. Elle montre quel redoutable polémiste Marivaux aurait été, s'il Teût voulu, et de quelle plume il eût pu se défendre contre Tabbé Desfontaines et ses pareils. Elle montre aussi dès maintenant ce qu'il appréciait surtout dans le talent du romancier, l'art de penser et d'écrire,
1. Pages 225 à 27A de Tanzaî et Néadarni^ trois chapitres, dont le titre indique suffisamment Tintenlion satirique : xxni. Qu^il faut bien se garder de passer^ tout impatientant qu'il est. — xxiv. Qui ne serapeut-étre pas entendu de tout le monde. — xxv. Comme le précédent.
2. Le Paysan parvenu, quairième partie. — Cette riposte de Marivaux semble, malgré son intérêt, n^avoir pas fait grand bruit en son temps. Nous ne voyons guère, dans les écrits des conteoiporains, qu'un passage qui s*y rapporte. Granet, analysant la quatrième partie du Paysan parvenu^ relève en passant la leçon littéraire et morale qui en fait le début : c L'officier, dit-il, donne des avis solides à un jeune auteur qui se trouve là; où ne s'en trouve-t-il pas ? Qu'il en ait profité, l'histoire n*en dit mot. Rien de plus sensé et de mieux rendu que ce discours. » {Réflexions sur les ouvrages de littérature, 1. 1^ p. ISA.) — Peut-être aussi y a-t-il une réminiscence, sinon de cette scène, au moins de son cadre, dans une petite histoire très agréablement racontée dans une lettre de Vauvenargues. Il allait, parla diligence, de Paris à Arras, où son régiment tenait garnison : c Nous étions huit personnes, qui ne s'étaient jamais vues. Il y avait un major de place qui décidait des ouvrages d'esprit, et qui cachait sa croix de Saint-Louis, par modestie, comme
plutôt que celui d*imaginer. C'est enfin le blâme le plus énergique et le plus solidement motivé qu'ait provoqué chez un contemporain cette littérature licencieuse qu'aimait tant le dix-huitième siècle ; littérature qui l'eût déshonoré sans les œuvres généreuses et fécondes, quifontheureusementoublierla corruption tantôt raffinée, tantôt grossière, dont les plus grands esprits d'alors ne se sont pas toujours préservés. À un autre point de vue, cette page est d'un intérêt toujours présent. Nous y trouvons, ce semble, la solution d'un problème assez délicat : jusqu'à quel point la littérature peut-elle, sans devenir une excitation à la débauche et sans commettre de véritables attentats aux mœurs, se permettre, comme (c badinage, » ou sous prétexte de reproduire la réalité, les descriptions licencieuses et la peinture de certains désordres? Marivaux Ta marqué avec une parfaite mesure, et nous pouvons encore aujourd'hui profiter de l'arrêt si ferme et si net provoqué par Crébillon fils.
Après cette exception à la règle qu'il s'était imposée, Marivaux ne répondit plus à ses détracteurs. Tout au plus le verrons-nous, çà et là, faire allusion aux défauts qu'on lui reprochait et en prendre son parti avec une tranquillité supérieure^ où l'amour-propre souffrant se laisse à peine deviner. Parfois il s'amusait à persifler d'une manière détournée, à l'aide de quelque fiction spirituelle, le pédantisme de ceux qui le décriaient. Ainsi, les écrivains du parti philosophique affectaient
on cache le cordon bleu ; il Ta depuis trente-cinq ans; il a perdu un bras à la guerre; c'est, en vérité, fort bonne compagnie ; les autres assortissaient. Ce major nous contait qu'à Paris il avait une dispute sur une pièce de théâtre ; son adversaire était fort opiniâtre : c Monsieur, lui dit le major, il n'y a pourtant qu'un bon et un mauvais goût! » — c Monsieur, lui répondit son adversaire, peut- on vous demander quel est le vôtre? » J'ai trouvé ce dialogue assez bon, mais je ne sais si la réponse est neuve. » (Lettre à Saint- Vincens, 25 mars 1739, Œuvres posthumes, édit. Gilbert, p. 118.) Dans une autre lettre au môme (10 octobre 1739, p. 154), Vauvenargues nous dit : c Je ne lis jamais de poôle ni d'ouvrage d'éloquence, qui ne laisse quelques traces dans mon cerveau; elles se retrouvent dans les occasions, et Je les couds à ma pensée, sans le savoir, ni le soupçonner. » N'aurait-il pas écrit cette fois sous l'influence d'un souvenir du Paysan parvenu^ qui était encore dans sa nouveauté (il avait paru en 1735)? Non que le fond de l'histoire ne soit vrai, mais il ne songe peut-être à la raconter et ne la présente ainsi, avec le portrait de son vieil ofllcier, que par souvenir du roman de Marivaux. — Voyez encore l'amusante conversation de Sterne avec un autre vieil officier, à l'Opéra-Comique, dans le Voyage sefUimentaly trad. L. de Wailly, p. 360 et suiv.