MARIVAUX ET PAUL-LOUIS COURIER. 10T
de traiter dédaigneusement, comme deis frivolités sans conséquence, ses causeries d'observateur et de moraliste dans le Spectateur. Il suppose donc qu'étant un jour dans une boutique de libraire, un acheteur se présente, ne sachant trop ce qu'il prendra; le libraire lui oiïre les dernières feuilles du Spectateur, mais Tacheteur, « homme d'apparence un peu épaisse et suffisante, » se récrie vivement : « Que voulez- vous qu'on fasse de ces feuilles-là? Cela ne peut être rempli que de fadaises, et vous êtes bien de loisir d'imprimer de pareilles choses. » — « Mais, reprend le libraire, Tavez-vous lu, ce Spectateur? » — «Moi, le lire ! répond l'autre ; non : je ne lis que du bon, du raisonnable, de l'instructif, et ce qu'il me faut n est pas dans vos feuilles. Ce ne sont ordinairement que de petits ouvrages de Jeunes gens qui ont quelques vivacités d'écolier, et qui prennent les mauvaises contorsions de leur esprit pour des façons de penser légères^ cavalières et délicates. Je ne suis point curieux d'originalités puériles. » Là-dessus, Marivaux intervient dans la conversation, sans se nommer :
Je suis du sentiment de Monsieur, dit-il avec un sérieux de mystificateur ; il parle en homme sensé ; pures bagatelles que des feuilles. La raison, le bon sens et la finesse peuvent-ils se trouver dans si peu de papier?... Un bon esprit s'avisa-t-il jamais de penser et d'écrire autrement qu'en gros volumes ? Jugez de quel poids peuvent être les idées enfermées dans une feuille d'impression, que vous allez enlever d'un soufQe ; et quand même elles seraient raisonnables, ces idées, est-il de la dignité d'un personnage de cinquante ans, par exemple, de lire une feuille volante, de lire un colifichet? Cela le travestit en petit jeune homme, et déshonore sa gravité; il déroge. Non, à cet âge-là, tout savant, tout homme d'esprit ne doit ouvrir que des in-folio, de gros tomes, respectables par la pesanteur, et qui, lorsqu'il les lit, le mettent en posture décente, de sorte qu'à la vue du titre seul, et retournant chaque feuillet du gros livre, il puisse se dire familièrement en lui-même : Voilà ce qu'il faut à un homme aussi sérieux que moi, d'une aussi profonde réflexion.
Et présentant un fort volume à l'acheteur ahuri :
Voici un traité de morale, Monsieur; le volume n'est pas extrêmement gros, et, à la rigueur, on pourrait le chicaner sur la médiocrité de sa forme : mais je vous conseille pourtant de lui faire grâce en faveur de la matière ; c'est de la morale, et de la morale déterminée, toute «rue.... Gela fait une lecture importante, et digne du flegme
d'an homme sensé. Peut-être même le trouTerez-vous ennuyeux, et tant mieux; à notre âge, il est beau de soutenir l'ennui.... Si l'on avait du plaisir à lire, cela gâterait tout ; voilà une plaisante morale que celle qui instruit agréablement^ !
Ceci est à la fois une charmante scène de comédie, que l'on pourrait, sans beaucoup y changer, transporter au théâtre, et un modèle d'humour à la manière anglaise. Marivaux a pris un titre à Addison ; mais il ne lui a guère pris que cela ; dans le passage qui vient d'être résumé, il se rapprocherait plutôt de Swift, moins l'amertume et la méchanceté. On y trouve aussi le même procédé, la même mise en scène, les mêmes idées que dans un morceau exquis, l'un des petits chefs-d'œuvre de notre langue et de notre littérature, le Pamphlet des Pamphkts de Paul-Louis Courier. Qu'on relise celui-ci, et l'on se demandera si la conversation de Marivaux avec l'homme important qui n'aime pas les n petites feuilles, » n'a point inspiré celle de Paul-Louis avec « M. Arthus Bertrand, libraire, le meilleur honmie du monde, » mais qui n'aime pas « les écrits de peu de pages, d'une feuille ou deux seulement : »
Que voulez- vous, mon cher Monsieur, que voulez- vous mettre de bon sens en une misérable feuille ? Quelles idées peuvent s'y développer ? Dans les ouvrages raisonnes, au sixième volume à peine entrevoit-on où Fauteur en veut venir. — Une feuille, dis-j e*, il est vrai, ne saurait contenir grand'chose. — Rien qui vaille, me dit-il, et je n'en lis aucune.... Fi! ne m'en parlez pas, opprobre de la littérature, honte du siècle et de la nation, qu'il se puisse trouver des auteurs, des imprimeurs et des lecteurs de semblables impertinences.... Autant j'honore les grands ouvrages faits pour durer et vivre dans la postérité, autant je méprise et je déteste ces petits écrits éphémères,
1 . Le Spectateur français^ sixième feuille. — 11 dit encore dans un autre passage : « En France, un ouvragée distribué par feuilles ne paraît pas à son avantage : c'est tenter le jugement des lecteurs que de le produire sous cette forme, c'est l'exposer à être méprisé. La feuille semble ne promettre qu'une bagatelle.... Mais un volume est respectable, et, quoiqu'il puisse ne rien valoir quant à ce qu'il contient, du moins porte -t- il une figure qui mérite qu'on l'examine, et qui empêche qu'on ne le condamne sans le voir. Car enfin, c'est le prendre sur un ton très sérieux avec le public que de lui présenter un volume ; c'est lui dire : Prenez-garde à ce que vous allez lire. Et voilà ce qu*ou ne lui dit point, quand on ne lui présente qu'une feuille ; il semble môme qu'on lui dise le contraire, et qu'on le prie de ne la lire que par distraction, en passant et quand il ne saura que faire. » (Le Cabinet du Philosophe, première feuille.)