CHAPITRE IV
VARIVAUX HOMME DU MONDE ET HOMME PRIVÉ. — SES AMITIÉS : FONTEMELLB, HELVtTIUS, M*"* LALLEMANT DE BEZ, M*"* DE TENCIN. — SON INDÉPENDANCE DE caractère; sa charité. — RÉCEPTION A L*ACADÉHIE FRANÇAISE. — DERNIÈRES ANNÉES. — GÊNE CROISSANTE; MARIVAUX ET M"* DE POMPADOUR. — m"* de SAINT-JEAN. — MORT DE MARIVAUX.
L'accueil empressé de la société polie, des amitiés fidèles, la pratique de la bienfaisance et de toutes les vertus de Thonnéte homme, une admission un peu tardive à l'Académie française, dédommagèrent Marivaux de sa ruine, de ses insuccès, des critiques méchantes ou sottes, de toutes les injustices des hommes ou de la destinée à son égard.
Il était rhôte assidu et vivement goûté de plusieurs salons littéraires. Il y portait, en effet, des qualités assez rares de tout temps chez les gens de lettres, a une candeur aimable, une modestie sans fard, une affabilité pleine de sentiments » Au milieu des mêlées d'amour-propre dont ces réunions étaient le théâtre, et où les armes, pour être courtoises, n'en faisaient pas moins de cruelles blessures, il promenait cette gaieté douce, cette ironie sans fiel, qui marquent* ses ouvrages d'un cachet si original. S'il avait lui-même beaucoup d'amourpropre, du moins le sien était <c sociable ', » et encore il s'étudiait à le cacher de son mieux ; car, disait-il, en fait d'amour-
1. Lesbros, p. 20. « Par un rare et heureux assemblage, disait Tabbé de La Porte du vivant de Marivaux, il joint les qualités sociales aux talents littéraires, la bonté du cœur a la finesse de l'esprit, i {L'Observateur littéraire, 1759, t. I, p. 73.)
2. L'expression est de lui-même. Il fait dire à un de ses personnages: c Mon amour-propre a toujours été sociable.» {Le Payumparvenu^ quatrième partie.)
propre, « il faut en avoir assez pour n'en point laisser paraître*. »
Cependant, quelques-uns de ses contemporains lui reprochent cette espèce de sensibilité nerveuse et maladive que Sainte-Beuve a spirituellement appelée « le rhumatisme littéraire*. » Avec la sévérité qu'on lui connaît, Grimm a dit de notre auteur: « Il entendait Onesse à tout ; les mots les plus innocents le blessaient, et il supposait volontiers qu'on cherchait à le mortifier, ce qui Ta rendu malheureux et son commerce épineux et insupportable^. > Ceci est difficile à concilier avec ce que nous savons de Taccueil que Marivaux recevait dans le monde et des amitiés que lui valurent ses qualités aimables. Le caractère que Grimm lui prêle l'eût en effet rendu insupportable, et Ton ne voit nulle part que, sauf Grimm, personne Tait trouvé tel. Collé se j^ontente de dire: c II était rempli d'amour-propre; et je n'ai jamais vu de nos jours à cet égard personne d'aussi chatouilleux que lui. Il fallait le louer et le caresser continuellement comme une jolie femme*. » L'appréciation est déjà moins sévère; ne l'est-elle pas encore trop? D'Alembert, qui, nous l'avons vu, n'est pas, tant s'en faut, un admirateur sans réserve de Marivaux, mais qui du moins fait de visibles efforts pour demeurer impartial et juste à son égard, semble plus près de la vérité lorsqu'il le représente simplement comme « sensible et ombrageux dans là société; > et il ajoute qu'il était c aussi prompt à revenir qu'à s'offenser ^ » Le président Hénault se contentait de le trouver c un peu pointilleux par la délicatesse de son amour-propre^. >
Il semble résulter, en somme, de ces divers témoignages, '