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a. Mémoires, p. &11. — Marivaux semble avoir voulu plaider sa propre cause, en s^efforçant d'établir que cette « délicatesse d'amour-propre » est inséparable du talent liitéraire. Voici sa théorie, qui n'est pas sans justesse, quoique trop métaphysique et ténue : « L'amour-propre est à peu près à l'esprit ce qu'est la forme à la matière *, l'une suppose l'autre. Tout esprit a donc de l'amour-propre^ comme toute portion de matière a sa forme. De même aussi que toute portion de matière est susceptible de prendre une forme plus ou moins fine et variée, suivant qu'elle est plus ou moins fine et
ut L'HOMHË.
que Marivaux était susceptible, mais assez aimable pour faire oublier ce léger défaut. A vrai dire, avec sa finesse pénétrante, avec la minutieuse clairvoyance qu'il appliqua toute sa vie à étudier les replis cachés du cœur humain, il ne pouvait que souffrir lui-même de son exquise sensibilité : ce qui eût passé inaperçu pour un œil moins pénétrant, il le voyait et en souffrait ^' Tel fait, insignifiant pour tout autre, avait pour lui une cause qu'il découvrait vite. Sa clairvoyance avait-elle toujours tort? On le disait autour de lui^ mais c'est le propre des natures délicates de souffrir beaucoup de ces blessures légères dont ne se doutent même pas ceux qui les font. En accusant ces natures plus fines de susceptibilité excessive, on croit s'excuser soimême d'avoir négligé les égards qu'elles méritaient. Aus^i, parmi les traits racontés par les contemporains de Marivaux comme preuve du défaut qu'ils lui reprochent, en est-il qui nous embarrassent un peu : on ne sait si l'on doit les excuser ou les blâmer. Si Marivaux avait pris la peine de les raconter à son tour, ne penserions-nous pas comme lui?
En voici un, parmi bien d'autres, où son erreur prouve, à tout prendre, que, s'il interprétait parfois avec trop de subtilité les paroles et les actions de ceux qui l'entouraient, c'était par une connaissance trop ingénieuse de Thomme. Un de ses amis s'étonnait de la froideur qu'il lui témoignait depuis quelque temps: c II y a un an, répondit Marivaux, que vous avez parlé en ma présence à Toreille de quelqu'un ; j'ai vu que vous parliez de moi, et ce n'était pas sûrement pour en dire du bien, car vous ne Tauriez pas dit à l'oreille. » Certes ceci
délicate elle-mémei de même notre amour-propre est plus ou moins subtil, suivant que notre esprit a lui-même plus ou moins de ûnesse. Ces principes établis, concluons que Tauteur excellent est, de tous les auteurs, celui dont l'amour-propre est le plus subtil. » {Troisième lettre à if de ***, dans le Mercure, mars 1718.)
1. Il dit encore, dans le passage cité plus haut : c Tout homme vraiment supérieur a le sentiment de sa supériorité ; il a les yeux bons, il Voit incontestablement ce qu'il est ; il se complaît à le voir, ti s'estime ; voilà le début de son amour-propre. 11 veut des témoins de son avantage, en votli le progrès. 11 veut des témoins sans faveur, naïfs, irréprochables, portant témoignage avec un étonnement qui les décèle inrérieurs ; il veut mettre leur propre orgueil en défaut ; il est bon juge des moindres expressions de confusion qui écliappent à cet orgueil ; ii apprécie un geste, le silence m^me; voilà la finesse de l'amour-propre excellent. » Ceci est une satire, mais, comme il arrive souvent, Marivaux en a pris quelques traits dans l'observation de lui-même.
est bien subtil, mais, pour décider s'il avait tort ou raison, il faudrait avoir vu soi-même ce qu'il avait dû bien voir, le geste, l'attitude, le regard de son ami. Quoiqu'il en soit, l'ami s'étonne, proteste, et Marivaux s'empresse de le croire et de s'excusera Il avait un double succès dans le monde comme causeur et comme lecteur de ses propres ouvrages. Sa conversation « ressemblait à ses écrits', ]D vive et rapide, piquante, originale, pleine de réflexions ingénieuses. On lui reprochait, il est vrai, de manquer de naturel, de fatiguer quelquefois par son goût continuel d'analyse métaphysique et son désir trop visible € de faire preuve de Gnesse et de sagacité ^, » de c mettre de l'esprit partout*, > d'être c trop attentif à bien penser et à se bien exprimer ^. » Mais, outre que cette dernière préoccupation est assez excusable, Marivaux portait la peine de sa ma-
1. D'Âlembert (p. 593).— Hy a une autre version du même fait, mais celle de d*Âlembert doit peut-être avoir la préférence, comme plus impartiale et plus désintéressée, car Tautre est du héros même de l'histoire. Marmonlel, qui la raconte tout au long dans ses Mémoires (livre VII, t. I, p. 466), avec beaucoup d'amertume et de ressentiment, et la présente à ses enfants comme une des a épines » les plus piquantes, que « la vanité du bel esprit ait semées sur son chemin » pour arriver à FÀcadémie. H'°* GeofiTrin, qui favorisa la candidature de Marmontel au fauteuil qu'obtint Thomas, le prévient que Marivaux l'accuse <c de se moquer de lui et de le tourner .en ridicule, n Marmontel demande une explication à Marivaux : a Quoi, répond celui-ci, avez-vous oublié que chez M'"'* du Boccage, un soir, étant assis à côté de }i°^ deVillaumont, vous ne cessâtes, l'un et l'autre^ de me regarder et de rire en vous parlant à l'oreille? Assurément, c'était de moi que vous riiez, et je ne sais pourquoi, car ce jour-là je n'étais pas plus ridicule que de coutume. » Marmontel reconnaît le fait, mais explique qu'il y a eu méprise : « M™* de Villaumont vous voyait pour la première fois ; et, comme on faisait cercle autour de vous, elle me demanda qui vous étiez. Je vous nommai. Elle, qui connaissait, dans les gardes françaises, un officier de votre nom, me soutint que vous n'étiez pas M. de Marivaux. Son obstination me divertit, la mienne lui parut plaisante ; et, en me décrivant la figure du Marivaux qu'elle connaissait, elle vous regardait ; voilà tout le mystère. » La méprise de Marivaux n'est- elle pas excusable? Il déclara donc à Marmontel qu'il l'en croyait, mais, selon Marmontel, « il ne laissa pas de dire à M"*^ Geoffrin qu'il n'avait pris cette explication que pour une manière adroite de s'excuser. » Marmontel ajoute : t La mort m'enleva son suffrage; mais, s'il me l'avait accordé, lise serait cru généreux. » Le ton aigre de Marmontel dans tout ce récit, sa réflexion finale donnent presque raison à Marivaux.
2. D'Alembert, p. 592. Et ailleurs (p. 585) : u Le style qu'il prête à fes acteurs est celui qu'il avait lui-même, sans effort comme sans relâche, dans la conversation. »
3. Marmontel, Mémoires y livre IV, t. I, p. 210. A. Piron, Œuvres, t. VII, p. 109, note.