SON INDÉPENDANCE DE CARACTÈRE
part que Marivaux ait jamais été en personne l'hôle des nobles demeures où ses pièces étaient si bien traitées. Parmi toutes ses comédies^ deux seulement sont dédiées à de grands personnages, l'une, la Double Inconstance^ à la marquise de Prie, l'autre, la seconde Suiyrise de V Amour, à la duchesse du Maine. Les épltres dédicatoires qui les précèdent ne sentent en rien le courtisan ni le solliciteur : le ton en est aisé, sans emphase ni platitude ^ On pourrait supposer à la rigueur que, grâce à la
</our (déjà citée ci-dessus), le Théâtre de la duchesse du Maine et la Comédie à la toitr de Louis XVI , Le goût de la comédie de salon était alors une véritable fureur, et Piron Ta spirituellement raillé dans la Métromanie, où Ton Toit tous les personnages^ leur rôle à la main, mêler, de la manière la plus plaisante, la comédie dont ils préparent la représentation pour euxmêmes à celle qu'ils jouent pour le public. M. Francaleu est le plus passionné, et, de gré ou de force, enrôle tout le monde dans sa troupe. Il dit à M. Baliveau (acte 111, se. v) :
Débutez seulement, Et TOUS serez bientôt do notre sentiment. De vos talents k peine aurons-nous les prémices, Qoe nous voulons vous voir un pilier de coulisses ; Et, quoi que vous disiez, vers un plaisir si doux, De la force du charme, entraîné comme nous. J'ai vu ce charme, en France, opérer des miracles. Nos palais devenir des salles de spectacles, Et nos marquis,' chaussant à l'envi l'escarpin. Représenter Hector, Sganarelle et Grispia.
1. Dans la Réunion des Amours [scène vi) il nous dit, par la bouche de la Vérité, ce qu'il pense des dédicaces en général : « Quand j'ouvre un livre, et que je vois le nom d'une vertueuse personne à la tète, je m'en réjouis : mais j'en ouvre un autre, il s'adresse à une personne admirable; j'en ouvre cent, j'en ouvre mille, tout est dédié à des prodiges de vertu et de mérite. Et od se tiennent donc tous ces prodiges? Où sont-ils? Comment se fait-il que les personnes vraiment louables soient si rares, et que les épt* très dédicatoires soient si communes T » Les siennes sont rares en cflet. Nous ne connaissons outre celle, déjà citée (ci-dessus, p. 28, n. 1) de 1'/- Ifade travestie au duc de Moailles, que les deux mentionnées plus haut, et qui ne figurent qu'en tète des éditions originales des deux pièces. Celle au duc de Moailles pourrait seule passer pour un acte de courtisanerie : elle est à la fois emphatique et plate. Mais c'est une erreur de jeunesse, qui ne fut pas renouvelée. Cielle à la marquise de Prie, un peu précieuse et entortillée, est du moins courte et digne. Marivaux commence par dire qu'il n'imitera pas « ce tas d'éloges dont les épttres dédicatoires sont ordinairement chargées, » car ils ne servent à rien : « le peu de cas que le public en fait devrait en corriger ceux qui les donnent, et en dégoûter ceux qui les reçoivent. J> Il déclare donc que <t le seul motif quMl a eu en lui offrant ce petit ouvnge, c'est de la remercier du plaisir qu^elie y a pris, ou plutèt de la vanité qu'elle lui a donnée, quand elle lui a dit que cet ouvrage lui avait plu. » Le dédicace à la duchesse du Maine, plus précieuse encore et plus
iU L*HOMME.
première, Marivaux, connaissant les liens qui unissaient la marquise au duc de Bourbon^ premier ministre depuis la mort du Régent, espérait profiter du crédit de la favorite; cependant, qu'aurait-il pu demander, lui qui ne fut rien et qui ne voulut rien être? A Tégard de la duchesse du Maine, qui sortait à peine à ce moment de la captivité que lui avait value la conspiration de Gellamare, on ne saurait imaginer rien de pareil ^ Il est donc probable qu'un but d'intrigue n'eut pas plus de part à la première dédicace qu'à la seconde ; quant à l'espoir d'un riche cadeau, on peut affirmer, connaissant le désintéressement de Marivaux, qu'il n'y songeait même pas. Il ne faut donc voir sans doute dans Tune et l'autre qu'un remerciement de l'auteur dramatique à deux grandes dames qui avaient fait jouer ses pièces dans leurs salons '.
entortillée, car elle est plus longue, serait à peine un peu plus flatteuse. Même motif pour la dédicace : « On a vu Votre Altesse Sérénissime s'y plaire^ et en applaudir les représentations. > Il pourrait tirer vanité de cette approbation^ mais une réflexion le rappelle à la modestie : a Les esprits aussi supérieurs que le vôtre, Madame, n'exigent pas dans un ouvrage toute l'excellence qu'ils y pourraient souhaiter; plus indulgent que les demi-esprits, ce n'est pas au poids de tout leur goût qu'ils le pèsent pour l'estimer : ils comparent, pour ainsi dire, avec un autre ; ils observent avec finesse ce qu'il est capable de faire, eu égard à ses forces ; et, s'il le fait, ils sont contents^ parce qu'il a été aussi loin qu'il pouvait aller ; et voilà positivement le cas où se trouve la Su^T^mee^e/'ilmof/r. Madame^ V. A. S. a jugé qu'elle avait à peu près le degré de bonté que je pouvais lui donner, et cela vous a suffi pour approuver. » C'est là du pur Marivaux, raffinant et quintessenciant; nous retrouverons (voy. ci-aprés, quatrième partie, chap. iv) la théorie qu'il expose ici. Suit un éloge mérité des goûts lettrés de la duchesse, et ce compliment délicat, qui termine l'épitre : « Il est bien doux, quand on dédie un livre à une Princesse, de trouver en elle autant de qualités réelles que la flalterie oserait en feindre, ù
1. Voy. sur la cour de Sceaux, ses hôtes, ses divertissements, son théâtre^ G. Desnoiresterres, les Cours galantes^ t. IV, et l'ouvrage déjà cité de M. Ad. Jullien, le Théâtre de la duchesse du Maine. On n'a pu, faute de documents, dresser le répertoire exact de ce dernier théâtre, comme on l'a fait pour celui de M*"^ de Pompadour, mais il est probable que ce répertoire comprenait des pièces de Marivaux, quoique M. Juîlien n'en ait pas rencontré dans sa minutieuse enquête*
2. On ne pourrait guère relever dans tout Marivaux, en dehors de ses trois dédicaces citées, que deux allusions qui sentent plus ou moins la courlisanerie, et encore ont-elles leurs circonstances très atténuantes. Dans cette Réunion des Amours ^(\\ie nous venons de citer, et qui fut jouée le 9 novembre 1731, la sage Minerve s'eflbrce de concilier, en les corrigeant l'un par l'autre, l'Amour discret et réservé du dix-septième siècle et leCupidon efl'ronté rois à la mode par la Régence (voy. ci-après, deuxième partie, chap. iv). Elle les engage à s'unir, « pour former le cœur du fils d'un grand roi »