‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 73 sur 445 · SES AMITIÉS : FONTENELLE, HELVÉTIUS · texte numérisé non relu

SES AMITIÉS : FONTENELLE, HELVÉTIUS

En revanche, s'il s'éloignait de ceux qui effarouchaient son indépendance, il s'abandonnait davantage avec $es amis ; il les aimait assez pour accepter parfois leurs bienfaits. Connaissant la gêne dont il souffrait souvent sans jamais en parler, ceux-ci luttaient à son égard de prévoyance, et ils s'efforçaient de désarmer^ à force de tact, sa délicatesse ombrageuse. C'était entre eux et lui une lutte dans laquelle d'aucun côté on ne voulait avoir le dessous *.

Fontenelle et Helvétius surtout réussissaient à vaincre sa réserve ; deux traits permettent d'apprécier de quelle manière ils savaient donner, et comment Marivaux acceptait. Il était malade depuis quelque temps et ses ressom*ces semblaient s'épuiser ; Fontenelle s'empresse de lui apporter cent louis, mais, à son grand étonnement, Marivaux les refuse, en disant : c Je sais tout le prix de votre amitié et de la preuve touchante que vous m'en donnez. J'y répondrai comme je le dois et comme vous le méritez : je regarde ces cent louis comme reçus ; je

(se. xiv), qui saura par eux être aimable et galant, décent dans ses plaisirs et passionné avec délicatesse. Ce <c iils d*un grand roi » ne pouvait être que le Dauphin Louis (père de Louis XVI, de Louis XVIII et de Charles X), qui fut en effety par ses vertus, un reproche vivant pour la cour de Louis XV. A vrai dire, il n'avait encore que deux ans, et Marivaux s'y prenait de bonne heure pour contribuer au genre délicat d'éducation dont il est question dans la pièce, mais, d'autre part, le très jeune prince n'avait pas encore de faveurs à distribuer. Peut-être y avait-il dans Tallusion de Marivaux une réminiscence de La Fontaine, qui, dans une de ses fables (xi, ii), entre tous les dieux qui veulent concourir « à instruire un fils de Jupiter, » donne la préférence au seul Amour :

Quand ce viul au dieu de Cythère, 11 dit qu'il lui montrerait tout.

L'Amour avait raison : de quoi ne vient à bout L'esprit joint au désir de plaire !

Dans la Vie de Marianne (sixième partie), le portrait du ministre qui a gouverne à la manière des sages, dont la conduite est douce, simple et sans faste, » qui fait tout « discrètement^ uniment, avec aussi peu d'agitation que possible, » ce portrait est une allusion évidente au cardinal de Fleury; allusion désintéressée en tous cas, et hommage bien excusable à l'homme d'Rtat honnête qui succédait au duc de Bourbon et à Dubois. Voy. ci-après, troisième partie, chap. iv. 11 a aussi quelques mots pour Fleury dans son discours de réception à l'Académie.

1. Marivaux n'aurait pu dire à ses amis le mot charmant qu'il prête à un de ses personnages et qui marque, avec tant de délicatesse, ce libre abandon que comporte Tamitié, mais qu'il s'interdisait par excès de réserve : et Vous n'êtes pas mon amie pour rien, dit la princesse du Prince travesti (H, v) ; vous êtes obligée de me supporter. »

126 L'HOMMli.

m'en suis servi el je vous les rends avec reconnaissance ^ » L'homme de toutes les contradictions, Helvétius, fermier général honnête, philosophe partageant sa vie entre l'élude d'une doctrine faite pour dessécher le cœur et la pratique d'une charité sans limites^, iïelvétius avait réussi non sans peine à lui faire accepter quelque argent. Un soir qu'il exagérait encore ses théories habituelles de matérialisme, Marivaux n'y peut tenir, perd patience et se met à le réfuter avec chaleur ; enfin; décolère, il quitte la partie : « Âh ! dit Helvétius, comme je lui aurais répondu, si je ne lui avais pas eu l'obligation d'avoir bien voulu accepter mes bienfaits! » Parole charmante, qui honore également les deux amis : Helvétius considérait ses bienfaits comme n'enchaînant que sa propre indépendance; quant à Marivaux, il estimait assez son bienfaiteur c pour ne passe croire tenu envers lui à plus de ménagements que s'il n'avait pas été son obligé ^. »

Il trouvait la môme délicatesse et la même attention pour ses besoins chez deux amies excellentes, qui, chacune à sa manière, savaient lui être utiles, M"* Lallemant de Bezet M"*de Tencin. M"" T^allemant de Bez, femme d'un fermier général

1. D'AIcmbert, p. 599. M. Arsène Houssaye est trop sévère et trop méfiant, lorsqu'il dit, en rappelant ce Irait : « Fontenelle savait bien à qui il s'adressait. » {Galerie du dix-huitième siècle, édit. Dentu,- 1. I, p. 317.) Fontenelle était un égoïste en littérature, mais en cela seulement. En dépit de la fameuse histoire des jetons et du calcul mathématique appliqué aux sentiments du cœur, il était très susceptible d'attachements profonds et durables : on n*a, pour s'en convaincre, qu'à parcourir les MémoireSy déjà cités, de l'abbé Trublet, et l'on y relèvera de nombreux traits de bienfaisance, de fidélité, d'affection désintéressée. Ce qui est vrai, c'est qu'en raison de sa prudence et de son scepticisme, il se donnait rarement tout entier et que, dans les relations habituelles, il s*en tenait, comme dit Chamfort [Corres^ pondancCy 20 août 1765), a à un sentiment de bienveillance proportionné nu mérite de chacun. » M. E. Bersot {Études sur le dix-huitième siècle ^ t. 1, p. 242 et suiv.) défend à ce point de vue Fonteuelle avec beaucoup d'esprit et d'une manière très probante.

2. c( Rien ne ressemble moins à l'ingénuité de son caractère et de sa vie habituelle que la singularité préméditée et factice de ses écrits.... Helvétius avait rame tout le contraire de ce qu'il a dit. Il n'y avait pas un meilleur homme : libéral, généreux sans faste, et bienfaisant parce qu'il était bon, il imagina de calomnier tous les gens de bien et lui-mémo, pour ne donner aux actions morales d autre mobile que l'intérêt ; mais, en faisant abstraction de ses livres, on l'aimait, lui, tel qu'il était. » (Marmontel, Mémoires, liv. VI, t. I, p. 349.)

Page 1