MARIVAUX ET M— DK POMPADOUR
Avec ses habitudes, cette pension ne le mit pas à Fahri du besoin, et un jour, dans une visite à son confrère, l'abbé de A'oisenon, il lui avoua en confidence que, si la générosité du roi ne lui venait encore en aide, il serait obligé d*imiter le poète de Juvénal, de quitter Paris pour aller chercher en province une modeste retraite *. On pourrait s'étonner d'un propos qui semble en contradiction avec ce que nous savons du désintéressement de Marivaux, si l'on ne se rappelait, qu'au dix-huitième siècle comme au dix-septième, les libéralités royales étaient regardées comme d'un ordre à part, et acceptées sans scrupule par Tbomme de lettres le plus indépendant et le plus délicat. Quoique Marivaux ne Teùt chargé de rien, Voisenon s'empresse, dans une excellente intention, de faire part à la duchesse de Choiseul de cette confidence. La duchesse en parle de son côté à M"' de Pompadour; celle-ci s'étonne et répond qu'elle a fait tout le possible pour Marivaux: elle lui a obtenu en effet, une pension de quinze cents livres, portée depuis à trois mille. Voisenon eut le tort de ne pas taire ce qu'il venait d'apprendre ; il le rapporta à Marivaux^ qui se croyait uniquement le pensionné du roi, et pour lequel ce fut un cruel chagrin de se savoir protégé depuis plusieurs années parla favorite. Cette découverte hâta sa fin *. Il avait en
dmr, chap. i, p. 20), et, depuis, elle avait sur celle-ci le plus grand ascendant ((dirigée qu'elle était par M"** de Tencin, devenue son amie intime... » etc. Ihid., p. 28).
1. Voisenon, Œuvres, t. IV, p. 89. — De La Porte {Préface de 1765, p. xix) croit nécessaire d'enguirlander l'origine de cette pension d'une périphrase discrète. Il appelle M™^ de Pompadour « une Dame de la cour, que les lettres, les arts et les sciences ont reconnue longtemps pour leur amie généreuse et leur protectrice éclairée. »
2. Voisenon, Œuvres^ t. IV, p. 90 : « M'°* de Choiseul... eut la bonté d'en parler à M""^ de Pompadour, qui en fut fort étonnée : elle faisait toucher tous les ans mille écus à Marivaux, et, pour ménager sa délicatesse et obliger sans ostentation, elle les lui faisait toucher comme venant du Roi. Marivaux, voyant que j'avais découvert le mystère, me battit froid, tomba dans la mélancolie, et mourut quelques mois après. » La supposition de Voisenon, en ce qui touehe la rancune de Mnrivaux à son égard, n'est pas très vraisemblable : comment Marivaux aurait-il pu savoir mauvais gré à son confrère d'avoir découvert le mystère d'une pension dont lui-même avait toujours ignoré l'origine, comme Voisenon le reconnaît? S'il le fuyait depuis, ce n'était nullement par honte, mais pour s'épargner la vue de l'homme dont la maladresse lui avait porté un coup terrible. Quand on apprend des secrets comme celui-là, on ne va pas les rapporter bien vite à celui qui les
iU L'HOMME.
effet l'àme plus haute que Voltaire et Marmontei^ tous deux très fiers de Tintérêt que leur témoignait M"* de Pompadour '. Une passion aussi coûteuse que noble, dont la pauvreté n'avait pu guérir Marivaux, la charité, absorbait surtout ses modestes ressources. « Avec une fortune très bornée et que beaucoup d'autres auraient appelée indigence, il se dépouillait de tout en faveur des malheureux ^. » 11 aurait pu dire, comme son faux misanthrope: u Je ne puis subsister avec mon bien, car il ne suffit que pour moi, et mon cœur, pour ainsi dire, n'a pas le nécessaire^. » Ses ouvrages et sa pension lui donnaient a environ quatre mille livres, mais il n'en dépensait que quinze cents pour ses besoins, et le reste était employé pour ceux des autres*. > On le vit souvent « sacrifier jusqu'à son nécessaire pour rendre la liberté et même la vie à des particuliers qu'il connaissait à peine, mais qui étaient ou poursuivis par des créanciers impitoyables ou réduits audésespoir^ » Connaissant par lui-même la pudeur de la pauvreté fière, il excellait à ménager la susceptibilité des cœurs aigris par les souffrances; a il sauvait aux malheureux en les soulageant la honte qu'on a attachée aux bienfaits, qu'un état peu aisé nous met dans le cas de recevoir^. » Un des plus beaux passages de la Vie de Marianne, un des plus éloquents que la charité ait inspirés, est certainement celui-ci, qui ressemble à une plainte, et où vibre encore, dirait-on, Taccent d'une douleur personnelle, causée par des mains maladroites dans la bienfaisance :
ignore et qu'ils peuvent tuer. Remarquons enfin que, pour la date, l'anecdote de Voisenon est en contradiction avec ce que nous savons d'autre part. Marivaux, comme on le verra ci-après, p. liS, s'en était remis du soin de ses afTaires mater i:;lles à une amie, M'^° de Saint-Jean, et, à partir de ce moment il fut à l'abri de toute préoccupation d'argent.
i. Voy. dans ]^'> Mémoires de Marmontel, passim, la tranquillité parfaite avec laquelle il parle de la protection qu'il recevait de M™* de Pompadour, et, pour les relations beaucoup plus compliquées de Voltaire avec la marquise, la table du Voltairc-Beuchol. On regrette de trouver, outre Voltaire et Marmontel, dans la liste des protégés de U favorite, des noms tels que ceux de Crébillon père, de Buffon et de Montesquieu; à peine si le farouche J.-J. Rousseau se refuse à cette amitié compromettante. Voy. Madame de Pompadour^ par MM. de Concourt, chap. viii, p. 169 à 178,