Iai Vie de Marianne, première parlie
2. Lesbros, p. 23 à 25 ; il raconte celle anecdute avec beaucoup de détail
iÂ6 L'HOMME.
cuser. Plaisanterie bien innocente, et que pourtant « son cœur reprocha toujours à son esprit ^ a
Son goût pour la franchise, pour tout ce qui était premier mouvement, réflexion involontaire et naïve, lui fit accueillir avec une amusante bonhomie la singulière réponse d'un malheureux qui lui demandait l'aumône. Il montait en carrosse avec M"" Lallemant de Bez, lorsque, à la portière, se présente un mendiant, mais un mendiant comme on ea voit peu, cde dixhuit à vingt ans, gras, potelé, du teint le plus frais et le plus vermeil. > D^abord Marivaux s'indigne : « N'as-tu pas honte, misérable, s'écrie-t-il, jeune comme tu es, et te portant le mieux du monde, d'avoir la bassesse de mendier ton pain, que tu pourrais gagner par un honnête travail I » Alors le mendiant consterné, c se grattant Toreille et moitié sanglotant : c Âh ! Monsieur, si vous saviez comme je suis paresseux! » Marivaux lui donna sur-le-champ un écu de six livres, et, comme M"' de Bez s'étonnait: c Je n'ai pas pu, ajouta-t-ii, me refuser à récompenser un trait de sincérité '• »
En agissant ainsi, Marivaux était Gdèle à sa devise, la même qu'il met dans la bouche d'un des personnages les plus sympathiques de sa meilleure comédie peut-être: « Dans ce monde, il faut être trop bon pour l'être assez. » N'est-on p^s de l'avis de Lisette, répondant à cette profession de foi : a 11 n'y a que le meilleur de tous les hommes qui puisse dire cela^? > Et cette passion de la charité s'unissait chez Marivaux à une qualité bien rare: nul n'était plus discret que lui sur le bien qu'il avait fait. On ne pouvait lui causer un plus vif dépit que de le dévoiler, c Si la reconnaissance le publiait, il n'en convenait
1. Lesbros, p. 28. — H ne faudrait poiat, d'après cela, attribuer à Marivaux ua riforiame excessif pour un liomme de théâtre. U y a telles comédiennes auxquelles il eût conseillé de rester à la scène, et non d'entrer au couvent, comme le prouve une autre anecdote rapportée par d'Alembert (p. 610, n. 10) : « Marivaux, qui avait fort connu M*** Lecouvreur, racontait d'elle un trait sin|^ier.... Elle passait un jour avec (lui) devant la porte d'une communauté religieuse, où elle avait reçu la première éducation, et, se tournant vers cette porte, elle se mit à pleurer : « Qu'avez-vous donc? » lui dit Marivaux? — < Hélaa, répondit-elle, je pleure d avoir si mal suivi les principes que j'ai reçus dans celte maison.» — c Mademoiselle, lui dit-il, je ne puis que respecter vos pleurs, mais choisissez donc ou d'èire la plus grande princesse du monde, ou la personne du monde la plus raisonnable. i>