MARIVAUX ET M"- DE SAINT-JEAN
vauxy dès lors à l'abri du besoin et débarrassé de ses préoccupations habituelles, passa les dernières années de sa vie. Entouré de soins, libre de satisfaire ses goûts de luxe modeste et d'élégance, il se félicitait naïvement de l'aisance entrée avec lui dans le modeste intérieur de la vieille demoiselle. Il ne se doutait point qu'il n'avait fait que se débarrasser sur elle des charges de sa pauvreté ^
chelieu ouvraient par derrière, jusqu'à la hauteur de la rue Neuve-des-Petits-Ghamps, sur le jardin du Palais-Royal. Ou se rend compte de cette disposition par le plan de Paris dressé de 1734 à 4739, sous Vadmintstratiou de Michel-Etienne Turj^t, prévôt des marchands et père du ministre. Un fra^;ment de ce plan, représentant le quartier du Louvre et du Palais- Royal, est reproduit à la page 326 de l'ouvrage de M. Paul Lacroix, Le dix-huitième siècle^ Institutions, usages et costumes, — C'est de 1781 à 1786 que le due d'Orléans flt construire, au détriment du jardin, les fameuses galeries et les rues de Valois, de Beaujolais et de Montpens'er, celle-ci entre la rue de Richelieu et le jardin.
1 . L'amitié de Marivaux et de M'^* de Saint-Jean inspire à d'Alembert, dont on connaît la pure et tendre liaison avec M"* de Lespinasse, ces réflexions d'un charme pénétrant et d'une touchante mélancolie : « 11 fut asseï heureux pour trouver, longtemps après (la mort de sa femme), un autre objet d'attachement, qui, sans avoir la vivacité de l'amour, remplit ses dernières années de douceur et de paix. ... C'est surtout lorsque le temps des passions est fini pour nous que nous avons besoin de la société d'une femme complaisante et douce, qui partage nos chagrins, qui calme ou tempère nos douleurs, qui supporte nos défauts. Heureux qui peut trouver une telle amie ! plus heureux qui peut la conserver et n'a pas le malheur de lui survivre ! » (Page 611.)
Combien différente est cette manière délicate de parler de choses délicates, delà louche lourde et presque brutale de Collé, qui n'a garde d'omettre ce détail, pour l'interpréter à sa manière dans la chronique maligne, fort utile mais fort sujette à contrôle, qu'il écrivit pendant vingt-quatre ans et qui souvent n'est qu'une diatribe clandestine, pleine d'aigreur et d'amertume, de ses contemporains : a Si j'en dois croire une vieille demoiselle Saint- Jean, avec laquelle il demeurait depuis près de trente ans (?), elle l'avait soutenu pendant plusieurs années, et il avait vécu à ses dépens ; et indépendamment que je ne crois pas que cette bonne fliie mente, la dépense que Marivaux faisait et aimait à feire me persuade aisément qu'elle n'avance rien à cet égard qui ne soit vrai.... Voilà pourtant de ces bassesses auxquelles est mené tout doucement et par une pente insensible un homme né vertueux, mais qui ne fait pas régler sa dépense, et qui est un dissipateur à raison de sa médiocre fortune. » (Joumai, t. 11, p. 268.) Collé ne fera croire à personne que M"* de Saint-^Jean, après de longues années de dévouement, ait ainsi parlé de l'ami perdu; d'Alembert, heureusement, et avec lui Lesbros et de La Porte, rétablissent la vérité. — Au reste, voici une pièce authentique, récemment découverte par M. Campardon (les Comédiens du roi de la troupe italienne^ t. Il, p. 9), et qui prouve que Marivaux, en acceptant l'hospitalité de H'^* de Saint-Jean, apportait sa part de revenus dans la communauté, et qu'il laissa à son amie autre chose que des dettes. C'est un
Il dut à cette touchante amitié, qui « remplit ses dernières années de douceur et de paix\ » de sentir moins vivement Toubli qui se faisait de plus en plus autour de son nom. Il survivait, en effet, sinon à sa réputation, du moins à sa vogue. Depuis sa réception à TÂcadémie française, il n'avait presque plus écrit; et ses rares appels à la curiosité de son ancien public étaient mal accueillis: une petite comédie en un acte, la Disputey était sifflée au Théâtre-Français'; de même les
acte (Archives natioDales, Y, 887) passé, la 19 octobre 1757, devant ^9 GuiUaame Biocbé, conseiUer du roi, Dotaire au Cbâtelet de Paris» par lecfuel M* Frécot de Lanty, conseiller du roi au Grand Conseil, constitue une rente viagère de 2800 livres « au sieur Pierre Garlet de Chamblain de Marivaux, de 1* Académie française, et à demoiselle Gabrielle- Angélique Anquetin de la Chapelle de Saint-Jean, demeurant ensemble rue de Richelieu, paroisse Saint-Eustache. » Celte rente est le revenu à dix pour cent des capitaux versés par eux entre ses mains, montant à 8000 livres pour Marivaux et à 20000 pour M"* de Saint-Jean : « Lesdits sieurs de Ifarivaux et demoiselle de Saint-Jean, pour se donner des preuves réciproques de l'amitié qu'ils ont dit se porter, se sont, par ces présentes, (!ait donation pure, simple et irrévocable, en meilleure forme et manièrB que donation puisse valoir, au survivant d'eux, acceptée respectivement par lesdits sieurs de Marivaux et demoiselle de Saint-Jean, du droit respectif qu'a ledit survivant de jouir de. la totalité de ladite rente vbgère de 2800 livres, ensemble des arrérages de la portion de cette même rente viagère de 2800 livres, qui se trouvera due lors du décès du premier mourant, a Si l'on ajoute k cette rente la pension sur la cassette du roi et les droits d'auteur de Marivaux, on verra qu'en somme il ne vécut pas tout à fait « aux dépens » de W^ de Saint-Jean, comme le dit brutalement Collé.