‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 95 sur 445 · DERNIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ANNÉES

Acteurs de bonne foi*. Quelques articles donnés au Mercure, les meilleurs assurément qui soient sortis de sa plume, pas* saient inaperçus*. La plupart avaient déjà été présentés au public, sous forme de lectures, dans les séances deTAcadémie, et n'avaient reçu que le plus froid accueil^ ; une fois même Tinattention fut si marquée, que Marivaux termina brusquement sa lecture avec un mécontentement visible *. Il avait eu jadis de ces accès d'humeur ; on les lui pardonnait, car il les faisait vite oublier, et il ennuyait rarement deux fois de suite. Maintenant il n'y avait plus guère de revanche possible : son heure était passée. Une nouvelle génération littéraire allait s'emparer de la seconde moitié du dix-huitième siècle : d'Alembert^ Diderot, Buffon remplaçaient la génération aimable, plus délicate que forte, dont Marivaux était le plus gentil esprit; ce « souffle vigoureux de la philosophie, » dont parle Grimm, effeuillait les roses légères qui avaient paré la jeunesse du siècle. Les nouveaux venus reprochaient injustement à leur gracieux prédécesseur de « manquer de sérieux, » et d'y prétendre en

vivant, il ait obtenu au théâtre. Nous ne parlons pas de la reprise â'Anntbal en 1747. Le Préjugé vaincu obtint è la cour autant de succès qu'A Ta ville : Louis XV fut si satisfait de la manière doot M"* Gaussin tenait le rOle d'Angélique, et M^^' Dangeville celui de Lisette, qu'il porta sur-le-champ de mille livres à quinze cents la pension dont elles jouissaient sur sa cassette (duc de U Vallière, Bibliothèque du théâtre français, t. III, p. 152). — Cette pièce a été représentée pour la dernière fois en 1868 (voy. ci -après, deuxième partie, chap. n).

1. Si toutefois la pièce a été jamais représentée, ce qui est plus que douteux (voy. ci-après, Appendice m).

2. Voy. ci-après Ténumération de ces articles, Appendice lu, et leur appréciation, quatrième partie, chap. m.

3. Voy. ci-après, Appendice vni, pour la date de ce^ lectures. A l'occasion de Tune d'elles, un critique du temps déclare A Marivaux qu'il force son talent, et lui signifie nettement le Solve senescentem : « Les prix distribués..., Mt de Marivaux nous lut, sous de malheureux aui pices,des Réflexions sur les hommes et sur les Romains, Si ce célèbre et très aimable académicien osait me croire, il s'en tiendrait à la réputation qu'il s'est justement acquise par ses Surprises de l'Amour, par sa Marianne et son Paysan parvenu ; mais il est de l'Académie ; il faut soutenir cette dignité, et il pense le faire en forçant son génie sur des stigets qui lui répugnent : c'est ainsi qu'une Jolie femme se trompe tous les jours sur les intérêts les moins délicats de son amour-propre. Je puis me tromper à mon tour, mais c'est mon avis ; tout ce que M. de Marivaux avait à nous dire de bon, il nous l'a dit plus d'une fois. » (Clément, Les cinq années littéraires, 1. 1, p. 187.)

A. D'Alembert, p. 516, n. 1.

i5S L*HOMME.

vain: la place n*était plas, disaient-ils, aux aimables disearsde

riens*

Marivaux se prépara donc avec résignation à mourir dignement dans le silence et la paix. Les croyances religieuses de sa jeunesse le consolèrent; comme il arrive d'habitude, elles se réveillèrent plus vives aux approches de la fin, et il se donna tout entier à la piété, aux bonnes œuvres, aux lectures édifiantes. Celui qui avait consacré sa vie à observer d'un œil indulgent et à décrire d'une plume complaisante les faiblesses amoureuses, passait les beaux jours de son dernier été à lire dans le jardin du Palais-Royal, au milieu d'une foule bruyante et joyeuse, les Pensées de Pascal, c le meilleur livre de morale, disait-il, qui eût jamais été écrit*. » Il mourut le 12 février 1763, « après une assez longue maladie^. » Il vit arriver sa dernière heure « avec la tranquillité d'un philosophe chrétien, qui regarde le terme nécessaire de la vie comme un bienfait de la Providence qui nous attire à elle^. »

Il instituait par testament sa vieille amie M"* de Saint Jean

4. Voy. SdiniB-J^xkytf Caweries du Lundis i. IJi^ p. 379. — Et cependant, les encyclopédistes étaient-ils aussi supérieurs à leurs devanciers qu'ils le pensaient? La première moitié du dix-huitième siècle, celle qui va de 1720 à 1750, n'est-elle pas aussi féconde et aussi riche que la seconde? Voy., à ce sujet, un article de M. L. Etienne dans la Revue des cours litférairet du 2 avril 4870, la Littérature d'une génération (1720-1750): cette première moitié d u siècle , ditil, « contient tous les écrits de Montesquieu, les plus beaux ouvrages de Voltaire, les seuls traités de morale dignes d'être comparés à ceux des Pascal et des La Bruyère, Tavénement d'une école historique française, la création d'une littérature politique, la première apparition d'une éloquence du barreau, un théâtre riche et varié, presque tous les romans les plus célèbres écrits dans notre langue, la plupart des fictions de Prévost, toute Tœuvre de Marivaux, la meilleure partie du Gil B/as de Le Sage. »

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