‹ MARMION SUIVI DE LA DAME DU LACChapitre 10 sur 33 · A JAMES SKENE, ECUYER · texte numérisé non relu

A JAMES SKENE, ECUYER

AsbeâUel, fetft d'Ettdck,

Ua ancien ménestrel disait sagement : « Où est la période de notre vie qui vient de s'écouler? » Ce paysan bigarré de la forât des Ardennes, que le plaisant Jacques voyaitd'un oail d'envie» M pourrait pas amplifier aussllong- temps que mol sur ee texte vulr gaire. Voilà onze ans que nous nous connaissons , depuis que, pour la première fois, galopant l'un prés de l'autre , notre main belliqueuse tira et porta le sabre : assurément, depuis lors, à tra* vers les scènes variées de l'existence, aucun nuage ne s'éleva entre nous. Ces années , qui avaient des ailes, se sont vite envolées pour se joindre à la masse des siècles révolus; et, quoique marquées* comme tout ici^bas , par des alternatives de joie et de peine ; quoique toi-même aies voyagé dans les pays lointains, sur l'océan et sur la terre, et visité les ruines des cités abattues et les empires détruits, pendant qu'ici, à mon foyer , mon étroit savoir étudiait les mœurs et les hommes; enfin, quoique des désirs, des espérances et des craintes aient agUé, empreint de fièvre, le cours de ces années, cependant aujourd'hui tous ces jours, toutes ces semaines et tous ces mois, ne semblent plus que le souvenir d'un songe, tant nous glissons d'une manière insensible et rapide vers l'océan de l'éternité sans bornes.

H me semble môme n'avoir composé que d'hier ce poème , enfant paresseux de mes loisirs , ouvrage que j'ai souvent abandonné, lorsque des «oins plus graves réclamaient mes instants. Ce triste vent de novembre, dont la voix inspira mon premier chant, me semble le môme qui agite et balaie encore les feuilles desséchées sur les bords de l'Yarrow. Nos bouleaux dépouillés regrettent encore la verdure ondoyante qui ombrageait le rivage , et que le tourbillon emporte dans les airs ; les hauteurs de Blackouse et la forôt d'Ettrick ont revêtu leur manteau d'hiver ; la montagne noire de l'orage qui s'apprête et la prairie déjà inondée nous avertissent de quitter les rives pittoresques de la Tweed. Môles et ballotés par l'ouragan plus tôt que de coutume , les flocons de neige voltigent sur nos tôtes. Le berger qui , sous un ciel d'été, nous avait fait envie, lorsque nous retracions, toi avec le pinceau, moi avec la plume , les paysages de la colline et du vallon ; ce berger qui , étendu nonchalamment tout le jour au milieu de la bruyère en fleur , observait d'un œil distrait le vol des nuages, ou dormait sur son livré déchiré ' , ou d'une main oisive présentait sa ligne à l'onde rare du ruisseau, ramène paisiblement ses moutons au bercail : maintenant à minuit la plaine couverte de neige offre un travail plus dur au laboureur.

Lorsque le soleil rougefttre s'est couché sans rayons à travers de pesants nuages humides et'sombres ; lorsque le laboureur fatigué, bien sec et bien chaud, entend, à moitié endormi, l'orage qui commence à pousser une petite pluie de neige contre les carreaux de sa fenêtre ; le môme bruit qui force le daim sauvage et le renard à chercher un abri dans Ies^brouissailles et les rochers , est un avertissement qui appelle le berger à une tâche dangereuse. Souvent il tourne ses regards vers le ciel , et espère>n vain que

i Tattcr'd baok, livre déchiré par l'usure. Tout le peuple, ou presque tout le peuple sait lire et écrire en Ecosse ; il y a môme des fermiers et des artisans qui lisent couramment Virgile on Horace, a. m.

l'ouragan se changera en pluie douce et salutaire : bientôt le ciel noir et la terre blanchie l'obligent , pour échapper aux épais flocons de neige , à reprendre sa marche. Long-temps l'œil baissé et poussant une plainte, ses chiens quittent à regret le foyer do* mestiqoe ; le berger , en sifflant et en les caressant pour les en* eourager , replie autour de lui son manteau rayé ; il rassemble son troupeau , et le conduit dans les plaines découvertes et sur le flanc de la montagne , où , quoique la tempête soit plus violente, au moins la neige n'est point aussi abondante. Le vent qui siffle sur les rochers raidit ses cheveux, et en change les boucles en glaçons. Souvent il regarde en arriére , et aperçoit briller au loin la fenêtre de sa chaumière où il semble que soit assise une étoile qui y perd ses bibles rayons ; et lorsqu'il a cessé de la voir, il se résigne, retourne le visage au vent, et, frisant tête aux courroux de l'orage, guide à travers l'obscurité son troupeau paresseux. Si le cœur lui manque , si ses membres faiblissent , le vent qui souffle lui donne la mort : ses pas , ses jalons placés sur la route , tout lui est inconnu , et il revient à la hutte qui n'est plus la sienne, demander le secours qu'il a vainement cherché , et le matin trouve le berger sans vie (1). Sa veuve le voit au retour de la pâle aurore , les enfants orphelins élèvent de timides regrets, et, dans la neige, le pauvre chien compagnon de ses peines est couché sur le sein de son maître dont il lèche le visage pour essayer de rompre son repos.

Qui envie maintenant le sort du berger , sa santé robuste , sa modeste chaumière, sa couche de gazon sous un arbre, le bruyant réveillon de son kirn * rustique , ses chants joyeux du Pays natal entonnés en l'honneur des beaux yeux de sa fraîche Marion, sa houlette, sa gourde, son chalumeau, et tous les attributs arcadiens de l'âge d'or ?

i Kirn est un mot écossais lequel sert a désigner la fête qui a Heu en Ecosse a la rentrée des gerbes dans les granges. Cette liste consiste en un réveillon ou repos, 'uivi de danses et de jeux entre les paysans, a. m.

Cher Skene, la scène variée de la lie 'humaine n'ofte-t-efle point de ttittos vicissitudes? Souvent nous voyons notre jeunesse printanière s'envoler sur les ailes des plaisirs et des jeux , tandis que le sombre orage conserve sa fbrewrpour Pbiver de nos ans *. Tel l'antique chef de Troie coula «m été dans la pals et la joie ; mais les feux grecs, les sanglantes alarmes appelèrent le vieux Priam aux combats. Heureux donc «eux (puisque chacun doit boire jusqu'à la lie sa part de ptaisir^et de peine) heureux ueux qui, chéris du ciel , reçoivent à te feis la coupe mêlée des deux breuvages, ceux dont les chagrins trouvent des adoucissements consolateurs, et dont les joies sont mitigées parleurs chagrins. Cher Skene, ce partage Ait le tien yta te vis condamné à entrelacer le cyprès aux myrtes, leraqu'à peine tu venais de rengager sous les drapeaux de Thyménée ; le père de ta fiancée avait souri à boa Choix et béai l'union de sa fltte, lorsque ffcmour dut Changer -sa joie en tristesse et essuyer las larmes de ta piété filiale. Les actions ne parlent point mieux du père que de l'ami ; il fiât un modèle et de l'un et de l'autre. A peine Forbes (2 ) , si regretté parmi nous, avait payé le tribut à l'ombre de son ménestrel ; à peine l'histoire de l'amitié était finie , que le cœur de l'historien fut glacé par la mort. Nous chercherons bien loin avant de rencontrer une âme aussi noble et aussi bienfeisante ! Mais autour de son urne honorée ses amis, ses parents ne seront pas les seuls à pleurer : les milliers de ceux dont il sécha tes larmes en verseront d'amères en prononçant son nom ; et cette rosée reconnaissante tombera fréquemment pour des bienfaits que te monde ignora toujours; Si (a charité des mortels esaât prendre le nom du Très -Haut , nous graverions sur sa tombe d'argile , qu'il fut le bouclier de la veuve et l'appui de l'orphelin. Quoiqu'un pareil

4 Our youlbful sommer ofl we see Danee by on "wfngr of came atd gtee, wMU tbe storm rw*m» ils r»ge Against the wfaftler of <our âge.

toounagfe réveille ta douleur, ma mue le choisit pour sujet de ses vert* elle est sacrée pour moi la plume qui écr^ eesmotst « N'oublie jamais l'ami de ton père. » Moi «as» j'aime à dire que je reçu* de loi et de» conseils et de* bienfaits, et Je dois mon tribut à sa tombe : e'est peu de cbose, mais c'est tout ce que j'ai.

Pour toi , pent»être ces vers aventureux te rappelleront nos promenadesde l'été, lorsque, ne fusant rien, et, pour être vrai , désirant peu faire queiqoe chose, nous parcourions les montagnes sans luttite, et co**ondions souvent nos goûts , variables comme le chemin, passant du grave au gai , etdela raison à la folie. Souvent même, lorsque la conversation tarissait, nous ne faisions aucun effort pour la ranimer et suivions tranquillement nos penchants laborieux dans un silence mutuel, toi dessinant les for» mes gigantesques du cfcêne atteint de la foudre , et moi lisant avec délice la légende de eetantiqueebevalier, surnommé Tyranle-£lanc. A nos pieds deux écuyers fidèles, Pandour et Camp, les yeux pleins de feu , jaloux des mouvements l'un de l'autre , oubliant avec peine leur ancienne querelle. L'alouette chantait du haut de son nuage ; le ruisseau murmurait doucement ; du sein de l'aubépine blanche, la fleur du mois de mai répandait son odeur autour de nous : Arielle ne vécut pas plus heureux que nous sous son ombrage fleuri.

Nous avons eu aossi des nuits joyeuses , lorsque l'hiver venait de dépouiller les bocages embellis de verdure. Sans soin nous écoutions, comme j'écoute aujourd'hui, la bise sauvage qui soupire avec bruit; quand le ,feu pétillait et que la lampe brûlait joyeuse, de jeunes beautés entonnaient des chansons amoureuses, et nous traitions gaiement de poltron celui qui reculait devant un bol de punch qui riait à nos yeux. Alors celui dont nous regrettons l'absence, qui respire l'air pur des rivages du Devon ; celui qui nous manqua si long-temps et qui nous est le plus cher ; et toi, et moi, et le tendre R. . ., et un autre dont je ne puis dire le nota ,

et «IÀRMION.

car la sensible Mimosa ne se retire pas plus vite au toucher que lui ne craint une louange légitime; dans un chorus joyeux et quelquefois bruyant 9 il nous était bien doux de noyer les soucis et d'étouffer par nos riantes clameurs le sifflement de la brise. Une gaieté franche habitait avec nous, et le souci pouvait, se mordre les ongles bien à son aise en écoutant du dehors nos bruyants éclats de rire 1 . Ce n'est pas cependant qu'au milieu de notre allégresse ne vint parfois se mêler quelque grave discours sur ce qui constitue la bonté d'un cheval , sur sa hanche , son sabot et sa crinière courbée ; car, semblable à ce fou de Tom *, notre soin le plus grand était d'aller à cheval et de porter le mousquet'. Nous avons eu de pareilles nuits ; et quoique le jeu de l'humanité soit devenu bien plus sobre, quoique les champs et le ruisseau nous semblent moins importants aujourd'hui , nous espérons y revenir encore. Cette pensée vivifiante inspire ma muse , et , comme un vrai chasseur, m'indique~de quelle manière je dois remettre en marche le chevalier Marmion.

CHANT, rai dit qu'Eustace entendit avec joie les premiers chants de là vive alouette. Elle fit ouïr ses petits cris aigus , le coq matinal chanta, les cors de chasse des gens de Marmion sonnèrent, et tout le monde , valets et archers, courut à l'écurie, sifflant gaiement et de bon cœur. Mais bientôt cette gaieté se changea en plainte de tous côtés sur le désordre que Fon venait de remarquer. Les uns réclament hautement leurs armures perdues, les autres se querellent avec leur hôte. « Par les os de saint Becket, s'écrie

l Idée tout-a-fait pareille à celle de Robert Burin, dans son conte de Tarn, o'shanter. Voir ce conte à la fin de ma traduction des Plaisirs de la mémoire, a. m. S Personnage du roi Lear dans Sbakspeare. a. m. 3 Pour tuer le gibier, a» m.

l'on, je croîs que quelque fourbe écossais m'a volé ma lance ! » Le jeune Blount , second écuyer de lord Marmion , trouve son cheval couvert de sueur et de fange ; il menace le palefrenier, quoique celui-ci jure son dieu , son Ame , qu'il a étrillé la bote avec soin la veille. Pendant que l'écuyer s'impatiente et gronde comme le tonnerre, le vieux Hubert pousse des cris d'étonnement et de crainte.» Au secours, Blount dit-il, au secours, camarades ! Bevis se meurt àl'établesursa litière : qui osera annoncer à Marmion la perte d'un cheval qu'il aime tant ? Accourant tous avec crainte et préoccupation, ils voient en effet le coursier haletant sur la paille. Un des gens de la suite croit avoir pénétré un secret , un prodige. «Comment ce malheur ne nous serait-il point arrivé avec uq guide comme ce maudit pèlerin ? Mieux eût valu pour nous marcher à travers les broussailles et la boue, à la clarté delà lanterne 4 du moine Rush (3). »

Fitz-Eustace, qui devinait seulement la cause de ce charivari, mais sans comprendre le fout, fit cesser les clameurs plaintives de ses camarades, car il connaissait l'humeur de Marmion. H alla le trouver avant de se mettre en route , et le vit plongé dans une profonde rêverie. Il lui raconta ce qui venait de se passer, mais amplement comme s'il n'eût rien connu. Lord Marmion l'écouta avec une froide indifférence , sans paraître surpris , traita le tout d'accident de voyage, et ordonna à ses trompettes de sonner le boute-selle.

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