‹ MARMION SUIVI DE LA DAME DU LACChapitre 12 sur 33 · RÉCIT DE SIR DAVID LINDESAY · texte numérisé non relu

RÉCIT DE SIR DAVID LINDESAY

« De tous les beaux palais construits pour les royales demeures en Ecosse, le plus digne cfôtre mentionné est, sans contredit, celui de Linlithgow. Combien il est doux, au riant mois de juin , d'y aller dans son parc écouter le chant de la linotte et les gais sifflements du merle ! Le daim sauvage brame dans l'épais taillfo, et la poule d'eau plonge avec joie dans le lac. Le cœur le plus triste se plairait à y voir la nature dans sa robe de noee et le bonheur y régner. Mais te mois de juin est, de tous les mois de l'année, celui qui déplaît le plus au roi Jacques : vous savez trop la cause de cette antipathie. Ce fut dans ce mois qu'eut lieu la déroute de sonpèreX8); malheur aux traîtres- qui armèrent le jeune prince contre son roi ! Toujours dans sa conscience brûlent de poignants remords. Le roi Jacques s'assujétit dans le mois de juin à <fc& pratiques aussi austères que celles du carême.

02 MàRMION.

« Lorsque, cette année, arriva le mois fatal, le roi, dans le château de Linlithgow, comme de coutume se livrait aux prières , taudis que, pour le repos de l'âme de son royal père, les chantres entonnaient des hymnes, que les cloches étaient en branle et que révéque disait la messe. Le monarque agenouillé dans la nef de Sainte-Catherine, revêtu de la haire et du ceinturon de fer, répandait des torrents de larmes : autour de lui, dans les stalles qui leur sont destinées étaient placés les chevaliers du Chardon , leur bannière flottant sur leurs têtes. J'étais aussi à la cérémonie, et, puisqu'il faut le dire, étourdi par le carillon des cloches > j'avais les yeux fixés sur les vitraux où le soleil abaissait l'or de ses rayons*, pendant que je remarquais ce qui arriva, il me parut que je rêvais. Je vis arriver dans la foule un fantôme en tunique bleue avec une ceinture blanche, la tête découverte, les cheveux blonds flottant en boucles sur les épaules.... Ne vous moquez pas de moi, milord, je vous jure ma parole de chevalier qu'en voyant la grâce paisible, la simple majesté de son visage, sa démarche solennelle et son port noble et imposant, il me parut que j'avais devant les yeux la propre image du saint apôtre * qui soutint la Yierge dans un moment de faiblesse, en un mot, le bien-aimé

Jean.

« Il s'avança devant le trône du roi, s'arrêta avec une franchise rustique, fit une petite révérence, sans incliner ni le corps ni la tête,et appuyant son arme ou bâton sur le pupitre, il prononça des mots comme les suivants, d'un ton peu élevé, mais tels que jamais sons pareils n'agitèrent les nerfs et les membres humaine : « Ma mère m'a envoyé de loin vers toi, monarque, pour t'avertir de ne point faire la guerre : un grand malheur est près de te frapper. Mais si tu veux la guerre, défie-toi doublement, Jacques Stuart ,

d'une femme belle, de ses enchantements et de ses pièges ; que Dieu veille sur toi !» Le monarque, étonné, semblait chercher une réponse, mais n'en trouvait point; et lorsqu'il releva la tête pour parler, l'envoyé avait disparu. Le maréchal et moi nous avions couru pour l'arrêter au passage ; il avait fui plus léger tourbillon, et comme un rayon de soleil qui, tombé sur une vague, y glisse et disparaît. »

Pendant que Lindesay faisait cette étrange récit, la nuit était si pâle qu'il ne put remarquer le changement de couleur qui avait affecté Marmion en l'écoutant. Après un moment de silence : « Je croyais les lois de la nature si fortes que je n'aurais pu m'imaginer qu'il fût possible d'interrompre leur cours par une cause surhumaine ; et il y a trois jours j'aurais traité votre histoire d'un jeu d'enfant ; mais j'ai vu, après avoir passé la Tweed, combien mon scepticisme avait changé, et je suis devenu plus crédule. » Il s'arrêta et parut regretter d'avoir proféré ces paroles. Cependant, pressé par cette puissante émotion qui nous pousse à soulager notre cœur, même alors que nous ne pouvons le faire sans peine, il raconta à Lyndesay l'histoire de son hôte villageois à Giffort. ' Il ne dit pas un mot du pèlerin de Constance ni de Clara : les pensées qui avaient troublé son sommeil, il les attribua seulement à la fièvre d'un rêve.

« Vainement, dit-il, j'essayai de reposer mes membres brûlants tt ma tête fatiguée ; des pensées fantastiques me revinrent en foule; et pressé par elles , mon cœur était dans une agitation dévorante. Le délire me faisait si mal que j'allais prendre mon coursier et le monter : je sortis au clair de la lune, et j'atteignis bientôt le camp des Pietés. J'entrai par le côté du Sud , et je sonnai du

M MARIHON.

cor* Il me sembla- qu'une réponsearrivait à mon oreille; toutefois le son était si faible et si lugubre on m sourd '., que je*pus croire que ce pouvait bieir être l'écho lointain du mien.

« Jugeant ainsi , j* écoutai encore un moment, et j'allais repartir; mais je pus à peine en croire mes yeux, et je ne puisencore penser qu'ils m'aient en effet servi quand soudain j'aperçus, dans le rond formé par la pelouse, un fantôme à la haute stature r un ohampion bien monté et tout armé; J'ai combattu, lord Lion, sur plus d'un champ de bataille , et en champ clos , et toujours^ Je puis le dire , je me suis comporté en noble chevalier; mais lorsque cet ennemi inattendu sembla sortir des entraiUes.de la terre, je ne crains pasde vous déclarer la vérité , je frissonnai de terreur; et, comme je mettais ma lance en arrêt, mon bras fut tellement ébranlé d'épouvante que je pus à peine soutenir le fer.

« Pourquoi ma langue aurait-elle besoin de vous révéler l'issue du combat ? Nous courûmes l'un sur l'autre : mon cheval tomba. Que pouvait-il contre le choc de l'enfer ? Je roulai sur la lice. Au dessus de ma tête, et d'une main menaçante, le sceptre brandis* sait sa lance nue ; mais voici le pire : je levai les yeux r l'enfer ^'ouvrant ne m'eût pas effrayé comme le visage que j'aperçus. Les rayons de la lune dardaient en plein ; c'étaient des traits qui ne pouvaient me tromper. Je reconnus des regards altérés de vengeance et qui refoulaient le sang, vers mon cœur. Je vis la face d'un chevalier qui , après avoir fui en des climats lointains, y est mort depuis long-temps. Je crois bien ce dernier fait, car jamaisde sa visière élevée il ne regarda guerrier humain avec un air aussi affreux. Trois foisosur ma tête il agita son glaive; mais quand l'eus invoqué le bon saint George, la première fois que j'ai jamais

ciunt iv, • m»

imploré son secours, il replongea le fer dans le fourreau , et s'élançant avec légèreté sur son coursier, il sembla disparaître à ma vue; car la lime, s'affaiblit tout à coup, et Les ténèbres tes plus profondes se répandirent sui: la bruyère. H serait long de vous dire comment je connais si bien le fantôme que je viens de dépeindre, et que la haine évoqua du tombeau pour me glacer d'effroi : mort ou vivant , il a trop de motifs pour être mon ennemi. »

Sir David du Mont était émerveillé et saisi d'étonnement-, mais, versé dans l'histoire , il raconta qu'une pareille aventure avait eu jadis lieu près de Norham,où un spectre infernal, sous l'apparence d'un chevalier écossais, avait combattu Brian Bulmer l'intrépide , et l'avait serré de si près , qu'il l'avait presque obligé d'abjurer 1^ vœu de son baptême. Un pareil fantôme, ajouta-t-il , se voit dans la clairière de Bothiemurchus, avec un large sabre des Highlands, un bouclier et un plaid rayé, et les mains teintes de sang ; on le rencontre également sous les pins qui ombragent le noir Tomantoul , d'Achnasîaid , de Dromouchty , et de Glenmore. Cependant, quelles que soient les légendes à l'égard de ces démons guerriers, de ces fantômes et de ces revenants sur la montagne , dans les marais ou dans la plaine , un véritable fils de la chevalerie, qui n'a jamais violé sa foi, et qui fut toujours brave , doit regarder ces terreurs nocturnes comme vaines ; car de semblables esprits ont rarement le pouvoir de nuire, si ce n'est dans l'heure fatale où nous méditons un crime, ou étouffons un remords. » Lord Marmion se tourne un peu de côté , fit essaie en vain deux fois de parler $ il presse la main de sir David, et tous deux en silence se séparent, allant chacun ordonner les préparatifs de route, afin de partir au point du jour, et de prendre le chemin dît camp royal d'Ecosse, d'après le commandement de Jacques.

96 MARM10N.

xxm.

Ils furent de bon matin sur la route de Dun-Edin 4 . Je pourrais dire les lieux qu'ils parcoururent , collines, ruisseaux , vallons, rochers, même chaque pierre ou station , car ici tout m'est familier. Mais cela prouverait seulement de la science ; j'éviterai une telle digression , et dirai seulement qu'ils suivirent leur chemin à travers les collines de Braid , couvertes de bruyères. Ils passèrent le vallon et le petit ruisseau, puis montèrent te bord opposé , et s'arrêtèrent sur la hauteur de Blackford.

Blackford ! sur l'inculte sommet duquel, au milieu des genêts, des épines et des ronces, enfant espiègle, j'ai souvent cherché des nids d'oiseaux, ou écouté, nonchalamment étendu, le murmure lointain que m'apportait le zéphyr, murmure de la [cité affairée, et l'harmonieux carillon des cloches de Saint-Gille; maintenant, depuis le haut de la colline jusqu'à la plaine, je vois flotter l'or des épis : tout le paysage est changé à mes yeux, excepté les rochers escarpés et les ruisseaux qui gazouillent toujours. Ils éveillent dans mon cœur un pénible soupir, en me rappelant mes premières affections depuis long-temps évanouies.

La scène est bien plus différente encore depuis le jour où Mar, mion vit de la hauteur de Blackford les tentes guerrières dressées sur les flancs de la colline et dans la plaine ondoyante : mille pavillons aussi blancs que la neige couvraient là bas toute l'étendue de Borough-Moor. Que dis-je, mille pavillons ! Je gage qu'il

« C'est-à-dire Edimbourg. Du», ville ou fort ; Eiin on Edtein, parce que le prince Edwin fonda cette ville d'abord appelée, pour cette raiaon n t>i#« d' Edwin ; d'où l'on ensuite, par abréviation on corruption, fait Edimbourg* a. h.

y en avait des milliers de mille qui diapraient toute la bruyère et les landes entre le ruisseau et la ville, et formaient au loin un camp irrégulier. Quelques restes de vieux chênes se voyaient çà et là, débris de l'ancienne forêt, et répandaient leur ombre sur ce lieu de rendez-vous de la puissante armée d'Ecosse, jetant ainsi une teinte de verdure qui contrastait avec l'éclat éblouissant des tentes et des armes.

Depuis lesHébudes, pays[ sombre et pluvieux, jusqu'aux fertiles plaines Lodon, depuis la clairière méridionale de Hedswirè jusqu'à la côte rocailleuse de Rosse, de l'Est à l'Ouest, et du Nord au Midi, l'Ecosse avait envoyé tous ses guerriers. Marmion pouvait entendre le bourdonnement mêlé dé cette immense multitude dont les clameur» montaient jusqu'au haut de la montagne; le galop des chevaux, le cliquetis des armes, pendant que les chefs passaient en revue leurs vassaux ; il pouvait voir les lignes de batailles, et les éclairs fréquents des boucliers sur lesquels le soleil dardait ses rayons.

Les légers nuages du matin, les tourbillons de famée qui s'élèvent dans les airs, annoncent que les feux allumés sont au

moment de s'éteindre, et qtie les sentinelles vont être à leur poste. On découvrait, roulant lentement dans la plaine, quantité de chariots, de bagages, et les bœufs paresseux traînant l'artillerie de guerre ; on distinguait surtout les sept sœurs de Borthwick 1 , et les coulevrines dont la France avait fait présent à l'Ecosse, présent funeste qui restera bientôt la dépouille du vainqueur dans la plaine de Flodden.

1 Sept coulevrines, ainsi appelées du nom de celui qui lei ayait fondue». ▲. m.

m MARMfôî*.

xxvhi.

On ne remarquait pas moins ondoyant Saris tes aîrs mille éten* dards différents de fermes, de devise et de couleur s verts, rougis, cramoisis, ou bleus; larges, étroits, taillés en queue d'hirondelle, ou carrés, en rouleau, en pavillon, en bandefolle et de mille autres manières 1 : le plus central et le plus haut était l'étendard royal. Un énorme pin planté profondément dans une pierre massive que la tradition nous montre encore supportant ce drapeau, dont le poids le faisait fléchir, lorsque le vent de l'Ouest le balançait et affinait aux regards éblouis le bouclier royal (TÉcosse, avec le lion sougexanlpant sur un champ tfbr 1 .

Lord Marmion regardait ce brillant spectacle avec le plaisir d'un .guerrier. Enfin, son cœur est dévoré d\m teu secret ; des étincelles jaillissent de ses yeux comme au jour d'une bataille ; jamais faucon n'en lança de pareilles en se précipitant sur sa proie. « Oh! très bien, lord Lion, tu as eu raison de me dire que dissuader ton roi de faire la guerre serait une vaine tentative; car, par saint George, si j'avais une pareille armée, aucun pouvoir infernal ou dWn ne ferait pencher mon $me vers* la paix jusqu'à ce que l'éclat de ses armes eût été noirei dans le choc d'une glorieuse bataille ! » Le barde écossais répond» d*une.façoû moins guerrière : « Ce spectacle est beau, j'en conviens • mais il sera» bon que les rdis songeassent par dessus tout, lorsque la paix et ropuïence régnent dans leurs états, qtfa Vaut mieui en respecter Je repos que de s'aventurer et des'ôlever peut-être pour tomber. *

1 Chacune de ces enseignes féodales désignaient, obserye Panteur, les grades différents de ceux qui ataient le droit de» les déployer, a. h.

2 Armes d'Ecosse, a, m;

C&AKT iv. m

Lord Marmion restait comme attaché sur ce point de vue ; car jamais scèae plus belle n'avait frappé ses yeux. Lorsque, rassasiés de cet aspect martial, ses regards voulaient plonger plus loin, ite remarquaient la cité brillante d'une splendeur quelque peu rem* brunie. Les colonnes de fumée ou de vapeurs qui planaient au-» tour ou au dessus des tourelles étaient colorées par les rayons du matin qui les marquaient d'une teinte rouge, analogue è celle du nuage d'où s'élance la foudre. Telle était la sombre magnificence dont était parée la hauteur, où le vaste château se montrait, offrant ses tourelles, sur une pente escarpée couverte d'édifices massifc, serrés et élevés, édifices composant jaa propre ville romantique, dont la partie :1a .plus haute semble toucher las deux 1 ! Mais vers le Nord, -les feux dusoleil répandaient une lumière plus pure sur les montagnes d'Oohil', et chaque sommet dont il caressait la bruyère brillait comme une améthyste empourprée. On découvrait les rivagesde Fife 5 , la baie de Preston 4 et le pic de Berwick 5 , et au milieu coulait largement le Firth, dont les îles paraissaient flotter sur son sein, comme des émeraudes enchâssées dans de for. Le cœur àe Fitz-Eustace bondissait de joie, et comme pour donner un libre cours a son ravisse^ ment, îl piqua son coursier de l'éperon et le fit caracoler en le serrant de la bride : Où est le lâche, s'écria-t-il, qui n'oserait combattre pour une telle patrie ? » Lindesay sourit de joie en voyant ce noble transport, et Bfarmion ne chercha point, par un froncement de sourcils, à réprimer ce belliqueux élan.

t Ceci est une description poétique d'Edimbourg, et l'on conçoit le plaisir de Walter Scott a yanter son pays natal, à. h.

â Chaîne dejftontagBes 4'ficoase près de StfnU»ç. a, M. S Comté de Fife, yis-à-vis Edimbourg. ▲. m.

4 Ville près de l'embouchure du Forth, belle rivière portant vaisseaux jusqu'à Leith, port d'Edimbourg. Le Firth est le courant du Forth. ▲. m.

5 Rocher pyramidal, à quelques milles au dessous ffiffimboniç. $erwick-law 7 4it le texte - 9 law est un mot celtique signifiant i mineno?, ju m.

100 MÀRMION

Tandis qu'ils contemplaient ce magnifique tableau, une fanfare où se mêlaient la trompette et le clairon, le fifre et les timballes, le trombonne et le psaltérion, la cornemuse gu arrière aux sons discordants, et les criantes cymballes, monta bruyamment jusqu'aux cieux en réveillant les échos des montagnes, tandis que l'airain des temples annonçait au loin l'heure de la prière. Lindesay dit alors à Marmion : «Cette musique belliqueuse toujours se fait entendre lorsque le roi assiste à la sainte messe, tantôt à l'église de Sainte -Catherine de Sienne, tantôtà la chapelle deSaint- Roch. Ces clameurs guerrières parlent de gloire, mais me rappellent à moi les jeux paisibles de ma prédilection, ces jeux où mon front était plus serein, où dans les bois de Falkland 1 nul cavalier n'épargnait son cheval pour assister le premier à la défaite du cerf. »

« Je ne gémis pas moins, dit-il, quand je contemple cette reine du Nord assise sur les collines qui lui servent de trône; le jardin royal de son palais, son château à l'abri des attaques ennemies, ces pompeux édifices et ces tours sacrées ; je ne gémis pas moins en pensant à quels maux la fortune nous réserve peut-être, et que ces cloches ou ce carillon joyeux sonneront peut-être les funérailles de notre digne monarque, ou de leur tocsin appelleront

aux armes les citoyens pour veiller à leur propre salut, et lutter contre les attaques du Sud, et ceindre d'un rempart de guerriers la cité de Dun-Edin*. Mais n'allez point vous imaginer à mon pressentiment, noble chevalier, que la conquête de mon pays soit facile ou qu'elle puisse être achetée à bon marché : Dieu est

1 EmJnence'près d'Edimbourg, a. m.

S C'est-à-dire Edimbourg, ▲• h.

le roi de la victoire ; il brise la lance et le bouclier du champion ; Yous-même, lord Marmion, vous direz, quand cette armée que vous voyez là-bas s'élancera dans la sanglante mêlée, vous direz qu'elle est assez redoutable pour faire verser des torrents de larmes aux dames anglaises dansle silence de leurs retraites, et obliger leurs moines à chanter bien des messes pour les morts : vous ne vîtes jamais un semblable pouvoir dans les mains d'un tel roi. » Mais déjà maintenant, descendant dans la plaine, lord Marmion et Lindesay se dirigent vers le camp royal et y font une halte. Le ménestrel s'y arrête avec eux, jusqu'à ce qu'il porte sa main sur la harpe des frontières pour célébrer en des vers dignes d'eu* l'ancienne cour et le roi d'Ecosse.

**• MARSEHON.

CHANT CINQUIÈME

ta €*nt.

INTRODUCTION

A WO*0£«UJS 9 ÉCUYEfi.

Edimbourg.

Quand le sombre décembre obscurcit le jour et emporte nos

joies d'automne ; quand le soleil aux rayons courts et rares jette

sur les vastes champs de neige un regard froid et stérile, comme

ceux d'un maître sur un pauvre poète ; quand les occupations rurales sont terminées ; que près de la cheminée du foyer est

suspendu le fusil du chasseur, et qu'à côté, trophée oisif, reposent la gibecière, la ligne et la lance 1 ; quand le chien terrier au poil rude et à l'air farouche, le lévrier au corps alongé, et le limier ou chien d'arrêt, désœuvrés maintenant, encombrent le petit plancher du parloir-, quand, impatient dans l'écurie, le généreux coursier est condamné à un long repos et à une nourriture sèche; quand le rempart de neige qui entoure notre asile ne laisse, depuis que le sentier a disparu , d'autre passage que celui que la pelle a tracé pour aller puiser de l'eau à la fontaine ; quand de nouveaux livres ou journaux froissés, lus et relus attentivement, cessent de tromper l'heure lente du jour ; que le politique sombre, les bras croisés, se plaint de la lenteur du courrier, et que la ménagère se répand en jérémiades contre les retards du commissionnaire, dont la charrette est retenue parles neiges : en un mot, lors-

1 spair, c'est-à-dire une espèce de trident de pêche avec lequel on prend le saumon danstla nuit en Ecosse, a. m.

GBJjnr v. 103

que ta campagne ne m'offre plus qu'un tel aspect, je reviens volontiers chercher l'abri de la cité ; car il est doux de changer l'étendue triste et une de la forêt, pour la conversation et les livres de la ville, où se renouvelle avec un nouveau plaisir le jour occupé et la nuit sociale 1 .

Ici mes vers n'ont pas lieu de déplorer les ravages du temps, 4eomme autrefois sur les tours en ruines de Newark et la forfit d'Ettriek , dépouillée d'ombrage 5 . Il est vrai que la reine de la Calédoaie (1) est aussi changée. Fortifiée autrefois sur ses sombres collines, et dans ses limites rocailleuses par un rempart, des lignes et des retranchements, par des tours flanquées et un lac, et gardée par une garnison , il n'était permis de sortir ni d'entrer que par des portes où veillaient des soldats , et au dessus desquels était suspendue une herse armée de pointes de fer. Ce temps n'est plus» ma» il n'y a que peu d'années qu'une porte massive et hérissée de fer était encore fermée de bonne heure, ouverte tard et suppléée depuis l'entrée de la nuit jusqu'à l'aube du jour par un guichet grossier. O toi, ville d'Edwin 5 , dont le front était jadis ceint d'acier, quelle merveilleuse métamorphose tu as subie ! Tu es maintenant assise au milieu des montagnes qui te servent de cour, et tu règnes en souveraine sur ton port. Libérale , libre et débarrassée de toutes limites, tu étends tes beaux bras jusqu'à la mer, et au lieu du sombre nuage qui sans cesse pendait sur tes rochers, ta tour et ton beau lac, tu lances le soir aux rayons du couchant des milliers de reflets, un jour encore plus beau.

Elle ne changea point plus vite de forme cette amazone du vieux temps, rappelée dans le conte magique de Spencer; elle dont la lance renouvelée par enchantement forçait les chevaliers

1 The busy day and social night,

le travail du jour et la société du soir, y ers précis et admiré à juste titre, comme en général toutes les introénetèoss dn poème, a. m.

S Voir Pmtrodvetiiw an chant II. a. «.

S 4?eal-h-dire Edimbourg comme il a été expliqué plus haut* ▲, u.

à mordre la poussière ; elle ne changea point plus vite lorsque , cherchant un asile, elle reçut l'hospitalité dans le château de Malbèque, et laissa flotter sa robe virginale. Débarrassée de sa cuirasse, son cœur, qui en était oppressé, battit alors en liberté ; son modeste sourire s'épanouit ; ses yeux bleus, auparavant cachés par la visière du casque, brillèrent plus doux , et sur ses épaules flottèrent avec grâce les boucles abondantes de sa blonde chevelu* re. Tous ceux qui, dans le combat de la nuit, avaient admiré son courage sans égal, n'admirèrent pas moins ses charmes : en la regardant on l'aima, et en l'aimant on l'adora 1 . Sa vue trompa toutes les souffrances jalouses et charma quelque temps les soucis de Malbèque ; ce chevalier errant des dames oublia les droits de sa Golombelle, et une passion auparavant inconnue saisit le cœur du sauvage Satyrane. Le léger Paridel, tout hardi qu'il était, n'osa point s'avancer sans un regard respectueux : tu charmais à la fois, et subjuguais les cœurs, incomparable Britomarte !

C'est ainsi, belle cité, que, démantelée et privée de tes vieux remparts, tu nous parais plus aimable que dans ton antique pompe de gloire. Ne crois pas que de ton trône sans défense la force et la sécurité aient disparu : toujours, comme autrefois, tu es la reine du Nord ; tu peux toujours envoyer tes enfants à la gloire. Jamais, au signal du danger, les citoyens n'auraient couru aux armes avec plus de zélé pour te faire un bouclier de leurs corps , et ce rempart de volontaires serait une ligne indestructible : les fossés et les tours orgueilleuses ne sont rien auprès de ce boule- \ art des cœurs. Des milliers d'enfants préparés au combat teindraient à l'envi de leur sang le sol natal, plutôt que de voir tomber de la couronne murale le plus léger créneau, le plus faible

t But looking likecf, and liking loved.

Ce vers que Walter Scott emprunte à Spencer marque nettement la différence ou nuance existant entre le* Verbee to liketi to love, qni lignifient tout deux aimer.

CHANT V. f 0*

pinacle. S'il venait, comme il peut venir , ô Bile d'Edwin , ce jour d'alarmes, renommée pour ta généreuse hospitalité, le ciel te serait propice ! car, du temps des patriarches, les anges descendaient de la voûte céleste, et daignaient pratiquer avec eux cette douce vertu : les bénédictions divines descendraient sur ceux qui combatteraient pour la bonne ville, destinée, dans tous les âges, à être le refuge de la royauté malheureuse , toi qui reçus jadis Henri, fuyant York vainqueur (2) , et qui, en dernier lieu, avec admiration , douleur et respect, as accueilli les tristes restes de la race des Bourbons 4 .

Mais trêve à ces pensées! A mesure qu'elles naissent, avec quelle joie je détourne les yeux du tableau de ces présages vrais ou faux, pour me porter vers les riantes et romantiques illusions du poète, ou vers la douteuse lumière de la tradition qui plane entre le jour et la nuit ! J'aime mieux suivre cette lumière vacillante qui m'offre tour A tour l'éclat et l'ombre, pour voir les paladins, les écuyers et les belles; création de mon esprit fantastique, plutôt que de contempler de fangeux marais et de voir dans chaque nuage une armée d'ennemis. Qui ne voudrait changer le midi sombre du froid décembre pour les fraîches nuits du riant mois de juin, le clair de lune pour l'humide brouillard ? Et pourrions-nous dire ce qui nous trompe le plus ?

Mais qui enseignera ma harpe à tirer des accords pareils à ceux de cette noble harmonie qui ravissait l'oreille du royal Henri, fameux sous le nom Beauclerc, qui aima les ménestrels et applaudit à leurs chants ? Qui sauvera des flots de l'oubli ces airs inspirés, comme ceux que Marie traduisit de la langue bretonne et que chanta Blondel ? toi ! qui as reçu la vie pour réparer le ravage du temps et prodiguer des soins à la muse expirante-, toi qui, lorsque la faux du terrible vieillard allait donner le coup fatal,

I Le comte d'Artoia était déjà en exil à Edimbourg en 1794. Il y resta plusieurs années. Il y est retourné en 1830 comme roi déchv. ▲, m.

MAKHKJNT,

sus arracher l'Arma de sa mai», briser sa glace y couper ses ailes , et faire revivre le poète dans toute sa gloire; toi qui donnes au poème le plus frivole une morale gaie sac» pédanterie, et qui fais glisser le sujet le plus triste sur les aites de la saillie la plus inattendue ; homme approuvé dans les lettres comme dans la vie privée, exemple honoré autant qu'aimé, cher EHis, apprends au barde le secret de ton art magique, le secret de séduire, captivera la fois l'esprit et le cœur, de charmer et d'instruire et de rendre

meilleur ; sois mon guide, mon maître aussi bien que tu es mon ami!

, « Puisses-tu long-temps goûter le plaisir de donner dépareilles leçons aux ménestrels sur leur art... Mais, oh Lue montre pi» par ton exemple ce que si peu savent pratiquer, ce que tous peutvent noua prêcher ; cette patienee à souffrir une erueUe maladie et une guérisonsi pénible, à dompter tes tourments de l'affliction avec une force et si calme et si mâle : c'est assez de la leçon qui a été donnée ; que le ciel te préserve d'une répétition !

« Viens donc m 'écouter, cher ami ; car tu as connu et chéri les airs variés du ménestrel qui , tel que ses ancêtres des fron- * tières, éveilla une mesure sans art, inculte et hardie, jusqu'à ce que les chênes de Windsor et la {daine d'Ascot eussent oui »vee étonnement la harpe du Nord. Viens m'écouter : fier de ton suffrage, le barde méprisera les lois de la pédante critique ; et de même qu'un art antique traçait sans régularité sur les vitraux des aventures qui, malgré leur imperfection, avaient de l'éclat et de la grandeur, je tâcherai, avec des couleurs diverses de renouve- 1er les chants, les fêtes et les combats, les amours et les armes, la joie du barde et toute la pompe de ta chevalerie.

CHANT

Le cortège de Marmion a quitté les colUnes de Braid -, pas* l'or*

CHANT Y, fftfr

dre de Lindesay la garde des barrières du camp ouvre la palissade qui environne l'enceinte où sont dressées les tentes ; les sentinelles se refirent et font m» leurs piques te satatmilfttire. Lee guerriers éeoRKto Accourait etrefanfant affltt suffise les hottutté* du Sud 4 , et ne peuvent voir, aune une secrète envto, des ennemi* aussi bien équipé*, La longueur de leurs tècftés, lar force de leurs ares si amples que ptostan* a'imegiûeiit, dans' lettr simplicité, n'amir deroat les yeux que des armes de parade, ils s'attendent peu à en sentir la puissance à travers leurs cottes de maffles et leurs flaques d'acier lorsque, dans la mêlée, ces traite voleront , s'entasseront comme ta grêle au vatkm de Hodden (S.)

L'œil habile de Afarmion ne néglige pas dé son côté d'observer chaque ligne et chaque escadron de l'armée écossaise; il ne s'étonne pas peu qu'un royaume si petit ait pu mettre sur pied un si grand nombre de guerriers. Ici des hommes d'armes, vêtus de la cotte de mailles et de la cuirasse, semblables à des tours d'airain pour la force et le poids, tous montés sur des chevaux flamands d'élite, et armés de la hache et de la lance ; là de jeunes chevaliers et des écuyers, plus légèrement armés, exercent leurs coursiers dans la-plaine, et apprennent à faire la passe et le saut, ' la demi-volte et les courbettes, pour atteindre avec plus de vigueur de leur épée à l'ennemi. Plus loin le corps des bourgeois (4) à pied, le front nu , sans visière , ni panache, le corselet bien poli, le haubert et le hausse-col étmeelant comme de l'argent au soleil : les uns avaient de longues piques et des épées à deux mains, les autres une pesante massue et un large bouclier.

à Les Anglais, dont le pays est au Sud de l'Ecosse. A. m.

in.

On voyait aussi les yeomen, autres fantassins , vêtus d'une jaquette d'acier, d'une veste brune , garnie de fer, chacun portant dans un sac sur le dos des provisions pour quarante jours, conformément aux statuts féodaux. Leurs armes sont la hallebarde ou Tépieu, l'arc, la dague, le sabre ou autres. La plupart semblent tristes et regretter leurs foyers domestiques , délaissés pour marcher en pays étranger , où ils semblent rêver qui tracera pour eux le sillon dans les champs demeurés en jachères. Toutefois , dans ses yeux pensifs, aucun ne montre une lâche terreur $ et tous sont plus à craindre dans leur colère que ceux qui, méprisant les dangers , arrivent avec le plus d'empressement au combat, et dont le courage, comme la paille légère sur le feu, jette une flamme vive , mais de courte durée.

Il n'en était pas ainsi des habitants des frontières : nourris dans les alarmes , ils entendirent le bruit lointain de la bataille , et à cette nouvelle , ils avaient bondi de joie. Les jours de paix et de repos étaient pour eux des jours insupportables : ni la harpe , ni le chalumeau ne flattaient leurs oreilles comme le cri guerrier du slogan*. Sur des coursiers rapides, avec la lance et l'épée u ils suivent les piqueurs légèrement armés , qui ne combattent que pour la gloire-, ils laissent les vassaux dociles marcher au combat, tandis que les bourgeois gardent leurs villes, dans la seule vue de ne point perdre certaines prérogatives : pour eux, hommes des frontières, les combats sont des fêtes et la guerre n'est qu'un jeu. Leur bonheur et leur gloire , c'est de dormir le jour et de marauder la nuit sur la montagne, les marais et les landes. Joyeux d'un prochain carnage, ils ont accouru, s'inquiétant peu de sa-

4 Cri de guerre et de ralliement des clans écossais, a. m.

voir qui remportera la victoire , parce qu'ils sont sûrs d'amasser du butin. Lorsque la suite de Marmion traversa leurs rangs, ils se regardèrent d'abord d'un œil indifférent ; ils, ne montrèrent aucune surprise, car ils avaient appris à connaître la forme et la force d'un arc anglais; mais lorsqu'ils virent le lord lui-même paré d'armes splendides et de superbes broderies , chaque borderer* dit à son compagnon : « Vois-tu , camarade ! ne peux- tu deviner quelle route ces gens prendront pour s'en retourner chez eux. Oh ! si nous pouvions sur la frontière, au vallon d'Eusedale, ou au rivage de Liddell , ce serait pour nous une bien belle proie ! Ce lion sans griffes , qui est leur guide , pourrait bien aussi perdre sa brillante parure ; et la brune Madeleine ferait un superbe jupon de ce pourpoint tacheté. »,

Marmion remarqua ensuite les descendants des Celtes , race distincte de langage, de forme et de figure. C'était justement alors que les chefs rassemblaient leurs tribus pour les passer en revue. Leurs pantalons bariolés , leurs manteaux drapés qu'une ceinture tenait serrés à leur taille, faisaient un bizarre contraste entre ces gens sauvages; chaque clan se rangeait en bataille aux sons des bruyantes cornemuses. La chevelure des uns est rousse, celle des autres est noire ; ils promènent sur Marmion leurs yeux où se mêle un farouche étonnement ; leur corps, maigre et court , est endurci aux fatigues et à l'intempérie des saisons, et leurs chefe , d'une taille plus haute , se font reconnaître par un panache de plumes d'aigle flottant sur leur tête. La peau non préparée du cerf rougé , voilà leurs brodequins velus ; une toque élégante orne leur tête; sur leurs épaules est attaché le plaid rayé ; une large épée , d'une énorme longueur, une dague forte d'acier, un bou-

I C'est-à-dire homme de la frontière. Nous hasardons ce mot pour plus de variété, et parce que c'est celui du texte, a. m.

MO» VkUmOÊL

cHer garni de clous * un carqpois* un use et te flèches, voilà

leor s armes. Oh ! combien ce» flèefce* éteint courte* dnctit», et

combien faiMe était leur arc, auprès de cent qoe portaient ta*

Anglais! Les habKaarts des îles avaient h leur dos ^ancienne hache

d'armes de* Danois. fi* poussèrent un cri ramage «FétaBnemeat

à raspeet de Marmion et de son guide. Leurs dament* imum-*

blaient à celles de ces oiseaux de mer quiabaDduuwt mmaraiB;

et à ces cria discordants se jrtgnirent les sons plus inharmonieux

encore de leurs pipeau* et instruments de rawique guerrière.

C'est ainsi que Marmion et son guide traversaient le camp éeos» sais , et arrivèrent enfin à la porte de la ville 06 veillait une gardé fidèle de bourgeois armés, qui avaient juste raison de craindre lorsqu'ils savaient si voisins d'eux le6 montagnards et les hommes des frontières. En traversant les rues bruyantes et populeuses , Marmion vit combien tout s'y animait pour les préparatifo de guerre. A chaque pas il était étourdi par le brait du marteau de rarmurier sur l'enclume violemment frappée , tandis que plus loin le forgeron basané ef occupait à garnir le sabot du coursier d'un fer indispensable. Plus loin, la hache ou la fenx étaient aiguiséessur la meule bourdonnant en sa rotation rapide. Des pages, des éeuyers et des valets de table, d'un pas accéléré traversaient les ruelles ou tes places publiques , portant des tances , des casques ou des épées , pendant que tes bourgeois , avec une figure sérieuse , dépeignaient chaque lord qui arrivait, discutaient son lignage, sa renommée, et parlaient de ses vassaux dont ils cherchaient à fixer le nombre. Le chevalier Lion conduisit lord Marmion au logement qu'il lui destinait sur ta hauteur qui dominait le» rues. Là devait s'arrêter le baron et se reposer jusqu'à l'heure de la nuit, pour ensuite se rendre à Holy-Rood , selon le commandement du roi. Cependant le Lion eut soin de faire serw à son

auatr v. ut

hôte et à sa suite un riche banquet (5), où se trouvaient les vins les plus exquis, et lorsque l'heure fixée eut sonné , le baron revêtit ses habits de cérémonie , et, atcoaprçné de Lnkbsay, Use rendit au palais du monarque.

Le vieux palais d'Koly-Rood retentissait, cette nuit, detaceents* du plaisir et des réjouissances qui s'y faisaient. Le roi Jacques, entouré de ses courtisafts, donnait une IBte aux eheft écossais qu'il avait appelés près de lui pour leur communiquer les ordres du déprrt , car ils devaient se mettre en route au point du Jour. Le monarque aimait la magnificence , les festins et les chants , les tournois le jour, la danse la irait avec les inascarades , les colla* tiens et toute la pompe des banquets. Cette fête surpassait toutes celles qu'il avait données jusqu'alors : c'était la plus brillante, la plus joyeuse, mais la dernière ; les lampes éblouissantes suspendues aux lambris jetaient une vive lumière sur toute la cour animée parla danse. Ici des ménestrels chantaient au sondes harpes ; là , des dames faisaient ouïr des accords plus doux ; le fou du roi, avec son bonnet à longues oreilles et sa veste bariolée taisait ses tours d'adresse et débitait ses saillies bouffonnes-, le jongleur rivalisait avec lui <T efforts dans son art de passe-passe ; quelques chevaliers tentaient k fortune au jeu du dé ou des échecs ; d'autres dans une salle reculée courtisaient leadames de leurs penséesi et ne les courtisaient pas vainement, car souvent à l'heure du départ l'amour victorieux montre tout son. pouvoir et triomphe du dédain ou de l'indifférence. Il faudrait que le cœur d'une belle fût bien dur pour voir marcher au combat un amant sincère, entendre peut-être son dernier adieu, et ne point, avouer que l'ont •partage les peines de celui qui s'éloigne.

W MARWON.

vin.

Le roi traversa la multitude enivrée par les fêtes et les jeux, et vint à la rencontre de lord Marmion , à qui chacun faisait place en s'écartant avec respect devant le souverain. Il était facile de reconnaître la stature mâle de Jacques , bien que par courtoisie il eût ôlé sa toque brodée et surmontée d'un panache pour saluer le noble étranger. Le costume et la démarche du prince , son manteau de velours cramoisi , orné d'une fourrure de martre , son pourpoint d'un satin nuancé et brillant fixaient les regards éblouis; son collier, travaillé avec un art magique, montrait la couronne d'Ecosse, l'antique chardon , attribut de la royauté , et sa fidèle épée de Tolède pendait à un superbe baudrier ; ses brodequins étaient blancs , et offraient , au talon , une paire d'éperons d'acier et d'or; à sa toque du plus beau velours se voyait un nœud serré par un rubis du plus haut prix : Marmion n'avait jamais vu prince d'une si noble apparence.

Le monarque était d'une taille moyenne : son corps bien proportionné était robuste et accoutumé à l'exercice ; ses yeux brunclairs avaient le regard de l'aigle ; ses cheveux et sa barbe , d'une teinte brun-obscure , étaient courts et bouclés ; le pied léger à la danse , il n'était pas moins ferme sur ses étriers dans la lice d'un tournois, et il avait ce doux regard auquel le cœur d'une belle résiste rarement. H voltigeait de beautés en beautés , aimait à. soupirer, A supplier et à se plaindre; mais tout cela n'était qu'un jeu : une pareille cause est facilement gagnée , les peines d'amour sont courtes pour un roi qui soupire , et il ne soupire pas longtemps 1 . J'ai dit que Jacques se plaisait aux banquets et aux fêtes ;

l Princes et rais v6nt très vite en amour, a dit Voltaire, a. m.

CHANT V. f 13

mais, au milieu de sa gaieté, chose étrange, on le voyait souvent s'attrister tout-à-coup et baisser le regard si , par aventure, il sentait l'impression du baudrier de fer qui lui ceignait les reins en souvenir du meurtre de son père (6). On n'était pas moins étonné, dès que cette douleur était finie, de voir avec quel empressement le monarque passait bientôt à une joie vive et aux divertissements de la foule : tel , effrayé par un objet imprévu , le coursier tressaille et bondit sur lui-même, s'arrête à moitié et saute à moitié de côté ; et dès qu'il sent la pointe de l'éperon le piquer, et le mors de la bride lui presser la bouche , il franchit avec une vitesse devenue double les coteaux et les plaines.

Les courtisans prétendaient que la dame de sir Hugue-le-Héron avait un grand pouvoir sur le cœur de Jacques (7) : elle était venue à la cour d'Ecosse comme un otage pour son mari , qui avait été accusé d'avoir tué le brave Cessford , et , pour faire sa paix avec ie roi , il lui avait envoyé son aimable dame. Ce n'était point toutefois elle seule que le joyeux prince courtisait , car la belle reine de France lui avait envoyé un anneau de turquoises et son gant, avec prière de rompre pour elle une lance (8) en qualité de son chevalier, de frapper trois bons coups avec son arme écossaise , de s'avancer l'espace de trois milles sur la terre du Sud , et de déployer sa bannière pour, qu'elle se balançât au souffle de la brise anglaise. Sans hésiter, il avait pour la reine de France chargé ses membres de sa pesante cotte de mailles. C'est ainsi qu'en admettant une belle Anglaise dans ses conseils les plus intimes , en même temps que cette reine y dominait , il préparait follement , sous le charme de deux beautés rivales , sa ruine et celle de son pays ! Cependant , il faut le dire , ni sa belle Anglaise ni la reine de France ne valaient une seule des gouttes de perles brillantes qui tombaient des beaux yeux de Marguerite , cette reine Mar-

guérite qui, daas te palais de Iitbgcw et itâtafee, passait tous ses jours dans le* pleurs,

Tandis que la reine languit et pleure à Lithgow, eu gémissant de la guerre qui se prépare contre l'Ecosse, et des dangers que son royal époux allait courir dans une bataille, la dame de Huguele -Héron, au joyeux palais d'Holy-Rood, s'apprête en souriant à jouer sur la harpe. Son beau bras s'arrondit autour de l'instrument sur les cordes duquel glissent rapidement ses doigts gracieux ; à mesure qu'elle touche et qu'elle prélude à une ravissante harmonie , son sein de neige se soulève et s'abaisse tour à tour à la vue , car la chaleur ou tout autre motif lui avait fait quitter et la guimpe et la coiffe et autres légers ornements. Elle essaie d'abord sa voix pour chanter , fait jaillir sur le roi une étincelle de son œil noir et caressant, et voit le silence régner en cercle autour d'elle; elle sourit en rougissant, répète son doux serment par oui et par non qu'elle ne peut , qu'elle ne veut , qu'elle n'ose jouer enfin sur la harpe , avec un sourire et une simplicité calculés , elle fait entendre un air mélodieux qu'elle accompagne de sa voix enchanteresse. Voici le lai qu'elle fit entendre.

LOGHWVAR.

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