XV
Son corps de géant , comme une tour en ruines, malgré l'affaissement de ses muscles, ses os décharnés, tout semblait annoncer en lui un homme qui faiblissait. Ses cheveux et sa barbe, couleur de neige , contrastaient avec ses sourcils couleur d'ébène. Quand le monarque fut auprès de Douglas, il prononça ces paroles amères : « Lord Marmion, puisque ces lettres de Henri annoncent que vous devez rester dans le Nord tant qu'il y aura la plus légère espérance de paix, il serait discourtois et dur de vous dire : Retournez à Lindisfarn , et restez ici jusqu'à ce que mon héraut soit de retour. Demeurez donc à Tantallon (10); le brave Douglas sera votre hôte ; Douglas, qui ressemble peu à ses ancêtres. Il porte leur devise sur son épée (11) , et leur bannière sur ses tours. Cependant il aime mieux résister à son souverain que de faire face aux ennemis de sa patrie; et maintenant, il m'eg souvient, par saint Etienne , ce matin est arrivée une prise : ce sont les premiers fruits de la guerre , prise faite par une galère venue deDunbar, une compagnie de filles du ciel, Sous votre garde, ces religieuses retourneront saines et sauves à leur cloître, et, pendant qu'elles demeureront au château de Tantallon, elles pourront y prier pour le repos de l'âme de Cochrane, En pronon-
tta MAttanoit
çaat le nom de ce Jures* j«^iimîaelé,lefrdat^m«i»r^ se
couvrit d'an nuage, et >pmt exprimer la eeiére r fe aanaatoet
la hûate.
Le comte d'Angus me put rien répondre ? son cœur orgueilleux s'enfla m poraft de se briser. II détourna la tête , et de 9a joue descendît une larme brûlante, le monarque le voyant attendri à ce point kn prit la main : « Maintenant , par rame de Robert Bruce , dit-il, oublie, Àngm, mon discours inconsidéré ; car je puis dire de Douglas Tirant ee qu'A disait des Douglas du vieux temps : « Jamais roi n'eut de sujet plus franc dans ses discours , plus courageux à la guerre , plus tendre et plus fidèle ; oublie donc, cher Douglas, oublie ce que je viens de prononcer.» Pendant que Jacques pressait sa main , les larmes du vieillard coulèrent par torrents. Marmion voulut saisir le moment, et dit à l'oreille du prince : « Oh! que de telles larmes ne plaident pas en vain pour vous détourner dîme guerre dont l'issue est douteuse I Un enfant pleure de la piqûre d'une ronce, une jeune fille de voir son serin s'envoler , et un amant de voir une femme le trahir ; mais des malheurs attendent le pays qui voit des larmes tomber du visage de ces guerriers blanchis par les années. Quel présage imposant et sinistre lorsque Douglas mouille de pleurs ses yeux stoïques ï » ■
xyil
Jacques fut très mécontent de voir qu'un étranger le sondât, de cette manière , et voulût ainsi mettre à l'épreuve la versatilité de son caractère. « Qu'ils rient ceux qui le peuvent, et qu'ils pleurent ceux qui le veulent, dit fièrement le monarque; je partirai demain au point du jour pour aller vers le Sud, et site digne lord Marmion reste long-temps dans le fort château de TantaHon, peut-être que notreprochaine entrevue aura lieu avedui dans son
piopre domaine de Tamwcrth. • ifaaata sentit la Cart^nterie , et Répondît avec dignité : « Mon humble cbàtatu serait trop hoaoré ai le roi Jpcquea daignait s'y arrêter : ipais fitotlingham a^e bons archers; les homes du oomle d'¥ork aoatfeaaes de Jeur nature ; las piqueu» du Sforihnmheriand fwntjauvafles etradts; JfiB chemin* de» ccMêmb de fier by sont rooaiHeax; Jfsgoéfl <ke rivières de l'Ouse et de la Tyne sont profonds ; ptoa d'une bannière sera déchirée , plus d'un chevalier mordra la poussière, et plus d'un carquois videra ses flèches, avant que le roi d'Ecosse traverse la ri vière de Trent. Reposez- vous donc, brave prince , pendant qu'il en qgt temps .encore, » Le jooqarqpfi 4&ûUr,fla J4- ^gèremçut 1# tète , et appela à h a, y te yoi?: ses officiels : ,« Cavaliers, à la danse ! à la danse ! * » I^ui-méme, quittant son manteau et son épée, conduisit galamment lady Hérou 5 et l^mépeetrçbi, d'après Tordre du roi , tirent entendre ce ct^nt ^erriw ; n Sonnets bleus, au* frontières ! 8 » . v
Quittons ces fêtes pour dire ce qui arriva aux filles de Sainte- Hilda * r dont la galère , lorsqu'elle voguait vers le couvent dp Whitby 9 avait été prise par un navire écossais. Elles attendaient à Edimbourg jusqu'à ce que le monarque eût décidé de leur sort. Bientôt elles furent invitées , par son ordre , à se préparer au voyage sous les auspices de Mqrmion, comme devant leur servir d'escorte honorable, autant qu'agréable et sûre, pour leur retour en Angleterre. L'abbesse répéta son rosaire , ne sachant quel saint elle devait implorer; car en pensant à Constance, elle craignait le ressentiment de lord Marmion. Qu'on juge de ce que devait éprouver Clara : c'était l'épée de Marmiop qui s'était .rougie
4 A hall! p hall/ dit. le texte ,. ancien cri autan > élevait pour Caire place dans un .bal ou nne fête. a. .m.
2 Blue Sonnets o % er tho Border, chant écossais, a. m.
du sang de Wilton. Sans connaître une telle circonstance, le roi Jacques avait donné pour garde aux vierges de Wbitby l'homme qu'elles devaient le plus craindre; et cependant quelles réclamations pouvaient-elles élever ? ou qui aurait voulu entendre le récit de femmes prisonnières et de nonnes au milieu du bruit de la guerre qui allait commencer? Elles désespéraient donc d'éviter l'escorte de leur dangereux guide.
Le logement qui fut assigné par le roi à Marmion communiquait à celui des nonnes , et il arriva qu'en passant le pèlerin fut remarqué par l'àbbesse, qui l'avertit par un billet qu'elle avait un secret à lui révéler, secret intéressant pour l'Eglise et pour le salut de Tâme d'une pécheresse. En recommandant le plus grand mystère , elle indiquait pour lieu du rendez-vous un balcon . ouvert entre les deux logements, balcon très élevé et donnant sur la rue, lequel pouvait à merveille recevoir les deux personnages dans leur entretien pieux.
La nuit, en secret, y vinrent le pèlerin et la sainte dame. La lune errait parmi les nuages , et la ville était plongée dans un profond silence. Dans cette même rue, où naguère le bruit des armes et le cri des soldats éclataient , vous auriez pu entendre maintenant un petit caillou tomber, un escarbot ramper, une abeille bourdonner, un grillon élever son petit cri, et un hibou battre de l'aile sur le haut clocher de Saint-Gille. Les antiques édifices, dont les frontons gothiques allaient chercher les cieux, étaient les uns enveloppés d'ombres épaisses , les autres éclairés des pâles rayons de la lune, qui envoyaient sur les vitraux, en se jouant , l'argent de leur fumée aérienne et. transparente. Il n'y avait là aucune autre lumière, excepté celle de quelques torches brillant au loin devant un certain nombre de chefs écossais qui
CHANT V. |*t
venaient de quitter la (été royale , et se reliraient pour s'occuper chez eux de leurs préparante de guerre. L'abbesse choisit une scène solennelle et une heure plus solennelle encore pour révéler son secret.
« Pèlerin sacré, lui dit-elle en commençant, car ildoitètresacré celui dont les pieds bienheureux ont foulé la terre où se trouve le tombeau du Rédempteur ; au nom de sa chère église écoutez mon récit, et n'allez point vous effrayer s'il fout que je parle d'un amour mondain, trop vain pour ceux qui ont fait alliance avec le ciel. Wilton et lord Marmion courtisaient Clara de Glare , issue du noble sang de Gloster (il serait peu digne de l'abbesse de Wbitby d'ajouter que je sors du môme sang). Un jour dans un accès de jalousie , lord Marmion dénonça Wilton comme un traître, et comme ayant fait une ligue avec Martin Swart ' , lorsque ce général vint soutenir le parti de Simnel. La lâcheté seule , prétendait-il, avait empoché son rebelle auxiliaire Wilton de se prononcer dans la plaine de StokeGeld, et il jeta son gant comme signe de défi. La chose fut portée, suivant l'usage , devant le roi. Wilton avoua franchement qu'il avait connu Swart (12) dans la Gueldre , et qu'il avait existé -entre eux une correspondance de pure courtoisie. Il envoya môme la chercher à son château * mais , lorsque son messager fut de retour , jugez combien Wilton dut être furieux en y trouvant des lettres qui parlaient de secours déloyal, et qui prouvaient qu'il avait trahi la cause du roi Henri. Il voulut réhabiliter en champ clos, Tépée à la main, son honneur terni. Il essaya vainement , car les voies de la Providence sont si merveilleuses! Peut-être oublia-t-il quelque formalité, peut-
4 Général allemand qui commandait les troupes auxiliaire! euToyées par la duchesse de Bourgogne, afin de soutenir Lambert Simnel. Il fut défait et tué à Sloke • fleld. a. M.
ftt MARMION.
être déviai il dans sa prière du sa foi (13); autrement, pouvàit-il se faire que le coupable ttiotnpbftt dans cette preuve consacrée T
« Son écuyer , qui vit de Wilton comme prêt à être condamné au supplice , avoua inutilement, dans son repentir, que, pendant qu'il portait cette correspondance , une jeune étrangère passant près de loi l'avait enivré avec an breuvage particulier ? on n'ajouta aucune foi à ce témoignage. Clara seule Ait 'persuadée, et plutôt que d'épouser Martmon , elle se retira dam le cloître de Sainte~Hik)a, en donnant à notre maison tout ce qtf elle possédait et en toisant vœu de virginité au Seigneur. S ne impulsion ter* réstre l'a poussée à cette résolution, elle a été da moins guidée vers le chemin du ciel. Jamais cœur plus par, fille plus aimable, ne chercha on asile dans te couvent de Whitby depuis que ta princesse saxonne Edelfted s'y retira ; seulement efle conserve encore un souvenir mondain, celui de la perte de son amant qu'elle regrette toujours, regrets qu'elle môle à ses prières aa pied de la crofr. Son héritage est situé sur lés rives de la Tame : de vastes champs de blé mûr y appellent la faucille ; la génisse y bondit dans de bettes prairies, et les chasseurs connaissent le gibier de ses forëts. Ce serait une honte pour Sainte-Hilda r et moi, son humble prieure, je me rendrais coupable d'un péché j&ortet si Je laissais dépouiller son temple devant mes yeux , si le tourbe Marmfon Venait à s'emparer d'une semblable conquête ; et dépendant notre capricieux monarque a Juré que Clara serait arrachée de notre couvent*, et j'ai de graves motifs pour craindre éjne Afôtttàofi rie soît ïoi^môme porteur do mandat rayai.
« Maîfctéùabt prisonnière , sans espcftr , et Hvrêe à tm pouvoir méchant , j'implore ton aide , au nom de chacun des pas que ta
CttàMT *. m
as&ts dans las limx saiafe, an mam de teos les martyrs* an «un des aqgeft, des saints^ des sfeapfcki9,6t de l'église du Christ Apprends q«e , lorsque Wâhro fit traU 9 celé qui avait fergé L» lettres avec l'éenyer de eetai-ci, cette fiUe pécheresse , eh 1 je ne
puis le redire sans honte et sans horreur , était déjà une nonne parjure ! Nul clerc, dans toute la terre, n'a tracé comme elle un caractère d'écriture aussi distinct. Peut-être vous étonnerez-vous que, séduite par le lord, car il en était ainsi, elle eût projeté l'hymen de son amant avec une autre qu'elle; mais elle espérait obtenir un pouvoir illimité sur celui dont l'honneur souillé lui serait aussi confié. Voilà pourquoi elle avait gardé secrètement les preuves qui pouvaient révéler le complot , de même que les instructions écrites et signées de la main de Marmion ; et c'est ainsi que sainte Hilda a daigné assurer, par la perfidie d'une pécheresse impure , la gloire de sa maison et le bonheur immortel de Clara.
« Il serait long et inutile de dire ici comment ces papiers sont tombés dans mes mains; ils ne sauraient y rester. Que sainte Hilda veille sur sa fidèle prieure ! Qui sait à quel outrage nous exposera celui qui doit être notre guide ? bienheureuse vierge ! si je dois laisser ta paisible retraite pour voyager par terre ou par mer, que ne suis- je plutôt condamnée à une dure pénitence ! Maintenant , digne pèlerin , écoute ma prière , je confie à tes soins ces papiers , parce qu'on ne voudra point t'arrêter : je te les remets m fefrirapmraMdant à ta prudence, afin de les porter au cattf inal Woteey, en le priant de les; montrer au roi ; et, pour pris d'un tel service, bflnune sacré, nous ferons dire pour toi une messe chaqpe mtmm à la chapelle de Whitby ,. ausai long- temps qu'il y aura M préti» pour <£»nter et lire. Qu'as-tu done ? parie ! « En naoer *ant les papiera, le. pèlerin éprouva uw. vive émotion, et avant
«i n M ^r^r,^^ Qn m i^^i ujjgoa aîgur comme le aoafâftdp
1» MÂRMION.
d'an clairon lointain qui mourait dans la brise. L'abbesse alors s'écria : « Que saint Withold nous protège! Que vois-je autour de la croix de la cité ! Des fantômes apparaissent sur la tour et semblent agiter des écussons et des bannières bksonnés. »
La croix de Dun-Edin (14) était une colonne de marbre éleyée sur une tour octogone; mais il est détruit aujourd'hui ce monument , du sommet duquel on proclamait à haute voix les édite royaux et les lois d'Ecosse, en Taisant retentir le son glorieux des clairons. Oh ! que la tombe de celui qui Ta détruit pèse sur lut aussi lourde qu'une masse de plomb ! a dit la malédiction prophétique du ménestrel. Ce fut sur cette tour qu'on aperçut la vision surnaturelle, étrange, inouïe; des spectres semblaient paraître et disparaître , se faire signe , avancer et fuir , tandis que rien ne confirmait à l'oreille ou à l'œil ni le son ni l'apparence. On s'imaginait pourtant que c'étaient des héros et les poursuivants qui se préparaient à faire une proclamation au son de trompe avec les cérémonies d'usage; mais ce spectacle extraordinaire ne présentait à l'imagination que des formes nébuleuses], comme [la couleur vacillante d'une femme qui se dessine à la clarté de la lune. Cette flamme glisse, s'étend , change et se renouvelle, jusqu'à ce que du milieu de cette troupe fantastique s'élève ce terrible appel (15).
« Prince , prélat, monarque et pairs dont je veux prononcer les noms , Écossais et étrangers , prêtez l'oreille. Sujets de celui qui m'envoie , je vous somme tous , et chacun en particulier , à son tribunal; je vous cite au nom de tous les crimes dont vos coeurs *e sont souillés; je vous cite au nom de la brutale concupiscence qui a enflammé votre corps périssable ; je vous cite au nom de la colère, de l'orgueil, de la crainte, et par la voix de toutes les pas-
CHANT V. Iftè
sions qui vous bnt dominés \ je yous cite par les ténèbres du tom* beau et les derniers soupirs du mourant : après quarante jours je vous somme , en un mot , de comparaître et de répondre devant le trône de votre maître. » Une voix de tonnerre proclama une suite de noms : le premier Ait le tien , malheureux Jacques ! Et puis vinrent ceux de tous les chevaliers Crawford , Glencairn, Montrose, Argyle, Ross, Bothwell, Forbes, Lennox, Lyle... Pourquoi dirais-je Jeurs attributs distincts? Chacun des chefs, connus "par leur naissance ou leur haute renommée , soit des montagnes ou de la plaine , soit de la frontière ou des îles , condamnés à périr au carnage de Flodden , furent cités par leurs noms ; la même voix retentissante cita également Marmion, seigneur de Fontenaye, de Lutterward et de Scrivelbaye, enfln Wilton, autrefois seigneur d'Aberley. Mais alors une autre voix répondit : « Je dénie ta sommation fatale, et te défie , lord infernal. J'en appelle à celui qui règne en haut et qui brisa les chaînes du pécheur. » A ces terribles accents, la vision poussant un cri s'évanouit comme un songe. L'abbesse se jeta la face contre terre , et aussitôt elle se mit à dire son chapelet. Ses nonnes accoururent en tremblant à ce cri et la trouvèrent seul : dans la scène du fantôme elle ne s'aperçut point quand ni comment le pèlerin avait disparu.
xxvir.
Changeons de théâtre. Le camp s'ébranle, les rues de Dun-Edin sont maintenant désertes; on n'y voit plus que l'enfant tout tremblant , la beauté inquiète , le vieillard à cheveux blancs, en un mot , que ceux qui vont prier dans les temples pour ceux qu'ils aiment et en faveur desquels ils font des vœux au ciel. Où est maintenant le pèlerin ? Où sont l'abbesse, Marmion et Clara ? Brave Douglas ! ils voyagent sous ta garde et se rendent ensemble à ton riant château de Tantallon. Lord Marmion marchait à sa droite, Je pèlerin faisait toujours partie de l'escorte; le comte Angus exi-
|W MWIfiQK.
geait , cornue lândesay , qu'aucune personne ne s'éloignât du chemin. Mais sur le visc^ge altéré du pèlerin qa remarquait un singulier changement : il parlait librement de la guerre, dâspro* dîges accomplis par un seul guerrier lorsqu'il combattait pour ion paya natai , et il ternît souvent le» yeux ecwme s'il projetait gnriquecoup «ta désespoir II aoi&mt luimAme son cheval, et * retenant aen noir capuchon, U le provoquait de l'éperon ^ te calmait et domptait sa fierté. Le vieux Hubert disait que jamais ca> ittier, excepté tord. Marmion r n'avait été aussi ferme i chewJL
xxvm.
Derrière,, et à une demi-heure de marche, venait, sous le commandement (TEustace , une troupe escortant la dame de Sainte- Hitda , avec toutes ses nonnes et Clara. Lord Marmion n'avait point cherché à entretenir celle-ci , de peur d'aggraver ses soupçons et sa haine ; il jugeait plus prudent d'attendre qu'elle fût se*
parée de ses religieuses-, il espérait qu'alors, par l'influence d'affection de famille et par le choix d'Henri , il parviendrait à lui arracher un consentement. Son amour n'était point pareil à cette flamme voltigeante qui meurt à moins qu'elle ne soit animée par le regard ou les soupirs ; ce n'était point une flamme qui s'allumât seulement aux yeux de la beauté : il étendait son ambition sur les vastes domaines de l'infortunée Clara ; et d'ailleurs , depuis qu'il avait eu Wilton pour rival, il désirait venger son orgueil humilié plutôt que de satisfaire la haine qui naît d'un accès de jalousie ; il voulait triompher, et cependant il méprisait la cause qui l'avait porté à violer, lui, les lois de l'honneur. S'il aima jamais , ce fut celle-là, qui descendit vivante et mourut dans les noirs souterrains de Saint-Cuthbert.
lorsqu'on aperçut la ville derBerwick et le taw * pyramidal fui
*<>*4«rofe.BMo4e£av*a imm^h m* taifeireft fume <to pria ttaaper
CHAtfî y. 4*7
h démine, Fitz-Enstaee fit arrêter la troupe tm moment devant me antique aftbaye (16), dont tes tourc toisaient découvrir au loi» le majestueux lass, lUe de rAtnbte et la plaine orageuse e* pai~ sibie des flots. Au sondée cloche -, sort* la vénérable dame dfc couva*, q» pria fttte&ede Saittt^-BMda de rester avec elle, eofflwetme amie honorée, jusque ce que Douglas eût préparé os narine pour la ramener au cloître de Withby. L'abbessefat sachantes vous le pense* Ken, et remercia la prieure écossaise; et il serait tetKHeui de rapporter au lecteur les échanges de pieux discours qni se firent entr'elles. Les nonnes quittèrent avec jrie leors coursier*; mais lorsque la belle Clara voulut comme elles descendre do sien, Fite*Eo*tace lui dit : « Je regrette, aimable lady y tf'êtne obligé de vous séparer d'une aussi douce compagnie; ne regardez point ce procédé comme un manque de courtoisie: ii faut que j'obéisse au csomowiBdemeot de deox lords: Marmion et Douglas m'ont dit que yous deviez venir avec moi; lord Marmion a montré au comte écossais une lettre de Henri, portant que vous seriez sans aucun délai conduite auprès de votre {tarent le lord Fitz-CSare* »
L'abbesse, effrayée, réclama hautement; Clara devint pâle comme la mort et froide comme le plomb ; elle crut entendre son dernier arrêt. « Rassure-toi , mon enfant , lui dit Pabbesse , ils n'oseront point t'arracher de mes bras et te forcer à suivre seule une troupe armée , »
« Non, sainte mère, lui répondit Eustace ; la belle Clara ne sera point seule : elle sera confiée aux soins de lady Angus tout le temps que nous resterons en Ecosse ; et quand nous nous mettrons en route , il nous sera facile de procurer des compagnes à Fhéritière de Glocester. Mon noble maître est bien loin de songer
comme on l'a déjà tu plus haut à l'occasion d'une éminence prés d'Edimbourg.
IftS MARMION.
par an geste» un regard, un mot, ou une action, à inquiéter lady Clara; il sera pour elle un fidèle guide; il ne lui demandera pas même la plus légère de ces faveurs qui s'accordent à un étranger, jusqu'à ce qu'il Tait placée saine et sauve sous l'aile de son cousin. » U parla et rougit avec grâce ; la bonne foi était peinte sur son visage, ce qui diminua la crainte de la jeune lady. Néanmoins l'abbesse se récria hautement contre Henri , blâma hautement Douglas , et joignit aux reproches les menaces : elle implora les martyrs, les saints et les prophètes , les suppliant de s'unir à elle contre lord Marmion ; elle invita la prieure à le maudire avec elle en appelant sur lui les foudres de l'Église et tous les sortilèges enseignés dans les livres. La grave prieure de l'ordre de Citeaux lui répondit : « Le roi et Douglas seront obéis dans leurs commandements ; ne vous désolez point, et ne croyez pas qu'il puisse arriver de mal à une jeune fille dans le château de Tan talion. »
L'abbesse, voyant que ses efforts étaient vains, reprit sa dignité accoutumée , car elle en avait beaucoup ; elle ajusta son voile et dit d'une voix solennelle à Eustace : « Ta inviter ton maître, aussi hardi que méchant , à relire les annales de sa maison, et lorsqu'il arrivera à cette partie où il est écrit qu'un de ses ancêtres chassa les moines de Coventry (17) , demande-lui quelle fut sa punition. Confondant son orgueil, son coursier le renversa d'un bond sur la terre , et d'un coup plébéien il expira devant ses propres vassaux. Que Dieu juge entre Marmion et moi ; celui-ci est un grand seigneur et moi une pauvre recluse ; mais nous voyons dans les saintes Écritures un faible ministre comme moi écraser plus d'un oppresseur; car ainsi furent inspirées Judith , Joël et Débora. » Ici l'impatient Blount interrompit l'abbesse. « Fitz-Eustace, nous devons guider notre troupe, que le feu de saint Antoine te brûle ! Resteras-tu tout le jour la toque à la main pour entendre
prêcher cette dame ? Par cette sainte lumière ! si nous demeurons ainsi prolongeant ce retour, Marmion pourra bien nous apprendre un sermon plus sévère. Tiens, remets ta toque, et remonte à cheval; la dame doit prendre patience de gré ou de force. »
xxxn.
« Soumettons-nous donc à la force, dit Clara; mais que ce chevalier barbare n'espère pas venir à bout de son dessein; que, vivante, il me prenne et mes biens et ma vie ; mais devenir l'épouse de Marmion serait pour moi un crime. S'il existe un décret du souverain qui porte que je ne trouverais aucun asile sans y être poursuivie par un homicide, qui y reposerait paisiblement sa tête, altéré de sang , il est du moins un refuge après l'heure fatale, refuge profond, silencieux et solitaire, où les rois ont peu de pouvoir. Une victime y est descendue avant moi. Ma sainte mère, bénissez-moi , et souvenez-vous de la pauvre Clara! » L'abbçsse pleura en là comblant de bénédictions. Toutes les religieuses pleurèrent aussi à chaudes larmes autour de la patiente. Eustace fut obligé de s'essuyer les yeux; le sauvage Blount put à peine s'empêcher de s'attendrir. EnGn Fécuyer prit la bride du palefroi de Clara, et, à force d'attention et de douces paroles, essaya vainement de la consoler.
Mats il avait à peine parcouru trois milles, qu'ils arrivèrent sur une hauteur d'où ils aperçurent le château et les tours de Tantallon. C'était un édifice vaste, massif, élevé, et regardé comme imprenable en temps de guerre. Leurs yeux projettent sur un rocher à pic , et de trois côtés roule l'Océan ; le quatrième est défendu par des murailles et un double fossé. Ils paissent sur un pontlevis, ouvrage extérieur , avant d'arriver aux portes de fer de là cour principale , espace carré dans lequel se voyaient des corps de logis et des tourelles de diverses formes qui se projetaient ir-
4» iHÀaniOS.
.régulièrement mr cette cour » dont $He» «onpftieat les lignes >qqadra«gulaiBes. Ici était le doigm» là uae tour dontie som«Kt .allait changer les cieim, et d'où Ja s«atiaett* {bavait peuvent wir la tempéte<das flots se tourner au toi».
€efot là que lord Marnrion prN quelque repos , comblé des politesses de Douglas , qui loi fit une]brRIante réception. Chaque four arri raient au château des nouvelles de la guerre, et les signaux de flamme leur apprenaient les succès balancés. D'abord fis surent qœ le roi Jacques s'était emparé d'Étâlle, de Warket 4e Ferd , ensuite du château fort de Norham. Marmion en fut 'beaucoup surpris , et Douglas espérait que la main de son roi soumettrait bientôt le Nortbumberland ; mais on répandait tout ims d'autres nouvelles , entre autres que , tandis que Jacques passait les Jours dans les fêtes avec la dame rusée du Héron , son arméeae fondait insensiblement. Je cède aux chroniques toutes ces aneedotes ; qtf ils aillent les y chercher et les y voir-, mon dessein est de raconter la bataille de Flodden , et non d'écrire une histoire. On apprit à îa fin que Tannée écossaise avait pris position sûr cette hauteur qui domine fièrement la plaine de Millfield , et que le brave Surrey , ayant rassemblé des forces nombreuses dans la terre du Sud, marchait vers le Nortbumberland, #t campait A Wooler. Bfarmion , «wraae un coursier quâ dans Tétabteeatea&le*on delà troi^pette^coma^ûœàs'ii^palienter. Il ne aie sied.gwèrç de w cacher dans un cbftteau comme une jnuairge craintive, lorsqu'une bataille «stai prochaine ; UJhUt qae #y prenûe ) part : mon honneur se trouverait flétri si elie.se donwit^sansmoi. D'aUlenBS aussi Douglas, je to sais pourquoi , ne Aie (montre plus autmt,de courtoisie. Je ne veux pa* sester ici : plus loqg-4eiqps. » Itfarmion alors commanda i sestgena de se ter jùr prêts à. marcher au Je ver du iour.
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ta bataille.
INTRODUCTION
A RFCHAltt) «ERER, ECXJYER.
Uertoan-Honse, à tfoél,
Ea i a * aoas plus de bois au foyer; le veut est froid; mais qu'il souffle à son aise » nous passerons joyeusement la soirée de Nqël ensemble. On a pensé dans tous les siècles que leorenouvellement de l'année était Je marnant l&flus pnopreaux .festins et à la gaieté. Le&gfoasittft Danois, eux-mêmes, dans le temps 4u paganisme* célébraient leur loi l en buvant l'hydromel. Ils attachait leur» galères à la rive v et l'équipage pillard avait parti la fitte. Réuais dausjeucs basses huttes de pins, dont tours boucliers et leurs bâches d'armes ornaient les mura. Us se jetaient sur la moitié d'un boeuf rôti et s'enivraient en des flots de bière noire, tendis qu'au* tour d'eux, par un jeu brutal, volaient épars lésâtes demi- r ou* gées et les os pleinsde moelle qu'ils livraient à feum chiens Séwh cesi ou bien, dans un laroaobe plaisir, ils écoutaient las acaWea hurler tes exploits de leurs guerriers et les joies d'un jour de bataille. Alors, comme en furie, ils coaratant, laissant flotter, épars sur leurs épaules feues cheveux roux, et dansant au tour du foyer pétillant, ils rappelaient la gaieté barbare et les jeux sasv** ges du palais dttdiR (1).
1 Mol écossais, expression également consacrée par ies Danois du paganisme pour une grande fête qulb célébraient la veille de Noël. a. h.
|3ft MARMION.
Nos ancêtres chrétiens des premiers temps aimaient aussi, lorsque Tannée allait finir sa course , à célébrer le jour de Noël avec ces fôtes hospitalières. Des rites religieux et domestiques sanctifiaient la nuit sacrée ; les cloches se mettaient en branle : c'était la seule nuit de Tannée qui vit le prêtre en étole élever le calice. La jeune fille revotait sa jupe neuve ; la salle du festin était décorée d'une verdure consacrée , et Ton allait en procession cueillir le gui dans les bois ; la table du baron s'ouvrait toute grande aux vassaux , aux tenanciers , aux serfs-, , à tous ; le pouvoir déposait sa baguette régulatrice, et là l'étiquette dépouillait son orgueil. L'héritier, des rosettes aux souliers, pouvait, cette nuit , choisir pour danseuse une villageoise , et le lord , sans déroger, prenait part aux jeux vulgaires de Post and pair. Tout le monde saluait d'une voix unanime et avec une gaité franche l'heureuse nuit qui apportait à la chaumière comme au palais Tagréable nouvelle du salut. Le feu, qu'alimentaient des„bûches bien sèches, élevait sa flamme bruyante dans la vaste cheminée. La large table de chêne, qu'on frottait ce jour-là avec un soin extrême , jusqu'à la rendre toute luisante , n'avait plus aucune marque pour distinguer la place du seigneur de celle de Técuyer. Alors on la couvrait de gras quartiers de porc , servis par des valets vêtus de bleu : au milieu dominait fièrement une hure de sanglier couronnée de laurier et de romarin. Le maître de la chasse disait comment et en quel lieu était tombé le monstre ; quels chiens avant sa mort il avait déchirés , et ses derniers efforts avant d'expirer devant la meute aboyante. L'hydromel circulait gaiement dans de larges coupes noires garnies de rubans. Sur la table fumait le succulent aloyau , accompagné du plum-porridge et du gâteau de Noël ; la vieille Ecosse ne manquait pas non plus ce jour-là de produire ses oies savoureuses. Puis les masques venaient en dansant ; et les jeux , les plaisirs, tout se montrait avec une allégresse retentissante. Si les chants n'étaient pas mélodieux, du moins ils par-
Iaient au cœur et inspiraient une vive gaieté. L'érudit pourrait voir dans ces fôtes quelques traces des anciens mystères. Une chemise blanche suffisait pour le déguisement; les joues tachetées de suie n'avaient pas besoin de masque ; et cependant quel masque richement travesti a pu jamais montser cœurs moitié même aussi heu* reux ! L'Angleterre était bien la joyeuse Angleterre quand le vieux Noël ramenait ses jeux. C'était Noël qui mettait en perce le tonneau de la meilleure aie ; c'était Noël qui racontait l'histoire la plus amusante; et une gambade de Noël rendait content le cœur du pauvre, souvent pour la moitié de Tannée.
Dans nos climats du Nord se voient encore quelques traces de ce bon vieux temps; ici, dans nos vallées, nous honorons toujours le titre de parent , même lorsque peut-être son droit, tiré de loin , n'est plus guère qu'un vain nom qui raisonne inutile à une oreille du Sud; car, dit un de nos proverbes, le cours du sang est plus chaud que le cours du ruisseau de la montagne K . Ainsi je me rappelle ces jours de fête de Noël , où mon grandpère, avec sa barbe grise, ses cheveux blonds et sa démarche vénérablement patriarcale, venait partager la gaieté du saint jour, et consentait à mêler son eau sobre avec un peu de vin et ses pieuses pensées avec une joie décente. Il ne se doutait guère alors que quelque jour il serait chanté dans nos vers. Ce respectable vieillard ne pouvait se vanter d'autre chose que de sa loyauté, qui lui avait coûté cher : il demeura fidèle à la race exilée de nos rois et perdit tous ses biens. . . Mais il garda sa barbe.
Dans les demeures chéries où la bienvenue est combinée avec une douce liberté , où l'amitié cordiale tend la main et où la magie de la beauté éloigne la contrainte , nous nous inquiétons peu du courroux de la tempête , tandis que la musique , les chants ,
1 For course of blodd
Is warmer than the mouDlain stream.
Proverbe qui sert, dit l'auteur, à Justifier les préventions de famille. • a. k. ROMANS POETIQUES. 9
Mi MARMiON.
U gaieté et le plaisir social emportent rapidement sur leurs aile* fc'année qui s'éooOJ^Gai, la retraite de Mertoun est belle, même à présent oà pas une feuille ne se voit sur les branches desarbres^La Tweed *kne ce vallon où elle serpente , comme si elle regrettait 4'ea quitter le séjour, dont eUe réfléchit tous les objets su rie miroir 4e spû onde , et semble les embrasser avec amour : ce lieu aussi oeurest cher comme à eHe 9 et nous ne le quittons qu'à regret. . Combien il est juste , Héber, de tourner mes pensées vers toi , à ce tqrops'de plaisirs! car nous avons coulé ensemble plus d'un heureux moment ; ensemble nous avons entendu le carillon de la cloche deminuit. Laisse donc un moment, cher uni, laisse donc ea paix ces classiques volumes grecs ou romains, que personne sans doute ne possède mieux que toi. Ces anciens , comme eût dit Noll Bluff, étaient de fort aimables gens; mais le temps et la marée changent tout î -à la veille de Noël il faut un conte de Noël, merveilleux ou guerrier. « Profane, quoi ! diras-tu , abandonner ces richesses classiques des Latins et de» Grecs, leur prose sublime et leurs vers enchanteurs, pour entendre le cliquetis d'armes rouillées, pour unis le magicien au fantôme et la terre de la féerie au paradis des limbes : en un mot pour confondre le lutin et le sorcier ! » Non , cher Heber ; mais avant d'attaquer ma eharte , daigne ouïr ma défense, quoique Leyde ne puisse plus m'aidera plaider ma cause par son vaste savoir. Je pourrais dire que dans les royaumes de la mort» Ulysse rencontre l'ombre d'Al» cide ; Énée sur les rivages de Thrace voit le fantôme de Polydore assassiné; quant àdes prodiges, nous voyons dans Tite-Live, à chaque page, leloetUus bos 9 et ce bœuf parle aussi gravement et aussi bien que s'il parlait du prix des fonds publics, ou que s'il tenait dans la république romaine la place d'un conseil commun K
1 But lime and tide o'-er prevall.
a Ici l'auteur applique au forum du Capitole les formes du conseil commun de la cké à Uwdces. a. m.
CHANT VL tS&
Toutes les nationfront ou leur présage sinistre et leurs légendes de malheur et de crainte. Regarde le paysan de Gaoïbrio éviter Glendowerdy et Farbre frappé de la foudre (2). Le montagnard écossais , dont la sanglante ctaymore contribua au gain de la bataille sur les bords de Méda * , pâlira subitement si tu lui demandes un vendredi matin quelque histoire de revenans (3) ; il craint la vengeance du roi des esprits , lequel ce jour-là quitte son cercle de verdure, et invisible aux yeux mortels, se promène au milieu des enfants des hommes. v
As-tu jamais passé, cher Heber, sous les tours de Franchemont (4) , qui , comme le nid de l'aigle dans les airs , sont suspendues sur la rivière et le ruisseau ? Le paysan raconte que sous leurs voûtes profondes est caché un grand trésor, amassé , A force de rapine et de tyrannie , par le dernier lord de Franchement. Le ooStofort qui le contient est fermé par de gros verrous.; près de là c»t assis un chasseur,, sentinelle vigilante, avec son cor de chasse pendu à son cou et son couteau attaché à sa ceinture ; à ses pieds sont couchés ses limiers féroces. Si ce n'était son œil sombre, dont aucun homme ne peut soutenir le regard terrible, on le prendrait peur un véritable chasseur qui sur la bruyère ou leslandesra sonné de son cor et exeité sa meute lancée contre le gibier. Pour essayer de chasser l'ennemi et d'attraper le riche dépôt, un vieux prêtre nécromancien rôde au milieu de ce donjon. Il y a cent ans que cela dure , et depuis qu'entre eux eut lieu le premier combat , aucun n'a pu encore triompher de l'autre, Souvent les paroles du.magicien sacré font trembler et soupirer le démon opiniâtre; souvent elles ont brisé le» liens de fer et la forte serrure qui garantit le trésor : mais , à peine ouvert , le coffre se referme aussitôt. Cette lutte magique doit durer jusqu'au jour du jugement, à moins que l'adepte n'apprenne à prononcer le véritable mot qui produisit le charme lorsque le lord de Franchemont
l' Bataille litrée en Sicile par les Français aux Anglâi» «eus Napoléon. *. m.
136 MÀRMION.
déposa la cassette enchantée ; déjà cent ans sont écoulés depuis lors , et à peine a-t-il pu dire trois lettres.
De telles superstitions si généralement répandues peuvent faire excuser ce que dit le vieux Pitscottie. Un de ses contes de commère m'a fourni l'idée du messager qui vient du ciel avertir le roi d'Ecosse dans l'église de Litbgow -, celui également qui apporte la sommation de l'enfer : tout cela te permet d'excuser le conte du moine de Durham , dont le fantôme combattit revêtu de la cotte de mailles gothiques. Tu pourras également pardonner le grave Fordun , qui raconte l'aventure de la mystérieuse caverne de Gifford. Mais pourquoi insister de la sorte avec toi , qui dans un instant peux passer en revue tant de trésors de sciences diverses , amassés par tes soins, et qui te fourniraient vingt mille fois davantage ? Tes richesses ne sont point comme celles de ces gens dont les volumes demeurent dans un secret oubli, comme les trésors enfermés dans la cassette de Franchemont , pendant que ces avares possesseurs refusent obstinément à d'autres ce dont ils ne peuvent profiter eux-mêmes, et qui dans les cent ans donnés au prêtre n'auraient pu même épeler trois lettres : le plaisir qu'ils trouvent dans leurs livres est comme celui de la pie à côté de la perle qu'elle a volée. Tes livres, ouverts comme ton cœur, communiquent le plaisir et la science à tous les yeux et à toutes les oreilles. Cependant, de tous ceux qui en font usage , qui mieux que le propriétaire lui-même pourrait en jouir? Mais silence ! j'entends le bruit lointain du tambour : le jour de la bataille de Flodden est arrivé. Adieu , cher Heber ; longue vie , bonne santé et profusion de richesses littéraires.
CHANT
De grands événements se. préparaient , chaque heure en apportait la nouvelle ; la conduite froide et sèche de Douglas piquait le
fier Marmion, et, semblable à l'impatient coursier de bataille, il respirait de loin la guerre; il n'y avait plus d'espoir qu'avant le jour décisif du combat le héraut d'armes revînt de Térouenne , où le roi d'Angleterre s'était réuni à ses alliés. La triste Clara partageait alors les dévotions de l'épouse d'Angus;car la bonne comtesse ne cessait de prier le ciel et les saints en faveur de ses fils. Elle passait , à de courts intervalles , de l'oratoire à son livre et du livre à la messe, malgré son haut orgueil baronnial et la pompe de son rang , occupations qui n'étaient point de nature à intéresser beaucoup la jeune captive. Cependant , comme lord Marmion ne la tourmentait point dans ses moments de piété, Clara supportait patiemment cet état de choses et les ennuis de la prière ; mais les heures' qu'elle passait dans la solitude étaient les plus chères à son cœur navré.
J'ai dit que le rocher escarpé de Tantallon dominait le rivage de l'Océan. Là un bon nombre de tours et un rempart solide repoussaient les assauts de la tempête dont- les flots venaient expirer à ses pieds. On remarquait surtout une tourelle carrée dont la porte gothique était ornée de sculptures et d'un bouclier en pierres le cœur sanglant était peint dans le milieu et représentait les armoiries de Douglas. Il y avait dans cette tour un escalier étroit conduisant à la balustrade d'un parapet d'où l'on avait la vue du château. Suspendu sur les flots avec des marches raides , descendant par un étroit circuit et présentant quelquefois une plateforme , ce parapet offrait tantôt une large plateforme , tantôt un bastion ou bien une ligne et une demi-lune. Sur le vaste Océan se développait , se projetait la fortification , au bas de laquelle grondaient sans cesse les vagues écumantes ; du côté de la terre , des portes de fer et d'épaisses murailles défendaient les approches : ceux-ci n'étaient pas nécessaires du côté de la mer, où les rochers
tas MABMIGH.
à pic et .les flots courroucés eussent défié les plus intrépides saillants : sur ces lignas fortifiées régnait le plus profond silence.
Clara se promenait souvent sur ces remparts, pour y rêver à set malheurs et écouter le cri de la mouette de mer. Solitaire «t silencieuse, semblable à un fantôme de ta nuit, elle se gHsaait le long du boulevard et parcourait tristement des yeuxJes flots soulevés. Le rocher et la. mer lui rappelaient le séjour de Wbitby , qu'elle ne devait plus revoir \ car elle avait déposé , par l'ordre de Douglas, la guimpe , le voile , le pâle bandeau du cloître et la robe de bénédictine : il ne convenait point, avait-il dit, à une novice de porter de semblables choses hors du couvent. Les boucles brillantes de sa blonde chevelure ornaient de nouveau son front de neige et ses épaules d'albâtre ; un riche manteau dont les broderies étaient d'un travail merveilleux , descendait en plis d'or jusqu'à ses pieds mignons; de ses ornements religieux il ne restait qu'une croix en rubis, et souvent elle attachait ses yeux sur un bréviaire qu'elle tenait a la main. C'eût été un objet d'efflroi que de rencontrer en un tel lieu , toute seule «t si sévère , aux pâles rayons de l'aurore et à la sombre lueur du crépuscule, une forme humaine aussi magnifiquement parée , avec un livre à la main , une croix au sein et un air aussi mélancolique. Fitz- Eostace, errant par là avec son arc pour l'exercer contre la mouette et le corbeau , reconnut de loin Clara se glissant solitaire, et jura par la vierge Marie qu'on l'aurait prise pour une fée trahie par l'amour ou pour une reine enchantée , car jamais beauté plus séduisante ne s'était montrée sur la terre en plein jour.
Un soir, en se promenant ainsi, elle aperçut un navire qui glissait sur les flots, et soupirant, elle se dit : « C'est peut-être l'ab~
CHANT YI» i»
tasse qu'il reporte chez elle, où li rigte paisible lui pemet de concilier le devoir arec la charité , où les saints transports de là dévotion peuvent dérouler tous les charme* célestes è de jeune* sœurs ravies par de hautes visions ou de profonds mystères ; où ces innocentes créatures peuvent contempler la divine patronne de Sainte- Hilda , planant *ur leur pieux «aile , dans un rayon de gloire (ô), et souriant à leurs ferventes prières. Oh ! pourquoi n'a» t-il pas été donné à mes yeux moins purs de voir cette auguste patronne ? Serait-ce parce que mon cœur endurci par une honte coupable ne pourrait plus ni s'attendrir ni s'enflammer? ou bien aies plus vives affections reposent elles évanouies avec celui qui le premier m'apprit à les former ? Cependant, iadulgenteabfeesse, j'ai su payer le tribut mérité que la reconnaissance mlospiraiÊ envers toi ; j'ai toujours obéi à ton doux commandement en fille simple et docile. Combien tout est changé maintenant! Condamnée à souffrir l'orgueil d'un fier tyran, voilà donc mon destin ! Mais avant peu Marmion apprendra qu'un esprit ferme et la haine de l'oppression ont pénétré une faible créature descendue de Clare i superbe comte de Glocester : la tige frêle sortie d'un tronc pareil peut rompre , mais plier, jamais.
« Mais que vois-je ? que fait ici cette armure? » Devant elle en effet se montrent un bouclier, une cuirasse, un casque; elle les voit à ses pieds : le bouclier avait été percé parle fer d'une lance. « Hélas ! dois-je craindre ? Tu fus donc une faible défense contre . le glaive d'un ennemi , qui t'a ainsi traversé ! ces taches de sang ne l'annoncent que trop. Ainsi Wilton , ni le secours de ton armure , ni l'acier de ta cuirasse , ni ta foi pure comme le diamant ne purent donc préserver ton noHecœur d'un séjour désastreux ! » Elle leva les yeux avec douleur. Wilton était lui-même devant elle ! Elle aurait pu croire que c'était son ombre fugitive, car il
tiO MARMION.
avait perdu toutes les grâces du jeune âge ; une joie inaccoutumée et une surprise étrange donnaient quelque chose de bizarre à ses traits. N'attendez pas, nobles dames et nobles messieurs , que je Tous décrive une pareille seène de reconnaissance : quel peintre habile oserait tenter de reproduire les couleurs variées de l'arcen-ciel , s'il n'était donné à son pinceau mortel de se plonger dans la teinte des deux 1 ? Ma faible muse peut moins encore vous retracer le changement d'une passion , le passage du désespoir au ravissement, à la félicité. La douleur, la surprise, la pitié, la joie ayec son air angélique , et l'espérance qui laisse entrevoir un avenir riant, déploient leurs différentes couleurs : chacune succède à sa rivale , triomphant , voltigeant , déclinant tour-à-tour jusqu'à ce que , fatiguée du conflit , elle cède enfin la victoire à l'amour. Je ferai brièvement le récit de Wilton ; récit qu'il ne put commencer qu'après bien de tendres paroles, une modeste rougeur, de nombreux soupirs, mille questions affectueuses et autant de réponses non moins touchantes.
BÉCIT DE W1LTON.
« Oublions ce jour désastreux où je tombai sans mouvement dans la lice. Transporté de là, je ne sais comment , car j'avais perdu l'usage de tous mes sens , je me trouvai quand je revins à moi , sur un lit de camp dans la demeure de mon vieux aumônier. Te souvient-il, ma douce Clara, comme tu rougissais lorsque ce vieux Austin, qui vit commencer notre amour dans le premier âge, disait que nous serions tous deux un couple sans pareil ! Mes vassaux, mes amis, mes parents avaient fui la couche d'un traître
i WbûUkitfaU toaiwVer would chas e To paint the rainbow's varyng bues, Unies* to morlallt were given To dip bis brus in dies of heayen?
Comparaison charmante et d'une application journalière, i. M.
déshonoré; Austin , lui seul, soutint ma tète brûlante et me prodigua les soins de toutes les heures pendant que mes blessures et une fièvre qui en était la suite ne me laissaient aucun repos. Mais son inépuisable amitié me devint bien plus nécessaire, lorsqu'en recouvrant ma raison je retombai dans le désespoir ; j'arrachais I e bandeau qui cachait mes blessures, et je me précipitais furîeux sur la terre, si je venais à entendre le nom de Clara. Enfin, je recouvrai un peu de calme, grâce aux efforts généreux d 'Austin. Avec lui je quittai mon pays natal, et, déguisé en pèlerin , cachant mon nom détesté, je voyageai en bien des contrées , ne visitant plus aucun seigneur de marque, et confondu avec la lie des hommes. Souvent Austin craignait pour ma raison en me voyant, absorbé dans une profonde pensée, méditer une sombre vengeance et dès exploits de sang ou tout autre projet non moins désespéré. Mon ami, à la fin devenu dangereusement malade, m'avertit que Dieu rappellerait bientôt à lui, et à son lit de mort il me fit promettre que si mon plus cruel ennemi tombait jamais sons mon glaive , je lui accorderais merci et épargnerais sa vie pour l'amour d* Austin.
« Agité sans cesse comme un nouveau Caïn, je me dirigeai vers l'Ecosse , dont les sentiers m'étaient connus. Ma destinée avait donné lieu à divers bruits : les uns disaient que j 'avais trouvé la mort en pèlerinage , d'autres que j'avais péri de ma blessure ; personne ne s'inquiétait de la fausseté ou de la vérité de pareils bruits. Aucun œil vivant n'eût jamais deviné , reconnu de Wilton sous Thabit de pèlerin ; car moi-même, après avoir déposé ce noir costume et coupé ma longue barbe , ainsi que mes cheveux , j'ai pu à peine me reconnaître au miroir. Un hasard singulier m'a donné pour guide ce baron.... Je ne le nommerai pas! la vengeance appartient à Dieu seul ; mais quand je songe à tous mes
Uft MARWOV.
outrages, mon sang devient une flamme liquide. Jamais je n'oublierai le soir où nos regards se rencontrèrent dans une hôteUecie d'Ecosse : j'ignore quelle était sa pensée ; mais l'enfer dans mon cœur concevait plus d'une terrible vengeance.
« Une parole d'un présage vulgaire qui me détourna de ce farouche dessein , je ne sais comment , amena un conte de village : Fàme du perfide en parut vivement agitée , et pendant la nuit S sortit en armes. J'empruntai le coursier, l'armure et la lance d'un de ses vassaux endormis ; et passant par une autre porte, je courus pour le rencontrer au moment où il arrivait sur la plaine de Gifford. Je tirai le glaive pour donner le coup fatal. U put alors me reconnaître : la visière de mon casque était haute , et le froc du pèlerin était tombé. Le perfide n'était plus qu'à trois pouces de ma lance , et j'allais acquitter la dette pesante de la vengeance, lorsque le souvenir d'Austin retint mon bras : je laissai mon ennemi renversé dans la poudre... bon vieillard ! môme du fond de la tombe ton ombre put sauver ton maître ! Si j'avais tué mon ennemi , l'abbesse de Whitby , dans sa crainte , ne m'eût pas confié ces chers papiers qui doivent effacer la tache faite à ma réputation «t réhabiliter l'honneur de Wilton. Peut-être que l'abbesse vous a raconté l'étrange apparition souterraine qui vint interrompre notre entrelien secret... Elle s'éleva du milieu des ténèbres* ou bien ce fut un tour magique préparé à dessein pour enseigner un événement de jtaix. Je jugeai préférable un appel au ciel , quand j'entendis mêler mon nom à la foule des guerriers.
« Maintenant dans le château de Tantallon j'ai raconté mon histoire au dernier Douglas , à qui ma maison est depuis longtemps connue. Convaincu de mon innocence , son épée doit ce
CHANT VL Ma
soir me faire rendre l'accolade de chevalier. Ces armes^onteeUes qua portait Douglas au combat d'Ofiferbiurne, lorsqu'il força Harry Hotspur à lui céder la victoire. Ces mâmes anneB., Àngusme h», a' confiées, et grâce à un habile armurier, elles seront réparas» avaotle lever du jour. Angusn'a plus dans son château que d'antiques armures etde vieux coursiers ; des femmes, des prêtres et des vieillards; tous ses vassaux ont couru aux armes au vallon de Twisel ' . Maintenant je veille ici mon armure jusqu'à minuit, d'après la loi désarmes : alors redevenu chevalier je rejoindrai au point du jour le camp de Surrey.
« Nous nous y retrouverons bientôt , ma douce Clara : le projet du baron est de t'y conduire. Douglas respecte les ordres de son roi, et il n'oserait t'enlever des mains de Mann ion. Mais Surrey ton parent rendra à Wilton la justice qui lui est due. Maintenant, devenu plus fort par les combats , et plus ferme de mes membres, au second essai je serai plus heureux...» — « O Wilton! faut-il de nouveau risquer notre bonheur et confier aux armes notre destin? N'est-il donc point quelque humble irallée où , pauvres et contents, nous puissions bâtir une chaumière à côté d'un propice ombrage , toi berger et moi l'aidant de mon mieux dans tes occupations champêtres ? La rongeur qui couvre ton front, je ne le vois que trop , semble annoncer que ton amie ne saurait te rendre la paix, tant qu'une lâche calomnie souille ton nom : va donc te battre ! Clara t'y engage ! Clara éprouve ce qu'éprouve l'âme d'un guerrier : elle pleure la honte d'un guerrier. Le cœur tout plein de la fierté de ses aïeux, elle t'attachera tes éperons , t'armera de l'épée et Cenverra à la gloire. »
Cette nuit, les rayons de la lune semblaient dormir sur les ro-
é lieu où <wp* le roi Jaeqoe* ayant*!* bitaiUe de -Fleddea. a* If.
chers et les flots; l'astre versait sa lumière argentée et pure à travers les meurtrières et les embrasures du château de Tantallon ; cette lumière éclairait surtout les fenêtres en arceaux de la chapelle et paraissait y entretenir une illumination brillante. Gela n'était pas inutile , quoique deux vétérans compagnons d'armes de Douglas , couverts de larges cicatrices, et deux prêtres à cheveux blancs y tinssent chacun une torche enflammée , gui n'aurait pas suffi pour éclairer les belles ciselures de cette chapelle. Au milieu de celte faible lumière, à laquelle se mêlait la lueur argentée de la courrière des nuits, on pouvait distinguer près de l'autel un évêque , noble seigneur du sang de Douglas, portant une mitre dorée et un rocher blanc. Son regard était doux et pensif, et n'avait rien de l'orgueil d'un prélat : il était plus fier d'avoir fait connaître à la rude Ecosse , dans un siècle barbare , une page de Virgile, que de s'entendre appeler du beau titre d'évêque Dunkeld. A côté de lui se tenait le vieil Angus, dépouillé de sa robe en fourrure et de son noir capuchon. Son pâle visage portait un casque et son corps une cotte de mailles ; sa main large, ridée et amaigrie tenait la redoutable épée qui autrefois dans le choc de la bataille coupait les têtes ennemies comme la cognée coupe les jeunes branches d'un arbre (7). Il paraissait comme échappé de la tombe se levant au jugement dernier, et un de ces descendants du fameux Douglas tout armé pour combattre. Sa figure était pâle, sa stature haute, ses armes vieilles, et son regard austère.
Wilton fléchit le genou devant l'autel, et Clara lui attache les éperons. Que dut-il éprouver ensuite lorsque sa bien-aimée lui noua son baudrier ? Jugez quelle dut être la pâleur de cette belle l en ceignant son amant de l'épée qui déjà éprouvée une fois dans le danger l'avait si mal servi! Douglas alors le frappa sur l'épaule avec son glaive en signe d'accolade : « Par saint Michel et saint
CHANT VI. ftt
André» lui dit-il , je te fais chevalier. Lève-toi , sir Ralph , héritier de Wilton ; va maintenant combattre pour le roi, pour l'église et pour ta dame. » L'évêque Garvain lui répondit, lorsqu'il se releva : « Wilton , oublie tes maux, tes disgrâces et tes vicissitudes; car celui qui dispense le mieux l'honneur peut te récompenser dignement. » Wilton soupira; car il lui eût été difficile de ne point le faire. « En quelque lieu, dit-il, que je rencontre un Douglas , je verrai toujours en lui un frère. » — « Non, non, reprit le vieil Angus, non, ce n'est pas ainsi que tu dois agir : il faut te rendre au camp de Surrey, afin de venger plus vite ton outrage. J'ai deux fils à l'armée : si tu les rencontres le glaive en main , fonds bravement sur eux et que la honte soit le partage de celui qui cédera le premier ! »
Les premiers feux de l'aurore s'étaient à peine montrés lorsque Marmion rassembla son escorte pour se rendre au camp de Surrey. Il avait obtenu un sauf-conduit revêtu du sceau et du seing royal, et Douglas lui donna un guide. Le vieux comte voulut avec une grâce remplie de dignité aider Clara à monter son palefroi, et il lui dit à demi- voix : « Que le faucon s'élève, sa proie est déjà loin. » Les gens de Marmion sortirent du château , mais celui-ci demeura pour faire ses adieux. « Je pourrais , dit-il à Douglas, me plaindre un peu de la froide courtoisie de l'hôte envers un étran-
ger, envoyé par l'ordre de votre souverain au château de Tantallon pour y recevoir l'hospitalité. Quittons-nous de bonne amitié, noble comte , et veuillez recevoir ma main. » Mais Douglas , s'enveloppant de son manteau , croisa ses bras sur sa poitrine et répondit à Marmion : « Mon château , mes domaines seront toujours ouverts à quiconque y viendra par l'ordre de mon souverain, tout indigne qu'il soit d'être l'égal du possesseur. Mes châteaux appartiennent à mon roi, depuis le haut de la tour jusqu'aux fondations, la main de Douglas n'appartient qu'à lui-même, et ja-
U6 MARMKW.
mais elle ne prendra en signe d'amitié la main <f un chevalier tel que Marmion. »
Le visage basané de Marmion s'enflamma de colère , et tout son corps en frissonna : « Est-ce bien à moi , dit-il, que ce discours s'adresse. Si je ne respectais ta barbe blanche , la main de Marmion eût, à l'heure même , fendu la tête de Douglas. Je t'apprendrai , hautain vieillard, que celui qui apporte ici les messages d'Angleterre, fût-il le dernier de sa classe, peut se croire régal du Der Angus. Je dois te dire encore , Douglas , en présence de ton superbe orgueil, devant ta demeure et devant tes vassaux.... Oui, je méprise vos menaces, et vous pouvez tout. à votre aise mettre la main sur vos épées, vassaux d* Angus... Je dois te dire que je te défie , et si tu oses soutenir que je ne suis point l'égal de tous les lords d'Ecosse, je te déclare, Angus, que tu en as menti. » L'étincelle de la rage colora soudain la joue du vieux comte , qui aussitôt lui répondit fièrement : « Oses-tu donc braver le lion dans sa tannière et le Douglas dans son château ? Espèrestu en sortir sain et sauf? Non, par sainte Bride de Bothwell, non. .! Relevez le pont-levis, valets; écoutez, oh! laissez tomber la herse (7). » Lord Marmion tourna bride, et bien il fit ; il lâcha les rênes à son coursier en le piquant de l'éperon. Le cheval , comme un trait, franchit la porte principale; et il resta si peu d'espace entre lui et la herse , qu'en tombant elle lui rasa les crins de la queue.
Le coursier venait donc de passer le pont-levis au moment où ce pont allait être levé ; il l'avait dépassé plus léger que l'hirondelle qui effleure la surface unie d'un lac. Lorsque Marmion eut rejoint sa troupe, il s'arrêta, se retourna le poing formé, et, lançant un éclatant défi il brandit son gantelet contre les tours du
château, «A cheval! « achevai! cria Douglas; qu'on le poursuive! » Mais bientôt H calma sa furie. « Il est venu, pensa-t-il> comme un messager royal, quoique indigne de ce titre. Il a oublié une lettre? saint; Jude! unespion ! jamais le chevalier fit-il action si basse? (8) Aussi m'a- 1- il déplu dés le commencement, lorsque le roi m'avait vanté sa science. Loué soit saint Bothan ! aucun de mes fils ne pourrait écrire une seule ligne, excepté Gawin : ainsi je le jurai, et je le jure encore, dût mon fils l'évoque s'en formaliser. Sainte Marie, calmez mon impatiente humeur : Tâge même ne peut refroidir le sang de Douglas ; je songeais à tuer le perfide au moment où il est parti. Quel dommage cependant ! il parle hardiment et monte hardiment à cheval. Je gage que c'est un brave guerrier. » Douglas en prononçant ces paroles, rentra lentement dans le fort.
Marmion tout le jour continua sa route : l'excès de son ressentiment durait encore au moment où H atteignit lés hauteurs de Stanrig-Moor. Ici, passant en revue sa troupe, il s'aperçut de la disparition du pèlerin. « Pèlerin ou non, dit le jeune Blount, il est parti au point du jour, Dieu sait dans quel étrange équipage. — Et dans quel équipage ? » demanda vivement Marmion, « Milord, je ne pourrais, dit-il, expliquer le mystère; mais toute la nuit les petits coups et les grands coups de marteau ont retenti sur l'enclume près de ma chambre. A l'aube naissante, le bruit du pont-levis, que Ton baissait, a frappé mon oreille, et, regardant par une meurtrière, j'ai vu s'échapper le vieux Bellë-the-cat 4 , enveloppé dans une robe noire, comme quelqu'un qui à peur de l'air frais du matin. Sous cette robe j'ai pu apercevoir, à la faveur du vent qui l'a entrouverte, une rude chemise de mailles rouitlées, conquise dans un combat par Archibalde contre les Sarra-
4 Ce mot a été expliqué plus haut. a. m.
sins et les Turcs. La nuit dernière elle ne pendait déjà plus aux murailles du château, et j'ai pensé qu'il y aurait quelque chose de merveilleux. J'ai vu ensuite les gens d'Angus conduire hors des remparts le vieux Cheviot, le meilleur coursier du comte, et alors tout sellé, coursier encore plein de vigueur et d'audace, quoiqu'affaibli par les années. J'ai entendu le chérif Sholto dire que le comte avait beaucoup prié son fils aîné de l'employer au jourde la bataille ; mais qu'il avait préféré.... — Non, Henri, taistoi, dit Marmion vivement ; cesse ton babil. Mais toi, Eustace, qui as un peu de cervelle, dis-moi ce qu'a vu Blount au point du jour. »
« En raccourci, milord, nous avons vu (car j'étais à côté de Henri) nous avons vu le pèlerin monter et piquer de l'éperon le coursier favori du comte. Tout couvert d'acier et avec une armure brillante, il ressemblait beaucoup à ce chevalier qui fut vaincu par yous dans la lice de Gostwold : lord Angus lui souhaitait un bon voyage. » A peine Eustace avait parlé, un trait de lumière frappa Marmion. « Ah ! poltron ! insensé que j'étais! murmqrat-il ; ce n'était pas un fantôme que je rencontrai au clair de lune sur la lande de Gifford, mais un homme vivant et d'une forme terrestre. erreur aveugle et grossière ! Si j'avais combattu comme de coutume, j'aurais d'un coup d'épée étendu Wilton dans la poudre, et il n'aurait plus traversé ma course. Que faire maintenant? Il a conté son histoire à Douglas; il l'aura convaincu sans doute : voilà pourquoi Douglas m'a reçu avec tant de froideur. Osera-t-il aussi écouter contre Marmion une accusation aussi vaine? Je cours peu de risque, je l'espère; cependant il convient que j'évite les adroites questions de Clara ; il faut que je tire Constance de son cloître. Oh! quelle trame embrouillée et
CHANT VI. il»
pénible on ourdit, lorsqu'une fois Ton se met à tromper 1 ! Quoi! un pèlerin aussi! Je ne m'étonne plus pourquoi je me sais senti accablé de son regard : j'aurais dû me souvenir qu'il D'y avait qu'un seul homme dont l'aspect dût alors déconcerter
Marmion. »
Rempli de ces pensées, il bâta le pas de sa troupe et atteignit, le soir, le rivage de la Tweed, où il suspendit sa marche au couvent de Lennel (9). Il ne reste plus qu'une arche en ruine de ce monastère : toutefois ne le regrettez point; car le temps a, dans ce lieu, opéré un utile changement. On voit près de là un toit hospitalier où demeure un respectable pèlerin, qui, à lui seul, vaut tous les bernardins du monde, bien qu'il n'ait porté jamais ni sandales, ni froc, ni capuchon. L'abbé de saint Bernard fit cependant bon accueil à Marmion, le logea ainsi que son escorte et l'intéressante Clara. Le lendemain au matin, le baron grimpa sur la tour afin de voir de loin l'armée écossaise campée à Flodden. Les pavillons blancs éclataient comme des amas de neige d'hiver au pied de la colline. Marmion regarda long* temps. A la . fin son œil crut découvrir un mouvement inaccoutumé au milieu des lignes changeantes; l'armée écossaise parut descendre, et sur l'éclat que jetait la forêt de leur lances, on voyait réfléchir les rayons du soleil levant. Leur front tantôt se resserrait et tantôt s'étendait; le flanc tournait, se courbait, ondoyait, reculait, avançait, et faisait, en un mot, toutes sortes d'évolutions. Marmion avait le coup d'oeil trop pénétrant, pour ne pas reconnaître que les mouvements ne tendaient qu'à surveiller ceux d'un ennemi qui traversait alors" la plaine.
O vhat a tangled web we weaye, Wen first we practise (o deceWe !
Ver* d'une yérité profonde rendue avec précision, a. h*
fBt HABBHON.
C'était en effet l'armée anglaise que les Écossais d* la hauteur de FI odden voyaient quitter le bois deBarmore et prendre position le soir en traversant le pont de Twisel (10). Elle plonge dans le profond défilé, passe sous les roches à pic, et sous les remparts du château. Chaque troupe disparaît successivement derrière les rochers et les arbres; chaque bannière se déploie sur la rive * orientale du fleuve. Les divers bataillons se répandent en foule dans le vallon rocailleux où serpentent les eaux du Till, et arrivant du vallon obscur et boisé, étendards et guerriers, en lente succession, franchissent les arches gothiques du pont pour gagner la colline sur la rive opposée. Ce matin, les échos de tes rochers, ô Twisel ! font résonner au loin le son guerrier des trompettes ; maint capitaine fameux par sa naissance ou son rang se désaltère, ô Sainte-Hélène ! à ta source chérie ; cette clairière entourée d*aubépine que nous voyons maintenant couronnée d'une profusion de guirlandes printanières, fut condamnée aux coups de la hache dévastatrice pour faire passage à des colonnes guerrières.
Mais pourquoi l'Ecosse reste- t-elle à présent immobile sur la hauteur aérienne de ta colline, sombre Elodden,, pendant que l'Angleterre gagne le défilé et s'y fortifie? Qui retient donc l'âme fière de Jacques ? Pourquoi ce champion des dames restent-*} inacr tif sur. son. coursier, . et laisse-Wi aatKh lui et la; rivtv entre sob camp et le bord méridional de la Tweed, Jord Sarrey conduire ces bataillons? que devient l'épée du ibavalier. errant ?,Q Douglas* que fait ton génie? Intrépide Randolphe, où est ton bâton de commandant ? Oh ! que n'&vons-nous seulement une heure le grand Wallace, on le vaillaat roi Braœ? - Qae ne peuvent-ils crier au , milieu nous : Saint- André et nos droits ! Ce jpur eût
CHANT VI. fin
offert un autre spectacle; un feuillet eût été arraché au sombre livre du destin, et JFlodden 'eût été Bannock-Bourne ! L'beure précieuse s'est écoutée en vain, l'armée anglaise a gagné la plaine^ sa marche tourbillonnante se forme en cercle au pied de la colline de Ftodden.
Ayant que l'œil de Marmion eût découvert les troupes de Surrey, Fitz-Eustace s'écria : « Écoutez, écoutez, milord, c'est le bruit d'un tambour anglais ! Je vois des escadrons qui montent
entre la rivière et la colline; je vois des fantassins, des chevaux et des canons. Arrive qui peut ! mon casque va remplacer un bonnet d'apprenti : c'est lord Surrey lui-même que j'aperçois sur le Till ! Que dis-je? voilà de nouvelles troupes ! encore! encore ! avec quel ordre ellçs défilent en sortant du bois, et en ^avançant vers nous! comme leurs bannières se déploient dignement ! comme leurs armes reluisent étincelantes? Saint-George ne peut-il revenir du sein des morts pour contempler Jes étendards de la belle A ngleterre ! — « Fais trêve à ton babil, dit Blount ; tu ferais mieux d'écouter les ordres de milord. Le visage de Marmion étincelait : « Que tous mes gens, disait-il, se rangent autour de moi ; il faut vite passer la rivière et aller rejoindre l'armée de lord Surrey si le roi Jacques accepte la bataille, comme je pense qu'il le fera ou y sera forcé; que lady Clara demeure derrière nos lignes pendant l'action. »
Lord Marmion lui-même sauta vite à cheval en disant à peine adieu à l'abbé -, encore moine voulut-il écouter là prière que celui-ci lui adressait de laisser au cloître la désolée Clara. Il dirigea sa troupe du côté de la Tweed en ruminant ces mots:« Le teisan dans les serres du faucon, le faucon rabandoimera-t-il pour plaire à la corneille ? Lord Angus peut faire peur & Fab^é * ainsi GIa*a
itfft MARMION.
doit rester avec moi.» En arrivant au gué dangereux et profond où coule et tourbillonne l'eau de la Tweed, Marmion s'y aventura en désespéré, et l'eut bientôt franchi. Un moment après se présentent l'écuyer Eustace et le valet qui luttent en avant contre la force du courant ; Eustace soutient Clara sur son coursier, dont le vieux Hubert tient la bride : ils luttent bravement contre les flots, en déviant un peu de la ligne droite, et parviennent enfin sur la rive méridionale. Derrière eux viennent épars les autres gens de Marmion qui atteignent , comme ils peuvent , le rivage. Chacun d'eux tenait son arc élevé sur sa tête, précaution qui n'était pas inutile: car, ce jour, il était bien nécessaire que les cordes fussent préservées d'humidité pour agir plus sûrement. Lord Marmion s'arrêta un moment pour laisser prendre haleine à son coursier et mettre en ligne ses hommes. Ensuite il se mit en mouvement, et lorsqu'il eut atteint l'arrière^garde de lord Surrey, il fit halte au pied d'une croix de pierre qui s'élevait sur un monticule isolé dominant toute la plaine. *
De ce monticule on pouvait découvrir les deux armées qui se préparaient pour un combat à mort (ll).Leurs lignes s'étendaient de l'Est à l'Ouest, et faisaient front du Nord au Sud ; déjà de loin elles se saluaient par la bouche du canon, non avec un roulement successif que porte l'écho dans nos batailles modernes , mais par des salves lentes et à de longs intervalles. Ayant atteLt le haut de la colline, Marmion s'arrêta :« Ici , près de cette croix, dit-il avec douceur; ici, aimable Clara) il faut que vous restiez pour voir la scène : n'oubliez point Marmion dans vos prières. Vous ne voudrez peut-être pas prier pour moi , eh bien ! je ne m'occuperai pas moins de votre sûreté... Vous, Biount et Eustace , vous garderez Glaça , et pour cela je vous laisse dix archers de ma suite. Si vous remarquez que l'Angleterre ait le dessous, hfttez-vous de
CHANT VI. in
gagner Berwick $ mais si nous triomphons, beauté cruelle , j'apporterai mes lauriers à vos pieds en venant vous rejoindre.» Il n'attendit pas de réponse et ne voulut point s'apercevoir de la douleur de la jeune fille ; il ne voulut point davantage faire attention aux regards mécontents des deux écuyers ; mais, de l'éperon piquant son cheval, il alla, comme l'éclair, s'unir dans la plaine à l'armée de Surrey.