‹ MARMION SUIVI DE LA DAME DU LACChapitre 5 sur 33 · AU REVEREND JOHN MARRIOT, M. A · texte numérisé non relu

AU REVEREND JOHN MARRIOT, M. A

Ashestiel, Ettrick Forest.

Elles sont maintenant désertes et nues ces plaines où se balançait jadis une belle et antique forêt (1), pendant que ces vallons étendus se revêtaient de l'ombrage des taillis, et étaient peuplés de cerfs et de biches légères. Là-bas cette aubépine, dont peutêtre les rameaux chargés de piquants l'ont protégée dufltnt trois siècles,lorsque autour d'elle tombaient les arbustes, ses verdoyants rivaux ; là-bas cette aubépine solitaire pourrait dire les vicissitudes de ce vallon où elle est née, depuis qu'elle est devenue robuste et grande, elle qui ployait comme un buisson flexible , au souffle de chaque brise du soir. Elle pourrait dire combien était profonde l'ombre formée par des milliers de rameaux entrelacés , combien épaisse était celle du chêne majestueux, combien fortement le frêne des montagnes attachasses racines au rocher, et, à travers le feuillage des taillis , montrait sa tête superbe , ornée elle-même de ses feuilles étroites, et des rouges grappes de ses baies ; elle pourrait dire comment encore les pins couronnaient la cime des monts, comment les frêles bouleaux ondoyaient dans la plaine, tandis que les trembles s'agitaient au moindre bruit des vents, et que les aunes fragiles couvraient du dôme de leur vert feuillage les bords fleuris des limpides ruisseaux.

« Ici, sous mon ombre hospitalière ( me semble répéter l'ar-

buste ), ici le cerf au bois rameux est venu se reposer à l'heure de midi ; ici j'ai vu le loup plus farouche ( et la vallée voisine porte encore son nom ) rôder d'un pas furtif autour de moi, et s'arrêter pour hurler contre la lune qui l'éclairait. Le sanglier sauvage ,

préparé au combat, aiguisait ses défenses contre mon écorce , tandis que le daim et le chevreuil bondissaient à travers les broussailles. Souvent de la tour crénelée de Newark sortait la pompe des monarques de l'Ecosse; des milliers de vassaux étaient ici passés en revue : on voyait les chevaux, les faucons et les cors et la meute ; j'apercevais la jeune garde armée de Tare, et attentive à occuper toutes les issues de la forêt ; les piqueurs traverser à pas lents les buissons; les fauconniers tenant le faucon tout prêt à s'élancer; les forestiers en costume vert conduisant en laisse les rapides lévriers qui guettaient le gibier sur là lisière du bois, d'où les chiens couchants venaient de le débusquer. La curée en effroi sautait avec rapidité devant les lévriers agiles conduits à sa poursuite. La flèche siffle, échappée de l'ar<^ l'arquebuse lui répond , tandis que les collines répètent de rocher en rocher le bruit des chevaux, des chiens aboyants, des veneurs empressés, et des cors de chasse entonnant de joyeuses fanfares. »

Le souvenir de ces nobles chasses vit encore dans nos vallées solitaires ; dans la forêt de lTEttrick, aujourd'hui vierge de pas humains, et sur les bords de l'Yarrow, où jadis les outlaws ' tenflaient leur arc redouté (2). Mais cette cour, autrefois si amie des champs et des forêts, était moins gaie que nous l'avons été dans nos jeux plus modestes. Quoique leur pompe soit moins ambitieuse, nos parties de chassé, nos amusements champêtres, notre enjouement, chez Marriot, tout cela est moins vif. Te rappellestu mes excellents lévriers ? Jamais sur la colline ou dans le bocage on ne les mit en défaut; jamais on ne leur vit une bouche

i outlaw veut dire proscrit* 11 en est question au commencement du roman tflvanhoe, a. m.

91 marjwq«.

plussûrô.QtuBçaxaeprpli^graAafi^pto fc]éf^tâ<frpfe&£A

aefot triple*, M* uou* aw» eu tésgrw wje «swpç pxécieuse.dsusJtes po^te^dQ rw^uitéop Ow^pjrw^IJ^w^owrquionscbaque sctoe jnéropwtole, qui Coffrait à oqsjcegaj:as,^t.wu^ j^pétioos les itfdfepoéi^^

traversions pa?wi>e coUkie, un ruisseau, sans ten* attacher mie légende ou uuebçllade qui Jeur .©tppepre. Toui^t siteucieu* #aiute wt*W maiuteuant ils sout muets tes tx>G9^s,tes «hhs, , cbâteau de JJowbili I J/yeaman * awiûurd'huija'eftt^d.plu&ie ftysjl, ducbasseuj retenir fa \^ai fa j* montagne sow:cttlewse>etQa jq$

le vpil plus, MM* flw s»»Ae»«: Iwwwrêie ïwfbmmpmmivmT de sa çbpwpjère jtfJteweUe, verser è la ipwïe ises cowp^nops de joyeuses rasadep, 4 boire au ahiefiain* des coUiaes ; «elles ne soat plus ces fjpnpes riaptes» ces féesmagign^, doni septuplaient 4 l'envi les* bflsqujçte 4e rXaryew, et qui sapUîeut sur les murailles, parcouraient le? ayewes, eultivaient tes fleurs, fées aussi amiables que lesjutms apej$us par la crédule Jaoet r dwser a^ clair de lia luw sur le? j^izpds dw Carterhaugh ; w m voit jdus te jeune baron qui dans ses classes solitaires auwait la forêt de Sbarift et imitait par sa démaïcbe et sq» ton noble la majepté d'Oberon ; eUe s^n est allée, cette beauté enchanteresse, dont raw^lefigur^ét^l^iooiudre attirait; etcepçudaut, siàlareiue des sylphides Avait été donné le privilège de montrer à la terre les charmes du ciel, elle n'aurait pu franchir lç$ airs avec une taille plus svelte, ou des traits plus gracieux. J/oreille insensible, de la bonne Yeuve oe se dresse plus soudain peur écouter le bruit des pas de cette beauté ravissante ; elle n'attend $us l'heure de midi et ue soqge plus à parer sa cabane pour J'y recevoir : perj-

i U* yeapit» (pjur. Vyeoim*) étaient autrefois d%a^Uts atçhm, e* ce «ont aujourd'hui des fermiers, comme nous l'avons déjà dit, p. 49. Us forment encore une garde à cbeyal, sons le nom de yeoptanry. a. *j,

2 Mot qui yeut dire capitaine ou chef.

si ve rfle tourna sKmjrouatbruï^Bt, ou triât* eU&pptépav* tefnigpl repas dô.*efrofp^o^ ^.béoit ôoeer#, ( tou4fÉw aérant delq leur servir, Uunuia htentosante p»* les soiiHdf Iftqp&He ils saut nourris 1 .

Du sein de la vallée de l'Yair, dont les collines si resperr^es, laisse&t à peine à la Tweed se frayer un pansage, en mugissant , bouiUonnant ets ? échappant en tourbillons et torrents. éctuneux; du sein, dis- je ,.de cette vallée mate est descendu, a disparu son, noble seigneur, et il. ne nous a laissé que la rivière déserte. Je regrette ces jeunes compagnons de oies promenades et de mes jeux champêtres, à , cet âge mitoyen entre, l'enfance naïve et la folâtre adolescence, âge heureux oiUa pensée c'est le discours, et. le discours la vérité *. Réunis autour de moi, avec quel délice ils se pressaient pour entendre mes récits sur le& e&ptoits de Wedlace,, dont la min leur naontrait le tontoaM aotitaro, qpe j'appelais un lieu sacré 5 ! Gomme leur front s'animait en m'écoutant parler ! et moi, j'ai plus d'une fois souri en sentant mes joues se colorer, et, en dépit, de la différence desannées, s'empreint}? 6 de nouveau, en quelque sorte, du feu qui brillait sur les leurs. Heureux enfants ! des sentiments si pursflôpeuveat long-temps durer : condamnés à vous opposer au Bot rapide du monde , vous ne pourrez vous fixer sur la rive, le sort vous entraînera loia d'elle, les passions saisiront la voile et dirigeront le gouvernail. Cependant ché-

1 Ce passage a une grande ressemblance avec celui-ci do poème de Samuel Rogerg sur les Plaisirs de la Mémoire, dont j'ai publié une traduction en 1825.

Le calme s'est assis sur la rive prochaine,

Où se réunissant autour de son vieux chêne ,

Le village écoutait les ménestrels nouveaux ,

Lorsque les doux plaisirs couronnaient les travaux.

La vieille à sa légende empruntant une histoire ,

N'y vient plus étonner son crédule auditoire , etc. a. m.

9 When thought is speech, and speech is truth , Vers plein d'élégance et de concision, a. m.

S 11 existe sur une haute chaîne de Montagnes, au-dessus de la ferme d'Ashestiel une fosse appelée le, reiranthement 0e Wallace. {Note, anglaise.)

rissez toujours le souvenir du ruisseau et de la montagne solitaire; car il viendra un temps, mes amis, où vous penserez souvent , mais sans regret, je l'espère, à ces heures de liberté que vous avez coulées ensemble sur le penchant de la colline azurée par les cieux i .

Lorsque, rêvant à des amis absens, nous sentons doublement que nous sommes seuls, il nous reste encore quelque chose ; il existe encore un plaisir dans ce regret : il rend plus vif l'amour du repos dans l'isolement, il le grave plus profondément dans un cœur tendre a . Il demeure silencieux au milieu des soucis du monde, étouffé bientôt par les querelles humaines; mais dans une âme ainsi préparée, sa faible voix , de temps en temps , se manifeste, et parle d'un sentiment plus doux , mêlé de résignation et de contentement. Souvent la vue du lac silencieux et isolé de Sainte- Marie (3) a éveillé en mon esprit de semblables pensées. Tu le sais,

i A^ happy boys ! sach feelings pure , x

They will not , cannot , long dure ; Condemn'd to stem the world's rude tid€, You may not linger by the aide ; For fate shall thrust you from the shore; And passion ply the sali and oar.

Yet cherish the remembrance still Of the lone mountain and the rill; For trust, dear boys, the lime will corne, "When fiercer transport shall be ôTumb, And you will think right f requently, But, well 1 hope, without a sigh, On the free hours that we haye spent Together , on the brown hill's bent

I y a trop de douceur , d'harmonie et de vérité philosophique dans ee court passage pour ne point le citer en original. ▲. m.

9 Cette idée consolante se trouve également en beaux vers dans le poème de Samuel Rogers sur les Plaisirs de la Mémoire, cité plus haut; mais nous rapporterons de préférence le texte de Walter Scott :

When, musing on comparions gone ,

We doubly feel ourselyes alone ,

Something, my friend, we yet may gain,

It soothes the Ioyo of lonely rest ,

Deep in each gentler heart impress'd. À. JC«

ni marais ni roseaux ne souillent les bords argentés de ce lac limpide ; abruptement et tout à coup la montagne se termine et s'abat sur sa rive nivelée , et une légère trace de sable d'argent marque l'endroit où Tonde s'allie à la terre. Dans le brillant et bleu miroir de ces eaux paisibles , vous voyez se peindre la couleur azurée des collines ou de la montagne. L'humble bruyère a couvert ses bords, où ne croissent ni arbres, ni buissons, ni fougères, excepté vers l'endroit où une étroite lisière porte quelques bouquets de pins disséminés. Cette nudité a son pouvoir, olle ajoute à la mélancolie que l'âme éprouve à son aspect. L'œil ne découvre ni bosquet , ni vallon , ni taillis qui puisse cacher aucun être vivant ; ni grotte , ni antre propre à servir de refuge à un berger ou un bûcheron solitaire : ici rien à deviner par l'imagination. Yous voyez que tout n'est qu'un désert, et le silence y joint son aide mystérieuse $ car, bien que de leur cime escarpée les collines pittoresques envoient au lac un millier de ruisseaux, ils coulent si doucement dans leur crue estivale , que leur murmure ne contribue qu'à bercer l'oreille assoupie ; le bruit des pas du coursier qui nous porte est môme trop rude , tant est profond le calme de cette solitude.

Rien de vivant n'attire ici mes yeux ou mon oreille , mais je devine que la retraite des morts n'est pas éloignée : car, bien que , dans les sanglantes querelles de la féodalité , un ennemi ait abattu la chapelle de Notre-Dame (4), cependant sous le seuil vénéré le paysan va se reposer de ses travaux , et mourant il demande que ses os soient confiés à ce lieu où priaient ses simples ancêtres.

Si l'âge avait calmé le choc des passions , si le destin avait rompu les nœuds qui me tiennent enchaîné à la vie, ici, ai-je pensé, ici je voudrais habiter , et relever la cellule du chapelain , comme ce même ermitage paisible où Mil ton aimait à dépenser ses doctes loisirs. Qu'il serait doux de marquer le déclin du jour sur le som-

33 MÀBMKttf.

met solitaire de Bourhope, et de dire en voyant expirer les derniers rayons du soleil sur le beau lac et sur le flanc delà montagne : * Ainsi les plaisirs s'évanouissent : jeunesse, talens, beauté, ainsi vous unissez, et tous ne nous laissez que la tristesse, l'abandon et les cheveux blancs 4 ». J'aimerais à contempler la tour en ruines de Dryhope, et à rêver à la rose flétrie de l'Yarrow; j'aimerais à entendre le .sourd murmure de la montagne se préparant à nous verser l'orage, cet enrage qui s'annonce par le bruit lointain de ses ailes, bruit qui s'augmente à mesure que la crise approche. Combien il serait doux, avant que cette crise éclatât, d'aller m'asseoir sur le tombeau du magicien, de ce prêtre dont les os furent exilés du lieux où dort la cendre des justes (5) ; monument sur lequel ne brille jamais le soleil (comme la superstition crédule l'imagine), et d'où je verrais le lac soulever ses ondes, et jeter sur ses rives des tourbillons d'écume ; le cygne sauvage monter sur l'aile des vents, déployer à travers le brouillard liquide la blancheur de ses ailes, et descendre encore pour laver sonsein dans l'onde émue et frémissante. Enfin lorsque mon plaid ne pourrait plus me défendre contre l'assaut de la tempête, je. voudrais me retirer dans mon ermitage solitaire, y allumer ma lampe, et tisonner mon feu, puis méditer quelques chants poétiques, jusqu'à ce que le tourbillon eût acquis toute sa force, et que dans le cri lointain du butor j'eusse entendu des voix non terrestres m'a ver tir que le prêtre magicien revient lui-même pour réclamer son vieil asile. Mon imagination s'efforcerait de le revêtir d'une forme étrange, et m'arrêtent mownêa&e au milieu de ma tâche , il me faudrait sourire quand je me surprendrais saisi de crainte.

Mais surtout il me serait agréable de considérer une telle vie ,

i ... Thus pleasures fade away, - Youtn, talents, beanty, thus decay , AndJéave o* dark, fattarn and gray!

CBANT IL 39

«n échappant au choc de la fortune, et tfy voir ira grand et beau sacrifice, quelque chose de boa et de «âge, et de penser que chaque heure donnée aux rêveries serait un pas de plus dans la route des cieux.

Cependant une pareille solitude déplairait à celui dont le cœur n'est point tranquille : il aime à noyer les débats de son âme au milieu du cliquetis des armes et de la guerre, qui devient son élément , et mon pèlerin noir eût préféré quelques scènes plus tristes et plus sauvages encore , comme celle qui se dessine autour de la sombre montagne de Lochskene (6). Là, les aigles poussent des cris perçants de l'île au rivage; des torrents roulent leurs ondes bruyantes de la crête au pied rude des rochers 1 , sur les vagues noires incessamment attirées, de noirs et épais brouillards troublent Fazur des cieux ; à travers les fortes barrières les eaux se brisent en mugissant, se précipitent plus blanches , se heurtent, tourbillonnent et tombent avec fracas dans le sombre abîme , sur lequel pèse le rocher gigantesque; un nuage de fumée s'élève aussi blanc que la neige , le torrent gronde inaperçu , au fond du gouffre comme s'il était condamné à laver la caverne souterraine de quelque démon qui, retenu prisonnier parle sortilège de quelque enchanteur, ébranle le noir rocher par ses horribles hurlements. L'aspect du pèlerin eût été en parfaite harmonie avec cette scène de terreur : il me semble le voir penché sur l'abîme, regardant le fond du gouffre où , après avoir lutté contre les rochers , les eaux terminent leur chute bruyante et lancent vers les cieux des vagues écumeuses qui tourbillonnent autour du tombeau du géant, blanches comme là queue du blanc coursier, et s'en vont arroser le vallon de MoflSit.

Marriot , toi dont la harpe montée sur les rives fécondes de

I Le lecteur nous pardonnera ce style iuitatif ofr nous a* on» essayé de reproduire l'effet du vers anglais :

Down ail tbe rocks the torrents roar.

11 y a ici évidemment une Intention d'harmonie imitaUte. à, n.

40 MARMtON.

l'Isis'a répété les chants de nos bardes des frontières, prête l'oreille à mes vers , et tu connaîtras cet homme mystérieux du malheur!

CHANT

La brise qui balaya les tourbillons de fumée amassés autour du château de Norham, lorsque l'artillerie avait lancé toutes ses salves mêlées d'éclairs et d'un bruit semblable au tonnerre , pour célébrer le départ de Marmion , ne ridait pas seulement la surface des eaux argentées de la Tweed , elle répandait encore sa fraîcheur sur les flots de la mer du Nord, et poussait une barque

légère qui, partie du couvent de Whitby, voguait vers l'île sacrée de Saint-Cuthbert (7). Baissant son flanc à l'haleine propice du

vent léger , le navire bondit sur Tonde qui s'enflait comme un danseur folâtre en un bal domestique : les matelots joyeux sourient en voyant leur vaisseau sillonner si fièrement l'écume de l'Océan verdàtre. Ils se réjouissent également de son lest honorable; car sur le tillac était l'abbesse de Sainte-Hilda, dans un siège d'honneur avec cinq jolies nonnes qui lui formaient une galerie de leurs grâces.

Il était agréable de voir ces saintes filles, pareilles à des oiseaux échappés aux verts ombrages du bosquet, s'élancer de leur cage ou du nid pour la première fois. Timides et curieuses en même temps , pour elles tout semblait étrange et nouveau, en voyant tous les regards attachés sur elles; et devant le spectacle qui les environnait , leur étonnement doublait encore. L'une regardait les haubans et lès voiles , en répétant ses pieuses oraisons ; une autre pâlissait à chaque lame d'eau sillonnante et priait saisie de terreur; une autre poussait un cri â l'approche du chien de mer,

1 Petite riyière qui pane à Oxford, a 10 lieues de Londres, a. m.

levant au-dessus de Tonde écumeuse sa tête noire et son œil étincelant; une autre ajustait son voile dérangé par la brise, craignant peut-être qu'un œil trop mondain n'épiât ses charmes consacrés à Dieu, peut-être aussi parce qu'un tel mouvement donnait de la grâce à son bras arrondi et à sa taille légère. Tous les cœurs par* mi elles étaient simples et purs, et cherchant le plaisir, excepté l'abbesse et la novice Clara.

L'abbesse était d'un sang noble. Elle prit de bonne heure le yoile et le capuchon , avant qu'elle eût jeté sur la vie un regard, avant de connaître le monde qu'elle abandonnait. Elle était belle aussi, et elle eût eu sans doute autant de tendresse que de beauté, mais elle n'avait jamais vu un timide amant soupirer pour elle, et ressentir l'influence de son regard. L'amour , suivant elle, n'était rien qu'un nom combiné avec la honte et la vanité ; ses espérances , ses craintes , ses plaisirs se trouvaient concentrés dans les limites du cloître.; le péché le plus mortel que son esprit pût se figurer était la violation de la règle monastique, et sa plus haute ambition eût été d'égaler la renommée de Sainte-Hilda. Sans cette vue, elle avait aliéné son riche héritage pour élever la tour orientale du couvent; elle avait, dans ce but, fait orner d'une rare ciselure la-chapelle de la sainte, et donné une châsse d'ivoire surchargée de pierreries. Le pauvre bénissait sa main charitable, et le pèlerin ou voyageur trouvait un gtte au sein du couvent dont elle était souveraine.

Son vêtement était noir , elle avait réformé sa règle austère d'après la discipline des Bénédictines; ses joues pâles et son corps mince et maigre attestaient la rigueur de ses veilles et de ses abstinences , qui avaient de bonne heure éteint le feu de sa jeunesse* Mais la dame était vraiment douce et gentille : quoique

4* MÀRMION.

vaine de son autorité religieuse , elle aimait à voir que ses sœurs hii obéissaient sans aucune répugnance ; rien de sévère dans sa edlule, et les nonnes se plaisaient à merveille avec leur abbesse. Ce voyage l'attristait : mandée à Lindisfant , elle s'y rendait avec le vieil abbé de Saint-Cuthbert et la prieure de Tynemouth, pour tenir un chapitre de Saint-Benoît et exercer une inquisition rigide sur deux apostats, peut-être même les condamner à mort.

Je ne dirai rien de sœur Clara, sinon qu'elle était jeune et belle, aimable et tendre comme une novice non professe , mais déjà malheureuse. Elle était Gancée à un jeune homme qui n'existait plus à présent ou qui du moins avait fui déshonoré. Ses parents voulaient la forcer à donner sa main à quelqu'un qui ne l'aimait que pour sa fortune. Le cœur brisé, elle-même avait préféré prendre le voile , et cacher dans la solitude de Sainte-Hilda ses espérances déçues et son destin flétri.

Elle s'assit sur la proue du vaisseau , et paraissait contempler les vagues mugissantes qui roulaient sous ses yeux, elle semblait même les compter à mesure qu'elles passaient ; mais elle ne les voyait pas , ce n'était qu'une apparence , car ses pensées l'appelaient ailleurs : un désert brûlé du soleil , inculte et nu, sans vagues, sans brises , l'occupait. Là elle voyait comme une main qui négligemment avait sur un cadavre amassé un peu de sable pour le cacher jusqu'à ce que les chacals vinssent l'arracher de cette tombe peu profonde. Observez quelle douleur est peinte sur ses regards lorsqu'elle les porte vers les cieux.

Tendre, aimable et affligée, ses charmes auraient apprivoisé le - cœur le plus sauvage. Les ménestrels et les poètes ont chanté

chant n. «

qne, dans sa furie indomptable, le vêla monarque des forêts , de- Tant une vierge belle et timide, avait calmé sa rage. Mais Souvent -les passions dans le cœur humain sont plus cruelles que la rage du lion : la jalousie, liguée par de noires intrigues avec la sordide avarice, à l'aide du poison et du glaive , a agi eontre l'innocente vie d'une jeune infortunée, et de ce erime furent accusés les prisonniers renfermés dans IVe verte de Saint-Cutbbert

Cependant le vaisseau frisait la côte ' du comté montagneux de Norlhumberland. Les villes , les tours et les châteaux qui apparaissent successivement saisissent les yeux charmés des nonnes. Elles laissent bientôt derrière elles le couvent des moines de Wearmouth , le prieuré et l'abbaye de Tynemouth ; elles aperçoivent au milieu des arbres le superbe château de Seaton-Delaval-, les flots du Blythe et de Wansbeck se jeter dans la mer à travers les bois retentissant du bruit de leur passage; elles remarquent la tour de Widderington , qui vit naître plus d'un vaillant chevalier ; à l'aspect de l'Ile des Coquettes , elles répètent leurs rosaires aux grands saints qui y possèdent une cellule ; elles remarquent encore Aine et surtout Warkworth , fier du nom de Percy ; elles se signèrent en entendant les vagues blanchissantes mugir si près du bâtiment, et bouillonner en se précipitant à travers les rochers sur les rives caverneuses de Dunstanborough. Ta forteresse aussi, orgueilleux Bamborough, fixa leurs regards, qui découvrirent bientôt la tour vaste et carrée du roi Ida, bâtie sur la cîme d'un rocher gigantesque et semblant menacer de ses créneaux le mobile Océan ; enfin elles s'éloignèrent de la côte et atteignirent la baie de' l'île mainte.

La marée venait d'acquérir sa plus grande hauteur et entourait de ses flots le domaine sacré ; car le flux et le reflux en varient la

1 The yessel sklrts the sfrand. a. m.

.forme ea la changeant tantôt en une île v tantôt en un continent. Deux fois par jour, à pied sec sur le sable, le pèlerin arrive à la châsse de saint Culhbert, et deux fois par jour les vagues emportent les traces du bâton et des sandales du pieux voyageur. La

voile , en approchant du port, vit de plus en plus s'élever le château avec ses murailles crénelées, le bâtiment de l'antique monastère, vaste , imposant, construit en pierre rouge-foncé et assis sur les bords de Me.

Cette abbaye était un reste de l'architecture saxonne, avec ses arches massives, larges et rondes, qui s'élevaient en double rang sur de pesantes colonnes en pierres courtes et basses, construites avant que l'art fût connu, et imitant, par la forme des ailes et le fût des piliers, les arcades d'une allée voûtée. Le Danois païen avait inutilement exercé sa rage impie sur ces fortes murailles exposées aux tempêtes de la mer, assaillies par l'éternelle fureur des vents, et par celle des pirates non moins audacieux : pendant douze siècles, tempêtes, vents et pirates du Nord avaient échoué dans leurs efforts contre elles. Pourtant quelques portions de l'édifice, rebâties en un style plus moderne, indiquaient où avait passé la main de l'envahisseur ; la brise piquante et destructive de mer avait aussi rongé la ciselure des piliers, usé les formes du saint moulé dans sa niche, et effacé par une puissance corrosive les angles saillants de chaque tour : néanmoins l'abbaye restait entière , comme un vétéran affaibli par l'âge ou les blessures, mais non soumis.

Dès que les jeunes vierges furent arrivées près de la forteresse, elles entonnèrent les cantiques de sainte Hilda, et leurs voix doucement aiguës se marièrent au bruit des vagues et des vents, formant dans cet ensemble des chants humains et des chants de la nature une sorte d'harmonie. Alors, du rivage sablonneux s'éleva

en réponse un chorus moitié perdu au milieu du frémissement des lances éeumeuses. Du cloître obscur et sombre de saint* Cuthbert, les moineset les sœurs descendirent sur la plage, la ban* nière déployée, les croix en l'air et les reliques dehors, pour se porter à la rencontre des filles de sainte Hilda ; et comme ils entendirent leur hymne, dont les sons parcouraient les airs, ils s'empressèrent d'y répondre par un chorus analogue.Les habitants de l'Ile, tout joyeux, s'élancèrent à l'envi à travers la marée pour amener et ancrer le navire, où l'abbesse, remarquable par son voile et sa guimpe, se tenait debout sur le tillac, faisant le signe de la croix , et répandant de la main ses ineffables bénédictions.

Supposons maintenant l'accueil terminé, supposons achevé au couvent le banquet offert aux saintes filles : toutes s'empressèrent de parcourir le couvent, le clottre, l'église, les galeries et tous les endroits où chacune d'elles pouvait errer sans courir le risque de rencontrer un œil profane. Enfin, quand la rosée du soir humecta les airs, et que la brise piquante de la mer soufflait de manière à rendre froide une nuit d'été, les nonnes, rassasiées de promenades et de contemplations naturelles, se réunirent autour du feu, où chacune à son tour essaya de peindre les divers mérites de leur sainte, sujet qui ne pouvait fatiguer une jeune vierge, et qui , pour l'honneur de leur patronne, était regardé comme le sien propre.

Ainsi les nonnes du Whilby racontèrent comment à leur service monastique trois puissants barons étaient tenus, presque à titre de vassaux (8), pendant que les cors répètent un chant de honte, et que les moines crient : « Fi de votre nom ! vous qui pour la perte d'un jeu champêtre avez, dans un accès de fureur, immole un prêtre de sainte Hilda ! Voilà ce que le jour de l'Ascen- J

46 MARMÏOU.

«on, chaque année, entravaillant auquai de notre port, Herbert y 'Sruce et Percy sont forcés d'entendre. » Elles dirent aussi comment une princesse saxonne, la gracieuse Hfled (9), se réfugia dans leur couvent, et comment pins de mille serpents tarent changés chacun en une spirale de pierre, par la seule yertu de l'oraison desanteHiMa. Elles avaient elles-mêmes, dans les caillous de leurs cellules, trouvé des traces de ce miracle. Elles dirent eneore comment les ailes des oiseaux de mer leur manquent lorsqu'ils planent sur les tours de Whitby (10), et comment ils tombent avec de faibles efforts pour rendre hommage à la patronne de leur couvent.

Les vierges de Saint-Cuthbert ne faillirent point en essayant de rivaliser avec celles de Wbitby dans leurs éloges.sacrés : elles dirent combien de fois jadis le corps de leur patron changea de sépulture (11); comment, lorsque les farouches Danois brûlèrent leur couvent, les moines s'enfuirent de File sacrée ; comment sur la montagne du Nord, dans les marais, de mer en mer, de rivage en rivage, ils portèrent le corps de leur bienheureux saint. Ils s'arrêtèrent enfin dans la riante Melrose ; mais, quoique ce lieu lui plût lorsque la vie circulait dans ses veines, ce n'était point là que ses reliques devaient reposer ; car, chose merveilleuse à raconter ! il voyagea dans son cercueil en pierre, fardeau assez pesant sur une rivière, et glissa aussi légèrement que le duvet, jusqu'à ce qu'il eût atteint l'abbaye de Tynemouth : encore n'y demeura-t-il point long-temps, car le saint poursuivit sa route vers le Sud -, Chester-le-Street et Rippon virent son corps sacré, avant que Wàrdiiaw le saluât, dans sa joie et sa crainte ; et, après beaucoup d'autres détours, il choisit entra son asile à l'emplacement où sa cathédrale, haute et vaste, s'élève sur les rives du ~War. Là, dans l'église gothique de Durham, reposent en secret

CHANT tt 4T

ses reliques ; mais personne n'en sait l'endroit précis, i l'exception de trois des moines, ses saints serritears, qui, liés par an serment solennel, partagent cette merveilleuse fareur.

Qui pourrait raconter ses miracles ! L'intrépide roi d'Ecosse et son fils, bien qu'Us eussent avec eux les Galwégians , aussi sauvages que le vent de l'Océan, les chevaliers de Lodon S couverts de fer, et les braves de Teviotdale, prirent la fuite devant son étendard (12). Ce fut lui qui, pour venger sa puissance outragée , arma de l'épée Alfred4e-Orand contre les Danois, et fît rebrousser chemin au conquérant (13), lorsqu'avec ses archers normands celui-ci vint dévaster le Northumberland.

Mais les nonnes de Sainte-Hilda auraient bien voulu savoir si, en effet, comme cm le disait, saint Cuthbert se tenait encore sur un rocher près de Lindisfarn, et s'y occupe à fabriquer les Chapelets maritimes qui portent son nom (14). Les pécheurs de Whitby publiaient de semblables récits, en assurant que l'on y voyait la figure du saint, et qu'on y entendait le bruit de son enclume, bruit sourd et comme expirant, forme gigantesque et sombre, objets entendus et vus à rapproche de l'orage et à la chute du jour. Néanmoins les nonnes de Lindisfern rejetaient de pareils contes, et les regardaient comme le fruit d'une vaine superstition.

Tandis qu'autour du feu circulaient ces légendes, une scène bien autre de malheur se passait dans un souterrain de l'église , où se tenait un conseil de vie et de mort. Ce lieu était plus sombre et plus retiré que le cachot le plus profond et le plus horrible. LevieuxColwuif(l6) le fit construire pour y expier ses fautes

i Contraction pour Lothian, comté d'Ecosse, a. m.

48 MÀRMION.

et les laver de ses pleurs dans la pénitence, lorsque pour le capuchon et le rosaire il déposa la hache et la couronne des Saxons. Cette retraite, dont l'entrée glaçait les sens d'horreur, ne recevait aucune lumière; le jour et l'air n'y pouvaient pénétrer : on l'appelait le caveau de la pénitence. Le prélat Sexhehn en avait fait un lieu de sépulture pour ceux qui, étant morts dans le péché mortel, ne pouvaient être ensevelis dans l'intérieur de l'église. Maintenant c'était un lieu de châtiment, et si un cri assez haut de désespoir arrivait jusqu'à l'air supérieur, ceux qui l'en-

tendaient faisaient un signe de croix en disant que les esprits des damnés se lamentaient là-bas dans leurs justes tourments.

Bien que dans le monastère une tradition vague circulât sur cet asile de la pénitence, peu de personnes, excepté l'abbé, en connaissaient l'enceinte, et un plus petit nombre encore avait appris de lui ce qui se passait sous cette terrible voûte. La victime et l'exécuteur y arrivaient les yeux bandés. La voûte était basse et obscure ; les murailles latérales étaient taillées dans le roc vif; les pierres tumulaires, sculptées grossièrement, à demi enfoncées dans la terre et à demi usées par le temps, formaient le seul pavé de ce cachot. Des gouttes humides tombaient une à une sur chaque pierre avec un tintement monotone. Un crescet \ suspendu à la voûte par une chaîne de fer, servait à éclairer cet affreux séjour, et semblait lutter contre l'humidité et les ténèbres, comme si te flambeau eût peine à rester allumé : et cependant c'était la seule lumière qui éclairât le redoutable conclave assemblé dans ce souterrain.

Là, réunis pour juger en secret, étaient placés par ordre de préséance, les chefs des trois couvens, tous trois de l'ordre de

1 Espèce de lampe antique, a. m.

Saint-Benoit, ordre sévère dotot les statuts étaient gravés sardes tables de fer. En longs habits noirs, sur des sièges de pierre , étaient les trois juges que permettait de remarquer la pâle lueur do crescet. L'abbesse de Saiote-Hilda s'assit et resta un moment le visage découvert, et puis elle baissa son voile pour cacher le gonflement de son sein et les larmes que la pitié lui arrachait. A sa figure sinistre, à son port orgeuilleux, à sa robe flottante, je reconnais Faîtière prieure de Tynemouth (16). Elle se trahit à la pâleur de son front, et ce vieillard, dont la vue a depuis longtemps été tarie et desséchée par la nuit de rage, et dont le front chargé de rides est le seul qui ne montre aucune trace de pitié , cet homme enfin, dont le regard est dur et sévère, c'est l'abbé de Saint-Cuthbert, que son austérité a fait surnommer le saint de lindisfarn.

Devant ces juges terribles se distinguaient les deux coupables; mais, quoique le même destin les attende, un seul mérite notre intérêt. Un habit de page déguise son sexe; le pourpoint et le manteau négligemment noués dissimulent ses charmes sans pouvoir les cacher. Elle a tiré sa toque sur ses yeux ; elle cherche à cacher la marque bleue et la crête de faucon, armoiries de Marmion, gravées sur la partie du vêtement qui recouvre son sein. Mais au commandement de la prieure, un moine défit la bande * soie qui liait la belle chevelure de l'accusée, et lui ôta le bonn *t de sa tête. Sa taille légère fut à l'instant couverte par les riches tasses de ses longs cheveux. On reconnut alors Constance de ^verley, sœur professe de Fon tevrault,que l'église compte déjà au nombre des morts pour avoir violé ses vœux et déserté le doîlre.

lorsque sa belle figure parut à tous les yeux, bien qu'elle fût , M et qu'elle formât un pénible contraste avec les brillants an*

MO MÀWHON.

seaux de sa chevelure flottante, son maintien assuré, son regard calme, annonçaient une constance ferme. Elle s'arrêta immobile et pâle à tel point que, sans la respiration que son souffle déco~ lait, sans le léger mouvement de ses yeux et de sa tête, et sans les imperceptibles ondulations de son sein, garant de la vie qui ranimait encore, on l'eût prise pour une statue de cire à laquelle un artiste a essayé de donner quelque trace d'existence humaine : aussi calme elle était, aussi paie, aussi belle.

Son compagnon était une de ces âmes sordides qui vendent le meurtre au poids de l'or, qui ne connaissent d'autre frein que la peur, car dès long-temps leur conscience a cessé de rougir et n'éprouve plus l'effet de leurs actions ; un de ces êtres dont le sentiment brut n'aspire jamais au-delà de leurs lâches désirs, et ne cherche qu'aies satisfaire. Tels sont les instruments que le tentateur emploie pour accomplir tous ses plus noirs forfaits. Ces âmes ignobles, aucune vision,, aucune terreur ne les effraie ; leurs nuits s'écoulent sans qu'aucun spectre les épouvante; une seule crainte les retient, la plus lâche de toutes ; elle seule occupe chez eux sa place, c'est la crainte de. la mort, Ce misérable portait le froc et le capuchon ; il n'avait pas honte de gémir et de hurler, de rouler son corps par. terre et de ramper étendu comme un chien sous le fouet, tandis que la belle Constance, près de lui, attendait son arrêt sans répandre une larme.

Cependant l'infortunée aurait bien pu pousser des cris -, sa pâleur, résultat de l'effroi, ne parlait que trop haut; car on voyait , pratiquées dans cette sombre muraille, deux niches étroites, profondes et larges : le malheureux qui entre par ce seuil redoutable ne trouvera sans doute jamais de sortie. Dans chacune on avait placé de minces aliments composés do racines, d'eau et de

CHANT IL Si

pain. Près de ces niches » tenaient, vêtus en bénédictine, dans moiaes à l'œil hagard et sans mouvement. lit élèvent «Tune main une torche ardente, et montrent l'affreuse entrée de chaque cellule, réfléchissant une lumière mêlée d'une épaisse fumée, et qui jette une couleur rougefttre sur les murs et la voûte. Auprès d'eux étaient amassés des pierres, du ciment et des outils de maçonnerie pour un affreux usage.

Ces exécuteurs étaient choisis parmi ces hommes ennemis mortels de leurs semblables, et qui, dévorés de dépit et d'envie , se sont retirés dans le cloître, ou qui, dans un doute désespéré de pardon, essaient par de rigoureuses pénitences d'effacer les crimes dont ils se sont rendus coupables ; car l'église choisit toujours de tels hommes en vassaux de sa volonté, soit qu'ils jouissent à faire le mal, ou qu'ils pensent acquérir plus de droits à la grâce efficace si, à cause de cette même église, ils luttent d'efforts dénaturés et de servile obéissance aux ordres les plus affreux. Par un destin étrange, ils furent amenés dans cet abîme, ils ne savent point comment, ils ne savent point en quel lieu ni en quel temps.

L'aveugle abbé se leva pour prononcer la sentence du chapitre, qui condamnait à être enterrés vivants dans ce gouffre les deux accusés: telle devait être leur unique tombe (17). Mais il s'arrêta, P*rce que la vierge infortunée recueillant toutes ses forces essaya de parler. Elle essaya deux fois, et deux fois en vain. Lesaccens <te sa voix ne purent trouver d'issue ; d'imparfaits murmures s'é- ^appèrent seulement de ses lèvres pâles et convulsives. Dans les intervalles de silence, après chacun de se3 efforts étouffés, on palissait ouïr le léger bruit d'un ruisseau lointain : c'étaient les vagues de l'Océan ; car, quoique cette voûte du péché et de Pef-

88 MAKMIOK.

froi fût si voisine de la vague frémissante, on pouvait à peine entendre le fracas de la tempête, tant les murailles étaient épaisses.

A la fin, un effort courageux réfoula le sang qui se figeait dans le cœur de Constance ; son œil se rouvrit; une couleur soudaine reparut sur ses joues, mais faible et passagère comme colle qu'un orage d'automne a laissée sur les monts Cheviot. Lorsqu'elle rompit le silence, elle recueillit peu à peu ses forces, et s'arma d'un nouveau courage pour supporter le choc. C'était un spectacle déchirant et imposant tout à la fois de voir une si haute résolution et une si ferme constance dans une femme si douce et si belle.

xxvn.

« Je ne parle point pour implorer votre pardon ; je sais trop bien que je demanderais inutilement de prolonger d'une minute ma vie ; je ne parle point non plus pour demander vos prières , car si une mort lente comme celle qui m'attend ne suffit pas pour racheter mes péchés, toutes vos messes seraient inutiles également. J'écoutai les paroles séduisantes d'un traître, je quittai le couvent et le voile ; j'ai fait pendant longues années fléchir mon orgueil jusqu'à devenir page pour servir sous celui que j'aimai ; il a récompensé la folie de celle qui m'avait sacrifiée, pour devevir son esclave, tout ici-bas et au-delà du tombeau. Il vit la figure plus belle delà jeune Clara ; il apprit qu'elle était plus riche ; il oublia ses vœux, et, parjure à sa foi, il cessa de penser à Constance* C'est ici un vieux conte et souvent répété, je ne suis qu'un nouvel exemple de la perfidie des hommes ; mais si mon destin n'avait pas trompé mes désirs, jamais on n'aurait lu une pareille histoire, celle d'une vierge trahie pour de l'or, et qui aima ou fut vengée comme moi.

CHANT II. ft*

« Le roi approuvait les prétentions de son favori, vainement il avait un rival dont la foi était engagée à celle de Clara. Marmion diffame ce rival, l'accuse de trahison, et c'est en champ clos qu'il doit vider la querelle. On reçoit leurs serments, on fait les prières d'usage, les lances sont en arrêt, le choc mortel commence, et déjà l'on entend ce cri retentissant . « Vive Marmion ! victoire à Marmion ! le gibet à Wilton ! » Dites-moi, vous qui prêchez pour que le ciel décide, lorsque deux champions s'élancent dans la lice*, dites-moi où était la justice du ciel quand, loyal dans son amour et sa foi, Wilton fut renversé ou mort sous ta lance du traître. Ces papiers criminels feront mieux connaître la fausseté de l'accusation et l'innocence de celui qui succomba. » Alors Constance tira un paquet caché dans son sein, et le jeta sur la table. Elle recueillit de nouveau ses forces et acheva en ces termes :

« L'hymen du fourbe Marmion fut encore retardé : la jeune Clara s'enfuit au couvent de Whitby pour échapper à ce lieu détesté. Le roi Henri s'écria : « Elle élude ainsi ? Elle sera ton épouse, sir Marmion, eût-elle fait vœu d'être nonne. » Une ressource me

restait : le roi venait d'envoyer Marmion en Ecosse; je demeurai ici pour essayer de nous délivrer, Clara et moi. Cet odieux moine qu^ vous voyez ici jura que pour de l'or il s'introduirait dans le couvent de Whitby, et que, par les drogues qu'il aurait soin de lui administrer, ma belle rivale irait bientôt siéger comme une sainte dans le ciel. Mais le lâche a mal tenu son serment, et sa poltronnerie nous a perdus tous^deux.

« Ma bouche a révélé le secret, non pas que le remords ait gonflé mon sein : j'ai voulu m'assurer que nulle rivale ne serait

l'épouse de Marmion. La fortune ayant trahi mon espérance, ces papiers je les aurais envoyés au roi Henri pour faire tomber la tête de mon séducteur, bien que mon cœur en dût être brisé. Maintenant, hommes dé la mort , accomplissez votre dessein : je suis calme, je saurai souflrir. Qu'elle vienne lentement ou vite, c'est toujours la mort qui arrive à la Go.

« Cependant, voua, esclaves de la sanguinaire Rome, oui, net- (J0utâ2rmoi encore du. fond de la tombe où je descends vivante ! St< un tardif remords allait réveiller Marmion, il exercerait' bientôt contre vous une telle vengeance que vous- souhaifcerieE,de nouveau les, Danois pour hôtes , plutôt que lui-môme. Derrière moi je laisse un plus sombre avenir : les autels s'ébranlent, la crosse se brise, la colère d'un souverain despote vous atteint sur les : ailes- de la destruction;: ces voûtes si fortes et si profondes crouleront ouvertes à la fureur du vent des mers ; quelque voyageur y trouvera mes os blanchis au milieu des pierres déjointes ; et,, ignorant la cruauté des prêtres, il s'étonnera de rencontrer ici de semblables restes. »

Les regards de Constance étaient fixes ; son air devenu menaçant ; ses cheveux flottants descendaient, rejetés sur ses épaules. Les boucles qui servaient à ombrager son front se hérissèrent sur sa tête ; sa figure parut grandir, et sa taille parut s'élever. La sauvage énergie du désespoir avait donné à sa voix un accent prophétique. Interdit, ébahi, le conclave frémit de rage. Avec des yeux stupides, ces hommes de sang contemplaient la victime inspirée, et paraissaient déjà entendre un orage vengeur ; ces juges enlin sentaient, comme devant bientôt les frapper, la mort de la victime. Nulle main ne s'agitait , nulle parole n'était prononcé^: tout était silence jusqu'au moment, où le sort eut dési-

gné le vieillard qui, levant ses yeux aveugles vers les deux : « Ma sœur , dit-il , que tes chagrins finissent ; frère pécheur va en paix avec Dieu. » Les trois-juges se retirèrent lentement de cet horrible cachot qui servait à la fois de tribunal, de lieu d'exécution et de tombeau. Il serait cruel et honteux de peindre l'œuvre du bourreau qui s'accomplit aussitôt qu'ils se furent échappés de ce goufre de misère et de péché.

Cent marches tournantes d'un obscur escalier guident le conclave qui remonte vers la lurtlière dû jour. Avant que ces juges infâmes eussent pu respirer l'air frais du jour supérieur, ils entendirent les cris de désespoir et lès sanglots étouflfe sous les coups du bourreau. Us hâtent leur marche autant que l'âge et la crainte le permettent ; ils se-signent de terreur, se pressent, se troublent*, et se séparent le cœur bourrelé par les remords. Ils croient ouïr dans le silence dé la nuit le gémissement d'Une agonie qui se prolonge ; ils ordonnent de sonner le glas pour le passage d'une âme <pii- vient 5 de dire adieu au monde. Les rochers du Northumberftnd répondent â ce brait monotone et lugubre. qui se fait entendre à l'heure de minuit •, les édios portèrent le son de l'airain funéraire jusqu'au lointain ermitage de Warkworth , et Permite lui-même dit aussitôt son rosaire*, le paysan de Bamborough releva* sa tête assoupie, et dèmi-sommeillènt répéta sa prière; enfin le glas terrible fut entendu si loin que le cerf agile tressaillit sur lès monte Gheviot , ouvrant au vent ses larges narines> et écoutant devant lbi, de chaque côté et derrière, puis se couchant près de sa compagne tremblante comme lui sur un lit de fougère de montagne, et prêtant Ttm et Vautre une oreille inquiète au son lugubre et monotone qui lés avait frappés:

86 MÀRMION.

CHANT TROISIÈME

r<5ôtrllrrif.

INTRODUCTION

A W1LLAMS ERSKINE , ESQ.

Ashestiel, forêt (TEUrick.

Semblable à ces nuages des matinées d'avril qui passent avec une ombre variée sur le gazon, et imitent au milieu des prairies et des champs , par une succession de lumière et d'ombre , les scènes de la vie mêlées de joie et de chagrin ; semblable à ce ruisseau de la montagne du Nord , lequel tantôt s'élance » impétueux torrent, tantôt promène lentement son onde cristalline et presque sommeillante au sein de la plaine -, semblable à ces brises légères des jours d'automne , dont l'haleine inconstante expire , et se ranime comme auparavant, lorsque l'oreille en croit le murmure évanoui : ainsi variée, ma muse romantique fuit, vole ou languit, et retombe comme un songe du matin. Cependant, notre œil se plaît à suivre la trace de la forme inconstante de la lumière et de l'ombre ; à voir le ruisseau ondoyant dans son cours irrégulier , et notre oreille écoute avec délice la brise égarant son sauvage soupir à travers les feuilles des arbres dans la saison de l'automne : inconstants comme le nuage , le ruisseau ou la brise , coulez, oui, coulez librement, ô mes vers !

Ai-je besoin de te dire , noble Erskine , que ma muse , un peu trop peut-être, aime une course variée , aime alternativement à faire passer d'un mode simple et naïf à un mode imposant et fier ses chants capricieux et passagers? Souvent, lorsqu'au milieu de

CHANT III. tf7

ces doctes rêveries un sujet de vers plus digue et plus élevé m'attirait de ton indulgence un bienveillant regard qui excusait les écarts futiles de ma muse ; souvent ne m'as-tu point dit : « Si , jusqu'à ce jour, mal employées tes heures veulent être prêtées à la poésie , va et modère ta course errante , va boire aux véritables sources ; imite ces maîtres dont les lauriers immortels ombragent toujours la tombe. Du fond de cette tombe sacrée leur voix encore est entendue et peut instruire le barde plus timide et plus faible ; choisis parmi eux un guide sûr ; élance-toi sur leurs traces, suis le chemin qu'ils ont frayé, et cesse de t'égarersur les fougeraies et les terrains incultes, avec les ménestrels des temps de la barbarie, « Ou bien , crois-tu que notre siècle ne présente aucun sujet i tes penchants classiques ? N'as-tu donc aucun vers élégiaque pour le funèbre monument du vénéré Brunswick ? Eh quoi ! pas une ligne, une larme , un soupir, quand la valeur saigne et meurt pour la liberté ! O héros de ces temps glorieux , lorsque , brillant d'un éclat sublime et sans égal, quoique la belliqueuse Autriche, quoique toute la puissance de la Russie et de la Gaule, enfin 9 * quoique l'Europe armée soutînt le choc , l'astre du Brandebourg se leva ! Tu ne voulus pas vivre pour voir ses feux s'éteindre aux rivages d'Iéna. Héros infortuné ! il ne t'était pas donné de changer l'arrêt du destin , d'écraser l'hydre à sa naissance , fléau prédestiné de la terre coupable 1 ! Héros infortuné ! tu n'eus pas le pou* voir de sauver la Prusse à cette heure présomptueuse où elle se rua sur le champ de bataille , et saisit l'épée , mais oublia le bouclier \ Vainement la valeur et l'habileté s'unirent en toi pour lut-* ter contre le colosse , top sort était de périr. Tes cheveux blancs ne voulurent point partager ce cruel et dernier affront , celui de voir les royaumes arrachés et détruits , les écussons abattus et brisés , et les droits de la naissance passer à un usurpateur ; tu ne voulus pas être témoin des maux de ta patrie et de ses enfants,

l Voilà une justice Mea courtoi** enw» le plu grand capiuiae du tiède, a. k

3f3 WAKMI0N.

lorsque ta ne pouvais les guérir. Le cielmBéneordietnc' t*adonffiïé

une (m honorable pour une vie qui devait l'être également -, et

. quand les vicissitudes inévitables des 'temps auront fait sonner

4?heareite<la engeance pour la Germanie; lonque pour l'amour

• d^éUe , rempli d'une «a Wte fureur , quelque nouvel ArminitiB<s&é- 'Jieiiiera, avant de frapper, il ira aiguiser son épée sur ,1a tombe deiBruaswick.

«(Ou bien, chante mdetcesihérosroroisésvflaiisfpeur dans tes cachots comme sur la brèche; à qui les mère, te rivage, île sabre, 'la bride* ou la 'rame sont indifférente , -pourvu qu'iteiaittent selon «leurs vœux guerroyer sous tes Tem parts ébranlés que le Turc-fe- ^rouche a «ouverts de . sang, et qu'il/continue à défendre contre fleur invincible phalange* 'Chante celui dont la >voix de tonnerre ;élla réveiller le silence des mers du pôle, quand te Russe- opiniâtre et le Suédois courageux jouèrent ensemble au jeu de la •mort au sein dcss vagues mutinées, qui ? les engloii tissaient ; en bien encore , célèbre ce guerrier qui , dans les sables d v Alfcxandrie , et quand la vengeance et la terreur hurlaient autour du roi de la bataille, arracha d'une main mourante la patmedu vainqueur.

«On si ton penchant te porte verece noble dessein , ressuscite

la gloire de nôtre ancien' théâtre ,et rivalise par: tes accords ceux

«que 'tirait la harpe sauvage qui sommeilla suspendue au rivage

•sacré de T Avon dontles flots rouletit un liquide- argent ^jusqu'au

'moment où, après deux siècles révolus , une enchanteresse hsr-

• die vint la saisir d'une main sans crainte > et le cœur tout brûlant

• d'un noble enthousiasme; elteda saisit détachée du saule qui. en était le gardien, eten parcourut rapidement toutes les cordes, de

'manière que les cygnes de PAvon ,tandis qu'elle disait au bocage la haine deMontfort et les amours de Basile, s'éveillèrent à* ses Chants inspirés, et crurent pour un moment que Hèur Shatt- : speare vivait encore 1 . »

•i L'auteur fait foi iOastoatiix «§âU tragique* de Jwmm déittle. <a.j)i.

CHMCT Ht. m

lîssi Um amitié égarant ton jugement , en^ preffiguwrt des louages qui ne me sont pas .dues , voudrait engager mes teints rô^es dans une *Ache au-dewusde mes forces. Mais dte-moi, «m finskiae , a^u jamais pesé^elte'puiaBance>smète à qui-toit (Mit, (qoi *plie4 «m gré nota» àme deotte -, et août latoniree efct cachée «ou inddltaisBaMe? Que ce soft *me impulsion qui tiaft en même temps que notre etifanee s'éveffle à 4a*vie , se*meie à nés sentimeiste >et ànos (koultés, et devient plutôt une part de nou*mômes çaHmedépendaice de noire être ; que'ce doit , comme «ta l'appelle plus à propos^ le pouvoir de ^habitude fbnné dans 'le premier âge : cette puissance, quelle qu'en soi t l'origine, révèle «a force en gouvernant despotiquement notre âme, et emieus capturant par un Charme m visible , tandis que legotit et ht T&taOn réclament en vain leurs justes prérogatives. Porte les yeux vers Fument et demande à ce Belge 4e Batavia pourquoi, sous le ciel brûlarrt qui l'étouffé, il ne souhaite poirit respirer la fratehMr do vent des mont agnes, content d'élever sa blanéhemuraftle près de l'humide canal où dort une onde noirâtre. Il répondra que dès sa jeunesse il se plaisait à Voir la voile Hmche du navire glisser et fuir le long des arbres qui l'ombragent. Interroge ce pâtre exposé à l'injure du temps, dont les brebis paresseuses trépignent devant lui, dont le plaid déchiré et le front sauvage rappellent le climat du Nord où il a reçu le jour : il traverse les riantes prairies de l'Angleterre, et l'opulence de l'Angleterre l'environne et te presse : demande-lui s'il serait heureux d'habiter da<ns l'aisance , an ttritieu de «es plaines fécondes où des haies buissonneuses étalent une riohe verdure, où des collines et <des forêts se déploient et où l'élégante chaumière apparaît çà et là : non, non, pour ces beaux lieux il ne changera point l^aride chaîne de méfaiagnesdeion Lochaber, et les prairies de la ifer ti I e Devon n'effaceront point de jsa mémoire la cime grise dm Ben-Nevis et 1e -lac detiarry.

Ainsi , tandis que j'imite les grossiers accords qui charmèrent mon enfance , quelque sauvages qu'ils soient , ils me rappellent avec leur harmonie les pensées de mon premier âge ; et les sentiments qui s'élevaient de mon cœur au matin de la vie échauffent ma lyre et inspirent mes chants. Alors je revois ces rochers, cette montagne en forme de tour qui ravissait l'heure matineuse de mes rêveries. Bien que nul fleuve majestueux ne coulât près de moi . pour demander peut-être un chant héroïque ; bien que nul bosu quet ne devînt confident des soupirs de la brise légère pour éveil- . 1er un chant d'amour plus doux ; bien qu'à peine l'arbuste qui bordait la rive de l'humble ruisseau pût aspirer à l'hommage d'une musette champêtre , cependant le ciel azuré et la verte montagne étaient un sujet d'impulsion donné à mon génie. La scène où d'àrides rochers me déroulaient leurs flancs était triste et sauvage ; mais de temps en temps s'offraient de vertes touffes du plus riant gazon - y un enfant solitaire savait trouver le réduit où croissait la guirlande des murailles, le chèvre-feuille qui aimait à ramper et à se suspendre sur la roche isolée. Je regardais de tels réduits comme le plus doux ombrage que le soleil pût visiter dans sa course , et cette tour en ruine me semblait l'œuvre la plus sublime de la puissance humaine. J'écoutais d'une oreille avide le vieux berger dont les récits étranges ensorcelaient mon âme, lorsqu'il me racontait les exploits de ces maraudeurs qui , tête baissée , descendaient à cheval , afin de renouveler leurs rapines jusque sur les montagnes bleues du Cheviot , et chargés de butin s'en retournaient chez eux, en faisant retentir leurs foyers domestiques de vanterie et de cris de fête. Il me semblait ouïr encore le son de la trompette sous les arcades brisées du château ; il me sem » blait voir de hideuses figures couvertes de cicatrices m'éblouir à travers les barreaux rouilles des fenêtres. C'est ainsi qu'en hiver, auprès du foyer domestique , j'écoutai de vieux contes , de malheur ou de joie , des ruses d'amour, des enchantements du beau

chant ru. m

sexe ? des sorcelleries de magiciens, des exploits de guerriers, des batailles de patriotes du vieux temps, comme Wallace et Bruce linvincible ; et ces derniers combats où, descendant de leurs montagnes, les clans écossais, dans leurs fureurs désordonnées , se précipitaient à travers les plaines , et balayaient les rangs d'habits écartâtes du Sud 1 . Incliné sur le plancher, je renouvelai chacun de ces combats , caillous contre caillous arrangés en ordre de bataille , les rangs symboliques de guerre déployés ; et , leur chef en avant, le lion écossais mettait en fuite les bataillons anglais.

Toujours avec je ne sais quel charme que je ne saurais dépeindre , je me rappelle ces Ggures familières qui , réunies en cercle, brillaient au feu du soir : c'était ce vieillard en cheveux blancs de la chaumière voisine, sage sans études, simple et bon comme le vrai sang d'Ecosse ; son œil vif, clair et perçant, montrait ce qu'il avait été dans sa jeunesse , et son jugement mettait d'accord ses voisins en querelle : tous étaient heureux d'une équité non achetée. Après lui venait le vénérable ministre , hôte assidu et familier, dont la vie et les mœurs rappelaient à la fois la vie du savant et la conduite du juste. Hélas! trop souvent j'ai interrompu son discours par 'mes jeux bruyants et mes espiègleries hors de saison ; car j'étais inconstant , hardi et revêche, petit démon, enfant gâté d'une grand'mère; mais moitié importun, moitié badin , j'étais toujours souffert , aimé et caressé.

Élevé comme je le fus, peux- tu donc demander à ma muse un ouvrage poétique aussi important? Non, Erskine, non : laisse la bruyère sauvage fleurir sur la colline 2 ; cultive à l'aise la tulipe, et la prune et la vigne, et permets au chèvre-feuille de tapisser les murs comme à l'églantier de croître librement. Non , cher ami , non ; puisque souvent ta louange a donné une vigueur nou-

i Le$ soldats anglais aux uniforme* ronges, a. m.

2 .... On the wild bill Let the wild heath-bell flonrish slill.

fit nuttfflptfrir

veHe<à me*<5hante , puisque meuvent ta critiqua <a éparé *aa tpeit- «é*et «pk»iimcm vers tortueux ? sots-Moi pwçiee«w»Fei: éc^ole^ et dans Je taurie épargne enccnreltami. «Quemes accords ^quoique ^uvagesiOMflmelabiGuiliard, ôulai^i86au^'Ou4abr»e v cealertt <teii0Qweù« et tsDideoteii Ihecté*

CHANT

Lord ManHieo«»vit «a route. P endant une tague journée le .pèlerin ,1e conduisit par les montagnes, les valléeaet les ruisseaux quiargententieucs coure sinueux, etdorttas&wd&BOttt décarés de houteaux, nains, ill ab jchoiaissait pas lescbemins de la plaine, .car les maraudeurs du p#y s <de Merse rôdaient «lois, et, dans Ja haine qui les^ûioaait et leur .soif de rapine,. ai&aient pu lewrierjDfter le passage. .Sauvent de ia rime d'unracher leeecf agile tregardait ipasserles cavaliers; sur aon aile de jais , et arraché à^on repos au sein de la hmyère 9 le coq noir s'élançait; du milieu des taillis le daim timide bondissait et fuyait fiaas attendre la flèche dirigée coatrelui ; et lorsqu'ils arrivaient dans le sentier pierreux -par lequel ils avaient ^gaigné Je sofl&ûiet nu de la montagne, le ptarmigan 1 aux ailes de neige ^envola. Depuis loi^temps midi avait sonné lorsqu'ilsparvini^nt sur les haïUeumde.Lammeraioor-, de là, descendant obliqueooent vecs le Nord , ils découvrirent à iacbute du jour le» toureilaBetèe vieux hameau de ^âiffiord.

Personne ne les invita dans le château pour y goûter le repos de l'hospitalité. Le lord était parti pour le camp du souverain d'Ecosse ; seule au logis, sa dame prudente avait peur d'ouvrir son manoir si tard à des inconnus , mà& ou eaneiais. En traversant

1 Espèce de coq de bruyère 4>tas* jl «.

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