‹ Maroc, 1904-1908Chapitre 10 sur 17 · DÉCLARATIONS ESPAGNOLES · texte numérisé non relu

DÉCLARATIONS ESPAGNOLES

Le journal la Epoca, organe officieux du gouvernement espagnol, publiait, après le bombardement de Casablanca, l'article suivant qui reflète incontestablement la pensée du ministère :

« Le châtiment appliqué à Casablanca a été dur. L'exemple aura-t-il l'efficacité que nous désirons? Les Maures comprendront-ils que l'Europe est résolue à aller de l'avant? ou bien se soulèverontils avec plus de vigueur contre l'action européenne, portant dans les autres villes, où la civilisation occidentale a commencé à pénétrer, leurs désordres et leurs excès? Les événements le diront.

« A l'heure présente, la seule chose qu'il importe d'examiner est de savoir s'il était possible d'agir autrement qu'on ne l'a fait ; si après les derniers attentats, et la panique qui en résultait dans la colonie européenne, la France et l'Espagne pouvaient se soustraire au devoir de protéger les Européens et, alors qu'elles s'employaient à cette

tâche, les forces de débarquement étant attaquées par les Maures, les batteries des bateaux de guerre pouvaient-elles garder le silence?

« Quelles que soient les réserves que l'on puisse faire concernant les développements ultérieurs d'une semblable action, nous ne croyons pas qu'un seul Européen puisse la blâmer.

« Quant à ce qui nous concerne on a déjà dit — et l'on peut affirmer en ceci qu'il y a une véritable unité nationale — que l'Espagne doit aller jusqu'au strict accomplissement de son devoir, mais sans faire un pas ni un geste dans le chemin des aventures ; ni de nous-mêmes ni en nous associant avec d'autres nous n'irons au delà.

« Mais à cette actionminime nous ne pou vous aucunement nous soustraire, quelles qu'en puissent être les conséquences, qui ne pourraient d'ailleurs être graves, car nous n'aurons rien risqué d'important.

« Cependant, sans perdre de temps à des récriminations qui seraient non seulement injustes mais funestes, — car elles détourneraient l'attention des salutaires leçons que nous devons tirer de ces événements, — il sera bon que dans l'examen et la critique des faits on ne perde pas de vue que le passé, la suite et l'enchaînement de la politique marocaine ne permettent pas d'imputer à l'Espagne d'aujourd'hui sa situation présente et les futurs dangers qu'elle comporte.

« Sous le poids de cette fatalité historique, l'Espagne n'a le droit d'exiger de ses gouvernants que deux choses : qu'ils ne compromettent pas le présent en des aventures d'aucune sorte, et qu'ils ne ferment pas les portes de l'avenir pour le cas où l'Espagne pourrait un jour adopter au Maroc des chemins différents de ceux que nous impose aujourd'hui la réalité nationale.

« Il y aura un grand profit à ce que personne ne perde jamais ce point de vue. »

Cet article, qui peut être considéré comme étant l'expression directe de la pensée ministérielle, contient deux conclusions importantes qui méritent d'être examinées avec attention.

La première est que le gouvernement espagnol se déclare fermement résolu à ne s'engager, sous aucun prétexte, dans une politique d'aventures au Maroc.

La seconde est qu'il exprime les réserves les plus formelles en ce qui regarde sa politique africaine dans l'avenir.

Les deux choses s'expliquent très naturellement et ne peuvent nous surprendre.

L'Espagne a, en Afrique, une histoire militaire qui nous démontre que ses gloires y ont été ache-

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tées au prix des plus lourds sacrifices et des plus dures leçons.

Sans parler des temps anciens où les victoires et les défaites se succèdent, rappelons seulement les événements principaux d'une époque plus récente, que les hommes de la présente génération ne peuvent avoir oubliés.

Il n'y a pas cinquante ans que l'Espagne encore a entrepris contre le Maroc une guerre qui lui a coûté infiniment de sang et d'argent sans aucun résultat, car l'armée espagnole, après bien des batailles glorieuses, n'a pas été plus loin que Tétouan où les complications internationales l'ont arrêtée.

Dans les dernières années du siècle qui vient de finir a surgi le pénible conflit de Melilla, qui dut se terminer par un arrangement amical avec le Sultan, évitant ainsi le désastre d'une nouvelle guerre entre les deux peuples.

Les Espagnols sont donc bien pénétrés de ce que peuvent être les graves complications inhérentes à toute aventure marocaine et de l'inutilité pratique des plus éclatantes victoires dans le Maghreb. C'est pourquoi leur gouvernement tient le sage langage que nous venons de traduire et dont la correction et la prudence nous paraissent irréprochables.

Afin de bien comprendre la base et la significa-

tion de la seconde conclusion contenue dans l'article du journal la Epoca, il faut se rappeler les erreurs commises en 1902 par M. Delcassé et, plus tard, à la conférence d'Algésiras, par M. Bourgeois, d'accord avec les ministères libéraux espagnols de M. Sagasta et de M. Moret.

En 1902 on a voulu se partager le Maroc !

Et, à la conférence, au lieu de s'en tenir à la politique prudente de M. Rouvier qui réclamait seulement le maintien de nos anciens protocoles concernant la frontière d'Algérie, on a follement cherché une apparence de succès diplomatique en demandant la vaine et dangereuse prérogatwe d^organiser la police des ports.

La solidarité de la politique internationale enchaîne évidemment jusqu'à une certaine limite le président actuel du conseil des ministres espagnols. Mais nous ne pouvons être surpris si le gouvernement d'aujourd'hui semble trouver un peu onéreux le legs d'un passé dont il n'est pas moralement responsable, et le journal conservateur est fondé à insister sur ce point que l'on ne peut imputer à la politique de M. Maura ni les dangers de la situation présente ni ceux de l'avenir.

Est-ce que M. Maura peut assumer, par exemple, la responsabilité morale de cet inconcevable traité préparé en 1902 pour le partage du Maroc? Le ministère Silvela a refusé de le conclure et M. Maura

a déclaré à la Chambre que s'il avait eu à signer un pareil traité il en aurait à tout jamais perdu le repos.

Et à la conférence M. Maura aurait-il consenti à faire participer des officiers espagnols à l'organisation de cette police indigène que, par une singulière et dangereuse déviation de langage, la presse nomme police internationale et qui sera seulement composée, sous l'autorité du Sultan, de soldats marocains, — les mêmes qui viennent de tirer sur nos troupes à Casablanca, et dont le premier geste serait probablement de tourner leurs armes contre leurs instructeurs européens !

La vérité est que les récents événements ne nous permettent plus de conserver la moindre illusion sur la fidélité de cette police. Les soldats marocains, constitués en corps de sécurité, s'empresseront de rompre leurs cadres pour se joindre aux tribus soulevées contre la pénétration européenne.

Félicitons-nous du retard apporté dans l'organisation de cette police indigène, qui nous évite un désastre de plus. La notion claire de ces vérités qui n'ont plus besoin de preuves nous vaut aujourd'hui l'heureuse décision prise dans le récent entretien de M. Maura avec M. Revoil, à Saint-Sébastien ; ils ont en effet résolu, nous disent les journaux, de remettre à une époque indéter-

minée la constitution de cette force si souvent et si imprudemment réclamée comme un remède souverain, et que nous voudrions au contraire voir condamnée à un définitif abandon.

Nous ne devons pas non plus nous étonner si l'Espagne formule le souhait de pouvoir prendre dans l'avenir des chemins différents de ceux que lui impose aujourd'hui la réalité nationale.

A l'heure présente cette même réalité l'oblige à adopter une politique de stricte neutralité entre les partisans du Sultan et ceux du Roghi, et cela malgré l'obligation contractée à Algésiras de faire la police du Rifî et d'y empêcher la contrebande des armes. La position de l'Espagne sur la côte du Rifî est de nature si délicate que trop souvent les moindres incidents de frontière se sont transformés pour elle en de graves conflits. Le droit écrit d'Algésiras est donc ici en opposition manifeste avec les nécessités vitales de la population espagnole, car on doit malheureusement reconnaître que les cas de conflit pour l'Espagne, sur les côtes du Rifî, sont plus nombreux que jamais. Or, chaque fois qu'il se produit une contradiction de cette sorte, comme le droit à l'existence est évidemment le plus fort, ce sont les engage-

ments internationaux qui doivent être modifiés. Le chancelier allemand avait déjà indiqué dans son dernier discours que des divergences d'opinions pourraient se produire quand on viendrait à l'application de certaines clauses de la conférence : le protocole d'Algésiras devra incontestablement subir les rectifications pratiques que la raison impose.

Comte DE Castellane, Député.

Le Figaro, 9 septembre 1907 :

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