L'ARÉOPAGE D'ALGÉSIRAS
Le temps a déjà fait justice des accords d'Algésiras ; on voit clairement aujourd'hui quelle a été la fragilité de cet ouvrage et à quelles difficultés il nous expose. La réalité est là et non pas dans la légende créée par la presse optimiste de deux pays qui représentait la conférence comme une éclatante victoire diplomatique.
Les conservateurs espagnols ont toujours refusé de s'associer à la politique imprudente suivie par la France depuis l'année 1902, et ils n'ont cessé d'exprimer les craintes que leur inspirait l'attitude prise par les délégués de l'Espagne à la conférence.
Il était juste de rejeter sur ces derniers la responsabilité des événements graves qui peuvent se dérouler dans un empire où la sécurité n'existe pas, où les coups de surprise sont fréquents et où, d'un moment à l'autre, le décor change complètement.
La folie semble vraiment avoir été l'état d'es-
prit de ceux qui ont consenti à partager les lourdes responsabilités prises à la conférence. Seuls les Anglais ont donné une preuve de sagesse en refusant péremptoirement de se mêler à toutes les contingences présentes et futures.
Mais si les libéraux espagnols n'ont pas craint de s'engager avec la France dans cette aventure, l'état d'esprit n'est pas le même aujourd'hui en Espagne et il semble bien que, tout en respectant scrupuleusement des engagements qu'il ne lui est pas possible d'éluder, le gouvernement de M. Maura n'est pas disposé à prendre légèrement de nouvelles charges. L'Espagne n'est plus dans le dessein de se joindre à toutes les imprudences qui lui ont été proposées et elle sait aujourd'hui combien de prévoyance et de sagesse impose la gravité du problème marocain.
La conférence d'Algésiras était devenue une dure nécessité ; mais la France et l'Espagne auraient pu éviter de s'exposer à de graves complications pour l'avenir, sans aucun profit et sans le moindre avantage d'aucune sorte dans le présent. En politique, quand on se soucie seulement de l'apparence et que l'on ignore les réalités, le résultat est à l'opposé de la fm que l'on se proposait.
La conférence avait voulu assurer l'égalité des droits de la France et de l'Allemagne en ce qui concerne les travaux publics et les entreprises indus-
trielles, et cependant la porte ouçerte par nous au Maroc est aujourd'hui gardée par un concierge allemand ; voilà l'aboutissant, sinon le but, de la politique suivie par la France.
MM. Wolf et Tchoudi sont envoyés par le gouvernement allemand pour devenir les conseillers intimes du Sultan, qui les comble de distinctions ; pour rédiger les cahiers des charges qui devront serAâr pour les adjudications ; pour faire donner par le Maghzen des commandes à la maison Krupp, etc., etc. Ils auront la haute main sur les achats, les constructions, les contrats. On laissera aux naïfs les soins et la responsabilité de la police !
Une séance extrêmement intéressante pour nous par l'enseignement qui s'en dégage a été tenue le 3 juin au Sénat espagnol. La différence qui existe entre la politique des conservateurs et celle suivie par les libéraux y a été nettement marquée.
M. de Abarzuza, ancien ministre des affaires étrangères dans le cabinet Silvela, avait demandé la parole pour adresser au gouvernement une question concernant la situation actuelle de l'Espagne à Melilla.
Je crois utile de traduire et de citer quelques passages de ce remarquable discours :
« J'avoue, dit l'orateur, que mes craintes, au sujet des responsabilités et obligations contractées par nos délégués à la conférence d'Algésiras, se sont amoindries depuis que le gouvernement actuel est au pouvoir. Il saura certainement atténuer la gravité des conclusions acceptées à la conférence d'Algésiras, — conférence si malheureuse pour nous.
(( Mes appréhensions sont encore diminuées depuis que je vois combien tout ce qui constitue le protocole d'Algésiras est vain et dénué de toute possibilité d'une réalisation pratique. Ce protocole, ses articles et ses conclusions sont un texte mort. Il n'y a ni banque, ni assainissement de la monnaie, ni police, ni adjudications publiques pour les travaux ; et, quant aux compétences militaires, les nominations de M. Tchoudi et de M. Wolf, faites par les Allemands, deviennent une matière constante d'amères récriminations dans la presse française... »
Et l'orateur ajoute :
« Il est une autre question qui est présente à l'esprit de tous : je veux parler de la situation délicate de l'Espagne à Melilla qui nous est révélée par les télégrammes venant de cette place.
« Le dernier transmis par les agences dit ceci : « Une commission de la Chambre de commerce
« s'est présentée chez le gouverneur pour le prier « d'user de sa puissante influence afin de faire « cesser les combats entre les troupes impériales « et les rebelles sur le chemin de Mar-Chica, qui « est la voie principale du commerce avec l'inté- « rieur. Ces combats paralysent, en effet, complè- « tement les transactions commerciales et portent « un préjudice considérable aux intérêts espagnols. « Le général a répondu qu'il faut rester dans l'ex- « pectative, car, quel que soit le mal qui résulte de « la situation actuelle, elle ne peut être modifiée « en raison de la neutralité que doit garder VEs- « pagne. »
« Et, en effet, cette neutralité que doit observer l'Espagne dans la grave situation de Melilla est sensée et prudente. Elle fut adoptée par le premier ministère conservateur, celui de M. Silvela, qui proclama la neutralité dès le commencement de la guerre qui éclatait entre le Sultan et le prétendant. Nous proclamions la neutralité ainsi qu'on le fait aujourd'hui, car le gouverneur de Melilla a été contraint de s'adresser au gouvernement espagnol pour le prier d'intercéder auprès du Sultan afin que ses troupes n'attaquent pas les positions des rebelles ; mais il devait en même temps négocier avec les rebelles non seulement pour obtenir la liberté de son propre fils, fait pri-
sonnier, mais encore au sujet de toutes les complications qui proviennent de la présence des rebelles dans les environs de Melilla.
(( Et cependant cette politique de neutralité, la seule possible pour l'Espagne, est précisément celle qui nous est interdite par la conférence d'Algésiras. Nos délégués ont demandé et exigé l'égalité des situations pour l'Espagne dans le Rifî et pour la France sur la frontière d'Algérie !
« On ne peut concevoir une plus grande absurdité.
« La situation de la France sur la frontière d'Algérie est forte, appuyée par une armée nombreuse, avec des positions avancées dans la région...
« ... Comment comparer cette situation de la France qui la mène à une pénétration, — plus ou moins pacifique, — avec notre situation dans le Rifî où nous ne pouvons dépasser la portée du canon de Melilla ! Ce qui est pour les Français un privilège et un succès serait pour nous, si on nous l'appliquait, la certitude d'une guerre dans le Rifî.
« L'article 103 du traité exigé par nos délégués nous charge de mettre en vigueur dans le Riff rien moins que le règlement sur les douanes où sont établies les contraventions, les amendes, les confiscations qui doivent être imposées aux coupables, — tout cela dans des régions où nous n'avons aucune
autorité et où les douanes ne sont ni au pouvoir de l'Espagne ni sous la domination effective du Sultan, mais sont en la possession du Roghi! Nous n'avons pu les garder dans Melilla même ; comment pourrions-nous mettre en vigueur dans le Riff le règlement sévère édicté à Algésiras, alors que nous n'avons aucun pouvoir sur les Kabyles ?
« Et comme si ceci n'était pas suffisant, nos délégués nous ont chargés aussi de la répression de la contrebande dans le Riff ! Il est à peine concevable qu'une pareille chose ait été demandée et obtenue. La répression de la contrebande dans le Riff est absolument impossible et, quoi que puisse contenir le traité d'Algésiras, à l'impossible nul n'est tenu.
« Cette situation critique n'a pas été créée par le gouvernement actuel qui n'a pas fait le traité d'Algésiras, mais qui doit le respecter, car la signature de l'Espagne est là. En sorte que le gouvernement se trouve entre la difficulté d'exécuter ce qui a été convenu à Algésiras et l'obligation de l'accomplir qui lui est imposée par le texte du protocole. »
La réponse de M. Allendesalazar, ministre des affaires étrangères, n'est pas moins intéressante pour nous. Il en résulte la certitude que les principaux articles de l'acte général d'Algésiras ont
beaucoup de chances de demeurer lettre morte par suite de l'impossibilité dans laquelle on se trouve d'exécuter les engagements pris. Une pareille perspective est un peu inquiétante pour la dignité de cet aéropage européen qui semble avoir confondu ce qui est possible avec ce qui ne l'est pas, et les situations de droit avec les situations de fait.
Je demande la permission de citer les parties principales du discours prononcé par le ministre, qui s'est exprimé à peu près en ces termes :
« Les explications raisonnées et sensées de mon ami M. de Abarzuza facilitent ma réponse, puisqu'il a déclaré devant le Sénat que, quel que soit le jugement critique qu'il ait à formuler sur l'acte d'Algésiras, il sait bien que le gouvernement respectera les engagements solennellement contractés. Les obligations internationales seront remplies avec une bonne foi absolue, et, pour ce qui se rapporte aux accords d'application difficile, le texte du chancelier allemand contient une vérité, car en effet des arrangements internationaux, dans un pays comme le Maroc, se heurteront à de sérieuses difficultés. Cela ne veut pas dire que ces difficultés nous conduiront à des conflits, car la bonne foi de tous les signataires de l'acte d'Algésiras et la loyauté avec laquelle seront tenus les
engagements doivent écarter tout soupçon, bien que, dans la pratique, les difficultés surgiront naturellement par la nature même des affaires.
« La situation créée autour de Melilla préoccupe M. de Abarzuza ; le gouvernement partage ces préoccupations inspirées par un sentiment patriotique. La situation a été exposée par lui avec une entière clarté devant le Sénat. Il y a une situation de droit, une situation légale qui consiste dans la domination que doit exercer le Maghzen comme représentant du Sultan, aussi bien dans l'empire du Maroc que dans d'autres parties de l'Afrique. Mais dans le Riff il existe, ainsi que l'indique M. de Abarzuza, une situation de guerre civile et de difficultés créées par un prétendant révolté contre le Sultan, représentant de la légalité et de l'ordre formel dans tout l'empire.
« Notre place de Melilla subit toutes les difficultés des neutres qui, répondant à ce qu'exigent leur souveraineté et le maintien de leurs droits, doivent à la fois garder la considération et le respect dus au gouvernement légitime avec lequel nous avons des liens d'amitié très anciens, des traités et des accords bien connus du Sénat, et cependant reconnaître qu'il existe une situation de fait dans laquelle le commandement, la domination de l'autorité du Sultan sont loin d'être effectifs.
« Dans la situation décrite de M. de Abarzuza, il y a lieu de se féliciter de l'attitude du gouvernement et des instructions transmises aux autorités. Pendant quelques jours la voie principale par laquelle se ravitaille la place et par où se fait tout le commerce avec l'intérieur s'est trouvée en de fort mauvaises conditions par suite de l'état de guerre bien défmi par nos autorités qui ont fait la distinction — le Maghzen et le Sultan le savent — entre la situation de droit et l'accomplissement de nos devoirs, et la situation de fait — car il faut se rendre à l'évidence — ne transigeant ni avec l'un ni avec l'autre, mais cherchant le point ferme sur lequel s'appuie le gouvernement, admirablement secondé par l'autorité militaire. »
Des sages et prudentes déclarations que l'on vient de lire il ressort clairement que la politique de l'Espagne doit être avant tout une politique de neutralité.
Le gouvernement espagnol ne peut prendre aucune part aux hostilités qui s'exercent entre les troupes chérifiennes et celles du prétendant ; mais, en terminant, M. de Abarzuza a fait remarquer très justement que le gouvernement de M. Silvela a pu aisément observer la neutralité
dans la guerre du Riff, parce qu'il existait à cette époque une situation favorable à l'Espagne qui, n'ayant ni obligations ni responsabilités, jouissait d'une complète liberté d'action poursuivre en toute indépendance la ligne de conduite la plus conforme à ses intérêts. Depuis la conférence d'Algésiras, conséquence de nos fautes, l'Espagne a les mains liées et l'avenir se chargera de démontrer qu'aucun gouvernement ne pourra exécuter les conventions et les pactes prévus par l'acte général d'Algésiras.
Ceux qui demandent que l'on hâte l'organisation de la police ignorent évidemment quelle en serait la répercussion immédiate dans tout le Rifî et à quelles représailles l'Espagne serait exposée à Melilla dès que l'on commencerait à exercer cette police au nom du Sultan.
Il y a peu de semaines les dépêches de Melilla nous apportaient les termes d'une déclaration faite par le Roghi au correspondant du. Daily Telegraph. Dans cette déclaration le Roghi faisait entendre des menées de guerre pour le cas où l'Espagne apporterait au Sultan un secours quelconque. Or une guerre contre les partisans du Roghi serait pour l'Espagne la plus grave et la plus dangereuse des complications.
Et d'ailleurs, si jamais la police s'organise pour défendre Tanger, Raisouli fera sans doute son apparition, et tout sera subitement aggravé.
Il se pourrait aussi que le Sultan et le Maghzen fussent plus près de s'entendre avec Raisouli qu'avec les gouvernements étrangers. Je suis porté à le croire, et c'est pourquoi la « pénétration pacifique » m'a toujours paru vouée à une faillite certaine.
Comte DE Castellane, Député.
Le Figaro, 14 août 1907 :