UNE SOLUTION
Pendant le cours d'une année entière, la presse n'a cessé de célébrer les victoires diplomatiques d'Algésiras. Des articles nombreux — et même des livres — ont été publiés par des diplomates amateurs pour vanter l'habileté des délégués français et espagnols et pour les louer des avantages reconnus aux deux nations par la conférence. Il est vrai que l'on évitait de penser aux risques que ces avantages pouvaient comporter ; il eût peut-être été prudent de les prévoir plus tôt et de se rapprocher davantage de la sphère des réalités au lieu de s'emprisonner dans des formules vaines ou dangereuses. On eût ainsi évité à l'acte d'Algésiras d'être aujourd'hui livré à la brutalité des faits. Le monument de la conférence s'écroule avant d'avoir été inauguré. Rien ne demeure de ce qui constituait le protocole d'Algésiras ; aucun de ses articles, aucune de ses conclusions n'a eu de réalisation pratique.
Mais malheureusement la solennelle étourderie avec laquelle on a exalté les résultats de la conférence a eu pour effet de fausser l'opinion en faisant croire à des succès diplomatiques alors qu'en réalité les prétendus avantages dont on se félicitait bruyamment n'étaient que de graves et inévitables responsabilités dont on devait, dans un avenir rapproché, comprendre et mesurer les dangers.
Il ne faut pas perdre de vue ce qu'ont été l'origine et le but de la réunion d'Algésiras. L'idée première de la conférence a surgi dans le moment où les rapports entre M. Delcassé et le gouvernement allemand étaient pour ainsi dire rompus.
Après le voyage de l'empereur Guillaume à Tanger, le chancelier refusait de répondre aux communications de M. Delcassé. Les négociations directes étant devenues impossibles, il fallait nécessairement trouver un moyen de rétablir indirectement le contact entre les deux gouvernements et remplacer le dialogue interrompu par une conversation générale.
M. Rouvier a courageusement accepté la responsabilité de la conférence ; mais l'idée première d'un acquiescement à cette proposition est venue de M. Bihourd, ambassadeur de France à Berlin, qui conseillait à M. Delcassé la réunion d'une conférence comme étant le seul moyen d'éviter les
conséquences excessivement fâcheuses que devait entraîner la rupture des rapports entre la France et l'Allemagne.
Pour se rendre un compte exact de la situation dans laquelle se trouvait à cette époque le gouvernement français, il suffit de se rappeler les dépêches adressées par M. Bihourd à M. Delcassé. La dernière, datée de Berlin le 28 avril 1905, et qui figure au Livre Jaune sous le numéro 248, dit textuellement ceci :
« Le gouvernement impérial ne se hâte pas de répondre à la question que successivement Votre Excellence à Paris et moi à Berlin nous lui avons nettement posée. Ce silence cadre bien avec la politique que le chancelier a proclamée au Reichstag et l'empereur à Tanger.
(( ... A cette situation nettement définie correspond, dans les rapports de la France avec sa puissante voisine de l'Est, une crise délicate et périlleuse.
« Les conseillers belliqueux ne font sans doute pas défaut dans l'entourage du souverain ; ils ne manquent pas certainement de prétendre que la Double Alliance a reçu en Mandchourie une atteinte grave.
« Dans ces conjonctures, ils ont beau jeu à signaler l'heure présente comme propice à une lutte armée contre la France.
« Dans cet état de choses, quelles voies s'ouvrent à notre diplomatie? N'avons-nous pas la ressource des négociations?
« Les négociations directes nous semblent en ce moment impossibles, car les déclarations officielles les repoussent ou imposent à notre initiative des conditions difficilement acceptables ; mais la voie indirecte ne nous est pas fermée.
« L'idée d'une conférence a été lancée ; elle est encore, en dépit du mauvais accueil qu'elle a rencontré auprès des principaux cabinets, opiniâtrement défendue par la chancellerie impériale qui cependant recommande plutôt un échange de vues entre les puissances signataires de la conférence de Madrid en 1880. Pouifons-nous reprendre Vidée à notre compte? Je penche çers F affirmative, car, s'il nous est refusé d'engager une com^ersation directe açec V Allemagne et si nous voulons éviter la prolongation de ce tête-à-tête silencieux, force nous est bien de provoquer une conversation générale. »
On voit clairement par cette dépêche que la nécessité de reprendre le dialogue diplomatique si déplorablement interrompu a été la raison péremptoire de l'acquiescement donné par le gouvernement français à la proposition de la conférence.
Évidemment M. Delcassé ne pouvait pas accepter de participer à une réunion des puissances
qui n'avaient d'autre but que d'annuler son œuvre. Sa démission s'imposait, car ni la Chambre ni le pays ne voulaient une politique de conflit.
Le gouvernement français allait donc à la conférence sans avoir les moyens d'insister sur des prétentions imprudemment émises, et il se trouvait, par la force des circonstances, contraint d'opérer une retraite et de la masquer. Mais il n'a malheureusement pas vu qu'en demandant le droit d'organiser la police dans les ports marocains il assumait la plus dangereuse des responsabilités.
Ce droit de police contenait, en effet, le germe de toutes les complications actuelles. Des écrivains, plus naïfs que judicieux, y voyant un remède souverain contre l'anarchie marocaine, ne cessaient d'en réclamer la prompte organisation et créaient ainsi l'équivoque déplorable qui a donné naissance à toutes les difficultés dans lesquelles nous nous débattons aujourd'hui. On a confondu la police indigène qui devait fonctionner sous le commandement des caïds et sous la surveillance de quelques instructeurs européens avec une police internationale dont nous aurions la charge et la responsabilité. Et comme on a dit et cru, faussement, que la France et l'Espagne étaient chargées de faire la police des ports, il a paru naturel et logique qu'elles envoient leurs bateaux et leurs soldats à Casablanca !
Et cependant tout autre était le rôle qui nous était attribué par la conférence ; il se réduisait à l'envoi de quelques officiers et sous-officiers instructeurs et ne devait en aucune façon s'étendre à la tâche impossible et absurde d'assurer l'ordre au Maroc, tâche qui ne pourrait être accomplie que par de puissantes armées d'invasion et la création de plusieurs corps d'occupation qui d'ailleurs ne pourraient plus jamais se retirer sans exposer les Européens aux terribles représailles du fanatisme musulman.
Ainsi que nous l'avons déjà exposé à plusieurs reprises, nous devons nous féliciter du retard apporté dans l'organisation de cette police indigène, car il nous a évité un désastre de plus.
Les événements nous fournissent aujourd'hui une occasion heureuse de reprendre notre liberté d'action et de nous soustraire aux graves obligations si légèrement contractées à Algésiras.
La diplomatie loyale de M. Pichon a éclairci tout ce qu'il y avait d'obscur et d'équivoque dans les conclusions du protocole d'Algésiras. Nous savons maintenant d'une façon précise et officielle que la seule mission qui nous ait été confiée par la conférence, — à savoir l'envoi des instructeurs pour la police du Sultan, — ne peut en aucune façon être accomplie.
M. Pichon a fait demander à El Guebbas s'il
pouvait garantir la vie des instructeurs français et espagnols ou s'ils couraient le risque d'être tués par leurs soldats. La réponse est concluante et ne permet pas le moindre doute ; le commandant en chef des troupes marocaines s'exprime ainsi :
« Je ne peux prendre un pareil engagement ni assumer une pareille responsabilité. Le plus que je pourrais faire serait de ne recruter que les hommes supposés, avec le plus de vraisemblance, être fidèles. Mais il m'est impossible de garantir rien au delà. J'espère qu'avec l'aide de Dieu, aucun des soldats ne commettra rien de répréhensible, et que les précautions prises suffiront. »
Nous apprenons par les journaux que cette lettre a été communiquée par la France et l'Espagne à toutes les puissances signataires de l'acte d'Algésiras en leur notifiant le changement survenu dans la situation et l'impossibilité dans laquelle se trouvent les deux nations d'accomplir leur mandat.
Un cas de force majeure est donc venu rendre à la France et à l'Espagne leur entière liberté d'action. Pour les deux gouvernements l'heure est décisive et l'avenir dépend de la ligne de conduite qu'ils se décideront à adopter.
Vont-ils, comme le leur conseillent encore quel-
ques imprudents, se jeter dans la politique d'aventures en demandant aux puissances d'élargir le mandat d'Algésiras de façon à leur permettre de prendre définitivement à leur charge la tâche invraisemblable de supprimer l'anarchie au Maroc? Ou, revenant enfin à une compréhension plus claire de leurs intérêts véritables, vont-ils refuser de s'engager seuls dans une entreprise où ils s'exposeraient à tous les sacrifices pour le plus grand bénéfice des autres?
Qu'on ne vienne pas nous dire que les intérêts spéciaux de la France exigent ces sacrifices stériles de notre sang et de notre or. L'intérêt réel et pressant du pays est de ne pas se compromettre davantage dans une entreprise qui immobiliserait dans l'Atlas une armée dont la véritable place est à la frontière française.
La France et l'Espagne doivent maintenant refuser nettement le rôle gratuit et dangereux qui ferait de leurs généraux les gendarmes de l'Europe.
Une solution s'impose. Si l'on doit établir une police pour la protection des étrangers dans les ports du Maroc, toutes les puissances, sans exception, doivent prendre leur part des dépenses, des risques et des périls.
Comte DE Castellane,
Député.
Le Figaro, 21 septembre 1907 :