‹ Maroc, 1904-1908Chapitre 12 sur 17 · LA RÉPONSE DE L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LA RÉPONSE DE L'ALLEMAGNE

Dans un article intitulé « Déclaration de M. de Léon y Castillo » le Figaro citait, il y a peu de jours, les paroles suivantes qui ont été prononcées par M. l'ambassadeur d'Espagne :

« Ni la France ni V Espagne ne savent ce qui sera fait, parce que tout dépend du tour que prendront les événements au Maroc. »

C'est là la plus triste et la plus grande de toutes les vérités qui ont été dites sur cette lamentable affaire du Maroc et c'est, en même temps, la condamnation absolue de la politique suivie jusqu'à présent, car cet état d'incertitude est la preuve éclatante de l'imprudence commise en soulevant une question sans issue et qui ne pouvait aboutir à d'autre résultat que de mettre les deux gouvernements dans le doute et dans l'ignorance de ce qu'ils doivent faire au moment le plus critique de leur action.

Mais si la France et l'Espagne ignorent ce qui

doit être fait à cette heure décisive, par contre l'Allemagne, depuis le commencement, sait ce qu'elle veut et où elle va. Elle ne cesse de répéter avec obstination ses affirmations premières. Toute les occasions lui sont bonnes qui lui permettent de formuler à nouveau ses exigences.

Les journaux ministériels ont multiplié les éloges sur le sens bienveillant et la forme courtoise de la réponse faite par le gouvernement allemand à la communication de la France notifiant l'impossibilité d'accomplir la clause la plus importante du traité d'Algésiras, c'est-à-dire l'établissement de la police chérifienne. En présence de cette grave difficulté, — à laquelle on aurait dû s'attendre, car il n'y avait rien à espérer, mais tout à craindre, d'une police composée de soldats marocains, — le gouvernement allemand a adressé au gouvernement français une note dont la signification est exactement la même que celle de ses précédentes déclarations, et par laquelle il ramène toutes choses au sens primitif de la conférence d'Algésiras qu'il avait exigée.

Dans cette conférence, comme dans toutes les réunions diplomatiques du même ordre, deux éléments distincts coexistaient. L'un était la base et

MAROC lOi

le fondement convenus dans les négociations antérieures à la réunion, c'est-à-dire les principes reconnus comme essentiels et qui devaient servir de règle et d'objectif aux délégués des puissances ; l'autre élément, créé par les délégués eux-mêmes, c'est-à-dire le protocole, consistait dans l'interprétation et le développement plus ou moins heureux de ces principes fondamentaux.

Cette interprétation et ces développements pouvaient et devaient comporter des rectifications et même des changements à mesure que les réalités et l'expérience justifieraient ou condamneraient les prévisions et la rédaction des délégués ; mais le principe et le but de la conférence, établis préalablement par les puissances, ne pouvaient subir aucune modification sous peine de détruire l'accord international qui constituait le fond de droit public inhérent à ces sortes de réunion.

Cette base fondamentale de la conférence n'était autre que Végalité des droits politiques et commerciaux de toutes les puissances venant se substituer au Maroc à la demande de suprématie et de prépondérance formulée par la France lors de la dangereuse initiative prise par M. Delcassé.

La proclamation de ce principe essentiel d'égalité a été la raison d'être de la conférence ; le protocole n'en était que l'expression plus ou moins exacte.

Or la note allemande n'a d'autre but que d'insister une fois de plus sur la défense acharnée du principe de l'intervention venant mettre à la place de la prépondérance française au Maroc l'égalité des droits de toutes les puissances.

Dans le naufrage du protocole d'Algésiras, l'Allemagne se soucie peu de l'accomplissement littéral des articles qui le composent : ceci est l'élément aléatoire, incertain, qui peut être modifié ; mais ce qu'elle veut et ce qu'elle exige dans sa dernière note, c'est la reconnaissance et la confirmation de son droit d'intervention dans les affaires marocaines ; de telle sorte que si les événements viennent prouver que la police indigène ne peut pas fonctionner parce que la vie des instructeurs ne serait pas garantie, le gouvernement allemand ne voit aucun inconvénient à ce que la France et l'Espagne exercent conjointement un droit passager de police provisoire ; il les encourage même à engager dans cette aventure dangereuse « des forces militaires suffisantes » pour assurer un peu d'ordre et de sécurité au Maroc ; mais à la condition expresse qu'elles reviendront le plus tôt possible sinon à la lettre, du moins à l'esprit de la conférence, afin que les avantages et les bénéfices procurés par le rétablissement de cette sécurité soient également partagés par toutes les puissances.

Et en effet pourquoi le gouvernement allemand s'opposerait-il à la tâche que voulaient entreprendre si naïvement la France et l'Espagne? Elle ne représente aucun avantage ni aucun privilège pour les deux nations qui l'accomplissent, mais, au contraire, elle leur impose de lourds sacrifices de sang et d'argent qui seraient faits par elles seules au nom de l'intérêt général de l'Europe ! Ceci suffît à expliquer la prétendue bienveillance de la note allemande : il serait surprenant que l'Allemagne voulût déconseiller aux deux nations ce véritable marché de dupes.

Et cependant cette prérogative peu enviable, qui nous permettrait d'exercer le droit provisoire de police que le gouvernement allemand consent à nous reconnaître, ne nous est pas accordée d'une manière complète, sans limites ni restrictions. Loin de là. Non seulement l'Allemagne exige le prompt retour à la situation de responsabilité collective déterminée par les dispositions du pacte d'Algésiras, mais encore elle ne renonce pas à exercer sa surveillance vigilante sur l'action attribuée aux deux nations pendant la courte période de leur intervention. La France et l'Espagne ne pourront donc pas jouir en pleine liberté de la

faculté si légitime de prendre les mesures qu'elles jugeraient nécessaires à l'exécution de leur mandat. Nous savons en effet aujourd'hui — et les journaux allemands sont tous d'accord pour nous l'apprendre — que l'Allemagne persiste à imposer son autorité et son veto afin de contrôler les dispositions que les deux puissances croiraient devoir adopter, pour assurer le succès de leur importante mission. Ainsi que l'a très justement fait observer M. Lautier dans un excellent article, paru ici même, « la question marocaine est redevenue, malgré l'acte d'Algésiras, une question francoallemande, et rien de plus ».

M. l'ambassadeur d'Espagne a mille fois raison de dire que « ni la France ni l'Espagne ne savent ce qui sera fait, parce que tout dépendra du tour que prendront les événements au Maroc » ; il ajoute que tout peut dépendre aussi de la volonté de l'Europe : il serait plus juste de dire que, grâce à l'abandon du statu quo marocain, tout dépendra désormais des exigences de l'Allemagne.

Comte DE Gastellane, Député,

Le Figaro, 10 octobre 1907 :

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