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LA FRANCE ET L'ESPAGNE AU MAROC

Une nouvelle assez inattendue nous arrivait mardi de Tanger. El Guebbas, ministre de la guerre du Sultan, s'était adressé à M. Regnault, ministre de France, en vue d'obtenir une intervention du gouvernement français contre les rebelles du Rifî.

Or la police du Rifî a été mise, par l'acte d'Algésiras, à la charge de l'Espagne, comme la police de la frontière algérienne était mise à la charge de la France. L'article 103 du traité oblige en outre l'Espagne à mettre en vigueur dans la région du Riff le règlement sur les douanes où sont établies les contraventions, les amendes, les confiscations qui doivent être infligées aux coupables ; le protocole charge aussi l'Espagne de la répression de la contrebande dans cette région.

La tâche de combattre les partisans du Roghi, et par conséquent de protéger le dépôt d'armes de Melilla, incombe donc à l'Espagne. M. de Léon,

lOÔ MAROC

y Castillo a, nous dit-on, conféré à ce sujet avec le ministre des affaires étrangères, et les journaux les plus autorisés ajoutent que « la question des opérations contre le Roghi a été examinée et qu'une solution favorable lui serait prochainement donnée ».

Ces paroles nous prouvent combien on est mal renseigné sur les difficultés insurmontables que soulèverait la demande du ministre de la guerre marocain.

Malgré tout ce qui a été convenu à Algésiras, l'Espagne se trouve dans l'impossibilité absolue d'appuyer les forces chérifîennes dans la région du Riff. Le gouvernement espagnol ne peut prendre aucune part aux hostilités qui s'exercent entre les troupes du Sultan et celles du prétendant. Ce point important a été sérieusement traité et longuement débattu au Sénat espagnol dans la séance du 3 juin, dont j'ai donné un compte rendu ici même. Répondant à une question qui lui était adressée par M. de Abarzuza sur ce grave sujet, le ministre d'État, M. Allendesalazar, a déclaré que l'Espagne était dans la nécessité de garder la plus stricte neutralité dans la situation de guerre civile et de difficultés créées par un prétendant révolté contre le Sultan. Et en effet, si le Sultan

représente la légalité dans l'empire, il n'en est pas moins évident que le Roghi est maître absolu dans toute la région du Rifï; la douane même est en son pouvoir et les employés du Sultan ont depuis longtemps disparu. Les partisans de BouAmara peuvent, à un moment donné, couper les communications terrestres empêchant tout commerce avec la ville de Melilla, qui se verrait ainsi dans l'impossibilité de se ravitailler. La place subit donc toutes les difficultés des neutres et le général qui la commande a dû non seulement proclamer cette neutralité nécessaire, mais encore il a prié le gouvernement espagnol d'intervenir auprès du Maghzen pour que le Sultan s'abstienne d'envoyer des troupes contre les rebelles.

La neutralité forcée de l'Espagne dans les régions du Riff lui est imposée par des raisons infiniment plus puissantes que celles qui obligent la France à ne pas combattre Moulay-Hafid. Il est donc certain que le gouvernement espagnol ne pourra pas — en cette circonstance — remplir les obligations contractées à la conférence d'Algésiras par les délégués du parti libéral. Il se produit ici, pour l'Espagne, une contradiction entre les nécessités de l'existence et les engagements internationaux. L'article 103 du protocole rentrera dans la catégorie de tous ceux qui n'ont aucune sanction possible, et ils sont nombreux ! On constate

aujourd'hui que la Banque se refuse à donner les fonds nécessaires à la solde des troupes chérifiennes ; il n'y a pas eu et il n'y aura pas d'assainissement de la monnaie ; à la chimère de la police indigène succède la neutralité reconnue des puissances qui étaient chargées de l'organiser ; la souveraineté du Sultan demeure purement nominale, et enfin l'occupation du Riff, d'Oudjda et de Casablanca nous montre ce qu'est devenue l'intégralité du territoire. La vérité est qu'il ne reste pas pierre sur pierre de l'édifice d'Algésiras.

Les journaux ont parlé de récents malentendus qui se seraient élevés entre la France et l'Espagne. Nous croyons fermement que ces légères difficultés — si elles ont réellement existé — n'ont eu et n'auront aucune importance ; mais, pour juger sainement la situation, il est indispensable de se bien rappeler et d'examiner avec attention quelle a été notre ligne de conduite vis-à-vis de l'Espagne.

D'abord, les délégués français à la conférence d'Algésiras ont demandé que la France fût seule chargée de faire la police au Maroc, et, devant le refus des puissances, le gouvernement français a accepté la coopération de l'Espagne. Il eût été

plus prudent et plus logique de ne jamais réclamer ce droit de police, car, dès lors que l'on était obligé d'accepter, avec le principe de l'internationalisation, l'égalité absolue de tous les privilèges et avantages, il eût été juste que l'égalité des charges et des responsabilités fût aussi proclamée.

Mais nous sommes allés plus loin encore dans le sens de ces responsabilités, car, après la faillite d'Algésiras et pendant la crise de Casablanca, nous avons pris sur nous de rétablir Vordre qui n'avait jamais existé !

Tout autre a été l'attitude de l'Espagne : son gouvernement, depuis le retour aux affaires du parti conservateur, a été exclusivement occupé d'éviter le champ des aventures, qui est celui des catastrophes. Cette attitude a été mal comprise ici, parce que les choses ont été, à l'origine, faussèment présentées et mal interprétées ; certaines critiques ont été formulées par la presse et accueillies par l'opinion, alors qu'elles ne reposaient sur aucun fondement sérieux. Il est fâcheux que les journaux français n'aient pas enregistré dès le premier moment les déclarations de l'Espagne, qui étaient cependant formelles. Le gouvernement espagnol entendait aller jusqu'au strict accomplissement de son devoir, mais ne voulait faire « ni un pas ni un geste dans le chemin des aventures, ni de lui-même ni en s'associant avec d'autres » ; et

en ce qui regarde la charge spéciale, revendiquée par la France, du rétablissement de l'ordre, l'Espagne s'est toujours absolument refusée à toute participation d'aucune sorte.

Si jamais l'ordre est rétabli, le gouvernement espagnol s'efforcera sans doute, d'accord avec la France, de procéder en quelque manière à l'organisation de la police des ports ; mais là se bornera son action, et nous ne pouvons nous en étonner.

Je n'ai pas l'intention de rechercher ici de quels lendemains nous menace la politique d'aberration inaugurée en 1902 au Maroc ; mais si les causes de conflits ne peuvent être supprimées qui sont la conséquence fatale des fautes passées, prenons garde au moins qu'elles ne puissent compromettre notre entente avec l'Espagne, précieuse en tout temps, mais aujourd'hui plus nécessaire que jamais.

Comte DE Gastellane, Député.

Le Figaro, 26 février 1908 :

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