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INCOHÉRENCE

Les contradictions et les incohérences sont partout à l'ordre du jour depuis que les accords d'Algésiras ont été proclamés.

On voit maintenant ce que valaient les décisions de ce docte aréopage. A l'unanimité on les a célébrées et invoquées ; en toute occasion on a juré de les respecter, et chaque jour elles sont violées à tel point qu'il ne reste plus rien du pacte d'Algésiras, — sauf les complications et les dangers auxquels il nous expose.

Depuis le commencement de l'année, l'Espagne est aux prises avec les difficultés prévues par l'un de ses hommes d'État qui, dans la séance tenue le 3 juin au Sénat espagnol, le jour de la ratification de l'acte d'Algésiras, exprimait et motivait les craintes patriotiques qui le dominaient à la

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pensée des impossibilités pratiques qui attendaient l'Espagne au Maroc.

L'article 103 du traité charge l'Espagne de mettre en vigueur dans le Rifî le règlement sur les douanes dans lequel sont établies les contraventions, les amendes et les confiscations qui doivent être imposées aux coupables.

Les délégués espagnols à la conférence ont en outre chargé leur pays de la répression de la contrebande dans le Rifî.

Mais en même temps il était stipulé dans l'acte d'Algésiras que, pour venir en aide au sultan Abdel-Aziz dans l'organisation de la police chérifienne, des officiers et sous-officiers espagnols et français seraient mis à sa disposition pour assurer, en son nom, la discipline conformément au règlement établi sur la matière.

L'Espagne doit donc au Sultan, dont elle a reconnu la souveraineté, un concours technique dans l'organisation de la police marocaine.

Et cependant, en dépit de ces engagements solennels, nous assistons aujourd'hui à un spectacle singulier. L'occupation de Mar-Chica par l'Espagne, loin d'être faite pour maintenir l'ordre au nom d'Abd-el-Aziz, se réalise au contraire d'accord avec le Roghi qui est le maître absolu dans toute la région du Rifî! C'est, on l'avouera, une étrange manière de reconnaître la souveraineté du

Sultan, de rétablir son autorité ébranlée, de respecter l'intégrité de son territoire et, surtout, de lui venir en aide pour organiser la police de la frontière.

Le dernier vestige de la représentation du Sultan était cette mahalla impérialiste qui vient de disparaître et dont les hommes ont déserté en masse pour aller grossir le nombre des rebelles.

Les Espagnols sont maintenant les amis du Roghi. Des syndicats se sont formés pour exploiter des mines sur le territoire qui lui est soumis ; on intéresse le Roghi à ces entreprises ; on lui verse des sommes d'argent pour obtenir des concessions. L'opinion se montre satisfaite et personne ne proteste contre le fait que l'Espagne, au lieu d'affirmer et de défendre l'autorité du Sultan légitime, contribue par tous les moyens à mettre le Riff sous la dépendance complète du chef des rebelles.

Dans ses déclarations le gouvernement espagnol a dit que la prise de Mar-Chica était nécessaire pour mettre fin à la contrebande des armes. Il est permis de demeurer sceptique quant à l'obtention de ce résultat : le Roghi domine entièrement dans le Riff ; les rebelles pourront donc y introduire les armes tout autant qu'ils le voudront ; ce sont les partisans du Sultan qui, ayant disparu, ne pourront plus rien introduire dans ces régions.

Le problème ainsi posé devient insoluble. En constatant que l'Espagne agit dans la plus étroite

intimité avec les rebelles, se représente-t-on en quoi pourra consister désormais cette police du Riff qu'elle a assumé la charge d'organiser au nom du Sultan?

L'Espagne est entrée à son tour dans la voie des aventures. L'occupation de Mar-Chica, qui ne peut lui être d'aucune utilité, sera par contre un motif de dissensions perpétuelles entre les tribus et de contestations avec le Maghzen qui a, naturellement, protesté contre cette occupation.

Quant à la France, elle est maintenant haïe au Maroc et, quelle que soit l'attitude du gouvernement, la source de toutes les complications et de tous les conflits restera la même : dans un pays où l'on est détesté, la modération et la violence sont également impuissantes.

Avant la déplorable initiative prise en 1902 par le gouvernement français, nous jouissions au Maroc d'une complète liberté d'action. Nous pouvions, en cas de conflit, agir ou nous abstenir, à notre gré. Nous étions en mesure de demander et d'obtenir le châtiment des attentats et les indemnités auxquelles ils pouvaient donner lieu. Les protocoles existants assuraient notre commerce et notre situation dans le Sud-Oranais. Nous avions avec

l'Angleterre et l'Espagne le monopole des emprunts marocains, ce qui nous donnait une influence absolue sur un Maghzen obligé de recourir à notre aide pour assurer ses moyens d'existence.

Aujourd'hui nous avons les mains liées par toutes sortes d'engagements internationaux ; l'état de guerre s'accentue ; le nombre de nos ennemis augmente chaque jour ainsi que celui de nos morts et de nos blessés. Le traité d'Algésiras, derrière lequel on se retranche à tout propos, a été signé par un Sultan qui ne peut plus tenir aucun de ses engagements ; malgré tout son désir d'agir avec la plus extrême prudence, le gouvernement français, qui n'est pas responsable de la situation, se voit entraîné à des expéditions qu'il ne voulait pas faire ; l'état actuel est critique et peut produire des événements graves.

Dans les discussions de la Chambre, le gouvernement a clairement démontré qu'il ne peut avoir ni une orientation fixe ni une ligne de conduite déterminée, car l'action de la France est entravée par toutes sortes d'obstacles.

On s'était d'abord proposé d'infliger aux tribus un châtiment exemplaire, puis de retirer les troupes ; mais les faits survenus depuis la proclamation de Moulay-Hafid ont renversé ces projets ; nous sommes dans une impasse : les troupes ne doivent pas avancer et ne peuvent plus reculer.

On nous dit que la mission de la France sera terminée quand nous aurons pu remettre Casablanca entre les mains des autorités légitimes et responsables. Cela revient à dire que la France doit rétablir la souveraineté du Sultan et rendre effectives les conclusions d'Algésiras. La souveraineté du Sultan! De quel sultan? Chacun des sultans a une part de cette souveraineté ; nous disons une part, car les sultans ne sont pas les seuls maîtres : le Roghi domine dans le Riff et Raisouli a, dans le nord, une situation inexpugnable.

Cependant l'acte d'Algésiras nous oblige en effet à établir au Maroc une souveraineté unique qui empêche les désordres et l'anarchie.

Devant l'impossibilité d'accomplir une pareille tâche, quelques députés avaient considéré que le gouvernement devait prendre une attitude d'expectative ; mais l'expectative est contraire, absolument contraire à la lettre et à l'esprit des engagements d'Algésiras, qui ont été pris en vue d'empêcher l'anarchie d'aujourd'hui, c'est-à-dire la juxtaposition de deux souverainetés et les rébellions de Raisouli et du Roghi.

Si la France est encore chargée de rétablir l'ordre, comment le gouvernement français pourraitil proclamer une politique d'expectative? L'expectative, c'est la durée de l'anarchie.

La vérité est que la situation est insoutenable

et inextricable ; mais elle est la conséquence logique et l'aboutissant fatal de cette erreur initiale que nous avons combattue dès le principe. On a voulu la pénétration d'un pays qui n'était pas pénétrable ; on a voulu imposer des réformes à ce qui n'avait pas de formes ; on a créé de toutes pièces un Maroc fictif ; on a, pour les besoins de cette mauvaise cause, méconnu toutes les réalités politiques qui avaient pendant tant d'années imposé à nos hommes d'État une si prudente réserve. M. Leroy-Beaulieu a résumé en un seul mot l'état de choses actuel : « Nous ne tenons pas le Maroc, c'est le Maroc qui nous tient. »

Nous sommes tellement persuadés de cette vérité que nous n'avons pu entendre sans surprise à la Chambre française cette opinion que « notre avenir est en Afrique ». C'est exactement ce que M. de Bismarck s'efforçait, en 1880, de faire croire au gouvernement français. On relève dans les Mémoires du prince de Hohenlohe les passages suivants :

« A Berlin, le 22 février 1880, M. de Bismarck parla de mon rapport sur les plans des Français. Il déclara que nous ne pourrions que nous réjouir si la France s'engageait au Maroc. »

Et plus loin :

«Le 7 novembre 1882, Bismarck déclara: «Que « les Français fassent partout ce qu'ils veulent, « pourvu qu'ils aillent loin du Rhin. »

Ces paroles se passent de commentaires A défaut de toutes les autres raisons existantes, elles suffiraient à nous convaincre que le gouvernement français a commis une faute lourde en engageant la France au Maroc.

M. le ministre de la guerre a fait une chaleureuse défense de nos opérations militaires ; mais il n'en demeure pas moins certain que les trois colonnes envoyées par le général d'Amade pour enfermer les tribus dans un cercle de fer n'ont pas pu réaliser ce plan ni poursuivre leur marche, et qu'au contraire il leur a fallu se défendre.

Il n'est pas douteux que si nous devons désormais faire craindre et respecter la France aussi loin que s'étendra le mouvement xénophobe, il faudra bientôt immobiliser au Maroc une armée dont la véritable place est à nos frontières.

Comte DE Castellane, Député.

Le Figaro, 5 juin 1908 :

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