‹ Maroc, 1904-1908Chapitre 5 sur 17 · PRONONCÉ PAR M. LE COMTE DE CASTELLANE SUR LA QUESTION DU MAROC · texte numérisé non relu

PRONONCÉ PAR M. LE COMTE DE CASTELLANE SUR LA QUESTION DU MAROC

{Séance de la Chambre du 8 novembre 1904.)

Messieurs,

La question du Maroc, pour nous si importante et si complexe, a été longuement débattue devant le Parlement anglais et devant les Chambres espagnoles. Ces discussions ont révélé à ceux qui les suivaient attentivement tout ce qui nous a été soigneusement dissimulé par le gouvernement français.

Les négociations concernant le Maroc peuvent se diviser en deux périodes distinctes et contradictoires ; nous n'en avions pas la moindre notion et elles étaient pourtant de nature à nous causer une grande surprise.

En effet, grâce aux débats devant les Chambres espagnoles, nous savons aujourd'hui que pendant la longue période de froideur qui régna entre la France et l'Angleterre, M. le ministre des affaires étrangères avait cru opportun d'établir avec le gouvernement de M. Sagasta un accord important qui fixait et qui déterminait les sphères respectives d'influence de la France et de l'Espagne au Maroc.

Une discrète allusion à cet étrange état de choses fut faite par l'honorable M. Ribot à cette époque, dans un discours plein de sagesse et de modération.

Nous ignorions tous la nature de cet accord ; nous étions loin de soupçonner son extension et l'importance des concessions faites à l'Espagne, concessions qui allaient jusqu'à englober dans la sphère d'influence espagnole non seulement toute la côte septentrionale du Maroc, y compris Tetuan et Tanger, mais encore la capitale de cet empire, cette ville de Fez sur laquelle M. Ribot formulait -un si sagace et si ferme avertissement.

Cet accord franco-espagnol, conclu sans l'acquiescement de l'Angleterre, devenait par cela même d'une réalisation impossible ; et c'est ce qui déterminait le ministère de M. Silvela à refuser sa signature à l'accord conclu entre son prédécesseur et le gouvernement français.

Je suis convaincu qu'il faut se féliciter de la sage réserve gardée dans ces circonstances par le gouvernement espagnol ; car si cette imprudente convention avait été signée, je ne crains pas de m'avancer en affirmant qu'elle aurait eu pour conséquence inévitable d'abord une brouille avec l'Angleterre, ensuite un vote de blâme au Parlement, et enfin l'impossibilité d'arriver à un arrangement quelconque dans l'avenir sur cette grave question.

Aujourd'hui, le réel danger que comportaient ces dispositions a été conjuré ; un rapprochement cordial avec l'Angleterre a pu s'opérer et nous a permis de conclure l'arrangement que nous étudions aujourd'hui et que M. le ministre des affaires étrangères considère comme son plus grand succès diplomatique.

Messieurs, on a cru voir dans la convention du 8 avril, entre la France et l'Angleterre, quelque chose de définitif, de fixe et d'assuré. Je crois que l'on se trompe. Selon moi, cet accord a un sens hypothétique qu'il s'agit de bien dégager, si l'on veut, dans l'avenir, éviter les erreurs et les désillusions.

L'article 2 de la convention reconnaît qu'il « appartient à la France », en se qualité de puissance limitrophe sur une vaste étendue du territoire, de veiller à la tranquillité du Maroc et de lui prêter son assistance pour toutes les réformes

administratives, économiques, financières et militaires dont il aurait besoin.

Ceux qui sont opposés à toute intervention de la France au Maroc, c'est-à-dire ceux qui, depuis longtemps déjà, ont compris le danger de la politique coloniale, jugent, avec raison, qu'il y a là une source de graves conflits et de grandes dépenses ; en un mot, une aventure dans toute l'acception du terme.

Pour les coloniaux, au contraire, qui voudraient voir, dans l'avenir, attribuer à la France la direction exclusive des affaires du Maroc, les concessions que nous avons obtenues sont loin de les conduire au but qu'ils se proposent.

Quant aux militaires, qui veulent surtout fortifier les points plus ou moins faibles du Sud- Oranais, je crois qu'ils ne me contrediront pas si je dis que les pouvoirs presque illimités que leur conféraient les protocoles de 1901 et de 1902 sont diminués depuis qu'ils ont été englobés dans la politique générale du Maroc, dans la totalité que représente la convention.

En effet, — j'appelle sur ce point spécial l'attention de la Chambre, — ces pouvoirs par lesquels nous sommes allés à Figuig, à Ben-Zireg et à Bechar, et par lesquels les journaux ministériels et les coloniaux parlent déjà de nous envoyer à Raz-el-Aïn, n'étaient pas discutés.

M. le ministre des affaires étrangères avait établi lui-même une différence dont vous vous souvenez entre la politique partielle du Sud-Oranais et la politique générale du Maroc.

Parlant, l'année dernière, des résultats qu'il avait obtenus par les protocoles qu'il avait signés avec les envoyés du Sultan, il y attachait une réserve nécessaire en attendant que l'accord avec l'Angleterre lui donnât des droits plus étendus au Maroc.

M. Jaurès s'opposait à toute entente avec le Sultan dans le Sud-Oranais, et demandait que des négociations fussent entamées directement avec les tribus qui ne reconnaissaient en rien le pouvoir du Sultan.

S'il ne s'était agi que du Sud-Oranais, M. le ministre des affaires étrangères se serait vraisemblablement rangé à l'avis de M. Jaurès ; mais il voulait traiter la question d'ensemble, et, pour arriver à une solution totale, il lui fallait compter sur deux choses qu'il n'avait pas encore obtenues à cette époque : l'acquiescement des puissances et l'appui du Sultan.

Aujourd'hui, ces choses sont réglées ; mais réfléchissez-y bien, messieurs, étudiez les documents, allez au fond du problème et vous vous convaincrez sans doute, comme je me suis convaincu moimême, du caractère hypothétique et aléatoire de

ces acquiescements. Relisez la dépêche par laquelle lord Lansdowne, ministre des affaires étrangères d'Angleterre, expose à son ambassadeur à Paris l'historique des négociations ; voyez comment il explique la transformation de la rivalité et, disons le mot, de l'hostilité qui existait entre la France et l'Angleterre à propos du Maroc, en un désir futur d'accord sur cette grave question.

Lord Lansdowne, dans cet important document, n'exprime qu'un desideratum, il ne dissimule pas qu'à travers de graves difïîcultés, il espère « arriver à un heureux résultat » ; mais il se garde bien de dire que ce résultat soit déjà obtenu ; il fait des vœux pour l'avenir, mais il n'affirme rien pour le présent. Voilà pourquoi je prétends, en premier lieu, que cette convention a un caractère hypothétique, que vous serez obligé de reconnaître, et, en second lieu, que cette convention ne peut satisfaire ni les coloniaux, qui ne reçoivent pas assez, ni les militaires, dont les droits et les pouvoirs sont diminués dans le Sud-Oranais, ni les anticoloniaux, qui jugent que la France s'engage dans une voie pleine de dangers.

L'article 2 de la convention déclare que « le gouvernement de Sa Majesté Britannique n'entravera pas l'action de la France à l'effet de veiller à la sécurité du Maroc », mais sous réserve que cette action « laissera intacts les droits de l'Angleterre ».

L'article 4 de cette même convention établit que « les deux gouvernements ne se prêteront à aucune inégalité tant dans l'établissement des droits de douane et autres taxes que dans l'établissement de tarifs de transport par chemin de fer ».

M. Méline, sans doute, développera dans une autre Chambre ce point spécial ainsi que celui qui est relatif au transit à travers les possessions françaises et anglaises de l'Afrique du Nord, points d'ailleurs sur lesquels il a donné à l'avance des aperçus économiques fort intéressants. Je me bornerai, quant à moi, à formuler, tels que je les comprends, quelques arguments politiques, et cela le plus brièvement possible.

Messieurs, vous pouvez croire qu'un accord par lequel sont supprimées les difficultés et écartés les graves dangers que pourrait susciter une mésintelligence avec un pays tel que l'Angleterre n'a pas, dans cette Chambre, de partisan plus convaincu que moi. L'accord tend à effacer les mauvais souvenirs du passé et à faire disparaître, du moins je l'espère et je le désire, toute inquiétude pour l'avenir. Mais, remarquez-le bien, messieurs, le désir de cordialité et la bonne volonté, qui ont une si grande importance au point de vue de la sécurité future, ne suffisent pas pour régler toutes les questions actuellement en jeu.

Les deux gouvernements se sont rapprochés ; ils le déclarent, je les en félicite chaleureusement, mais ils déclarent aussi qu'ils n'ont pas encore réglé les questions pendantes.

Les affaires du Siam et de Terre-Neuve ne sont probablement pas encore terminées ; la question des Hébrides reste ouverte ; et la question africaine, c'est-à-dire la question du Maroc, n'est pas, croyez-le bien, messieurs, encore résolue. Elle restera encore pendant de longues années, pour nous tous, une question fort troublante.

Je m'explique. Le fond de la situation au Maroc n'a pas été changé par la convention francoanglaise ; la forme seule en est transformée. Le statu quo politique est maintenu ; l'intégralité territoriale demeure. La convention n'apporte donc pas une solution : elle pose un nouveau problème.

On a souvent répété que les rivalités avaient cessé au Maroc entre les grandes puissances ; on a dit et redit, pour grandir le succès du gouvernement français, que l'Angleterre se désintéresserait absolument de la question marocaine en échange de notre abandon de la question d'Egypte. Messieurs, il y a là un paradoxe qui ne supporte pas l'examen, une illusion qui ferait perdre au pays la claire vue des réalités.

L'Angleterre ne se désintéresse nullement du

Maroc. L'article 2 de la convention stipule que «la France laissera intacts les droits dont, en vertu des traités, conventions et usages, jouit la Grande- Bretagne au Maroc )>. Est-ce là ce qu'on peut appeler se désintéresser? L'illusion irait ici jusqu'à la naïveté.

L'Angleterre disparaît de certaines positions qui ne l'intéressent pas pour concerter sa force sur des points qui ont un intérêt pour elle. L'Angleterre ne veut pas exercer, — lord Lansdowne l'affirme et le proclame hautement dans sa dépêche, — l'Angleterre ne veut pas « exercer la police au Maroc », ni entrer dans les graves conflits qui peuvent en être la conséquence. Mais elle veut garder et mettre à couvert ce qu'elle entend par « les droits dont elle jouit en vertu des traités, usages et conventions ». L'Angleterre ne disparait donc pas du Maroc, elle s'y transforme, et même elle exige de nous une entente avec l'Espagne.

L'Angleterre demande un accord avec le gouvernement espagnol. Savez-vous pourquoi? Parce que les intérêts de l'Espagne dans ses possessions africaines sont la meilleure sauvegarde et, pour ainsi dire, la garantie de la neutralité qu'elle demande dans le nord du Maroc. L'Angleterre ne disparaît pas du Maroc et elle ne veut pas non plus que l'Espagne en disparaisse.

Certes, je suis d'accord avec le gouvernement

français sur la nécessité d'une entente sincère avec l'Espagne ; nous l'acceptons tous avec conviction et avec joie ; mais cette entente, qui n'était discutée par personne autrefois, a nécessité dans cette circonstance de si longues et de si laborieuses négociations que j'y vois la preuve incontestable que le problème existe, que d'autres intérêts que les nôtres restent en jeu et que la France, loin d'être, comme on nous l'a affirmé, seule en cause au cœur du Maroc, aura à y partager sa suprématie avec deux autres puissances au moins, ce qui revient à dire qu'il n'y a rien de changé, que là où nous croyions être seuls, nous sommes en réalité trois.

On me dira, il est vrai, que l'influence de la France sera prépondérante ; messieurs, c'est faire une confusion de mots : l'action de la France sera la plus importante, parce qu'elle sera la plus difficile ; l'action de la France sera la plus apparente, parce qu'elle sera la plus coûteuse ; l'action de la France sera la plus grave, parce que sa responsabilité sera la plus lourde.

Le territoire du Maroc reste au Sultan, les intérêts de l'Angleterre sont définitivement sauvegardés, les sphères de l'influence espagnole vont être proclamées, la neutralité des côtes est reconnue, mais les charges, la police, les dépenses, le maintien de l'ordre, les soins d'administration, tout cela reste à notre charge.

Qu'on ne nous dise pas que les puissances se sont désintéressées ; la vérité, c'est qu'elles n'ont pas voulu assumer ces risques et que nous entreprenons seuls une œuvre de politique immense au milieu de difficultés sans nombre, que nous aurons de la peine à faire disparaître, et parmi lesquelles il nous faudra travailler et nous débattre.

Pourtant, messieurs, je voterai pour la convention qu'on nous propose parce que j'y vois un moyen de rapprochement avec l'Angleterre, une source d'entente avec l'Espagne.

L'entente cordiale de la France et de l'Angleterre me semble urgente.

Ses effets, d'ailleurs, se sont fait sentir ces temps derniers d'une façon trop heureuse pour que nous n'en soyons pas tous convaincus.

Mais vous ne serez pas surpris que je fasse expressément mes réserves sur la question du Maroc, qui me parait dangereuse en elle-même et de nature justement à nous retourner tôt ou tard contre l'Angleterre ou contre l'Espagne.

Prenons garde, messieurs, que de multiples causes de conflits ne viennent, par des incidents faciles à prévoir, compromettre ces ententes si précieuses, et plus nécessaires aujourd'hui que jamais à l'heure où l'état de l'Europe commande à la France une si vigilante réserve.

DISCOURS

Page 1