PRONONCÉ PAR M. LE COMTE DE CASTELLANE SUR LA QUESTION DU MAROC
[Séance de la Chambre du 19 ami 1905.)
Messieurs,
Le 8 novembre dernier, parlant à cette tribune de la politique suivie au Maroc et de mes inquiétudes, hélas! trop fondées, je disais :
« Le problème existe ; d'autres intérêts que les nôtres sont en jeu, et la France, loin d'être, comme on nous l'a affirmé, seule en cause au Maroc, aura à y partager cette suprématie avec deux puissances au moins. »
Le rapporteur, M. Lucien Hubert, jugeant que le problème était résolu, disait, à la page 3 de son rapport sur l'ouverture des crédits :
({ La seule certitude que nous avons désormais — et ce n'est pas là un résultat négligeable — est que nous ne serons contrecarrés dans notre œuvre par aucune rivalité, les puissances inté-
ressées s'effaçant devant la légitimité et l'ancienneté de nos droits. »
Et il ajoutait un peu plus loin :
« La formule qui se dégage de l'accord francoanglais est celle d'influence prépondérante...
« Nul programme d'action n'eût été possible au Maroc si d'abord la condition internationale du pays n'avait été réglée.
« Le maghzen ne donnerait aucune suite aux avis d'une puissance s'il ne savait que l'Europe entière a reconnu à cette puissance une influence prépondérante. »
M. Jaurès. — Monsieur Lucien Hubert, étiezvous d'accord, pour dire cela, avec M. le ministre des affaires étrangères?
M. Lucien Hubert. — J'exprimais mon sentiment personnel.
]\L le comte de Castellane. — Messieurs, ainsi que je vous le disais alors, le problème existait ; la convention avait un caractère hypothétique et inquiétant ; la question n'était pas résolue.
La déplorable politique marocaine, commencée par la pacifique pénétration de nos millions, s'est continuée par les étranges conférences de AL Saint- René Taillandier devant le Parlement improvisé de Fez, et se termine par la malheureuse appari-
tion d'un élément sur lequel M. le ministre des affaires étrangères ne comptait pas et qui ouvre dans l'histoire du Maroc une période douloureuse que ma raison avait prévue, mais sur laquelle aujourd'hui mon patriotisme m'impose le silence. (Applaudissements.)
Messieurs, je crois que les plus optimistes conservent actuellement peu d'illusions sur les résultats de la mission de M. Saint-René Taillandier à Fez. Je me réserve d'ailleurs de revenir plus tard sur ce sujet. Ce que je voudrais démontrer aujourd'hui, c'est que l'état actuel de nos affaires au Maroc est la conséquence pénible et logique de la légèreté avec laquelle on a posé les termes du problème.
J'ai déjà eu l'occasion d'attirer l'attention de la Chambre sur la première initiative de M. le ministre des affaires étrangères. Elle avait, selon moi, une telle importance, qu'au risque de vous importuner, je dois, messieurs, insister sur la gravité de ces premières démarches dont l'imprudence, si l'on y réfléchit bien, donne l'explication des omissions que tout le monde déplore aujourd'hui.
M. le ministre des affaires étrangères était tellement absorbé par son paradoxe marocain qu'il se refusait à considérer les difficultés sans nombre qui devaient fatalement s'accumuler au cours de ses dangereuses négociations. L'idée fixe d'arriver
à son but le préoccupait si exclusivement que, lorsque surgissaient les difficultés, il affectait de ne pas les voir, plutôt que de renoncer à son entreprise. {Très bien! très bien!)
Il a parlé sans cesse de la situation spéciale et prépondérante que la possession de l'Algérie donnait à la France. Il a répété avec une insistance incroyable que cette situation prépondérante lui avait été reconnue par toutes les puissances. [Très bien! très bien!)
Permettez-moi, messieurs, de vous exposer, aussi brièvement que possible, la véritable relation des faits concernant ces négociations.
Pendant la période de mésintelligence avec l'Angleterre, — à laquelle lord Lansdowne fait allusion dans sa dépêche à sir EdmundMonson, — M. le ministre des affaii^es étrangères s'est adressé au gouvernement espagnol de M. Sagasta et a conclu avec lui un accord secret par lequel la France et l'Espagne se partageaient le Maroc. Dans la sphère d'influence espagnole se trouvait la ville de Fez. Pouvez-vous concevoir, messieurs, l'idée d'un pareil accord, conclu à l'insu du monde entier, à l'insu de l'Angleterre, alors hostile, à l'insu de l'Allemagne, toujours réservée?
Et à cette époque, où nous n'avions ni l'acquiescement de l'Angleterre, ni celui de l'Allemagne, on nous parlait déjà de prépondérance ! En vérité.
l'imprudence de notre diplomatie ne pouvait aller plus loin.
Par bonheur, après la chute du ministère Sagasta, le gouvernement de M. Silvela refusa de signer cet accord, blâmant publiquement la politique diplomatique du ministère qui l'avait précédé. L'Espagne nous rendait là un service signalé, car vous pouvez mesurer aujourd'hui, messieurs, quelle serait notre situation si, au lieu d'une omission, nous en avions deux à déplorer, et de quelle importance !
Cette double omission fut, en partie, réparée par l'accord du 8 avril avec l'Angleterre. A ce moment, tous les obstacles disparurent dans l'esprit de M. le ministre des affaires étrangères. S'étant heurté dès le début contre la mauvaise volonté de l'Angleterre, il lui sembla qu'une entente cordiale avec elle allait supprimer toutes les difficultés. Par une étrange et incompréhensible confusion d'idées, M. Delcassé a cru que l'accord francoanglais impliquait pour nous la domination du Maroc, s'imaginant que ce qu'il entendait par le désintéressement de l'Angleterre allait nous rendre les maîtres de l'empire chérifien.
L'Angleterre ayant été le principal obstacle à notre prépondérance, on nous disait : si l'Angleterre s'éloigne, la France dominera. Avec un malheureux parallèle entre le Maroc et l'Egypte, M. le mi-
nistre des affaires étrangères a cru pouvoir donner une apparence d'exactitude à ce raisonnement : nous laissions le champ libre en Egypte, l'Angleterre y prenait ipso facto une situation prédominante ; en échange de cet avantage l'Angleterre se désintéressait du Maroc et la France prenait dans l'empire chérifien une situation égale à celle de l'Angleterre en Egypte.
Permettez-moi de rectifier les termes du parallèle en me souciant un peu moins de littérature et un peu plus de la réalité politique : les Anglais avaient soumis l'Egypte et le Soudan. A Tel-el- Kebir et à Omdurman, lord Wolseley et lord Kitchener en avaient pour ainsi dire achevé la conquête. Il ne restait donc plus en face de l'Angleterre en Egypte que le veto économique de la France, lequel, en disparaissant, laissait aux Anglais la domination absolue.
Mais entre l'Egypte et le Maroc il y a cette différence, c'est que l'Egypte était un pays déjà conquis tandis que le Maroc est un pays à conquérir. (Très bien! très bien!)
Nous nous trouvions au Maroc dans une contrée soulevée, divisée en une infinité de petites tribus en guerre les unes avec les autres, ou les unes et les autres en guerre contre le Sultan. Indiquer sommairement ces différences, cela suffit, je crois, pour dissiper toutes nos illusions.
De plus, toute notre politique au Maroc a été basée sur deux hypothèses également fausses : la première qui consistait à croire que le Sultan était le maître chez lui ; la seconde, que nous étions les maîtres du Sultan. C'est sur ces deux bases que le gouvernement a élaboré son projet de pénétration pacifique. Le succès dépendait exclusivement de la soumission des Kabyles et de l'obéissance du Sultan. Eh bien, messieurs, sur une pareille situation, le désintéressement de l'Angleterre et l'accord franco-anglais ne pouvaient avoir aucune influence décisive. Ils ne pouvaient en rien nous garantir cette obéissance et cette soumission.
Si nous laissons de coté, en cet instant, le grand facteur qui est venu au dernier moment compliquer étrangement cette déplorable affaire et rendre notre situation sans issue, nous sommes forcés de reconnaître que le désintéressement de l'Angleterre n'impliquait pas la soumission du Sultan, car une récente expérience nous avait appris que non seulement le Sultan ne dépendait pas de l'Angleterre, mais encore que l'influence anglaise avait discrédité le Sultan auprès de son peuple et provoqué les troubles de l'an dernier. C'est un fait connu de tous et certifié à cette tribune même par M. le ministre des affaires étrangères ; il contenait un sérieux avertissement.
Il y avait eu là un essai de pénétration pacifique
anglaise qui, loin de réussir, avait soulevé le pays, et remarquez bien, messieurs, que cet essai de pénétration pacifique s'opérait sans bruit et comme à petites doses.
Quel résultat était-il donc permis d'espérer si toute la politique de la France au Maroc consistait à recommencer sur une plus grande échelle ces essais de pénétration pacifique qui avaient si mal réussi à l'Angleterre? Si l'achat d'une bicyclette et d'un appareil photographique avait suffi pour brouiller le Sultan avec son peuple, que devait-il advenir du jour où l'on affirmerait l'intention d'établir une puissance étrangère dans l'empire? {Très bien! très bien!)
Les Anglais, qui avaient expérimenté les inconvénients d'une pareille politique, se voyaient dans la nécessité absolue d'y renoncer, car ils ne voulaient à aucun prix pénétrer le pays par le seul moyen pratique, c'est-à-dire par une expédition militaire. Les événements d'aujourd'hui ne constituent donc pas le premier échec de la politique dite de pénétration pacifique.
Avec un de leurs agents, M. Mac Lean, les Anglais avaient fait un premier essai ; il n'a pas réussi. Mais cet échec était celui de M. Mac Lean et non pas celui du gouvernement anglais. Comment expliquer la faute du gouvernement français qui s'est engagé lui-même délibérémciit dans une poli^
tique qui n'a même pas le mérite de l'originalité mais seulement la témérité de l'insistance dans l'impossible? (Applaudissements.)
Messieurs, on a beaucoup parlé du désintéressement de l'Angleterre ; mais ce désintéressement existe-t-il en réalité? Je crois avoir prouvé à cette tribune, au mois de novembre, par des textes et par des faits, qu'à aucun moment l'Angleterre ne s'était désintéressée des affaires marocaines.
L'accord franco-anglais, que j'approuve chaleureusement en principe, et dont j'attends encore d'excellents résultats, a eu pour raisons déterminantes des causes de politique générale que des hommes clairvoyants avaient prévues depuis longtemps et qui apparaissent aujourd'hui clairement aux yeux de tous ; mais ce n'est pas en regardant spécialement du côté du Maroc que l'Angleterre a reconnu la nécessité d'un rapprochement avec la France, c'est en considérant l'ensemble de sa politique dans le monde entier ; car si le Maroc constitue un élément de la politique anglaise, il n'est pas l'axe principal de cette politique.
L'Angleterre, a-t-on dit, se désintéresse du Maroc. A cela j'ai répondu : l'Angleterre s'y transforme, car elle ne veut à aucun prix accepter les graves responsabilités que le gouvernement français n'a pas hésité à prendre. Lord Lansdowne s'exprime sur cette question d'une façon absolu^
ment nette et qui ne peut donner lieu à aucun doute. Je cite ici ses propres paroles :
« Le gouvernement de Sa Majesté, dit-il, n*est pas préparé à accepter de telles responsabilités, ni à faire de pareils sacrifices. »
Responsabilités et sacrifices! Dans ces deux mots, messieurs, sont contenus tous les dangers du problème marocain et nous aurions pu trouver dans cette dépêche de lord Lansdowne non pas un encouragement à notre politique, mais un salutaire avertissement.
En effet, la question peut se résumer ainsi : l'Angleterre qui, par sa propre expérience, a reconnu le néant de la politique de pénétration pacifique, a éludé les graves responsabilités que devait fatalement entraîner pour elle une occupation du Maroc. Elle s'est toujours refusée à en accepter les charges, c'est-à-dire les dépenses, le maintien de l'ordre, les soins de l'administration, etc., et cela même à l'époque où son influence était réelle. Les Anglais savent parfaitement que la pénétration sera militaire ou qu'elle ne sera pas ; mais ils n'ont rien à faire au centre de l'empire chérifîen. Leurs intérêts sont sur la côte. Ils ne veulent pas faire la police au Maroc, mission difficile et dangereuse que le gouvernement français a assumée avec une étrange légèreté. Cependant ils ne peuvent à aucun prix renoncer à la police
des côtes qui n'exige pas, pour les besoins britanniques, l'envoi d'une expédition militaire ou d'une armée, mais seulement la présence d'une flotte au moment du danger.
Et voilà pourquoi, messieurs, dès le début, j'ai voulu attirer l'attention de la Chambre sur cette erreur initiale de la politique de M. le ministre des affaires étrangères en lui faisant remarquer que l'Angleterre ne disparaissait pas du Maroc, qu'elle s'y transformait en abandonnant les points inutilement dangereux des montagnes marocaines pour concentrer ses forces et son attention sur la côte, et sur la côte seulement, qui pourra être le théâtre de graves événements.
Quant à l'Espagne, messieurs, elle a des positions importantes et des points d'appui militaires sur la côte marocaine. Ses intérêts peuvent se combiner et s'harmoniser avec ceux de l'Angleterre, et c'est ce qui explique pourquoi lord Lansdowne a exigé, au cours des négociations, en vertu de l'article 8 de la convention, que les intérêts de l'Espagne soient reconnus et respectés. Ceci n'a pas été laissé à la volonté du gouvernement français, contrairement à ce qu'affirmait M. le ministre des affaires étrangères au mois de novembre dernier.
Lord Lansdowne s'explique, sur ce point, d'une façon qui ne peut laisser aucun doute :
« Une troisième condition, dit-il, concerne l'Es-
pagne : une adéquate et satisfaisante reconnaissance des intérêts de l'Espagne, intérêts politiques et territoriaux, a été, dès le commencement, dans les vues du gouvernement de Sa Majesté, un élément essentiel (essential élément) de tout arrangement de la question marocaine. »
J'étais donc bien en droit d'affirmer que l'Angleterre se désintéresse si peu de la question marocaine, que non seulement elle défend ses intérêts au Maroc par les termes mêmes de l'accord, mais qu'elle exige de plus que ceux de l'Espagne soient reconnus et respectés.
Messieurs, de tout ceci on peut conclure que la thèse de pénétration pacifique constitue l'une des plus amères ironies de la diplomatie militante, car cette politique a aujourd'hui contre elle le Sultan lui-même et tout le peuple marocain.
Elle représentera, dans l'histoire diplomatique, l'une des plus grandes faillites de notre gouvernement, car cette solution pacifique, impossible en elle-même, a rendu également impossibles toutes les autres solutions.
Jusqu'à ce jour, la France avait le choix de sa politique au Maroc. Aujourd'hui, la situation créée par M. le ministre des affaires étrangères est véritablement sans issue. {Nombreux applaudissements.)
Le Figaro, 30 avril 1905 :