L'ACCORD FRANCO-ANGLAIS ET LA QUESTION DU MAROC
On peut affirmer que, dans la séance du 19 avril, les procédés diplomatiques de M. Delcassé ont été condamnés à l'unanimité. La défense apparente présentée par M. le président du conseil, reléguant dans l'oubli du passé les initiatives qui faisaient le fond du débat, ne pouvait, en aucune façon, justifier le ministre.
J'ai dit à la Chambre, et je le répète aujourd'hui, que le pénible incident provoqué par la déplorable aventure marocaine ne devait pas, selon moi, être librement apprécié ni publiquement discuté. Il y a toujours, en matière de politique extérieure, des réticences patriotiques qui limitent impérieusement la véhémence des oppositions.
La plupart des députés ont blâmé l'omission de M. Delcassé vis-à-vis d'une puissance étrangère ; d'autres — bien peu nombreux — ont approuvé cette omission.
Sans doute le silence gardé par M. Delcassé aurait rencontré une approbation unanime s'il eût été possible de le conserver indéfiniment. Mais il est évident que si la nécessité de « causer » est aujourd'hui reconnue, l'mitiative à prendre à propos de cette conversation aurait dû, ainsi que nous l'a dit M. le président du conseil, appartenir au passé, car il est toujours préférable de demander une explication au moment opportun que d'avoir à la donner plus tard.
On ne l'a pas compris à temps. Je me souviens encore de l'étonnement avec lequel la Chambre, le 8 novembre de l'année dernière, écoutait l'exposé, hélas ! trop justifié depuis par les événements, que j'avais cru devoir faire au sujet des difficultés qui attendaient, au Maroc, l'exécution du programme de pénétration pacifique « étalé » avec tant d'assurance devant le Parlement.
On oubliait que dans le métier diplomatique, ce qu'il y a de plus nécessaire à offrir, c'est un lendemain.
Entendons-nous bien : ce qu'on a appelé l'accord franco-anglais, ou la convention du 8 avril, ne devait pas, assurément, se borner au seul arrangement des questions de Siam, de Terre-Neuve, des Nouvelles-Hébrides, de l'Egypte et du Maroc.
L'accord devait signifier beaucoup plus que cela, car il représentait la nécessité, admise par deux nations puissantes, de se rapprocher et de s'entendre au milieu des difficultés que créait en Europe un état de choses nouveau.
Tout gouvernement, en France et en Angleterre, aurait reconnu cette obligation pressante qui n'eût rencontré aucun obstacle sérieux dans son développement, si un ministre des affaires étrangères, comprenant malheureusement fort mal l'importance et la grandeur de cette politique, ne l'avait amoindrie en donnant comme base à ces accords la dangereuse question du Maroc.
La conception de M. Delcassé était si erronée et rétrécissait tellement les limites de la politique internationale, qu'il a voulu faire tout dépendre non pas des causes qui imposaient l'union des deux peuples à l'heure présente, mais d'une question délicate qui devait créer nécessairement des obstacles à la réalisation d'une grande œuvre de paix.
En dehors du Maroc, l'union de la France et de l'Angleterre pouvait être accomplie sans une note discordante, sans la protestation d'aucune puissance européenne.
La presse française et étrangère a prêté à M. Delcassé, dans les affaires internationales, un
rôle supérieur à celui que la réalité des choses permet de lui attribuer.
On a affirmé, en France et au dehors, que M. Delcassé était l'auteur de la réconciliation entre la France et l'Angleterre. On a dit, à plusieurs reprises, qu'il a été le seul homme politique prêt à défendre cette thèse, que le rapprochement anglofrançais était son œuvre et que sans lui les bons rapports entre les deux nations pouvaient être compromis.
Attribuer à M. Delcassé l'œuvre méritoire de réconciliation avec l'Angleterre est assurément lui reconnaître un mérite qu'il n'a pas. L'œuvre de M. Delcassé a été principalement la création de la question marocaine sous la forme de la « pénétration pacifique )). C'est vers ce but qu'il a dirigé ses efforts et ses travaux.
La différence entre la pensée de M. Delcassé et celle des autres hommes politiques français qui se sont occupés de cette question consiste en ce que les uns désiraient ardemment le rapprochement et l'accord avec l'Angleterre, tandis que M. Delcassé faisait dépendre ce rapprochement et cet accord de la solution rêvée par lui des affaires marocaines.
Au sein du Parlement, les adhérents à la politique de l'entente cordiale étaient nombreux.
M. Ribot l'a défendue avec éloquence ; M. Des-
chanel l'a préconisée depuis longtemps avec chaleur ; M. Clemenceau et M. Jaurès en ont été des partisans convaincus. M. Cochin et M. Delafosse se sont, a plusieurs reprises, prononcés en sa faveur.
Et cependant, à l'heure où la situation diplomatique et politique de l'Europe était devenue tellement grave, la question marocaine primait, dans l'esprit de M. Delcassé, celle du rapprochement anglo-français !
La preuve en est faite. M. Delcassé, en effet, a d'abord traité la question du Maroc avec l'Espagne en dehors de l'Angleterre et contre elle! Tout le monde sait aujourd'hui que le singulier traité élaboré en 1902 nous conduisait directement et sûrement à une brouille avec l'Angleterre.
Ce résultat désastreux nous a été évité par le refus du gouvernement conservateur espagnol, qui n'a pas voulu courir le risque de provoquer le mécontentement de l'Angleterre et qui a blâmé publiquement la conduite diplomatique du précédent ministère.
Il eût été raisonnable, à ce moment, de renoncer à cette dangereuse entreprise marocaine.
Lorsqu'on a le devoir impérieux de surveiller la sécurité de ses frontières, il est d'une sagesse élémentaire de ne pas disséminer ses moyens d'action dans des entreprises douteuses où les
conflits diplomatiques, les dépenses ruineuses et peut-être les envois de troupes altèrent les principes essentiels de notre défense nationale. Mais c'est le propre des ministres étrangers à la carrière diplomatique que d'avoir la tentation de laisser une trace de leur passage aux affaires sans tenir compte des temps et des circonstances. Le manque d'unité et de suite dans la conduite de la politique extérieure est la conséquence forcée de cet état d'esprit. M. Delcassé fut contraint, par le refus de l'Espagne, de renoncer à la stupéfiante combinaison du partage secret de l'empire marocain.
Cependant les graves événements qui se produisaient dans le monde devaient appeler l'attention des hommes d'État d'Europe sur les réalités politiques qui s'imposaient avec une rapidité et une force irrésistibles. L'Angleterre ne pouvait les méconnaître, et c'est alors qu'elle jugea prudent et opportun de changer l'état d'hostilité latente qui régnait entre les deux nations en une entente amicale capable de créer une force pacifique assez solide et assez puissante pour neutraliser les dangers qui menaçaient la paix universelle. Le voyage du roi d'Angleterre à Paris fut l'heureuse démonstration qui amena le rapprochement des deux peuples.
Des pourparlers s'engagèrent sur un ensemble de choses, parmi lesquelles le gouvernement français commit la faute de placer en première ligne la question du Maroc.
J'ai dit comment l'Angleterre, au cours des négociations et par l'article 8 de la convention, avait exigé que « les intérêts de l'Espagne fussent reconnus et respectés » et comment elle avait fait, ainsi que le formule lord Lansdowne dans sa dépêche à sir Edmund Monson, « de la reconnaissance des intérêts politiques et territoriaux de l'Espagne », un élément essentiel (essential élément) de tout arrangement de la question marocaine.
L'Angleterre avait compris l'intérêt qu'offrait au point de vue de la politique générale un rapprochement sincère avec la France. Mais il y a une différence à établir entre ce qu'eût été une large et grande politique d'entente, gage précieux de stabilité et de sécurité, et cette convention spéciale du 8 avril dont les termes nous concèdent seulement « des responsabilités à prendre et des sacrifices à faire ». Le Maroc est précisément le lieu où l'Angleterre, ne possédant rien, ne pouvait rien nous donner.
C'est une opinion généralement répandue que l'Angleterre, en signant l'accord du 8 avril, sui-
vait vis-à-vis de nous une politique machiavélique et fallacieuse.
Il y a une étrange humilité à soutenir de pareilles affirmations qui attribuent à la France le rôle d'une mineure incapable de refuser les mauvaises valeurs que l'on cherche à lui imposer. Ceux qui défendent cette thèse ne connaissent évidemment pas la dépêche par laquelle lord Lansdowne notifiait à sir Edmund Monson les conditions de l'accord. Ils auraient vu dans ce document, publié en même temps que le texte de la convention, l'aveu sincère que l'Angleterre ne pouvait offrir à la France, au Maroc, que « des responsabilités et des sacrifices » qu'elle se refusait elle-même à assumer. Non seulement il n'y avait là aucune traîtrise, mais nous aurions dû y trouver un loyal et salutaire avertissement.
Aujourd'hui les responsabilités sont prises ; les difficultés sont inextricables et évidentes pour tous. Elles eussent été évitées par un ministre expérimenté et connaissant la tradition, car, dans le passé, les hommes d'État qui ont eu à s'occuper de la question marocaine en comprenaient les risques et les dangers. Et puisque l'on parle aujourd'hui avec insistance de la convention de Madrid, il est permis d'affirmer que si M. Delcassé avait suivi l'exemple donné par M. Canovas dans cette circonstance mémorable, nous n'aurions pas
à déplorer la douloureuse situation d'aujourd'hui. L'Espagne, qui pouvait se prévaloir de droits incontestables dans l'empire chérifien, et qui cependant était infiniment plus mesurée dans ses revendications que ne l'a été M. Delcassé, avait pris soin de convoquer à la conférence de Madrid des représentants de toutes les puissances méditerranéennes, parce que le monde entier peut avoir des intérêts plus ou moins permanents sur les côtes du Maroc.
Comte DE Castellane, Député.
Le Figaro, 2 novembre 1906 :