‹ Maroc, 1904-1908Chapitre 8 sur 17 · LA FRANCE AU MAROC · texte numérisé non relu

LA FRANCE AU MAROC

Dans le conseil de cabinet de samedi, le gouvernement a résolu d'envoyer à Tanger le croiseur Jeanne-d'Arc, et les journaux officieux ont affirmé qu'il débarquerait trois cents hommes afm de rétablir l'ordre à Arzila où Raisouli commande en chef, comme représentant du Maghzen, avec l'autorisation de Mohammed-el-Torrès. L'Espagne a envoyé également un vaisseau de guerre, et les journaux ajoutent qu'en prenant ces mesures les deux gouvernements français et espagnol agissent en vertu du droit de police qui leur a été attribué par la conférence d'Algésiras.

Si les bateaux français et espagnol se limitent à recueillir leurs nationaux en cas de danger, nous jugerons que la mesure est sage et prudente, et nous ne pourrons que nous en féliciter. Mais si renvoi des bateaux implique l'intention d'un débarquement à Tanger « pour rétablir l'ordre à Arzila », l'acte prendrait une telle importance et

Taventure nous mettrait en risque d'une façon si grave, qu'il nous serait impossible de trouver dans le vocabulaire politique des termes assez forts pour les qualifier.

Et d'abord, si l'on veut voir les choses sous leur véritable aspect, il convient de se rappeler que la conférence d'Algésiras ne nous a pas chargés de faire la police au Maroc. On se trompe, ou l'on veut nous tromper, lorsqu'on répète une pareille affirmation. La conférence d'Algésiras a été convoquée dans un but contraire et l'article 2 de sa déclaration, relative à l'organisation de la police, dit expressément ceci :

La police sera placée sous Vautorité souveraine de S. M. le Sultan. Elle sera recrutée par le Maghzen parmi les musulmans marocains, commandée par des caïds marocains et répartie dans les huit ports ouverts au commerce.

Ce qui a été stipulé à Algésiras, c'est que pour venir en aide au Sultan, dans l'organisation de cette police, des officiers et sous-officiers espagnols et français seront mis à sa disposition pour assurer l'instruction et la discipline conformément au règlement qui sera établi sur la matière.

D'une façon générale, dit l'article 3 de la décla-

ration, ils devront surveiller V administration des troupes et contrôler le payement de la solde qui sera effectué par Vamin assisté de Vofficier instructeur comptable.

Pour bien déterminer que ce n'est pas la police des ports que l'on attribue à la France et à l'Espagne, mais seulement un concours technique dans l'organisation de la police marocaine, l'article 5 de la déclaration fixe l'effectif total des troupes de police : les hommes doivent être au nombre de deux mille à deux mille cinq cents ; les officiers espagnols et français, de seize à vingt ; les sous-ofïiciers espagnols et français, de trente à quarante.

Le fonctionnement de la police sera, selon l'article 7 de la déclaration, Vohjet d^une inspection générale qui sera confiée par Sa Majesté Chériflenne à un officier supérieur de V armée suisse dont le choix sera proposé à Vagrément du Sultan par le gouvernement fédéral suisse.

D'après les textes que nous venons de citer, on constatera que la réalité est loin de répondre à l'idée généralement répandue qui attribue à la France et à l'Espagne le droit de police au Maroc. La vérité est tout autre. Évidemment, au début de la déplorable aventure marocaine, le droit de police dans les ports du IMaroc entrait nécessairement dans les plans de ^L Delcassé et dans ses

projets de pénétration pacifique ; mais rien de tout cela n'était réalisable, et c'est là précisément ce qui a rendu inévitable la réunion de la conférence. En acceptant d'aller à Algésiras, M. Rouvier a accompli un acte éminemment patriotique ; il conjurait le réel danger que comportaient les dispositions prises. C'était une douloureuse nécessité à laquelle il ne croyait pas possible de se soustraire, mais il n'ignorait pas que notre liberté d'action y serait aliénée et que nous devrions prendre des engagements qui diminueraient pour l'avenir notre situation au Maroc. En effet d'autres nations sont venues partager avec la France et l'Espagne l'influence que nous avions sur le Maghzen. L'internationalisation d'Algésiras nous coûte cher politiquement et financièrement, mais les lourdes fautes précédemment commises ne pouvaient avoir d'autres conséquences.

Si l'on compare la situation prépondérante que nous avions au Maroc avant 1902 avec celle qui résulte pour nous aujourd'hui des événements survenus et de la conférence qui en était l'inévitable aboutissant, nous pouvons nous rendre compte de tout ce que nous avons perdu pendant ces quatre dernières années.

Avant cette époque, nous jouissions d'une liberté d'action complète ; nous pouvions, en cas de conflit, agir ou nous abstenir à notre gré ; nous étions en mesure de demander et d'obtenir du Maghzen le châtiment des attentats et les indemnités auxquelles ils auraient donné lieu ; nous avions les protocoles qui assuraient notre commerce et notre défense dans le Sud-Oranais ; nous avions, avec l'Angleterre et l'Espagne, le monopole des emprunts marocains, ce qui revient à dire que nous possédions la clef du Trésor chérifien et, par là, l'influence absolue sur un Maghzen besogneux qui devait recourir à tout instant à notre aide pour assurer ses moyens d'existence.

Aujourd'hui nous avons les mains liées par toutes sortes d'engagements internationaux ; nous ne sommes libres ni d'agir ni de nous abstenir ; nous devons tenir compte des intérêts des autres et il nous est interdit de faire un seul geste sans accord préalable avec les nouveaux venus ; de telle sorte que si les excès commis par les Marocains atteignent quelques-uns de nos nationaux, si nous allons nous plaindre et réclamer contre les malfaiteurs auprès du gouvernement chérifien, il se peut que l'on nous réponde que nous faisons maintenant partie de la police marocaine et que nous avons, par là, assumé une part de la responsabilité que nous chercherons en vain à attribuer au Maghzen !

En juin 1906 les choses en étaient arrivées à ce point que M. Rouvier n'avait plus le choix des moyens dans la politique de liquidation qui lui était imposée. Il fallait accepter la conférence et y faire les sacrifices nécessaires. Le patriotisme le plus élémentaire, l'état de nos forces militaires et maritimes à cette heure critique, les deux cents millions qu'il fallait trouver subitement pour parer aux éventualités menaçantes, tout cet ensemble de choses que nous ne pouvons oublier ne permettait pas à M. Rouvier une autre ligne politique que celle qui lui était dictée par les circonstances.

Nous allions donc à Algésiras sans avoir les moyens d'insister sur les prétentions imprudemment émises. Une marche rétrograde était devenue nécessaire. Pour couvrir la retraite on créa cette apparence, cette ombre d'organisation qui n'avait de la police que le nom, et il fallut accepter l'idée baroque de placer les officiers et les sous-officiers européens sous l'autorité du Sultan. C'est là ce qui donne lieu à l'équivoque actuelle ; nous croirions dangereux de la laisser subsister, car l'opinion publique pourrait s'égarer de nouveau dans l'idée que la France, investie du droit de police au Maroc, refuse ou néglige de prendre les mesures nécessaires

au rétablissement de l'ordre à Arzila ou ailleurs.

Cette mission de police ne nous ayant pas été confiée parla conférence internationale d'Algésiras, — laquelle a seulement chargé Sa Majesté Chérifienne du soin de veiller au maintien de l'ordre et de la tranquillité de ses États, — nous nous jetterions dans l'aventure la plus insensée et nous entreprendrions l'œuvre à la fois la plus dangereuse et la plus irréalisable si nous songions à un débarquement quelconque sur la côte du Maroc.

M. Delcassé a été conduit par ses illusions à une omission qui nous a exposés aux plus graves contingences. M. Clemenceau, en débarquant des soldats à Arzila, préparerait des complications pour lesquelles il se pourrait qu'il n'y eût aucune solution possible.

Mais nous ne croyons pas le chef actuel du gouvernement assez aveugle pour se résoudre à entrer dans une voie aussi dangereuse et il n'a sans doute aucune des intentions que la presse lui attribue. Le « guêpier », dont il a parlé lui-même dans un article excellent, existe toujours et n'est pas moins menaçant.

Comte DE Castellane, Député.

DISCOURS

PRONONCÉ PAR LE COMTE DE CASTELLANE SUR LES CRÉDITS DEMANDÉS A PROPOS DE LA CONFÉRENCE d'aLGÉSIRAS.

(Séance de la Chambre du 6 décembre 1906.)

Messieurs,

Après les événements politiques dont nous avons été les témoins pendant ces derniers mois, après la conclusion de la paix en Extrême-Orient et après l'apaisement plus ou moins définitif de cette redoutable question du Maroc qui, dès l'origine, a été pour moi une source perpétuelle de craintes, je ne puis qu'insister avec plus de conviction que jamais sur les idées que j'avais l'honneur d'exposer à cette tribune quand les graves questions diplomatiques qui semblent aujourd'hui moins menaçantes y furent discutées pour la première fois.

Je n'ai pas l'intention d'ajouter aux censures que la conception de la politique marocaine m'avait

fait un devoir d'adresser au ministre qui l'imposait et au ministre qui la tolérait. Tout ce que je pourrais ajouter aujourd'hui à ce sujet devient superflu, car la triste réalité a dépassé mes douloureuses prévisions.

Les premières complications de cette malheureuse affaire ont été, il est vrai, conjurées grâce à l'habileté et au patriotisme, d'ailleurs très mal récompensés, de M. Rouvier.

Mais il serait naïf de croire que les dangers ont tous disparu parce que la conférence d'Algésiras a internationalisé la question marocaine. L'œuvre, si elle est moins dangereuse pour ce qui regarde l'Europe, parce qu'elle est devenue commune, n'en est pas moins difficile au Maroc même.

Nous portons la responsabilité de notre initiative, et, en outre, nous serons obligés dorénavant de répondre de ce que d'autres auront l'idée de faire au Maroc en dehors de nous. Ce qui vient de se passer en Espagne est fait pour confirmer mon appréhension.

Tous ceux que la question intéresse ont pu lire les dépêches que le général Marina, commandant de la place de Melilla, écrivait il y a quelque temps au gouvernement de Madrid. Le général Marina demandait instamment que l'on veuille bien, par tous les moyens possibles, insister auprès du Maghzen pour qu'il n'employât aucun moyen de guerre

vis-à-vis des rebelles, car ceux-ci peuvent, quand ils le voudront, couper les communications terrestres avec Melilla et priver la ville de toutes munitions.

En effet, les partisans du roghi ont, depuis le début de l'insurrection, fait disparaître les douanes du Sultan et les ont remplacées par des douanes à eux, sources productives de nombreux profits.

Il est bien évident que, le jour où les agents espagnols voudront exercer la police à Tétouan, à Larache, à Tanger et à Casablanca, le cri de protestation contre ce contrôle rencontrera un écho dans tout le Riff. Ce jour-là, la situation de Melilla sera extrêmement difficile, et voilà pourquoi l'autorité militaire s'est empressée d'avertir son gouvernement. Je n'ai jamais pu comprendre, pour ma part, comment on pourrait à la fois faire la police au nom du Sultan et observer une stricte neutralité vis-à-vis des rebelles. Mais, par contre, je comprends parfaitement pourquoi le gouvernement de M. Silvela refusait, en 1903, d'assumer de semblables responsabilités.

S'il y a eu quelque mérite à combattre dès l'origine cette invraisemblable politique qui, à défaut de base réelle, avait reçu le nom retentissant de pénétration pacifique, c'est à l'heure où cette politique semblait arrogante, vivace, en apparence triomphante, appuyée par un ministre en activité

et devant lequel j'ai affirmé que, dans les fastes diplomatiques, son œuvre resterait synonyme de déception cruelle et d'insuccès douloureux. Cette invention de la pénétration pacifique sans sanction, sans réalité, mais avec une signification si dangereuse par sa sonorité elle-même, allait faire d'une chose vide un instrument de discorde et de ruine. Messieurs, j'ai abordé déjà plusieurs fois devant vous la question du Maroc. J'en ai parlé d'abord en elle-même et ensuite par rapport à la politique générale de la France. J'ai parlé de l'impossibilité absolue de réaliser le programme économique, financier, militaire et colonisateur que contenait la pénétration marocaine, et, déjà à cette époque, je redoutais les graves conséquences que devait fatalement provoquer, par rapport à la politique extérieure de la France, une œuvre commencée au milieu des rivalités des puissances et poursuivie sans les garanties les plus rudimentaires de sécurité et de réussite. J'ai combattu avec énergie et pourtant avec modération les procédés diplomatiques de M. Delcassé, soutenu et encouragé par tant d'applaudissements, alors qu'il n'avait, pour ainsi dire, que des admirateurs, et aujourd'hui, à l'heure de la liquidation plus ou moins définitive, je vous avoue mon désir, non pas de défendre une série de fautes impardonnables, mais d'essayer de mieux définir ces fautes, de les circonscrire, et de bien

prouver que l'erreur capitale de notre ancien ministre des affaires étrangères, erreur dont toutes les autres ont été la conséquence forcée, a été de concevoir la possibilité de la conquête du Maroc et de tout subordonner à cette irréalisable pensée.

En dehors de cette faute initiale, source des difficultés et des ennuis que nous traversons aujourd'hui, toutes les autres fautes, commises par M. Delcassé dans la conduite de cette malheureuse affaire, n'ont été que des erreurs de tactique, de procédé ou de forme qui n'ont pas contenu le propos délibéré qu'on leur a attribué aujourd'hui d'avoir voulu développer une vaste politique d'isolement et de guerre.

Cette politique de provocation, messieurs, n'a jamais été dans ses intentions. Si M. Delcassé avait conçu un plan général de politique extérieure, dirigé et orienté vers l'isolement dont on parle, comment pourrait-on s'expliquer que l'auteur d'une telle politique, déjà si dangereuse en ellemême, ait voulu de gaieté de cœur convertir les périls possibles en conflits évidents, en fournissant à ses rivaux européens, comme arme de combat, le trop facile prétexte de la pénétration marocaine? Non, mille fois non ! Car enfin, messieurs, un ministre, assez imprudent et assez audacieux pour imaginer et pour adopter la ligne de conduite qu'on a voulu voir dans la politique de M. Delcassé,

se serait empressé au contraire de réunir ses éléments, de fortifier sa situation, de concentrer ses forces, et il aurait évité, par tous les moyens possibles, de créer cette diversion funeste du Maroc, laquelle représentait à la fois un affaiblissement de sa position centrale et une porte ouverte à l'intervention étrangère.

La conception d'une nouvelle politique en Europe évinçait d'elle-même toute velléité marocaine qui n'a pu être entreprise, au contraire, que par une idée fausse de sécurité et d'intangibilité européenne, laquelle n'existait malheureusement que dans l'imagination du ministre.

Rappelez-vous les précédentes discussions. Dès que M. Delcassé a été chargé de la direction de notre politique extérieure, on a pu remarquer que le point de départ, la base de toute cette politique consistait dans l'affirmation de la sécurité acquise par la France depuis la signature de l'alliance franco-russe, sécurité assez inébranlable pour permettre à notre gouvernement l'ambition légitime de songer à établir notre protectorat au Maroc.

L'objet principal de toute la politique de M. Delcassé a été cette pénétration et cette domination au Maroc ; tout le reste, dans ses actes et dans son esprit, a été subordonné à cette idée capitale. M. Delcassé — et c'est là sa grave erreur — n'a jamais considéré la question marocaine au

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point de vue de la politique générale de l'Europe, mais il a regardé la politique générale de l'Europe au point de vue de son entreprise marocaine. (Très bien/ très bien/) Il a voulu être le conquérant plus ou moins pacifique du Maroc et pour cela il a dérangé les relations internationales et menacé la paix du monde.

J'ai déjà eu l'occasion d'attirer l'attention de la Chambre à ce sujet, alors qu'on attribuait à M. Delcassé l'œuvre du rapprochement avec l'Angleterre.

Il a effectivement désiré ce rapprochement, mais non pas dans un but d'équilibre européen ou dans un but de politique générale, et encore moins, il faut l'avouer, dans un but d'isolement ou de provocation envers certaine puissance comme il est de mode de le dire aujourd'hui. Non ! M. Delcassé a voulu se rapprocher de l'Angleterre afin de se faciliter les moyens de conquérir le Maroc. Le traité du 8 avril en fait foi ; car, qu'avons-nous demandé à l'Angleterre en échange de toutes les concessions que nous lui faisions, si ce n'est le Maroc ?

Au début, le gouvernement anglais s'opposait avec une telle ténacité pour nous à cette politique de pénétration et de domination marocaine, que M. Delcassé a cru naïvement que le jour où, par des concessions importantes, il aurait obtenu des

Anglais d'avoir les mains libres dans l'empire chérifien, l'œuvre de conquête et de pénétration ne rencontrerait plus aucun obstacle.

C'est là l'erreur lamentable qui fut commise, erreur deux fois funeste, car elle est basée sur la double méconnaissance et de l'état de l'Europe et de l'état du Maroc, méconnaissance qui portait M. Delcassé à faire ces concessions de Siam, de Terre-Neuve, d'Egypte, etc., en échange de ce qu'il croyait être la réalisation de son rêve marocain.

M. le comte de Lanjuinais. — Très bien!

M. le comte de Castellane. — Mais quand il a fallu agir, il a bien fallu s'apercevoir que les Anglais n'étaient pas les maîtres de nous donner quoi que ce soit au Maroc, et que l'entente cordiale avec l'Angleterre, si précieuse et si nécessaire à la fois, devait servir à tout, excepté à dominer le Maroc.

Nous demandions à l'Angleterre la seule chose qu'elle ne pouvait nous donner.

Messieurs, la preuve évidente que le rapprochement franco-anglais, que M. Delcassé se vante aujourd'hui d'avoii^ établi, n'était pas au début dans ses vastes desseins de politique générale et d'équilibre européen, nous est fournie par le fait que l'ancien ministre a d'abord traité la question

du Maroc avec l'Espagne, non seulement en dehors de l'Angleterre, mais contre elle.

Tout le monde sait aujourd'hui que dans la période de malentendus et de difficultés signalée par lord Lansdowne, M. Delcassé avait élaboré un étrange traité franco-espagnol qui nous conduisait, en 1903, directement et sûrement à la brouille avec l'Angleterre. Ce résultat désastreux nous a été épargné grâce à la sagesse du gouvernement conservateur espagnol, qui a refusé de s'associer à cette politique imprudente.

Par ce traité, M. Delcassé allait bien loin, il allait jusqu'à donner à l'Espagne Fez, pour être assuré d'avoir avec lui l'Espagne contre l'Angleterre. Par bonheur, l'Espagne n'a pas accepté ce marché de dupe, et nous devons grandement nous en féliciter.

Aujourd'hui on nous dit que M. Delcassé a voulu isoler l'Allemagne. J'avoue que je ne vois dans la politique de M. Delcassé aucun propos délibéré d'isolement. L'Angleterre a pris ellemême l'initiative du rapprochement avec la France, comme on a pu le voir clairement constaté dans le discours récemment prononcé, le 11 octobre dernier, à Glasgow, par M. Winston Churchill, soussecrétaire aux colonies. Dans ce discours, où il fait une allusion importante aux relations francoanglaises, M. Winston Churchill s'exprime ainsi :

« Il y a six ans, les deux pays étaient très disposés à s'exprimer sur leur compte réciproque en des termes sans mesure, et il en résultait un vif antagonisme. Aujourd'hui, quel contraste réjouissant ! Depuis que le roi, par un acte de prescience et de courage, a visité Paris à un moment critique, les relations entre les deux pays sont devenues de plus en plus étroites et cordiales. »

Non, messieurs, M. Delcassé n'a pas voulu isoler l'Allemagne, pas plus qu'il n'a cherché à offenser l'Angleterre, le jour où il s'efforça de conclure contre elle un pacte avec l'Espagne. Ce qu'il a voulu constamment, ce qui a été l'axe de sa politique, l'idée fixe à laquelle il a tout subordonné, c'a été la conquête du Maroc. Sur ce fond trompeur et dangereux, il a accumulé un certain nombre de fautes secondaires qui, par leur nature, devaient prendre et ont pris la taille d'incidents douloureux. La trop fameuse omission, prétexte du conflit, a été du nombre.

Nous savons aujourd'hui qu'il a essayé plus tard d'en atténuer les effets, car dans sa dépêche du 15 avril 1905, adressée à M. Bihourd, il rend compte d'une conversation avec le prince Radolin dans laquelle il a parlé, d'ailleurs, avec infiniment d'empressement, de preuves de confiance données et de confidences faites le 23 mars 1904 à l'ambassadeur d'Allemagne.

Cette bonne volonté tardive ne saurait remplacer auprès de nos rivaux la communication officielle omise et signalée par M. Bihourd dans sa dépêche du 22 mars de la même année.

Les amis de M. Delcassé nous ont affirmé à plusieurs reprises que le rapprochement francoanglais, tout d'abord strictement limité à des intérêts spéciaux, a évolué vers une entente générale par le fait de l'agression allemande. C'est exact et l'aveu est utile à retenir.

Le rapprochement franco-anglais, tout d'abord strictement limité à des intérêts spéciaux concernant le Maroc, n'était nullement conçu dans une pensée transcendante d'équilibre européen et de politique générale. C'est ce que j'ai toujours dit, et c'est là, messieurs, la source du mal.

Par contre, les amis de M. Delcassé se trompent étrangement quand ils affirment que son successeur a été obligé de suivre la même ligne de conduite que lui. C'est là une affirmation qui est le contraire de la réalité. M. Rouvier a été obligé d'abandonner toute la politique de M. Delcassé, basée sur des intérêts spéciaux concernant le Maroc, il tait urgent de convertir cette politiqu spéciale de dangers en une politique générale de sécurité, qui, d'ailleurs, ne pouvait être

ratifiée que par l'acceptation de la conférence d'Algésiras.

Voici d'ailleurs, messieurs, en quels termes dignes et précis M. Rouvier a expliqué cette acceptation :

« J'ai considéré, a-t-il dit, que, sous conditions d'obtenir les garanties nécessaires, nous ne devions pas nous refuser aux tempéraments compatibles avec le souci de la dignité de la France comme avec la sauvegarde de ses intérêts essentiels, et que passer outre, c'eût été perdre le sentiment de notre responsabilité envers le pays. Nous entendions ne pas faire sortir la question marocaine des proportions qu'elle doit garder ; nous avons accepté de nous rendre à la conférence d'Algésiras. »

Messieurs, toute la politique marocaine de M. Delcassé était, dès l'origine, condamnée à la faillite. Tôt ou tard elle devait être abandonnée, et nous devons nous estimer heureux d'avoir trouvé dans la personne de M. Rouvier, pendant son trop court ministère et au milieu de tant de difficultés, un négociateur habile et prudent, qui a su conserver à la France ce qui était pour elle essentiel et nécessaire, c'est-à-dire la réserve de tous nos droits (Très bien! très bien!), malheureusement diminuée depuis par des conclusions internationales très graves, lesquelles nous ont amenés à l'étrange état de choses actuel, qui, au nom d'un

droit de police imaginaire, place les officiers et les 80 us- officiers français sous l'autorité directe du sultan du Maroc. {Très bien! très bien!)

Et maintenant, sans vouloir insister davantage sur cette regrettable affaire, vous avouerez, j'espère, avec moi, qu'elle a été la seule pierre d'achoppement dans tout le chemin parcouru vers une situation générale tellement modifiée en notre faveur par les circonstances, que, même après la conférence d'Algésiras et malgré toutes les contrariétés que nous y avons éprouvées, je ne crois pas faire œuvre de chauvinisme, mais seulement avouer une vérité aujourd'hui reconnue de tous en disant que le rôle de la France a considérablement grandi pendant ces derniers temps et que partout où jusqu'ici nous avions en face de nous des spectateurs indécis, nous trouvons aujourd'hui des amis sincères et dévoués.

Le changement est complet, et l'affaire du Maroc une fois éliminée, toutes les perspectives de notre politique extérieure offrent à la France un avenir de sécurité, de garanties et de forces tel que nous aurions à peine osé l'espérer il y a quelque temps, après les vicissitudes et les grandes difficultés accumulées pendant la dernière période.

Le résultat même des victoires japonaises, qui, à un certain moment, a paralysé la Russie et jusqu'à un certain point, du moins en apparence,

modifié la double alliance, n'est pas devenu dans la liquidation finale un élément contraire à notre politique. La Russie reste un facteur de premier ordre dont tout l'équilibre européen peut dépendre à un moment donné. « L'alliance franco-russe, a dit M. Witte quand il était au pouvoir, est et demeure conforme à l'intérêt des deux peuples. » « A cette alliance, a-t-il ajouté, il n'y a rien de changé et il ne faut rien changer. » En effet, messieurs, à cette alliance il ne faut rien changer. Elle constitue encore et elle constituera longtemps, je l'espère, ce qu'il y a de plus essentiel et de plus vital dans l'intérêt des deux peuples. (Très bien! très bien!)

Je disais tout à l'heure que les victoires japonaises n'ont rien enlevé à l'ensemble de forces et d'énergie représenté par la France en Orient et en Occident. Les répercussions de ces victoires, loin de nous amoindrir et de nous diminuer, contribueront puissamment à affermir notre sécurité, car le rapprochement avec l'Angleterre, événement dont l'importance n'est pas encore suffisamment comprise et appréciée, a déjà modifié en notre faveur tout l'équilibre européen.

Nous nous trouvons en présence d'un autre événement nouveau dans l'histoire, d'une force et d'une portée si considérable qu'il renverse les vieilles notions de sécurité européenne et vient

établir comme un droit nouveau dans les relations internationales du monde : je veux parler du traité entre l'Angleterre et le Japon, instrument formidable de paix, car il résume ce qui est éminemment nécessaire pour assurer la paix : la supériorité de forces. Ce traité, sanctionné par un ensemble d'éléments qui le feront respecter et par un désir d'apaisement sympathique à tous, devient aujourd'hui la garantie suprême des intérêts publics et du statu quo général. (Très bien! très bien!)

L'entente cordiale avec l'Angleterre, déjà si nécessaire en l'état actuel de l'Europe, a doublé de valeur depuis la signature du traité anglo-japonais.

En ce qui concerne la France, l'Indo-Chine ne peut plus être menacée et l'amitié anglaise, qui nous a été offerte avec la spontanéité et l'unanimité que cette grande nation a toujours dans les occasions décisives, affermit encore, et pour un temps durable, notre sécurité et notre situation en Europe.

Ce n'est pas un espoir que j'exprime; ce n'est pas une hypothèse que je hasarde en affirmant que l'entente cordiale avec l'Angleterre constitue pour nous, avec l'alliance russe, un élément inhérent

à notre sécurité en Occident, car j'ai la conviction profonde que dans les heures de difficulté et de trouble que nous avons récemment traversées, c'est l'amitié anglaise, c'est la puissance manifeste et effective de l'entente cordiale, qui a assuré la continuation de la tranquillité en Europe. Cette entente salutaire complète la sécurité que l'alliance russe sincèrement pratiquée doit nous procurer.

Contre le traité anglo-japonais, personne ne peut plus rien aujourd'hui. Celui qui le menacerait, menacerait, par le fait, la paix du monde, et je considère que la France, solidement établie entre l'alliance russe, d'un côté, et l'amitié anglaise, de l'autre, et, je l'espère, à la veille de voir s'opérer un rapprochement définitif entre la puissance amie et la puissance alliée, n'a rien à craindre et rien à regretter. (Applaudissements.)

Le Figaro, 25 juin 1907 ;

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