CHAPITRE X
NOUS approchions du poste de Tanant.
C'est en pleine montagne. Plus d'oliviers. Des chênes verts, des f>ommiers épineux, des genévriers rabougris, de lai-^es massifs d'euphorbe d'un vert de mousse gras et luisant, posés sur la pierraille comme d'énormes tortues vertes; de loin en loin, sur un sommet ou dans le pli d'une étroite vallée, parmi des champs d'orge maigre et des vergers d'amandiers, une ferme-château percée de longues meurtrières, avec, aux quatre angles, une tour qui va s' amincissant par le haut.
Déjà on pouvait apercevoir le drapeau flottantsurlebordj,lorsqu'unetromped'automobile surprit bizarrement nos oreilles
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et nous fit garer sur la piste. Une superbe limousine arrivait dans la poussière. Derrière les vitres, au fond de la voiture, j'aperçus au passage un personnage vêtu de blanc, la tête entourée de mousselines, d'où s'échappaient deux papillotes blanches qui frisaient le long d'un visage décharné, de couleur sombre, où brillaient des yeux admirables.
Les x\skris présentèrent les armes. Le personnage aux papillotes nous salua d'une inclinaison légère, à laquelle les voiles dont il était enveloppé , et aussi l'éclat de ses yeux, donnaient une douceur féminine.
Dans la poussière soulevée par la riche automobile, nous arrivions, une heure plus tard, au poste de Tanant. Il y avait là, rassemblés sur les pentes de la coiline, deux ou trois mille piétons et cavaliers. Les piétons demi-nus, couverts d'une simple chemise relevée à mi-cuisse, la tête •entourée d'une corde ou d'un chiffon poussiéreux; les cavaliers, moins som-
mairement vêtus d'un caleçon tombant aux chevilles, d'un caftan de drap et d'un burnous. De tous côtés arrivaient des gens à pied ou à cheval qui rejoignaient la harka; des serviteurs tenant en main les chevaux des personnages importants qui avaient fait la route à mule pour s'éviter la fatigue d'une longue chevauchée; et l'humble foule des petits ânes galeux, sanglants, pelés, qui portaient dans les couffins les plateaux à thé, les tapis, les bouilloires et les gargoulettes.
Au moment où je pénétrai dans ce camp d'aspect si antique, avec la troupe de mes Askris qui menaient grand tapage de tambours, de clairons et de musettes, la belle limousine sortait du camp poussiéreux après avoir conduit jusqu'à sa tente le personnage aux papillotes. Comme une machine miraculeuse à remonter le temps, sa rapide voiture paraissait l'avoir emporté au fond d'un âge très lointain, et déposé sans heurts, le plus simplement du monde, sous une tente de la plaine de Troie. Au-
tour de sa kouba (1), reconnaissable tout de suite à ses vastes dimensions, s'empressaient des esclaves noirs dont les vêtements élégants, les cordelières de soie, les poi gnards d'argent ciselé contrastaient avec les djellaba terreuses des piétons de la barka. Il était assis sur un coussin, au milieu des tapis de couleur vive qui couvraient le sol de la tente, le dos appuyé contre un divan, égrenant d'une main un cbapelet entre ses doigts osseux, de l'autre s' éventant le visage avec un écran de palmier. De près, il était laid, avec un visage émacié, miné par la pbtisie, des joues creuses qu'assombrissaient encore des pommettes naturellement très saillantes.
Tout un côté de sa moustache était complètement tombé, et ses lèvres assez fortes n'arrivaient pas à cacher de longues dents jaunes et mal plantées. Laid, certes oui, mais plus certainement magnifique avec ses yeux admirables et son allure d'une
(1) Tente marocaine.
distinction suprême ! Ce n'était pas un vieillard, mais il paraissait très vieux. Quel âge pouvait-il avoir? Un peu plus de cinquante ans, m'a-t-on dit. On lui eût donné bien davantage. Il avait déjà cet âge qui ne tient plus compte des années, et que prête la mort quand elle a marqué quelqu'un... C'était Si Madani Glaoui, le Fqih, comme on l'appelle — ce qui veut dire le sage, le lettré — pauvre titre qu'on attribue d'ordinaire aux maîtres d'école, mais qui tire justement de sa simplicité-un considérable prestige, quand celui qui le porte est le plus grand seigneur de l'Atlas.
C'est une espèce sociale tout à fait particulière au Sud du Maroc, ces puissants seigneurs féodaux qui dominent le Grand Atlas. A mesure qu'on s'éloigne de la Méditerranée en suivant la crête des montagnes, il semble que les populations berbères deviennent moins farouches, ou du moins plus disposées à se soumettre à l'au-
torité d'un chef. Tandis qu'au Nord et à l'Est du Maroc, on ne rencontre que des tribus morcelées à l'infini , qui ne se donnent jamais à personne ou ne se donnent que pour un instant, dans l'espoir du pillage ou par haine de quelque autorité étrangère, dans le Sud au contraire, un petit nombre de grands seigneurs exercent sur d'immenses espaces un véritable pouvoir féodal. Cette autorité, quelquefois plus fictive que réelle, varie avec les circonstances, la valeur du caïd, l'éloignement des tribus, et va de la soumission complète, presque de la domesticité, à un vague respect, un pouvoir de parole, suivant l'expression consacrée, c'est-à-dire que le vassal accepte de recevoir un avis, quitte à ne pas le suivre, protège les passants recommandés par son seigneur, et lui envoie chaque année un présent plutôt qu'un impôt. Sans doute, on retrouve bien ici, comme dans tout le reste de l'Atlas, ces petits conseils locaux, ces parlements de tribu, bavards, défiants
et agités, qui constituent essentiellement le gouvernement des Berbères, mais chez ces Berbères du Sud, les Chleuh, comme ils se nomment, ces assemblées ont perdu à peu près tout leur prestige.
Comment cela s'est-il fait? Gomment s'est établi ce gouvernement oligarchique qui semble répugner si profondément au tempérament de cette race? Peut-être ces différences entre gens du Nord et du Sud tiennent-elles au caractère du pays qu'ils habitent. Dans les plis enchevêtrés du Riff et du Moyen Atlas, les montagnards trouvent des vallées suffisamment fertiles pour fournir à leurs besoins, et où ils peuvent perpétuer, sans souci du reste du monde, leur antique vie anarchique. Mais dans le Grand Atlas, les vallées sont beaucoup plus rares, et si pauvres qu'il faut aller sans cesse demander sa vie aux campagnes qui entourent Marrakech. Les seigneurs dont les kasbah commandent les passages par lesquels on traverse la montagne, tiennent naturellement à leur merci
les populations obligées de passer sous leurs châteaux forts. C'est ainsi que, depuis des siècles, la nécessité et l'habitude ont fini par créer entre ces Chleuh et leurs caïds, des relations de vassal à suzerain, faites, comme dans notre moyen âge, d'un mélange difficilement dosable de crainte, de respect et d'amitié.
Ces grands seigneurs eux-mêmes sont attachés au Sultan de la même façon que leurs tribus leur sont soumises, étroitement si le Sultan est fort, d'une manière • toute nominale s'il n'a pas le moyen de faire sentir sa puissance. Ils lui paient des redevances, accompagnent ses harkas, lui fournissent des contingents, et quand il vient à Marrakech, lui présentent l'hommage. Entre eux ils se haïssent, se réconcilient et se brouillent avec une facihté déconcertante, toujours prêts à se trahir, même lorsqu'ils semblent le plus amis et qu'ils s'accablent les uns les autres sous l'excès de la politesse orientale. Au Maroc, les sentiments ressemblent assez aux
constructions, fragiles et toujours prêtes à s'effriter en cendres. C'est le pays de l'écroulement, de l'inconsistant, du précaire, du vent qui emporte sans cesse tous les murs de boue en poussière. L'ambition et la jalousie, qui ne cessent jamais de souffler sur ces têtes forcenées, détruisent le sentiment d'hier. Une haine n'a pas plus de solidité qu'une amitié. L'une et l'autre ne se prolongent qu'autant qu'elles semblent utiles : ce n'est pas le cœur, c'est l'intérêt qui en règle la durée. D'un bout à l'autre de l'année, dans ces grands châteaux de l'Atlas, se trament mille perfidies, dont ces seigneurs se gardent des rancunes inexpiables, mais qu'ils savent oublier à l'occasion, et qui animent d'une vie singuUèrement romanesque et ancienne ces beaux endroits désolés. Naturellement les tribus épousent leurs querelles, en sorte que, sous cette apparence d'organisation féodale, réapparaît partout et toujours l'éternelle anarchie berbère.
Comme les seigneurs de la vieille France
avaient leur hôtel à Paris, ces grands seigneurs du Sud ont leurs maisons à Marrakech — ces hautes demeures de hrique et de pisé, si surprenantes par leur air d'autorité et de mystérieuse puissance dans l'humilité d'alentour. Que de fois, simple piéton dans la poussière, j'ai vu passer, haut juchés sur leurs mules el divineuient habillés de mousseline et de soie, quelques-uns de ces barons de l'Atlas! Ils arrivaient au fond des rues étroites, ou bien apparaissaient tout à coup au débouché de quelque tunnel obscur, la tête inchnée pour posser sous le cintre surbaissé. Un ou deux famihers, montés eux aussi sur des mules au ventre rebondi, allaient à côté d'eux, et quelques nègres, l'anneau d'argent à l'oreille, couraient autour de leur monture, la main sur la croupe des bêtes et tenant l'étrier. Je les suivais des yeux avec cette sorte de surprise qu'on a devant un vieux portrait à la fois parlant et secret. Ils vivent, et c'est là le prodige! Ils vont au milieu d'une foule qui a le
même âge qu'eux et ne s'étonne point de les voir. Mais pour moi ils étaient l'image, conservée par miracle dans ces plis de l'Atlas, d'une existence qu'en Europe nous avons connue, nous aussi, il y a quelque mille ans de cela. . .
C'est encore un curieux spectacle de les voir réunis chez le Sultan ou chez le Général, à l'occasion de quelque cérémonie, ces personnages qui ont passé toute leur existence à se haïr ou à se réconcilier et qui, depuis notre venue, sont obligés. de vivre en paix et de se faire bon visage. Affectueusement ils se penchent l'un sur l'autre, s'embrassent à l'épaule, se parlent en se tenant les mains. Qui pourrait croire qu'une politesse si tendre recouvre tant d'inimitié, de coups de fusil, de sang versé? Et tandis qu'ils s'accablent de toute cette courtoisie, toujours auprès de vous quelqu'un vous murmure à l'oreille la chronique de ces vies passionnées et violentes, abritées sous la moussehne, qui auraient diverti Stendhal.
Voici le vieil Abd el Malek M'Tougui, dont la famille commande à sa tribu depuis plus de cinq cents ans. Il possède un fief immense dans la région où l'Atlas commence à s'abaisser vers la mer. Vieux paysan septuagénaire, de pure race berbère, sans une goutte de sang noir, la face rougeaude, eczémateuse, les yeux bigles cacbés sous des conserves jaunes, un gros nez vermillonné, édenté, cassé, podagre, et se donnant à dessein l'air plus cassé encore, on le voit toujours, même sur sa mule, pousser entre ses longs doigts minces, déformés par la goutte, les grains d'un chapelet sur lequel il égrène sans doute les souvenirs de ses vicissitudes et de ses variations politiques. Il n'a rien de la gravité qu'on est babitué de rencontrer chez un grand chef musulman ; il aime les histoires égrillardes, les écoute ou les raconte avec une extraordinaire mimique de la figure ou des mains; et son air de viveur fatigué, finaud et racé tout ensemble, l'apparente si bien à un vieil habitué de cercle
parisien qu'on l'a surnommé « le Baron » . A Marrakecii, sa demeure est immense et des plus simples, car il n'a pas le goût du faste. Son seul luxe, ce sont ses esclaves que l'on peut toujours admirer en grand nombre à sa porte, tous du plus beau noir, vêtus de blancheurs impeccables, et portant à l'oreille un lourd anneau d'argent de la grandeur d'un bracelet. Dans son château de Bon About, au pied du col par où l'on passe dans la basse vallée du Sous, il a de grosses réserves d'or enterrées dans des jarres d'huile, et il n'a pas fallu moins qu'un cataclysme comme la guerre mondiale pour que ce paysan, plein de méfiance à l'égard de la monnaie de papier, se décidât à échanger quelque cent mille francs de douros contre les titres de l'emprunt!
Voici le Goundafi, voisin de montagne du M'Tougui et son ennemi le plus intime, gentilhomme à longue barb^ blanche, auquel toute une vie passée â disputer son héritage contre de puissants rivaux, a
donné l'allure du renard, et dont les yeux inquiets semblent toujours, même en prenant le thé, surveiller à droite et à gauche le rocher ou le buisson d'où peut partir un coup de fusil.
Voici El hadj Thami Glaoui, pacba de Marrakech et frère cadet du Madani, fastueux seigneur qui aime la guerre, les constructions splendides, tous les luxes de son pays et du nôtre, les belles armes, les automobiles, et qui, avec son long visage maigre, ses grands yeux, son air félin, doux et violent tout ensemble, son sourire énigmatique, l'extrême recherche de sa toilette (toujours dans la simplicité, mais d'un goût achevé et d'une élégance unique, car il ne porte rien qui n'ait été tissé spécialement pour lui par les femmes de ses tribus), rappelle assez bizarrement sur cette frontière du Sahara un seigneur du seizième siècle de Fraace ou d'Italie. Et sans doute la culture de l'esprit est moins riche que celle d'un Borgia ou d'un Ludovic le More, mais il y a beaucoup de poésie chez
ce Chleiih qui, dans sa jeunesse — il approche de la quarantaine — ne pouvait assister aux chants et aux danses de son pays sans se jeter aussitôt avec passion dans l'improvisation et la ronde. Grand homme d'affaires, à la manière d'Europe et à celle de l'Orient, habile à tirer des ressources de tout ce qui dépend de lui (et c'est Marrakech tout entier, depuis le plus gros bourgeois jusqu'au plus humble artisan, sans en excepter les morts avec les biens qu'ils laissent derrière eux), propriétaire considérable de terres, de maisons, de jardins, très préoccupé de l'idée que ces fortunes féodales sont déjà menacées par l'esprit démocratique que nous amenons avec nous, et se hâtant d'accumuler toutes les richesses possibles afin de demeurer un grand seigneur encore quand sa puissance politique se trouvera diminuée. Avec cela, homme de poudre, guerrier superbe qui sait lâcher, quand cela est nécessaire, ses préoccupations administratives et bourgeoises, pour aller à la tête de ses
harka batailler dans l'Atlas, risquer vingt fois sa vie pour notre intérêt et le sien, incendier des kasbab, procéder à des justices sommaires. iVprès quoi, il revient à Marrakecb, et de nouveau on le revoit dans son automobile, l'air affable, élégant, ou bien cbevaucbant sur sa mule entre son musicien égyptien, qui joue pour lui sur le théorbe les dernières nouveautés du Caire, et un de ces personnages à la mine inquiétante qui, dans les Mille et une Nuits, exécutent au fond des ténèbres des besognes que leur maître est toujours censé ignorer. . .
Il y en a bien d'autres encore de ces grands féodaux, un Ayadi, un Aida ou Mouis, un Guellouli, un Ouriki, un cbérif de Tameslout, dont il serait plaisant d'esquisser le portrait, si l'on ne craignait pas d'entrer dans un détail trop local. Mais parmi ces puissants seigneurs. Si Madani Glaoui, que je vois là sous sa tente, au milieu de ses guerriers, s'élève comme un cèdre brisé au-dessus de la forêt des thuvas.