‹ Marrakech; ou, Les seigneurs de l'AtlasChapitre 11 sur 17 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LE SEIGNEUR De' TÉLOUËT

LE château de Si Madani Glaoui se dresse en plein Atlas, au pied du col de Télouèt, de l'autre côté des montagnes dont on voit depuis Marrakech étincêier les cimes brillantes à travers la palmeraie. J'y suis monté un jour d'hiver, par la tempête et la neige. Dans un paysag^e grandiose, d'une désolation infinie, c'est Crozant, c'est Coucy, c'est notre moyen âge ressuscité par miracle et dressé là, au milieu d'un désert de pierraille, comme en un lointain exil où je venais le retrouver. . . Je vois encore les femmes, toutes de blanc vêtues, qui nous attendaient en chantant, avec des bols de lait, des assiettes de dattes et de longs roseaux surmontés de

brillants foulards de soie, s*élancer audevant du Glaoni pour baiser son genou, tandis qu'il étendait sa main sur les têtes les plus proches, dans ce geste de protection que faisaient chez nous jadis les évêques et les rois. Un serviteur les écartait doucement; un autre leur faisait largesse d'une menue monnaie d'argent; et toutes ces princesses barbares, chargées de leurs bijoux de fête, entre- choquaient dans une mêlée confuse leurs bracelets, leurs colhers et leurs diadèmes pour ramasser une pièce de vingt sous... J'entends encore sous les poternes et dans les couloirs ténébreux de la haute demeure féodale résonner fantastiquement au fond de ma mémoire le pas de nos chevaux, comme des pas d'il y a mille ans. Un cortège d'un très ancien monde, piétons et cavaUers, femmes, enfants, animaux errants, s'engouffrait derrière nous, entraîné, aspiré par le violent courant d'air qui soufflait sous les voûtes. Entre les grands murs crénelés, la foule envahissait de vastes cours montueuses, qui

épousent naïvement la forme de la colline, emplissant de son grouillement confus des bâtiments de toute sorte, hangars, greniers, écuries, répandus partout au hasard. Et au-dessus de tout cela, la formidable masse rouge d'un donjon où s'accrochaient des vestiges de neige, faisait paraître étroites et profondes comme des puits ces cours immenses, faites pour servir de refuge à tout un pays menacé, ou bien aux bêtes et aux gens d'une harka de passage.

Tandis que le seigneur du lieu se rendait dans quelque chambre de son impénétrable donjon, je suivais un esclave nègre chargé d'un trousseau d'énormes clefs, qui ouvrait des portes devant moi et les refermait aussitôt, me guidait dans la nuit tombante à travers un labyrinthe de couloirs tantôt voûtés, tantôt à ciel ouvert, montait des escaliers neigeux, ouvrait encore d'autres portes, et m'introduisait enfin dans une chambre étroite et très longue, donnant sur un petit jardin où des

cyprès, des choux montés., des abricotiers sans feuilles et des rosiers qui n'avaient que des épines végétaient dans la demimort de l'hiver.

La nuit était venue. De hauts chandeliers de cuivre fabriqués à Manchester, où brûlaient des cierges de cire verte, s'alignaient sur les tapis. Des serviteurs, pieds nus et silencieux, découvraient devant moi, les uns après les autres, une longue suite de plats coiffés de leur capuchon de paille, et qu'on était tout surpris de trouver chauds et fumants, comme si dans cet Orient glacé tout devait être mort et gelé. De hautes glaces dorées reflétaient les esclaves immobiles et quasi monastiques dans leurs longues djellaba rayées de noir; une dizaine de pendules muettes marquaient l'éternité; des fleurs de papier sous des globes étalaient leur grâce sans âge; aux deux bouts de la chambre, des lits de cuivre anglais, surmontés de couronnes, enveloppés de damas et couverts d'une profusion de coussins, attendaient

des beautés qui sûrement ne viendraient pas ce soir. Un vent furieux faisait rage sous la porte et à travers les fentes du plafond de bois peint. Les grands cierges vacillaient, luttaient contre la rafale et quelquefois s'éteignaient... Ah! que je me sentais perdu dans ce coin de l'immense château fort, perdu au fond de je ne sais quel conte d'Orient, qui se serait lui-même égaré au miUeu de ces montagnes neigeuses!

Soudain la porte s'ouvrit, le vent souffla quelques bougies, et je vis entrer le Glaoui précédé par des esclaves qui portaient des lanternes. Avec sa haute mine, son profil aigu, ses yeu.K noirs et fiévreux, son burnous dont les pans, retombant sur lui comme des ailes, ne laissaient apercevoir qu'un peu de la blancheur du caftan et des babouches jaunes légèrement poudrées de neige, on eût dit un immense oiseau apporté par la rafale. Ensemble, nous refimes derrière les porteurs de lanternes le long voyage que j'avais fait tout à

l'heure, sans cesse retardés parles énormes portes qu'il fallait ouvrir et fermer. Nous traversions des corridors, où de vagues formes accroupies se chauffaient à la braise de petits fourneaux de terre, et des cours de toute forme et de toutes dimensions, où l'on entrevoyait des centaines de bêtes entravées qui broyaient la paille hachée. De loin nous arrivaient des sons de tambourins, mêlés aux flocons de la neige que le vent nous jetait au visage dans les endroits découverts, et à la chaude odeur d'écurie qui était partout répandue. Bientôt nous entendîmes des chants et des battements de mains accompagnés par les tambours. Et sur les murailles du donjon, dont la masse puissante surgit soudain dans les ténèbres, je vis bondir en mouvements fantastiques les sauvages reflets d'une haute flamme rouge.

Dans la plus grande des cours intérieures flambait un immense brasier, où à chaque instant des serviteurs jetaient des branches de thuya et des genévriers déra-

cinés avec leur motte de terre, qui brûlaient en crépitant et lançaient des jets d'étincelles. Autour de ce bûcher une centaine de femmes, toutes pareillement de blanc vêtues, leur foulard brillant sur la tête, battaient des mains en cadence. A chaque battement de mains, se Soulevant sur la pointe des pieds, le ventre porté légèrement en avant, elles se déplaçaient vers la gauche d'une façon presque insensible, en sorte qu'à chaque mouvement de cette lente ronde on voyait une femme surgir de l'ombre et une autre y rentrer, comme les grains d'un chapelet poussés par un doigt invisible. Le feu qui les éclairait en plein, montrait cruellement de lourdes faces sans beauté, massives et jaunâtres et fort étrangement décorées. A la place des sourcils épilés, une longue ligne de peinture bleue; sur chaque joue, trois ronds d'un rouge vif, disposés à la façon de trois boules de billard sur les vitres d'un estaminet; et tout au bout du nez, une autre boule, rouge elle aussi, qui semblait se tenir par

180 MAKRAKEGH

miracle en équilibre. Enfin, de la lèvre inférieure à l'extrémité du menton, un tatouage qui devait sans doute rappeler un palmier stylisé ou un chandelier à trois branches. Bien laides et comiques, les pauvres! Et pourtant leur ensemble, leur lente danse autour de ce feu, ces voiles blancs tous pareils où se jouaient subtilement les reflets du brasier, ces foulards multicolores d'une variété harmonieuse, tous ces bijoux semblables, posés aux mêmes places, tous ces mouvements identiques accompHs sur un rythme parfait, et jusqu'à ces tatouages, ces boules rouges et ces fards qui uniformisaient les visages, tout cela composait un spectacle d'une unité surprenante, une beauté collective que l'on ne rencontre guère à ce point de perfection dansnos civiUsations d'Europe, où chacun garde le souci de rester toujours lui-même et de jouer son rôle à part... Ce n'était plus Crozant, ce n'était plus Coucy que j'avais sous les yeux. Jamais chez nous, en aucun temps, on n'a

connu 'dans nos villages ces sortes de danses sacrées. Avec ces femmes je m'enfonçais au fond d'âges beaucoup plus lointains. Évidemment les filles de l'ancienne Grèce étaient autrement belles que ces villageoises barbares, mais sans aucun doute ce qui faisait la beauté de leurs panathénées, c'était ce rythme, cette unité qid se manifestait, ce soir, devant moi.

La foule des gens qui remplissait la grande cour en pente, et dont les flammes du brasier éclairaient la masse confuse, semblait hypnotisée par cette musique et cette danse. A tout moment, au travers de la multitude pressée, passaient des serviteurs qui portaient sur leur tête des braseros enflammés ou des moutons qu'ils allaient égorger. Quand on levait les yeux, on voyait dans la nuit rendue plus sombre par l'incandescent éclat du feu, le haut donjon sévère où brillait de la neige; et à la lueur des flammes, on s'étonnait de découvrir sur cette bâtisse brutale un détail de décoration, une fleur, une motdure,

182 MAHRAKECH

un rinceau où s'était attardé avec beaucoup de complaisance l'outil d'un artiste rustique, et aussi de petites fenêtres avec des grillages de fer habilement ouvragés, qui prenaient au milieu de ces ténèbres sauvages un aspect un peu mièvre de sérail oriental.

Pendant des heures et des heures, la danse, les chants, les battements de mains, la musique des tambours se poursuivirent sans lassitude, sans que rien modifiât jamais les attitudes et les gestes de ces danseuses infatigables, sauf aux moments où des paquets d'étincelles, emportées par le vent, les obUgeaient à protéger leur figure avec leurs mains ou bien à secouer sur leurs voiles cette poussière enflammée. Le brasier lui non plus ne faibUssait jamais, lançant très haut ses flammes claires qu'on alimentait sans trêve, et brûlant, semblaitil, moins pour éclairer cette danse que pour honorer je ne sais quelle divinité de la nuit. . . Au pied de son âpre donjon illuminé dans les ténèbres, Si Madani Glaoui,

enveloppé de ses burnous, regardait la fête nocturne. A tout moment, des gens s'approchaient de leur Seigneur et le baisaient à l'épaule. Dans cet homme immobile on sentait tout l'orgueil de ces puissantes maisons féodales, qui semblent posées comme un sceau sur le désert environnant, et forcent l'hommage d'une poussière humaine répandue alentour, on ne sait où. Et tout ce que j'ai entendu dire du puissant chef berbère, l'éclairé d'une lueur moins vive que le feu de ce brasier dans son château de Télouèt. . .

Pendant de longues années obscures, à l'ombre de ces hautes murailles, toute l'ambition de cet homme fut d'étendre sa puissance aux dépens de ses voisins par la violence et l'intrigue. Tribus châtiées, têtes coupées, dures contributions de guerre levées sur les rebelles, c'est la brutale histoire habituelle à ces contrées. Tout cela échappe à la chronique : il n'en reste pas plus de traces que de

1S4 MARRAKECH

la fumée d'un fusil, ou que du sang d'un homme assassiné au coin d'un bois.

L'événement le plus notable de ces années déjà lointaines fut le passage à Télouèt du sultan Moulav Hassan, au retour d'une expédition dans le Tafilalet. Il faut se représenter ce que sont ces randonnées à travers le désert et la montagne, au milieu d'âpres régions dénuées de toutes ressources, pour comprendre quelle satisfaction dut éprouver le Sultan, déjà vieux et usé par une dure vie militaire, lorsque, arrivé à quelques lieues du château des Glaoua, il vit venir à lui Si Madani et son jeune frère Thami, amenant avec eux des provisions de toutes sortes, et un grand nombre de chevaux et de mulets pour remplacer les betes épuisées de la méhalla (1) chérifienne. Dans la kasbah la réception fut somptueuse. Danses et chants, plantureuses diffas, fêtes nocturnes toutes pareilles sans doute à celle

(1) Armée d un sultan.

que j'ai vue l'autre jour à la lueur du brasier. Charmé de cet accueil, le Sultan offrit à son hôte quelques pièces de canon, des fusils et des munitions. Ce qui fit grand effet dans la montagne, où l'imagination berbère, qui grossit toutes choses, n'a cessé depuis ce temps-là de considérer Télouët comme un formidable arsenal.

Mais surtout la visite du Chérif donna au Glaoui le prestige d'un seigneur magnifique et bien en cour, dont la vie n'était pas destinée à s'écouler obscurément eiitre les murs d'une kasbah montagnarde.

Tant que vécurent Moulay Hassan et le vizir Ba Ahmed, rien ne fut changé dans ce Maroc, qui à quelques pas de l'Europe semblait plus lointain que la Chine. Mais avec le règne d'Aziz commencèrent les folies et les prodigalités, qui devaient conduire rapidement le vieux Moghreb à la ruine.

Si le jeune Abd el Aziz avait été violent et sanguinaire, à l'exemple de beaucoup de ses ancêtres qui massacrèrent des mil-

liers de leurs sujets avec des raffinements de cruauté inouïs, il eût moins scandalisé qu'en se livrant à des plaisirs innocents mais tout à fait incompatibles avec la dignité d'un Chérif. Derrière les hauts murs crénelés de ses palais de Marrakech et de Fez, il tirait des feux d'artifice dont on voyait du dehors s'épanouir les fusées, installait dans les mêchouar (1) un chemin de fer Decauville, courait à bicyclette avec les femmes de son harem, faisait de la photographie, s'amusait des phonographes, des pianos mécaniques, de mille autres fariboles détraquées avant de servir, que lui vendaient à prix d'or des mercantis européens. Exaspérées par les récits fabuleux qu'on leur faisait des fantaisies du Sultan, quelques tribus se révoltèrent à la voix du Rogui Bou Hamara, un de ces Maîtres de l'Heure, comme il en surgit toujours aux époques troublées du Maroc — un Maître de l'Heure, c'est-

(1) Cours du palais.

à-direr le mirage de religion et de guerre qui a toujours flotté à l'horizon du bled, et qui prend on ne sait quelle consistance de rêve dans l'idée d'un homme inspiré qui rétablira l'Islam dans sa pureté primitive et fera régner la justice.

Le Glaoui accourut à' Fez avec de nombreux contingents, au secours d'Abd el Aziz. L'expédition fut malheureuse. Blessé trois fois, assiégé dans Taza, coupé de la route de Fez, Si Madani se vit contraint, pour échapper à un désastre, de se réfugier en Algérie, où nos officiers l'accueilhrent et lui procurèrent les moyens de regagner le Maroc par Oran, la mer et Tanger. En revenant à Fez, il espérait que ses services, ses blessures, son habileté dans une situation difficile allaient avoir leur récompense. Mais il avait compté sans la jalousie des Tazi, riche famille d'origine hébraïque devenue musulmane, qui dirigeait alors à Fez toutes les affaires de l'État.

Il suffit d'avoir vu un de ces Tazi cinq

minutes — Omar Tazi, par exemple, confident d'Abd el Aziz et organisateur de ses plaisirs — pour se rendre compte aussitôt qu'un Glaoui et un Tazi ne pouvaient pas s'entendre. Omar, gras et blanc de peau, le poil roux, les yeux petits et plissés, la démarche dandinante, un ventre plein d'embonpoint, laisse éclater dans toute sa personne un sentiment rabelaisien et tout sensuel de la vie. Le Glaoui, sombre, ascétique, les yeux brillants, magnifiques de passion, aristocrate dans tous ses gestes et dans sa voix tout ensemble autoritaire et modérée, fait penser à quelque portrait de Philippe de Ghampaigne ou plutôt du Greco par l'austérité des traits, la couleur terreuse de la peau, l'admirable éclat du regard, la longue et maigre dignité de tout le corps. Dans ces deux personnages s'opposent deux conceptions de l'existence, l'une assez plate et avisée, l'autre très certainement elle aussi remplie d'égoïsme et d'ambition personnelle, mais ardente, follement passionnée et qui sem-

LE SEIGISEUIl DE TÉLOUET 189

blait, ,en apparence du moins, écarter toutes les bassesses et les mesquineries de la vie.

Pendant cinq mois, ce Glaoui plein d'orgueil, habitué à voir les gens de la montagne accourir du plus loin qu'ils l'apercevaient pour lui^ baiser le genou, dut faire sa cour à ces Juifs islaniisés. Pendant cinq mois, cet homme amoureux de la puissance et du faste fut humilié de leur luxe écrasant, car ils menaient aussi grand train que le sultan lui-même dans leurs palais magnifiques, au milieu de leurs innombrables esclaves. Plein de rancune, et n'ayant obtenu, contre de grosses sommes d'argent, qu'une faible partie des avantages qu'il avait espérés. Si Madani dut reprendre le chemin de Marrakech.

Il y avait alors là- bas, comme vice-roi du Sud, un des frères d' Abd el Aziz, Moulay Hafid, surnommé « le teigneux », sobriquet qu'il méritait doublement à cause de sa malignité et qu'il avait la teigne en effet. Au fond d'un palais délabré, il me-

nait l'existence fort médiocre qui est le lot ordinaire des fils et des frères de sultan. Sans ar^jent et sans influence, c'était un bien petit personnage à côté des grands seigneurs de l'Atlas. Mais son intelligence, son érudition théologique, ses talents de grammairien et de poète lui avaient valu quelque prestige parmi les lettrés de la ville, et même auprès du peuple cette considération qui s'attache toujours en Islam à celui qui peut discourir des choses de la religion — bien qu'il fût peut-être l'homme le moins religieux du Moghreb.

Violent, cruel, très jaloux de son frère, il supportait impatiemment sa situation subalterne, et entretenait avec soin autour de Marrakech une agitation de tribus qui mettait entre lui et Fez de vastes espaces troublés.

Que dit le Glaoui à cet homme insatisfait, quand ils se retrouvèrent ensemble dans la chambre misérable à côté des écuries, où Hafid donnait ses audiences? Quel tableau lui fit-il de Fez, de l'arro-

gance des Tazi et de la faiblesse d'Aziz?. . . Pendant près dé dix-huit mois, se poursuivit entre ces deux personnages l'intrigue qui, au cours des siècles, s'est tramée tant de fois à Marrakech pour renverser le sultan qui règne à Fez. Mais le détail de ce complot serait très vite fastidieux, sans compter qu'on n'en peut surprendre que des lueurs fugitives dans ce pays du soupçon, du silence et du mensonge.

Ah ! ce n'est pas une tâche aisée que d'essayer d'entrevoir, je ne dis paa la vérité, mais l'ombre de la vérité dans une histoire marocaine! Manifestez-vous le désir d'interroger un personnage sur quelque événement auquel il a été mêlé, tout de suite le plus aimablement du monde il vous invite à dîner. Les plats succèdent aux plats, les tasses de thé aux tasses de thé; on écoute mille bavardages, mille protestations d'amitié ; on se dépense à son tour pour plaire, et le temps passe sans qu'on ait dit un mot du sujet qui vous amène. Bientôt même, vous avez le senti-

ment que vos questions resteraient sans écho, et vous jugez préférable de vous taire, estimant avec raison qu'une curiosité déplacée gâterait un si bon repas. On se sépare donc de son hôte sans lui avoir rien demandé, et lui-même vous laisse partir sans qu'il ait l'air de se souvenir un moment de la raison pour laquelle il vous avait invité... Et puis, comme en tout pays d'Orient, au Maroc le passé est le passé ; ce qui fut hier n'intéresse plus aujourd'hui, et le simple plaisir de savoir est un plaisir inconnu des gens d'ici. Ils semblent toujours vous dire : « Que t'importe, étranger, nos histoires d'autrefois? Nous-mêmes, nous en occupons-nous?

Mange paisiblement ces poulets au citron et aux olives, jouis de l'heure qui fuit, et ne t'inquiète pas de ces choses inutiles. . . » Ajoutez qu'à tout moment, aux carrefours de la pensée marocaine, on risque de se tromper de chemin. De Tanger au Sénégal la mentalité est la même : on connaît des càida, c'est-à-dire des habitudes.

un cérémonial extérieur; mais comment pénétrer les sentiments et les idées? L'esprit de tous ces Marocains, grands seigneurs ou petites gens, ressemble aux oueds de leur pays : ils déçoivent toute prévision. On les voit s'écarter d'une vallée facile, où il semblerait naturel que l'eau dût s'engager, pour aller percer une montagne et courir au milieu de difficultés incroyables. Et sans doute, dans la rivière comme dans l'esprit moghrabin, il y a une logique cacbée, seulement cette logique le plus souvent nous échappe.

Si Madani n'était pas éloquent, sa voix était embarrassée, comme si ses longues dents jaunes et mal plantées le gênaient pour parler. Mais il avait des idées claires, le don de persuader et une expérience incomparable de la politique du Sud. Pendant des mois son génie oriental se déploya pour rassembler autour d'une pensée commune ces seigneurs de l'Atlas, que la jalousie et mille intérêts divisent. Avec Hafid aussi il connut des heures difficiles. Avant

même d'avoir réussi, le Teigneux se montrait plein de méfiance pour l'homme qui le poussait au pouvoir. Toujours à court d'argent, il en réclamait sans cesse, car il jugeait inépuisables les ressources du Glaoui. Celui-ci refusait-il? une brouille éclatait entre eux. Alors intervenait, pour régler leur différend, le Juif dont j'ai déjà parlé, le bonhomme Ischoua Corcos.

Hafid le mandait au palais, et lui confiait son désir de se réconcilier avec le Madani. Aussitôt le bonhomme faisait seller sa mule, et le voici dans le bled avec son foulard bleu à pois blancs jeté sur sa calotte noire, rencontrant en chemin d'autres Juifs, bien misérables ceux-là, qui abandonnaient un instant leurs petits ânes chargés de poterie ou de charbon de bois, pour venir baiser au genou ce coreligionnaire dont la richesse, et par conséquent l'influence, a quelque chose de légendaire... Le Glaoui habitait à cette époque la kasbah d'Iminzat, sur les premières pentes de l'Atlas, d'où il suivait attenti-

Yement tout ce qui se passait en Europe, se faisant traduire au jour le jour les débats de la Chambre et les discours de Jaurès. Il me semble les voir tous les deux, le grand seigneur et le vieux Juif, accroupis sur un matelas, devant un plateau de thé, dans une -chambre blanchie à la chaux, simplement décorée de filets de couleur vive : l'un, tout de noir vêtu, les pieds nus dans ses chaussons de laine, sa tabatière à la main; l'autre, habillé de soie et de mousseline brillantes, son éventail entre les doigts; tous les deux faisant entendre les choses plus qu'ils ne les disaient et composant à cette minute, dans ce pays violent, un singulier tableau de mesure et de finesse. L'entretien aboutissait d'ordinaire au prêt d'une somme d'argent destinée à Moulay Hafid, et que le bonhomme Gorcos avançait au Madani contre de sûres hypothèques, une récolte d'orge ou de blé ou bien le produit d'un jardin en oranges et en olives.

Un mercredi du mois d'août 1907, dans le petit port perdu qu'était alors Casablanca, quelques ouvriers européens qui travaillaient sur la rade ayant été massacrés, des marins français débarquèrent et s'emparèrent de la ville. Hafid, prévenu aussitôt, se rencontra dans la campagfne avec Si Madani sous un prétexte de cbasse. Le vendredi suivant, il convoquait au palais les notables, les personnages religieux et les chefs de tribus sur lesquels on savait pouvoir compter. Lecture fut donnée d'abord de quelques lettres, réelles ou fictives, où les gens de la côte appelaient HaficJ à leur aide. Puis Si Madani déclara que le fol Abd el Aziz n'était que l'ombre d'un Gbérif, qu'il était en train de vendre son pays aux Nazaréens, et que seul Moulay Hafid pouvait empêcher le Maroc de tomber sous une domination étrangère... Mais personne dans l'assemblée ne tenait à prendre sur lui l'initiative de renverser un sultan. Les notables faisaient remarquer que l'élec-

tion d-iT Chérif regardait les Oulémas (1) ; les Oulémas rejetaient cet honneur sur les Cadis, lesquels ne voulaient rien entendre. Alors tourné vers les partisans en armes qu'il avait amenés et dont la cour était pleine, Si Madani fit un signe. Et ceux-ci d'une seule voix s'écrièrent, en se tournant vers Hafid : « Longue vie à Monseigneur ! » formule de salutation qu'on n'emploie que pour les sultans.

Cependant Moulay Moustapba, premier cadi de Marrakech et beau-frère d'Aziz et d'Hafid, déclarait qu'il ne signerait pas la déchéance d'Abd el Aziz, car il la tenait pour illégale et contraire à la religion. Si Madani se mit alors à l'injurier avec violence, le traitant de Nazaréen et le menaçant de le tuer s'il refusait de signer plus longtemps. Des conjurés l'avaient saisi par le capuchon du burnous et levaient sur lui leurs poignards. Mais lui, sans perdre la tête, s'était jeté sur Hafid et

(1) Personnages religieux.

le tenait étroitement embrassé, autant pour se protéger des coups que pour faire porter au Chérif la souillure de son sang, si par aventure on le tuait (1)... Par bonheur, il était midi. Le muezzin appelait à la prière. Gela mit fin à la querelle. Tout le monde se rendit à la mosquée attenant au palais. Un des cadis de Marrakech, moins scrupuleux que Moustapha, fit la prière qu'on dit au nom du sultan, mais au lieu du nom d'Aziz, il prononça celui d'Hafid. A la sortie, on développa au-dessus de sa tète le parasol, insigne de la toute-puissance. Et à partir de ce moment il y eut deux sultans au Maroc.

Trois mois plus tard, Hafid et Si Madani Glaoui entraient à Fez, accompagnés de quarante mille cavaUers. Dans le même temps, Abd el Aziz marchait sui^ Marrakech, avec une forte méhalla, quelques

(1) Je tiens tous ces détails de Moulav Moustapha luimême.

pièces de canon et les instructeurs français attachés à son armée. Hafid envoya le Glaoui pour entamer des pourparlers avec lui, car il n'y avait guère apparence qu'on pût arrêter Aziz. Mais alors se produisit un étonnant retour de fortune, comme on n'en voit qu'au Maroc/

Tandis que le Glaoui s'avançait, fort préoccupé de la situation de son maître et plus encore de la sienne, il apprit que la méhalla d'Aziz s'était dispersée sans combat. Par quel mystère ces millier^ de fantassins, qui hier encore formaient une impressionnante masse guerrière, n'étaientils plus qu'une poussière aujourd'hui? C'est demander le secret de ce pays, pourquoi tout y est effritement perpétuel, pourquoi rien n'y est durable, ni les sentiments, ni les choses, ni l'amitié, ni la haine... Un matin, Abd el Aziz avait quitté son camp avec sa méhalla, pour attaquer un parti de cavaliers commandés par le caïd Ayadi. Le Sultan, ses vizirs et les instructeurs français s'étaient placés der-

rière les pièces de campagne, pour regarder, comme au spectacle, bombarder les trente ou quarante tentes qui formaient tout le camp de l'ennemi. Sans qu'aucun ordre fût donné, la cavalerie s'élança comme pour entourer les tentes. Quelques coups de fusil furent tirés. Aziz envoya des mokhaznis pour savoir ce qui se passait. Ils partirent bride abattue et revinrent de même, annonçant à la stupeur de tous que la cavalerie était « cassée " ! Presque aussitôt les cavaliers revenaient en débandade, et des balles commençaient de siffler autour du Sultan. Artilleurs et fantassins s'éloignaient en toute bâte. Les vizirs fuyaient sur leurs mules. Il ne resta auprès d'Aziz que ses esclaves noirs et les instructeurs français qui démontaient rapidement les pièces pour les cbarger sur les mulets. Avec le plus grand sang-froid Aziz dit : « Nous sommes trabis! » Et il donna l'ordre aussitôt de se replier sur le camp. Serrés autour de lui, ses fidèles esclaves le protégeaient de

leurs corps, et tous les deux cents mètres environ ils l'enlevaient de son cheval, et toujours au galop le jetaient sur un cheval frais. Dans le camp, les troupes débandées avaient commencé le pillage, éventrant à coups de crosse les caisses de cartouches, déchirant' avec leurs poignards les tentes des vizirs pour rafler tout ce qui pouvait s'y trouver. Aziz rejoignit son afrag (1), fit monter ses femmes sur des mules, et toujours accompagné des instructeurs et de ses nègres, son caftan troué de dix-sept balles, il s'éloigna dans la campagne. La sohtude était complète : tous les soldats étaient restés à piller. La nuit venue, le Sultan fugitif s'arrêta sous un figuier, fit dresser une sorte de muraille avec des selles et des bâts afin d'abriter son harem, puis revenant s'asseoir sous son arbre, il dit avec sérénité à l'officier qui m'a fait ce récit : « Ce matin, j'étais Sultan et je nom-

(1) Tente impériale.

mais les caïds. Ce soir, je suis un homme pareil à tous les autres : c'est Allah qui l'a

voulu !

Pendant deux mois, Si Madani, installé à Marrakech dans le palais de Ba Ahmed, vécut d'une vie magnifique, agrandissant ses domaines, établissant partout sa famille; et peut-être à ce moment, au sommet de sa fortune, lui vint-il la pensée de ne pas retourner à Fez et de se créer dans le Sud un pouvoir indépendant.

Hafid, natuidlement ombrageux et d'autant plus inquiet qu'il connaissait mieux que personne l'audace de son vizir, le pressait, mais en vain, de revenir auprès de lui. A la fin le Glaoui s'y décida; et traversant tout le Maroc avec l'escorte d'un véritable sultan, il reparut à Fez, et alla se loger dans la riche demeure des Tazi qu'il avait confisquée, et où jadis, toute une longue soirée, on l'avait fait attendre au milieu des esclaves, des courants d'air et des mulets.

A 'partir de ce moment son histoire est l'éternelle aventure de tous les grands vizirs dans toutes les histoires arabes. Pendant des mois ou des années ils nomment les caïds, abaissent les gens ou les élèvent au gré de leur fantaisie. Toutes les ressources du royaume viennent affluer dans leurs mains : ils les distribuent à leurs fidèles, ils enrichissent leur famille, ils gardent beaucoup pour eux-mêmes. Leur faste, leur train de maison fait partie de leur puissance : il faut qu'ils soient ma"gnifiques. Le Sultan épouse leur fille; ils épousent une fille du Sultan... Et cela dure jusqu'au jour où le maître devient jaloux du vizir; il trouve son luxe offensant, son autorité trop grande ; il l'accuse de ne plus lui fournir assez d'argent ou d'en retenir trop pour lui-même; il s'écrie comme Hafid : « Puisse Dieu casser l'échelle qui m'a aidé à monter! » Alors c'en est fait du vizir. Ses biens lui sont ravis, ses commandements enlevés, sa famille dépouillée; il est précipité dans

l'ombre, heureux de conserver la vie ou d'échapper à la prison... Ce fut l'histoire du Madani.

Rejeté par son maître, déchu de sa grandeur, abandonné comme on l'est en Orient quand on n'a pas réussi, il savait depuis quelques mois fort retiré à Marrakech, quand un nouveau Maître de l'Heure, fils de sorcier, sorcier lui-même, le mahdi El Hiba, apparut sur les confins du désert et de l'Atlas, marcha sur Marrakech et s'y proclama Sultan. Hiba proposa au Glaoui de recommencer la guerre sainte contre les Nazaréens. Mais le Glaoui ne croyait plus au succès d'un Maître de l'Heure ! Durant son séjour à Fez, il s'était rendu compte que le Maroc ne pouvait plus conduire ses destinées, et qu'il fallait se résigner à une protection étrangère. Il déclina l'offre d'Hiba de des^enir son grand vizir, intervint près de lui pour qu'on ne fît aucun mal aux Français emprisonnés comme otages, et pendant les trois semaines que dura ce règne éphémère, kii

et son frère Hadj Tbami envoyèrent deux fois par jour de quoi nourrir les prisonniers.

Mais voici le grand trait de cette vie, qui rattache à l'histoire de France ce lointain seigneur berbère. Le 2 août 1914, le général de Lamothe, ' commandant la région de Marrakech, réunissait tous les seigneurs de l'Atlas pour leur apprendre que la guerre venait d'être déclarée entre la France et l'Allemagne, et connaître leurs intentions. Minute tragique entre toutes! Dans la ville, une faible garnison; autour de nous, un pays inconnu, évidemment hostile, tout dévoué à ces féodaux que nous connaissions de la veille et dont la fidélité était pour le moins incertaine. S'ils se déclaraient contre nous, c'était la moitié du Maroc qu'il fallait abandonner. Tous les émissaires de l'Allemagne les poussaient à la révolte. Nous étions entre leurs mains. A quoi allaient-ils se résoudre?

Si Madani prit le premier la parole, comme il avait fait autrefois lorsqu'il

s'était agi de renverser Abd el Aziz. Il y avait là beaucoup des personnages qu'il avait harangués jadis, et tous, cette fois encore, pleins d'inquiétude et hésitants. Son discours ne fut pas long. Cet homme qui se faisait traduire les journaux importants d'Europe, avait une idée très claire des forces qui allaient s'affronter, et il ne lui échappait pas que les risques étaient grands pour nous. Mais la question, ditil, n'était pas de préjuger aujourd'hui quel serait le vainqueur ou le vaincu. En signant le Protectorat, le Maroc avait attaché sa fortune à la nôtre : l'heure était venue maintenant de montrer sa loyauté. . . Ces paroles exprimaient-elles les sentiments véritables de tous ceux qui l'écoutaient? Combien parmi ces féodaux prêtaient l'oreille à d'autres voix?. . . Le ton du Glaoui était si ferme qu'après lui aucun des caïds n'osa demander la parole. Tous acquiescèrent de la tête. Le Glaoui venait de fixer pour toute la dui'ée de la guerre l'attitude des grands seigneurs de l'Atlas.

Le même jour il faisait venir chez lui tous les gens de sa parenté qui se trouvaient à Marrakech, et leur dit sa résolution de demeurer fidèle aux Français. L'un d'eux fit alors remarquer qu'en récompense du service qu'il se disposait à nous rendre, peut-être eîit-il pu demander des avantages pour les siens. Alors de sa voix cotonneuse, toujours un peu embarrassée.

Si Madani répondit simplement que s'il y avait dans sa famille des gens qui n'étaient pas contents, il y avait aussi à Télouët des prisons dont on ne sortait jamais.

Page 1