‹ Marrakech; ou, Les seigneurs de l'AtlasChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LE cheval de la « cinquième catégorie » que m'a prêté le Dépôt du Génie s'avance tête basse, à pas comptés, écrasant sous son sabot marqué d'un matricule la terre qui s'effrite en poussière. Il fait 40 degrés à l'ombre. Mais où est l'ombre, Seigneur, dans l'étendue qui flamboie?

Tout est vide et brûlé. Sous les paupières fermées les yeux sentent encore le brutal éclat du jour et ne peuvent s'entr'ouvrir sans être douloureusement meurtris. Autour de moi les Askris du Pacha s'en vont à la débandade, pieds nus, leurs souliers sur le dos, le fusil en bandouUère, et devisant d'histoires de femmes, comme tous les soldats du monde. Ni le soleil ni la poussière

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ne semblent exister pour eux. Depuis hier | soir ils n'ont ni bu ni mangé, et bien qu'il soit plus de midi et que nous marchions depuis l'aube, pas un d'eux ne s'est encore reposé. Toujours du même pas rapide, ils continuent de cheminer sous le ciel embrasé, à travers l'étendue aux durs cailloux miroitants, où sont passées, il y a dix siècles, les immenses hordes berbères qui se jetaient sur l'Espagne. A cette heure, il est aussi malaisé de se représenter, dans cette soUtude, ces grandes migrations de guerriers, que d'imaginer ce sol de cailloux et de poussière redevenu verdoyant sous les moissons qui le couvrent au printemps. Vieux souvenir grandiose, qui fait paraître plus misérable encore notre petite troupe perdue.

De loin en loin, comme un lambeau de parc ou de forêt épargné par un incendie qui aurait tout dévoré à l'entour, une magnifique oliveraie, de l eau, de belles allées d'arbres, de larges perspectives profondes on bien d'étroits sentiers couverts. Tout

cela ctos de murs (où'n'y a-t-il pas de murs en Islam?) mais de murs roses, croulants, pleins de brèches et de trous, et qui ne semblent là que pour réaliser une harmonie vaporeuse avec les arbres argentés, ou pour ajouter au paysage le romanesque d'une ruine.

Ah ! qu'il est agréable de s'arrêter enfin dans un de ces endroits délicieux, de se laisser glisser de la selle brûlante, de courir se laver dans l'eau de la séguia qui court parmi les oliviers! Des vignes géantes grimpent aux arbres ou forment des plafonds de feuilles et de fruits, soutenus par une architecture de roseaux.

Là-dessous, des pastèques, des conrges, des maïs d'un tendre vert humide. A l'orée de l'oliveraie, ou bien perdue dans les verdures, une ferme-chàteau toute rose elle aussi, d'où surgit une haute tour carrée qui forme un charmant belvédère et un excellent poste pour fusiller les rôdeurs. A travers l'ombre ensoleillée on voit vaguer des troupeaux, des enfants demi-nus, des

femmes qui, même laides ou défaites par l'âge, ont une allure si noble sous leurs misérables draperies! C'est une Italie plus brûlée, de proportions plus larges, et où la vie antique se serait par miracle maintenue. C'est le monde de Virgile, des Gorgiqiies, des Egiogues^ avec un accent plus brutal qui tient sans doute au climat plus ardent, à la réalité même qu'on découvre ici telle qu'elle est, et non plus à travers la rêverie d'un poète de cour exquisement raffiné.

Accompagné de quelques serviteurs, le maitre de l'oliveraie vient nous souhaiter la bienvenue et demander au lieutenant qui commande les Askris ce dont il a besoin pour lui, ses hommes et ses bêtes. Quelquefois, de la grande ferme rose on nous apporte du miel, du lait caillé, en attendant le repas ; d'autres fois la collation ne vient pas, et ma foi on est déçu !

Sous les figuiers aux branches retombâmes, des cavaliers de tribu qui s'en

vont, eomme nous, rejoindre la harka (1) près du poste de Tanant, prennent le thé à côté de leurs chevaux entravés. Ces cavaliers dans leurs lainages, ces chevaux recouverts de tapis de selle aux multiples couleurs fanées, composent un tableau auquel les peintres de l'Orient ont habitué depuis longtemps nos imaginations et nos yeux ; mais dans cette agréable soirée, tous ces poncifs retrouvent leur fraîcheur, et ces choses qui dans la peinture et les livres sont de l'éclat, du pittoresque, de la fantaisie locale, prennent ici un air paisible et des tons presque effacés. Rien de bruyant, rien d'étrange; tout est simple, uni, familier, harmonieusement accordé.

Les yeux comme les oreilles jouissent, pour ainsi dire, du silence.

Cependant, depuis la veille nous n'avons encore rien mangé, et il est sept heures du soir. Avec envie je regarde les chevaux et les mulets, plus tôt servis que nous, mâ-

(1) Troupe indigène.

chonner leur paille hachée. Mais le tempr passe, et toujours rien ne sort delà grande kashah de terre rouge où, je l'espère du moins, les négresses sont penchées sur les tagines (1). Quand les plats seront-ils à point? La cuisine arabe est exquise (si toutefois le beurre n'est pas rance) parce qu'elle se fait à petit feu. On la voudrait ce soir, moins parfaite.

Huit heures. Arrive la lune, et cela dis trait un moment, cette belle lumière qui tombe en pluie à travers les oliviers. Dans la fraîcheur qui succède à l'accablante chaleur du jour, on glisse à un demisommeil qui fait presque oubHer la faim. C'est comme dans un rêve que sur les onze heures du soir, je vois s'avancer des lanternes, une procession de formes blanches qui portent sur leur tête de larges plateaux surmontés par de hauts capuchons pointus. En voici quatre, six, huit, douze qui s'avancent à la file indienne,

(i) Plats de terre qui servent à toute la cuisine marocaine.

LA JOURNEE OKIENTALE 155^

SOUS les arbres, b ai [> nés de lune, graves, silencieux, énigniatiques — serviteurs élyséens portant un repas à des ombres. Ils s'arrêtent devant nos tentes, alignent à nos pieds l'interminable suite des plats couverts des capuchons, et attendent debout devant nous pendant qu'on découvre tour à tour la moitié d'un mouton rôti, trois poulets au citron et aux olives, trois autres poulets aux tomates sur lesquels on a cassé des œufs, un ragoût de mouton avec des aubergines, des courgettes et des piments, trois nouveaux poulets qui disparaissent sous des sortes de crêpes, un monceau de ces raisins noirs, blancs ou roses, qui pendent autour de nous en grappes fabuleuses à leurs architectures de roseaux, un couss-couss garni de viande et de légumes... quoi encore? je ne sais plus. Ce festin arrive trop tard : on est vaincu par le sommeil!

Mais la fatigue, mais le chant des crapauds et des grillons, mais la fiévreuse agitation des moustiques, mais le bavar-

da^e et la musique des infatigables Askris. . . comment arriver à dormir au milieu de tout ce tapage qui n'est fait que de petits bruits? Une seconde pourtant tout s'apaise, tout se fait silence et oubli. Et voilà que déjà les Askris me réveillent pour jeter bas ma tente et la charger sur les mulets! Instant morose, en pleine nuit encore, sous l'oliveraie qui frissonne. Puis tout à coup, un cri, ou plutôt une courte pbrase fortement psalmodiée, que lancent toujours vers le ciel, au moment du départ, les guerriers marocains pour appeler sur eux la bénédiction divine : < Que Dieu protège notre journée! Nous demandons cela à notre Seigneur Mohammed ! " Dans l'aurore qui commence à poindre, l impression est magnifique de cette grande clameur religieuse. Et cet appel répété par trois fois, à de courts intervalles, retentit au milieu de la nature étonnée, comme les premières mesures d'une symphonie qui s'appellerait : la journée orientale.

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