‹ Marrakech; ou, Les seigneurs de l'AtlasChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

CE matin, la harka lève le camp.

Dès cinq heures les kouba sont renversés, les toiles pliées autour des piquets et chargées sur des mulets. Vêtus d'une simple chemise, les fantassins s'avancent comme des rabatteurs qui poussent devant eux le gibier, chacun portant son fusil et quelque provision, celui-ci un pot de I beurre, celui-là un pot de graisse ou de miel, cet autre un étonnant parapluie suspendu en bandouhère. Tout ce monde s'en va à travers une brousse de chênes verts et de genévriers, dans un pittoresque désordre, au milieu de la poussière rouge. Derrière, les cavaliers, en une longue ligne mouvante, doucement colorée; les éten-

dards au centre, avec leurs soies fanées et leurs boules de cuivre ternies ; et au milieu des drapeaux et des montures bondissantes, le Fqih, dans ses lainages à raies de soie, avec ses chaussettes bleu ciel, ses babouches blanches, engagées dans des étriers niellés d'or, et sa riche selle violette, d'un violet de Parme un peu foncé, toute brodée de soie plus claire. Ses longues papillotes d'argent et le capuchon du burnous rabattu sur sa tête, faisaient paraître plus sombre encore son visage creusé par une profonde usure. Il tenait à la main son écran de palmier dont il s'éventait doucement. Deux serviteurs à cheval portaient ses carabines, enfermées comme des fusils de chasse dans une gaine de maroquin rouge.

A ses côtés chevauchait un jeune homme d'ime vingtaine d'années, qui lui ressemblait trait pour trait, avec tout l'éclat de la ieunesse. Mêmes boucles le lonff du visage, mais brillantes d'un noir bleu; mêmes pommettes saillantes, bien que la figure

fût assez pleine; mêmes yeux admirables^ mais avec beaucoup moins d'intelligence et de vie. Sur l'un d'eux la paupière était légèrement retombante ; et cet œil un peu voilé, ces boucles, ce teint d'une cbaude matité donnaient à cette cbarmante physionomie de jeune homme quelque chose d'équivoque et de troublant. La belle carabine qu'il tenait à la main, la crosse appuyée à la selle, n'effaçait pas ce caractère féminin, dont la douceur contrastait avec les figures assez rudes qu'on voyait autour de lui. On devinait qu'aucune des brutalités de la vie n'avait effleuré ce bel adolescent, et qu'il avait toujours vécu sur des coussins et des tapis, dans un entourage de serviteurs et de femmes. C'était Abd el Malek, le pacha de Demnat, qui, parmi les cent trente enfants du Madani, passe pour être le plus intelligent, et que son père a désigné pour qu'il devienne à sa mort le chef de la maison des Glaoua. Perdu dans la foule des piétons, mon cheval avançait à travers la brousse d'où

montaient des senteurs d'herbes brûlées et ce parfum, plus rare que tous les autres et que jamais personne ne mettra en flacons : l'odeur du chemin non tracé. Au milieu de ces guerriers demi-nus ou superbement habillés, je pouvais me croire le plus simplement du monde avec une de ces armées que Yousef ben Tachefin ou bien Abd el Moumen conduisaient, il y a si longtemps, sous les murs de Grenade et de Tolède... Tout ce présent qui s'offrait si naturellement à mes yeux me rejetait vers un passé qui ne paraît très éloigné que pour l'imagination, car les siècles ont beau s'écouler, la réalité dans ce pays est demeurée toujours la même. Les événements et les spectacles s'y reforment immuablement pareils. Aujourd'hui répète l'image d'un autrefois très ancien. Voilà dix siècles que, sans y rien changer, ce Maroc poursuit sa vie quotidienne avec la monotonie de l'instinct, et se reste fidèle à lui-même en s'oubliaut tous les jours... Vers onze heures, nous nous arrêtâmes

sur «n plateau dénudé, au bas duquel coulait un ruisseau invisible parmi des lauriers-roses en fleurs. Le Fqih mit pied à terre, et tandis qu'on dressait sa tente, il s'assit sur une chaise de jardin, couyerte de son tapis de prière, à l'ombre d'un chêne vert rabougri. A Fune des branches pendait, au-dessus de sa tête, son Coran attaché par une cordelière de soie. Avec une rapidité surprenante, sa vaste kouba fut dressée, les tapis étendus, les cruches de terre et les outres disposées sur les trépieds dans le courant d'air de la porte. Si vide tout à l'heure, le plateau se peuplait de toile : tentes de réception pour les hôtes, tente d'Abd el Malek, tente pour servir de mosquée, tentes des principaux cavaliers de laharka, sans parler des abris modestes faits d'une guenille jetée sur un petit mur de cailloux, et que rendaient charmants des jonchées de lauriers-roses pareilles à des tapis vert sombre semés de fleurs éclatantes.

Nous n'avions pas encore quitté le ter-

ritoire soumis à l'autorité du Glaoui, et l'on ne tarda guère à voir arriver la « mouna ". Dès trois heures de l'aprèsmidi, dans cet endroit perdu, d'où l'on n'apercevait, si loin que la vue s'étendit, aucune trace d'habitation, commencèrent d'affluer en longues théories des gens de tous les âges, apportant sur leurs têtes des plats couverts de capuchons; d'autres tenaient à la main des sortes de cabas remplis eux aussi de nourriture; d'autres ^'étaient mis à trois pour soutenir avec des cordes, passées sur leurs épaules, un énorme plateau de couss-couss qui disparaissait sous les œufs durs. Et il en arrivait cent par ici, deux cents parla, et des centaines et des centaines. Gela faisait songer à ces cuisines fabuleuses que fait sortir de terre le prince Riquet à la Houppe. D'où surgissaient-ils tous ces gens, dans ce pays qui semblait vide? Où avait-on confectionné ces mets qu'ils portaient en processions si nombreuses?... A mesure qu'ils arrivaient, ils se rangeaient

à disftance respectueuse devant la tente du Madani, posaient à terre leur fardeau, enlevaient les capuchons, entr'ouvraient les cabas, attendant que le Khalifat (1) du Fqih vint s'enquérir de la fraction de tribu à laquelle ils appartenaient, estimer d'un coup d'œil l'abondance et la qualité des plats, la générosité du cadeau, et leur indiquer enfin vers quelle partie du camp ils devaient porter leurs tagines. Alors, les vastes plateaux reprenaient leur place sur les têtes, et la procession des cabas" et des capuchons pointus se dirigeait du côté qui lui avait été assigné. Puis, le dernier os rongé, ils remportaient leur vaisselle et s'en retournaient chez eux, rencontrant en chemin d'autres gens qui arrivaient avec les mêmes couss-couss, les mêmes moutons rôtis ou bouillis, les mêmes poulets trois par trois, les mêmes semoules, le même beurre rance, les mêmes galettes de pain encore chaud — déroulement

(1) Lieutenant et majordome.

extraordinaire, fantastique, de pauvres gens apportant à manger à d'autres pauvres gens, ou plutôt venant offrir au Glaoui, leur seigneur, le témoignage de leur fidélité.

Dans la kouba du Fqih, des notables entraient et sortaient, lui donnant des renseignements sur les dispositions des tribus où nous allions pénétrer. Sous la tentemosquée, les cbants et les prières des tolbas (1) faisaient un accompagnement continu à cette conversation politico-militaire. Des mendiants sortis on ne sait d où, hommes, femmes, enfants, mêlaient le bruit de leurs implorations aux litanies de la mosquée. L'un d eux, tout à fait nu, était même venu s'accroupir à la porte du Madani, et ses cris insupportables fatiguèrent longtemps le Glaoui avant qu'il se décidât à lui faire jeter par un nègre un douro pour l'éloigner.

Non loin de la tente de prières, des

(1) Étudiants en théologie musulmane.

musiciens et des petits danseurs chleuh, avec leurs yeux peints, leurs longues rolDCS et leurs ceintures brodées, dansaient au bruit des tambourins, des cithares et des mandores mêlés au bruit de la prière.

C'étaient toujours ces danses d'une retenue et d'une modestie équivt)cjue, ces marches lentes accompagnées de brefs tournoiements et de torsions rapides du corps autour des hanches immobiles, ces évolutions compliquées qui cessaient brusquement lorsque le chef de la bande faisait d'une voix suraiguè l'invocation à Allah en étendant ses mains ouvertes. Eux aussi, les petits danseurs aux yeux peints tendaient leurs mains trop fines, chargées de bagues, de bracelets et de petites castagnettes de cuivre. Et tout le cercle des assistants, les mains pareillement ouvertes, répétait : Amen! Amen! Dans les tentes, sur les tapis ou les jonchées de lauriers roses, les gens priaient, prenaient le thé, achevaient leur repas, ou s'amusaient à consulter des épaules de mouton dont on

avait raclé la viande, pour juger d'après une certaine disposition des ombres si la harka remporterait la victoire... Et c'est ainsi que dans cette nuit d'août on se préparait à combattre dans le camp du Madani.

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