CHAPITRE XIII
A quelques lieues de là, quatre ou cinq mille Légionnaires , Territoriaux , Joyeux, Sénégalais attendaient depuis près d'un mois l'arrivée de la harka pour s'engager plus avant dans la montagne. Mais la vie qu'ils menaient sur un plateau sans ombre, dans une chaleur infernale bourdonnante de millions de mouches, au milieu d'une poussière de fumier constamment remuée par le piétinement des hommes et des bêtes, n'avait rien, on l'imagine, de l'air de fête homérique si divertissant à voir dans le camp des Berbères !
Dès que le Glaoui fut arrivé, tout ce monde se mit en route, abandonnant le sinistre plateau, laissant là son fumier,
son ennui de plusieurs semaines, mais emportant ses mouches collées en grappes aux flancs des animaux et sur les vestes khaki. Et maintenant, suant et peinant, la longue colonne s'en va dans un chaos montagneux, escaladant des pentes de rocs et de broussailles, disparaissant au fond d'effroyables ravins, pour remonter aussitôt dans un lent mouvement de fourmilière. Et ni les montées ni les descentes, aucun des accidents de ce sol brutalement tourmenté n'arrive à bouleverser l'ordre de cette marche, tellement assouplie au terrain qu'on dirait, en vérité, que tous ces noirs du Sénégal, ces Territoriaux du Midi, ces Joyeux, ces Légionnaires, ces chevaux, ces mulets, ces ânes et les cinq cents chameaux du convoi ne forment qu'un même animal qui se déplacerait en rampant.
De fois à autre pourtant, un à-coup.
Tout ce grand corps s'immobilise, comme saisi d'une soudaine inquiétude. Les chameaux! Où sont les chameaux?... C'est le
Général (1) qui s'inquiète de ne plus apercevoir son convoi. Bride abattue un cavalier s'élance dans la direction du troupeau. Indifférents à l'horaire et à la gloire de porter sur leur échine la vie de quatre ou cinq mille hommes, les chameaux, au fond d'un ravin où ils ont trouvé un peu d'herbe, broutent, se donnent du bon temps, cependant qu'à coups de matraque leurs conducteurs les rassemblent pour leur faire gravir une pente contre laquelle ils rechignent. Enfin on les voit apparaître toujours dignes et solennels, posant avec majesté leurs pieds feutrés dans la poussière, balançant sur leur dos de longs couffins pareils aux basques d'un habit ridicule, la mine stupide de gens qui se croient supérieurs à ce qu'ils font, leurs grosses lèvres agitées avec l'air de dire : " Nous voici ! " et semblant, à la lettre, s'avancer sur les sentiers de la guerre en redingote et
(1) Le général de Lamothe, commandant la région de Marrakech.
en pantoufles! Alors de nouveau tout s'ébranle, et la marche reprend, comme si ces milliers d'hommes qui cheminent sous la chaleur accablante, fantassins, artilleurs, cavaliers, et tous les gens de la harka n'avaient vraiment d'autre but que d'escorter ces animaux étranges et de les conduire, par défi, pâturer plus loin, toujours plus loin, sur la plus haute cime de l'Atlas. Autour de nous un grand silence, une complète solitude. On pourrait croire que nous sommes les premiers êtres humains qui s'aventurent dans ces parages, si on ne voyait de fois à autre quelques burnous terreux surgir au milieu des rochers, traînant derrière eux par les cornes une petite vache efflanquée. Cette petite vache, c'est un symbole, un drapeau blanc, un rameau d'olivier, le signe qu'après de longs palabres, des gens (il y en a donc ici?) ont décidé de se soumettre et demandent notre protection. Tout le reste de la journée, par les montées et les descentes de ce pays impossible, la petite vache nous
suit, disparaissant par moment pour réapparaître soudain quand on l'avait perdue de vue, protégeant de ses cornes et de ses flancs amaigris, quelque part, je ne sais trop où, de pauvres choses menacées. Puis lorsqu'on arrive à l'étape, la pauvre bête est égorgée, vraiment offerte en sacrifice, comme au temps d'Iphigénie, pour le village épargné.
Que venons-nous faire dans ces pierrailles, au fond de ces ravins perdus, où coule un filet d'eau salée dont ne veulent pas nos mulets? Qu'attendons-nous, qu'espérons-nous? Une chose en vérité singuhère, ou du moins qui le paraîtrait partout ailleurs qu'en ce pays de marabouts et de sorciers.
Là-baSj dans ce lointain bleuâtre, au fond d'une gorge profonde, taillée par un coup de hache ou d'épée, s'élève la Zaouïa (1) de l'Abansal. Là jadis, il y a
(1) Demeure consacrée par le tombeau d'un saint.
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trois siècles, vint s'établir Dada Saïd, premier marabout de ces lieux. II arrivait du pays d'Agadir, éternelle contrée des légendes et des encbantements, guidé par un cbat merveilleux. Le cbat conduisit le saint homme dans cette gorge sauvage où coule le torrent de l'Ahansal, et arrivé là disparut. Le voyageur s'arrêta. Il ensemença la pierraille, et aussitôt sortit de terre une moisson magnifique. Et les visiteurs accoururent, et tout homme qui s'entretenait avec Dada Saïd voyait infailliblement ses champs et ses troupeaux prospérer. Quand il mourut,' on lui éleva un tombeau, sur lequel encore aujourd'hui viennent prier les Ait Tagguéla, les Ait Bouguemez, les Ait Abdi, les Ait Seri, les Ait Ischa, les Ait Mazigh, les Ait Abbés, les Ait Mohammed, les Ait Atta, et bien d'autres tribus encore de cette région de l'Atlas dont les noms fuient ma mémoire, bref tout ce monde mystérieux et turbulent avec qui, sans le voir jamais, nous faisons, paraît-il, la guerre.
De siècle en siècle, de fils en fils, les descendants de l'Homme au chat se sont transmis son pouvoir miraculeux. L'actuel héritier, Sidi Mah, est un homme d'une trentaine d'années, fort bon vivant, dit-on, qui se complaît aux bons repas et aux conversations joyeuses. Quiconque vient frapper à sa porte est sûr d'être bien hébergé. On raconte même que si les hôtes se présentent en nombre excessif, les plats se multiplient par miracle — ce qui fait honneur à sa cuisine. Du Coran et de ses versets il ne connaît que quelques bribes qu'il a ânonnées à l'école, comme les autres enfants du village. Mais il possède la baraka, le souffle divin est en lui. Armé d'un tambourin magique, il frappe dessus en cadence; puis il fait tourner dans ses doigts une longue queue de rat, et alors se montre à ses yeux un génie familier qui supprime pour lui les distances, lui révèle les choses cachées, le fait assister en personne à des événements qui se passent très loin et l'arme d'une puissance invincible
pour satisfaire ses vengeances. Qui possède l'amitié de Sidi Mali voit toujours son adversaire abattu. Qui se met au rang de ses fidèles peut tout tenter, tout risquer : la fortune lui sourit toujours. A sa Zaouia aboutissent, comme amenés parle chat mystérieux, tous les différends des tribus soumises à son autorité ; et au besoin il fait naître les querelles pour avoir l'bonneur et le profit de les apaiser ensuite. C'est vers lui que dans les heures d'inquiétude ou de révolte se tournent les espoirs de tous ceux qui viennent prier au tombeau de son ancêtre Dada Saïd. C'est lui que les femmes berbères invoquent dans leurs chansons, pour qu'il protège contre le Nazaréen exécré la « horma », c'est-àdire l'honneur, la sainteté, l'intégrité et d'un mot qui résume tout, la virginité de la montagne.
Sidi Mah, je t'appelle à mon secours!
Où es-tu, ô marabout!
Où est la force des jeunes hommes, Sidi Mah?
Par Dieu ! prends la tête des harka,
Que je descende en plaine!
S'il y a encore des guerriers, qu'ils accourent!
Les gens bien informés disent
Que l'Homme au képi perd l'assurance.
Le Sénégalais est parti.
Les convois ne lui arrivent plus.
il n'a plus de canons ni de cartouches.
Tous ses bateaux sont au fond de la mer.
O jeunes gens, en avant!
Marchons sur le bureau!
Soyez calmes sous l'obus.
Nous emmènerons le cheval,
Nous enlèverons le poste.
Gens de la Zaouia d'Ahansal,
Venez vaincre le Nazaréen,
Que je retrouve le sommeil!...
Or, ce Sidi Mah, que les femmes invoquent avec tant de confiance, est depuis plusieurs mois déjà en relations secrètes avec nous. Il nous fait tenir des lettres par lesquelles il nous renseigne sur les dispositions de ses tribus — le plus souvent, il est vrai, un peu tard, à la façon des chameliers qui vous crient « balek ", attention! quand ils vous ont déjà bousculé.
Aujourd'hui, il nous annonce que s'il
marche contre nous c'est bien à son corps défendant et pour conserver son prestige. Mais à l'en croire, la vue de notre force va intimider ses guerriers, et il espère venir bientôt lui-même nous présenter sa soumission.
Qu'y-a-t-il de vrai dans tout cela?
Allons-nous le voir apparaître avec une suite de cavaliers et une petite vache i fourbue? Quelle inspiration du ciel va I recevoir ce sorcier diplomate, qui représente au fond de ces montagnes ce qu'il y a de plus vieux dans les pensées humaines : la ruse et l'esprit de magie?... Cependant les jours s'écoulent, nous ne voyons toujours rien venir. Ah ! c'est étrange dépenser que, par un fil secret, la marche de cette longue colonne qui se déroule à travers la solitude avec tous ses engins modernes, ses canons, ses mitrailleuses, sa télégraphie sans fil, est suspendue, en fin de compte, à une queue de rat et à un génie familier obéissant aux appels du tambourin merveilleux...