CHAPITRE XIV
DEPUIS trois jours, notre camp est dressé au bord d'une étroite vallée, dans un chaos de collines, tantôt nues, tantôt boisées, qui s'emmêlent, bondissent, se dépassent et montant toujours plus haut s'en vont rejoindre les cimes aux plis durs et cassants, tendues à l'horizon comme un rideau d'acier bleu.
Au milieu de cette vallée, s'élève comme un gratte-ciel une maison fortifiée, flanquée de tours aux quatre angles et percée d'innombrables meurtrières, qui du haut en bas de la bâtisse menacent d'un coup de fusil tout ce qui pourrait s'en approcher. Les hautes murailles sont intactes, mais dedans tout est brûlé. Tout, c'est
bien peu de chose! En abandonnant leur kasbah, les gens qui l'habitaient ont emporté les troupeaux et les grains. Ce qui brûle, ce sont les portes, les troncs d'arbres entaillés d'encoches qui servent d'escaher, et les balcons de bois par ou l'on entre dans les chambres — si Ton peut appeler ainsi des sortes de trous à pigeons creusés sur trois et quatre étages dans l'épaisseur des murailles, et qui n'ont de vue sur le dehors que par les longues meurtrières, seules fenêtres de ces immeubles berbères. Au-dessus de ces quatre tours, monte un mince filet bleuâtre, qui s'arrête parfois comme si le feu allumé dans la kasbah avait fini par s'éteindre; et puis bientôt la fumée reparaît avec l'air pacifique d'une fumée qui sort d'un âtre. Dans ce paysage pétrifié, accablé sous la chaleur, seule cette fumée a l'air de vivre. Les yeux la suivent pendant des heures^ s'étonnent de la voir s'arrêter. On attend qu'elle reparaisse, comme l'oreille guette la suite d'une chanson brusquement inter-
rompue. Pauvre chanson, triste fumée!
On voit aussi autour de ces murailles tournoyer deux cigognes, dont le nid a dû brûler dès le premier jour de l'incendie, car on n'en distingue plus de trace. Leurs longues pattes roses pendantes, elles semblent vouloir se poser sur une des tours de la kasbah. Puis, que se passe-t-il dans ces cervelles d'oiseaux? Déception, chagrin peut-être de ne plus retrouver leur plateau d'immondices et de broussailles? D'un lourd battement d'ailes le couple aérien s'éloigne, pour revenir presque aussitôt, jamais persuadé, semble-t-il, par son constat d'incendie. . .
A l'autre bout de la vallée qui n'a pas un kdomètre, se dresse une autre maison forte, toute pareille à celle que nous regardons brûler. Mais elle appartient, celle-là, à des gens d'une tribu différente ; et, de temps immémorial, entre ces deux demeures barbares on échange des coups de fusil. Ceux de là-bas, qui n'ont pas fui, nous ont envoyé une vache poui* témoi-
gner de leur désir de vivre en paix avec nous. Ce sont eux qui ont mis le feu à la kasbah rivale, dès que ses habitants l'eurent quittée. Et maintenant ils nous demandent de dynamiter les murailles, afin d'empêcher leurs voisins d'y revenir le jour où nous serons partis. Ah! ce n'est pas ici un pays idyllique! Et ce n'est pas pour ces Berbères que le Prophète a dit : « Le sort le plus heureux pour un homme est vraisemblablement d'avoir un troupeau de moutons qu'il mène paître au fond des vallées où se rassemble l'eau des pluies... »
Dans le camp la chaleur est accablante, l'éclat du jour plus intolérable encore. Chacun reste sous sa tente ou sous le carré de toile qui l'abrite un peu du soleil, de la poussière et des mouches. Les bêtes, immobiles et la tête penchée, ont l'air de brouter leur ombre. Seuls, des Sénégalais tout nus et magnifiques sous la lumière qui fait briller leur peau comme du bronze antique, s'amusent à se jeter des seaux
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d'eau sur le corps, animant tout ce coin du camp d'un jeu singulier de statues... Dans l'interminable journée pas d'autre événement que le va-et-vient des cigognes, la péripétie de l'avion qui arrive et descend par un miracle d'audace au fond de la gorge où nous campons, et de temps en temps la visite de quelques gens de tribus amenant avec eux leur petite vache protectrice. Ils montent chez le Général, s'accroupissent à la porte de sa tente et restent là, immobiles, leur long fusil entre les jambes. Un interprète s'approche d'eux, leur demande d'où ils sont et ce qu'ils veulent. « Nous voulons ce que Dieu veut », disent-ils. Mais Dieu, que peut-il bien vouloir?... Et les voici qui repartent, laissant leur pauvre bête efflanquée, seule expression de leur silence, seul témoignage de leur passage alarmé.
A cinq cents mètres de là, au sommet d'une colline plantée de quelques chênes
verts, se dressent au milieu de la pierraille les tentes de Si Madani. L'existence qu'on mène là-haut est encore plus monotone que celle que nous menons en bas, et pourtant, cbose singulière, là-haut on ne sent rien de l'ennui qui pèse sur le fond de la vallée. Ni l'impatience de l'inaction, ni le désir d'aller plus loin, ni celui de revenir sur ses pas vers des choses qui vous attendent, ni le malaise de la solitude, ni l'espoir d'on ne sait trop quoi, pas un seul de ces sentiments qui tourmentent chez nous les esprits, ne paraît avoir de prise sur les gens de la harka. Etre ici ou ailleurs, qu'importe? Le temps compte si peu en Islam! Ces cavaliers ardents, ces piétons infatigables ont une si longue habitude de passer des heures et des heures accroupis ou étendus ! Us sont tout à fait à l'image de leur climat excessif. Marchent-ils, ils ne s'arrêteront plus; s'arrêtent-ils, leur repos devient tout pareil à la mort. Si le hasard les met devant un bon repas, ils mangeront dix,
yingt plats, tout ce qu'on pourra poser devant eux — et cela toute une journée et toute une nuit encore, comme si la capacité de leur estomac était sans bornes. Mais s'il faut qu'ils demeurent des jours, des semaines, des mois, des années sans manger à leur faim, ils s'en accommodent aussi avec la même aisance incroyable.
Dans leur esprit mêmes alternatives, mêmes brusques passages de la lumière aux ténèbres. Passionnés et résignés tout ensemble, ils connaissent l'effréné désir et le renoncement absolu. Ils adorent tout ce qu'il y a de brillant dans la vie, l'argent, les bijoux, les vêtements luxueux, les armes, les chevaux, les femmes; et ils acceptent bonnement de ne posséder pour tout bien qu'un méchant poignard de cuivre et une pauvre chemise de laine. Ils aiment à l'excès commander et faire les maîtres : n'importe lequel de ces gens qui courent pieds nus dans les rochers, deviendrait tout naturellement le plus arrogant seigneur; et cependant on les voit obéir
avec un égal excès dans la passivité. Le renoncement islamique que l'on a tant célébré, est à la fois une réalité et une trompeuse apparence. A tout moment nous sommes dupés là-dessus par l'innocence et la petitesse des plaisirs (une tasse de thé, une bouffée de kif), mais ces petits plaisirs, ils y tiennent avec passion, et à l'occasion les poursuivent avec plus de frénésie encore que nous ne courons après les nôtres — seulement d'une façon différente, qui peut égarer le passant.
En ce moment, dans le camp du Glaoui, tout est silence et repos. Étendus dans leurs burnous, les jambes repliées, le capuchon rabattu sur la tête, les guerriers dorment à l'abri des petits murs de terre construits autour des chênes veits, dont ils ont courbé les branches avec l'adresse de l'animal qui organise son terrier ou son nid. Sur les petits fourneaux de terre chauffe l'eau pour le thé ou quelque maigre cuisine, car maintenant que nous avons quitté les territoires soumis au
Madani, c'en est fait des repas fantastiques, dig^nes des contes de fées et de Riquet à la Houppe. Çà et là, un bruit de tambourin, de guitare ou de quelque objet de fer sur lequel on frappe en cadence. Dans ces esprits oisifs et vagues il semble qu'il y ait toujours quelque cbose à faire danser. Mais tambourin ou vaisselle de fer, le bruit monotonement rythmé se confond tout de suite avec la paix d'alentour. Un essaim de prières bourdonne dans la tente-mosquée et va rejoindre le reste du silence, que n'arrive pas à troubler l'instrument qui fait du bruit. Parfois un cheval lève la tête, un mouton du troupeau fait quelques pas au milieu de la pierraille : si grande est l'immobihté de tout qu'on est étonné de ce geste comme si soudain, dans un bazar, on voyait les animaux d'une bergerie s'animer.
Devant la tente du Madani les esclaves sommeillent, l'eau fraîchit dans les gargoulettes ou dans les peaux de chèvre suspendues à trois piquets, les soies fanées
des étendards pendent le lon^ des hampes, comme accablées par la chaleur. A quelques pas, des chevaux harnachés, le cou penché sur l'homme accroupi qui les gfarde, annoncent qu'il y a des visiteurs chez le Fqih. Voici en effet leurs babouches, neuves ou fatiguées, alignées devant sa porte, et je devine les gens en visite, accroupis dans la pénombre, occupés à poursuivre une conversation sans fin, toute pareille à celle que mène, en ce moment, devant une tasse de thé, dans une kasbah du voisinage, l'énigmatique Sidi Mah.
D'autres fois, le Glaoui est seul. Je l'aperçois étendu comme un mort dans ses blancs vêtements, sur son lit de repos. Le faible mouvement de l'écran de palmier qu'il agite devant son visage, montre qu'il n'est pas endormi. Vers quoi se tourne sa pensée? Remonte- t-elle vers le passé? Ne demeure-t-elle pas, au contraire, uniquement attachée aux circonstances du présent? Tout ce monde oriental, qui semble toujours enfoncé dans un demi-sommeil si
favorable au songe, ne donne au souvenir et à la rêverie que peu de minutes de sa vie. Ce Glaoui, presque immatériel dans l'ombre de sa tente au milieu de ses mousselines, a-t-il accordé plus de place dans ses préoccupations aux pensées désintéressées qu'un bomme d'affaires américain?
Gomme tous les gens d'ici, il s'est toujours montré l' bomme du présent et du désir, il a tout convoité, il n'a désiré la puissance que pour posséder les biens les plus positifs du monde : la ricbesse et les bonneurs. Et cela ne laisse pas de surprendre, quand on le voit, si apaisé, balancer devant son visage son petit écran de palmier ou égrener entre ses doigts son long cbapelet à grains noirs.
Pareil à quelque réminiscence d'un très ancien conte oublié, passait parfois dans ce silence et tout cet accablement, son fils Abd El Malek, le bel adolescent qui chevaucbait, l'autre jour, à ses côtés. Mousselines transparentes, poignard d'or fin ciselé, coran suspendu à la ceinture, ba-
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bouches qui semblaient n'avoir jamais touché la terre, chaussettes de soie bleu ciel, cordelette brillante, boucles noires et lustrées, c'était vraiment la jeunesse et la grâce de TOrient qui se levaient dans ces pierrailles. Une dizaine d'esclaves le suivaient. Il faisait quelques pas dans la poussière pour venir s'appuyer au petit mur de pierres sèches qui formait l'enceinte du camp ; et il restait là, sans rien dire, tenant affectueusement par la main un de ses familiers. Nonchalant, l'air ennuyé, inoccupé et triste, comme dépaysé sous ce soleil au milieu de ces rochers, avec ses paupières un peu lourdes, lég^èrement rabattues sur ses grands yeux, il semblait vaguement endormi, mal éveillé aux choses de la vie. Une fois encore, à cette vue, l'imagination retournait vers ces lieux du passé que tout rappelle en ce pays. Évidemment Motamid, dernier roi de Séville, s'appuyait aux créneaux de ses terrasses avec la même grâce dédaigneuse et ennuyée, tenant lui aussi entre ses
doigts la main de cet adolescent qu'il appelait « Épée » parce que la beauté de ses yeux l'avait percé jusqu'au cœur... Des choses autrefois entendues, où l'on ne trouvait jusqu'alors que fadeur *et mièvrerie, reprenaient tout à coup, au milieu de cette poussière, l'éclat d'une fleur défaillante qu'on ranime avec un peu d'eau. Il vous revenait à la mémoire des poèmes comme celui-ci, qui font toujours à Marrakech ou à Fez les délices des gens lettrés :
Ce qui nous fait mourir
Ce sont des tresses, des joues,
Des cheveux noirs tombant jusqu'au coude.
Des visages pour lesquels
Nous devons bénir le ciel,
Et des yeux noirs languissants.
Ou bien encore cette strophe charmante :
J'ai passé auprès d'un brillant tombeau Placé dans un parterre de fleurs.
— De qui est-ce la tombe? ai-je dit.
— D'un amant, m'a-t-on répondu En faisant un geste de compassion...
Lorsque approchait la nuit, les gens de la harka placés en sentinelle à quelque distance du camp, allumaient de grands feux pour éclairer la campagne. Rien alors ne troublait plus le silence que le tapage des chevaux qui se battent, se mordent avec des hennissements affreux, se détachent, galopent et menacent dans leur débandade d'arracher quelques tentes avec leurs cordes et leurs piquets. On entendait aussi, à des intervalles réguliers, retentir des cris étranges qui semblaient être la voix de quelque bête inconnue. Dans l'esprit ensommeillé passait le souvenir des héros de Fenimore Cooper, et l'hallucination des âges où des hommes vêtus de peaux de bétes s'affrontaient à la bâche de silex. C'étaient les sentinelles qui, pour se tenir éveillées et s'avertir les unes les autres, poussaient cette clameur suraigue, à la lueur des hauts genévriers qui flambaient sur pied comme des torches...
Enfin, à l'approche de l'aube, il y avait un moment de silence et presque de froid,
qui favorisait le sommeil. Mais lorsque les yeux se rouvraient sous la piqûre intolérable des mouches, tout le pays flambait déjà, flagellé par l'astre implacable qui n'épargne rien ni personne, et qu'autrefois cette terre adorait avec terreur sous les traits du cruel Moloch, le Dieu au ventre de feu et aux cornes de taureau.