CHAPITRE XV
TOUT à l'heure, quand les cigognes vont revenir chercher leur nid sur la kasbah incendiée, elles ne retrouveront même plus les quatre hautes tours rougeâtres. Pour satisfaire les gens qui habitent la kasbah rivale à l'autre bout de la vallée, nous allons achever l'œuvre du feu et jeter par terre ces murailles déjà lézardées par les flammes. A trois heures tout doit sauter. Et ma foi, c'est assez triste de voir nos sapeurs disposer sous la fière bâtisse montagnarde des pétards de dynamite.
Cette exécution capitale a mis tout le camp en rumeur. Chacun est debout devant sa tente, ou bien assis sur un rocher à l'ombre d'un chêne vert rabougri. Les
Juifs, attachés à la colonne comme les mouches au flanc des mulets, abandonnent avec une hâte comique leurs abris de toiles et de branchages installés trop près de la ruine, pour mettre à l'abri de l'explosion quelques bouteilles de piquette aux étiquettes fallacieuses d'Yquem ou de Ghâteau-Margaux. En regardant leur débandade de calottes graisseuses et de robes noires affolées, un grand negre, nu comme un ver, montre dans un énorme rire ses dents aiguisées à la hme de cannibale mal rassasié. Les chevaux et les mulets, étonnés probablement de cette agitation insoUte à cette heure de la journée, relèvent leurs têtes alourdies et cessent de brouter leur ombre. Et tout en haut d'un rocher qui semble placé tout exprès au penchant de la colUne pour dominer le spectacle, un groupe de femmes vêtues de bleu, les femmes de la kasbah voisine, se tient debout dans l'attitude et les longues draperies simples des femmes qui composaient le chœur d'une tragédie d'Eschyle.
Toujours, paisiblement, de la kasbali qui va sauter monte le filet de fumée bleue, qui exprime d'une façon si trompeuse le repos et la vie qui continue. On a peine à imaginer que d'ici quelques minutes cette construction massive, qui donnait à quelques centaines de gens le sentiment de la sécurité et, chose étonnante, du confort, ce violent poème barbare qui s'élevait si fièrement dans cette solitude, n'aura plus ni forme ni couleur, ne sera plus que de la terre éboulée. ..
A trois heures juste, un grand jet de fumée noire; un énorme fracas, comme d'un grand arbre qui se brise, auquel succèdent tout de suite des vociférations sauvages. Ce sont les femmes bleues, debout làhaut sur le rocber, qui saluent de leur joie féroce l'écroulement de ces murs ennemis, où bier encore s'abritaient des Chouma, des Aicha, des Doho, toutes pareilles à elles-mêmes, errantes maintenant Dieu sait où, à la recherche d'un gîte, avec leurs ânes, leurs moutons et leurs enfants.
Cris d'oiseaux dans la tempête, ululenieiits de chouette dans la nuit, glapissements de chacal ou de renard en chasse, appels terrifiants des sentinelles nocturnes... quel souvenir d'une chose déchirante pour les oreilles et pour l'âme arriverait à donner l'idée de ces terribles cris de béte, où passe un sentiment humain? Elles s'exaltent, ces forcenées, dans le triomphe et les vociférations! Leur immobilité ajoute à Fétranf^eté de la scène, et mieux que des gestes de violence les fait paraître implacables et sauvages. Leur fureur, qui jaillit en cris du plus profond de leur être, semble les avoir pétrifiées, les glacer ellesmêmes de terreur. Le bruit de l'explosion s'est éteint, la fumée s'est dissipée, une poussière rouge et noire retombe lentement à terre; mais là-haut l'horrible clameur s'élève toujours sur le rocher. Et même très longtemps après que les ululements ont cessé, il semble qu'on les entende encore, mêlés aux grands oiseaux de proie qui vont et viennent mollement,
sans même battre d^es ailes, dans l'onde de la vallée bleuâtre.
Les quatre tours de la kasbah sont par terre, dressant encore ici et là de hautes aiguilles menaçantes qu'on fait tomber avec des cordes. En une seconde tout a changé d'aspect. A peine reconnaît-on maintenant la petite vallée où s'élevait le château fort. Elle semble étrangement agrandie et toute vide, comme si cette haute demeure avait eu, de son vivant, le privilège de rassembler le paysage autour d'elle, et que les choses, rendues désormais à elles-mêmes, aient repris leur liberté et se soient écartées pour toujours de ses décombres.
Pourtant cette kasbah n'est pas morte! Elle va ressusciter demain d'une façon immatérielle et touchante dans les poèmes que les femmes berbères improvisent à la veillée, et que l'on chante aux marchés, aux moussem et aux fêtes. Poèmes d'une inspiration infiniment plus primitive et
plus rude que les poèmes homériques, et où s'exprime naïvement ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus profond et de plus simple. Au milieu de cette monta^jne d'une âpreté si sauyage, quel étonnement de découvrir cette fleur imprévue, cette musique du cœur qui s'enchante de sa plainte ou s'excite à la haine, cette voix à laquelle les hommes qui l'entendirent pour la première fois donnèrent le nom de poésie! Cela jaillit de l'âme avec la rapidité d'une halle qui sort du fusil ou d'une larme qui tombe des yeux. C'est beau, simple, déconcertant comme toutes les choses qu'on voit naître. On dirait que sous le regard se forme la première goutte qui alimente un fleuve éternel. Ce sont des chants de guerre célébrant une victoire ou le courage d'un guerrier qui s'est emparé d'un cheval, ou des injures à l'homme qui a fui, ou des imprécations à la colline, â la vallée qui a laissé passer le Roumi :
0 défile du Smais, comment as-tu été distrait. Quand l'homme au canon est venu?
Pauvres maisons, il vous a toutes rasées!
Obus, vous avez défoncé Asaka,
Vous avez défoncé Taabdit.
Je m'en moque, je m'en moque!
Qu'ils soient la proie des flammes !
C'est pour toi, mon Prophète et mon guide,
Que tout cela m'arrive.
Pour toi j'ai laissé là les masures
Et abandonné les greniers !
J'ai vu le ksour : il fait venir les larmes,
Car je me souviens de tout.
J'ai vu les murs de pisé s'écrouler sur le sol.
Pauvres lieux!
Jamais plus ils ne connaîtront le bonheur !
0 hommes libres, j'irai chez vous
Pour faire paître mes brebis...
Rien ne se passe dans la montagne, rien ne se dit dans les kasbah qui n'inspire aussitôt un vers, rythmé au son du tambourin. Le quotidien, le fait du jour alimente toutes ces chansons^ leur donne leuc couleur naïve et crue, pénétrée de passion et de tendresse. Et Gœthe qui disait volontiers qu'il n'y a de poésie véritable que la poésie de circonstance, n'aurait certainement pas dédaigné cette chanson sans art qu'inspira, l'an dernier, à une poé-
tesse inconnue, un 14 Juillet dans rxVtias :
Oui, ces moments sont durs,
Les temps sont difficiles.
0 ma bouche, répète les publications
Faites au souk.
Un envoyé est arrivé disant :
u Tribus, le Général arrive !
Vous ferez la fête pour le distraire.
Amenez les chevaux.
Amenez les mulets, les ânes,
Et que les hommes de pied y soient tous! »
J'ai savonné tout ce qui était sale.
Et par force !
Cavaliers^ apprêtez-vous !
Nous allons ramener le fiancé.
L'homme au képi s'amusera.
Il rira de nous, le puant!
En vérité, c'en est fait de notre tranquillité.
Mais nous en avons assez dit.
Nous sommes, ô Dieu, sous ton étoile!
Quelquefois ce sont des dialogues, des couplets alternés que les femmes échangent entre elles en se rencontrant dans la forêt où elles vont chercher du bois. L'une dit :
O Aicha, soumets-toi à la Bête, Avant que chez toi elle se rende, Soumettez-vous à elle.
Moi je vais lui porter "mes présents.
Quiconque est abattu par son ennemi,
A lui se soumet.
Moi, je me suis soumise.
De Dieu j'ai fait mon tuteur.
L'autre répond :
Qu'avons-nous besoin de ces bommes au képi
Qui sont venus chez nous
Bannir les fêtes et les tambourins?
Sénégalais, quand je t'aurai cbassé.
Je reprendrai mes jeux.
Et l'autre de nouveau :
C'est vrai, ô Aicba,
J'incline pour l'homme au képi.
Quand je m'éveille,
Ce sont ses tentes que ma bouche salue.
Mon hakem (1) est une gazelle.
C'est un pigeon en plein vol.
Jamais il ne m'a dit : « Des moutons ! »
Il m'a donné des fusils et des cartouches
Pour guider mon troupeau.
Il soutient les miséreux.
Merci à lui, ô Doho !
(1) Le commandant du poste.
Et les plaintes succèdent aux plaintes, l'acceptation à la révolte; et tout cela finit par donner un visage et une âme à toute cette poussière de tribus, qui n'apparaîtraient autrement que dans la confusion de leurs noms impossibles à retenir, et de leurs querelles infinies dont la stérilité s'ajoute à Taridité d'alentour.
Probablement je n'entendrai jamais le lamento qu'en ce moment quelque poétesse improvise, je ne sais où dans les rocbers, sur l'explosion de sa kasbah. Ce sera sans doute une plainte toute pareille à celle-ci :
Je te désirais, ô guerre sainte!
Je t'avais achetée, ô cartouciie!
De la poudre, j'en avais.
Arriva l'homme au canon.
11 y avait aussi le Glaoui.
Ils tirèrent la taraka (1).
Je disais : « Ça n'est qu'une tôle. »
Mais il fallut fuir, ô Doho!
Ils ont pris tous mes bijoux,
Je perdis tous mes vêtements.
(1) Mitrailleuse.
Mieux vaut recevoir des balles Que de se soumettre, par Dieu (1)!
Peut-être aussi que les femmes qui vociféraient tout à riieure en haut de leur rocher vont célébrer, ce soir, par des chants accompagnés de tambourin, la mort de la kasbah détruite. Peut-être y at-il parmi elles quelque ménade inspirée, quelque Noailles barbare... Je ne sais quelle curiosité me pousse du côté de ces furies, chez qui l'inspiration peut descendre. Je les aperçois là-bas, sur une aire à battre le grain, parmi des enfants et des poules. Gomme elles sont laides, flétries, sans âge ! Est-il possible que ces mégères penchées sur le fumier, si près de l'animalité, si mêlées à la bête, au mouton, à la chèvre, sachent trouver, à l'occasion, des rythmes et des mots si touchants pour exprimer des sentiments éternels! Où
(1) Ces poésies m'ont été communiquées par M. Coliac, interprète du poste d'Azilal et mon compagnon de colonne. Il en a recueilli bien d'autres, qui, s'il les publiait, fourniraient sur l'âme berbère le plus admirable document.
s'égare le souffle divin? Où va l'esprit de poésie? Autour d'elles tout est sordide, la vache maigre, Fane pelé, l'enfant sale et teigneux, la kasbah n'est qu'une étable, Doho est une vraie sorcière, Aicha n'est guère plus belle... Et pourtant si! Doho est belle et Aicha est charmante! La vache n'est pas maigre, l'âne n'est pas pelé, les enfants ne sont pas teigneux, les champs ne sont pas des pierrailles, le ruisseau est une rivière et la kasbah un palais. Et cela est plus certain mille fois que si je le voyais de mes yeux, car la chanson le dit, et le chant qui vient du cœur ne ment pas.