‹ Marrakech; ou, Les seigneurs de l'AtlasChapitre 3 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

NOUS voici lancés de nouveau à travers la brume et la pluie, dans le paysage indéchiffrable de lave et de volcans éteints. Sur les hauteurs dénudées ou sous les branches retombantes des cèdres, brillent les feux allumés par les patrouilles chargées de surveiller tout un pays hostile, où des regards invisibles épient la fuite de nos voitures, au miheu de ces déserts qui, jusqu'à aujourd'hui, n'avaient jamais vu passer que des tentes et des troupeaux. D'un ciel livide s'échappent çà et là de grands éclats de lumière argentée. Et nous allons de cirque en cirque, de défilé en défilé, contournant un monticule, franchissant un pli de terrain, pour retrouver

toujours les mêmes dépressions glissantes et pierreuses, la même tristesse, les mêmes feux, la même solitude avec son double rang de cailloux, et au bord de la piste toujours ces petits buissons d'hommes qui protègent notre passage et rendent les honneurs sous la pluie.

En vérité ce n'est pas un chemin, c'est une pensée que nous suivons derrière l'auto du Général qui file devant nous, dérape, fait de grandes embardées, mais Ta toujours son train; c'est une pensée qui se glisse, s'insinue par cette vallée au cœur des tribus ennemies. ISous roulons depuis Ti-mhadit dans des régions tout à fait insoumises. Hors de l'étroit couloir gardé par les bivouacs dont nous voyons briller les feux, et par ces piquets de soldats échelonnés dans la vallée, l'insécurité est complète. A notre droite et à notre gauche, s'étendent les domaines où règne le prestige des deux grands chefs berbères qui dominent le Moyen Atlas : Sidi Raho et Moha Ou Hammou le Zaïani. Person-

nages assez mystérieux, qu'aucun officier de chez nous n'a jamais vus face à face, et dont les caractères, si l'on en croit la légende qui s'est formée autour d'eux et les renseignements de nos postes, seraient aussi violemment contrastés que les rayures blanches et noires qu'on voit sur les tapis berbères.

Moha Ou Hammou le Zaïani est un vieillard de plus de soixante-dix ans. Jadis petit chef de tribu, comme tous les cheikhs de r Atlas il tenait son pouvoir des Anciens qui l'avaient élu en jetant, suivant la coutume, une poignée d'herbe devant lui. Mais cela est vite fané, une poignée d'herbe dans la montagne! Pour asseoir son autorité au-dessus de l'opinion changeante, il accepta ou sollicita, je ne sais, du sultan Moulay Hassan, le titre de caïd, ce qui valut au Sultan la satisfaction illusoire d'être représenté en pays insoumis, et à Moha le bénéfice beaucoup plus positif de recevoir des fusils. En ce temps-

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là, dans la monta(i;ne on ne se servait encore que de vieux moukhala à pierre ou à capsules : une douzaine d'armes plus modernes donnaient à qui les possédait un avantage décisif dans les querelles intestines.

Quelques coups de fusil, judicieusement distribués, avaient déjà fait du Zaïani un chef craint et respecté, quand, à la mort d'Hassan, des soldats chérifiens, mal payés et manquant de tout, vinrent se mettre à son service et constituèrent autour de sa personne une solide garde du corps. Appuyé sur ces mercenaires (qu'il payait, m'a-t-on dit, avec le produit d'un impôt prélevé chez les prostituées, nombreuses dansles grosses bourgades), il réussit peu à peu à établir sa puissance au-dessus des assemblées anarchiques. L'individualisme forcené de la race se retrouve tout entier dans la façon dont le vieux chef comprend l'exercice du pouvoir. L'autorité des Anciens, la force de la coutume, les influences religieuses, tout a dii céder devant lui.

Partout à la tête des tribus ou des fractions de tribus, il a placé ses enfants et ses neveux, qui font peser sur les biens et les personnes l'arbitraire le plus absolu. Sa fortune s'élèverait, paraît-il, à plusieurs millions, tant en troupeaux qu'en argent, — vieilles pièces d'or de cent francs, à l'effigie de Louis XIV et de Louis XV, doublons espagnols, douros portugais, voire des écus tournois, comme en étaient remplis les coffres qu'en septembre 1914 nos spabis trouvèrent dans son camp, lorsqu'ils l'emportèrent d'assaut. On raconte que dans ses kasbab de terre rouge, il mène une vie dissolue, et que ce septuagénaire n'admet dans son harem que des femmes de dix-sept à vingt ans. Mais en dépit de tout cela, il jouit d'un prestige immense : prestige de l'homme fort chez des gens qui n'estiment rien autant que la force, prestige de l'homme riche au miUeu de populations très pauvres, prestige enfin que revêt aux yeux de tout ce monde si attaché à ses coutumes, le chef assez

puissant et audacieux pour les violer.

Au cours de la dure campafjne que nous menons depuis tantôt dix ans contre lui, Dous lui avons porté de rudes coups, mais lui aussi nous a fait la vie dure, entraînant sans cesse ses hommes à l'attaque de nos garnisons, de nos colonnes, de nos convois; répandant sur notre compte de faux bruits dans les marchés ; trouvant toujours des raisons pour exciter ses partisans dès qu'il les sentait faiblir. Cependant, aujourd'hui, de nombreux indices font croire que notre vieil adversaire commence à perdre confiance. Sa famille ne serait pas une famille berbère si elle n'était profondément divisée. Ses fils, ses neveux se haïssent de ces haines irréductibles qui, pour se satisfaire, n'hésitent pas à trahir les intérêts de la tribu. Déjà l'un de ses fils a fait sa soumission. Peut-être le jour estil proche où l'on verra le vieux roi de la montagne, le Zaïani lui-même, venir nous demander l'aman...

L'influence de Sidi Raho est autrement

subtile et difficile à saisir. Il ne dispose pas, comme le Zaïani, d'une force armée autour de lui : il est seul ou presque seul, mais un mot tombé de sa bouche peut rassembler autour de sa personne une fouie de guerriers. Ce n'est pas non plus un marabout tenant d'une longue suite d'ancéti'es le pouvoir des miracles, mais un respect religieux l'environne, un charme mystérieux attire autour de lui les imaginations et les cœurs. De quoi est faite cette force secrète? On le représente comme un homme juste, désintéressé, d'une dignité parfaite — qualités rares en tous lieux, et surtout dans ce pays de violence où les passions s'opposent avec une brutalité primitive. Mais il y a évidemment autre chose dans l'attirance qu'il exerce, autre chose qu'il faudrait être soi-même un Berbère pour sentir. Il est de ces hommes dont on dit qu'ils ont le bonheur sur leurs épaules. Ils marchent et on les suit, ils parlent et on leur obéit. Quand ils meurent, on leur élève un tombeau, une

petite kouba bien simple, dont la blancheur éclate, comme une pensée rare, dans l'aridité d'alentour; et pendant des générations, les femmes viennent là prier, demander des enfants, se guérir de leurs maux, invoquer le génie toujours vivant dans ces pierres. Car, au fond de l'àme berbère, à côté de ce goût effréné d'indépendance qui aboutit à l'anarchie, il y a un profond besoin d'aimer, de suivre des individus puissants, qui va jusqu'à l'idolâtrie et qui explique que la seule, la vraie religion de ces gens, c'est l'adoration des morts dans lesquels ils ont reconnu ou cru voir de la grandeur.

Sidi Raho aura un jour sa kouba dans quelque endroit de la montagne. Déjà la vénération des femmes l'entoure, de son vivant, d'une atmosphère miraculeuse.

Leur passion et leurs bavardages ont autant fait pour son prestige que pour le Zaïani les fusils de Moulay Hassan et les soldats d'Abd-el-Aziz — ce qui n'a rien pour surprendre, car de tout temps les femmes ont

eu dans la société berbère une autorité morale que la civilisation arabe ne leur a jamais accordée. La force de cet homme s'alimente de toutes les choses, sentiments, pensées, usages, que le Zaïani brutalise. Chez lui aucune cupidité, nul grossier désir du pouvoir. Il est pauvre. Il y a dix ans, il possédait une kasbah près de l'endroit où nous avons construit le poste d'Anoceur; il avait là des troupeaux. La kasbah, nous l'avons détruite.

Dieu sait où sont allés ses moutons! Sidi Raho est ruiné, mais il nous fait toujours la guerre. C'est un saint, un irréductible, une flamme, un de ces feux qu'on allume sur les sommets au moment du danger et qui rallient autour d'eux tous les gens des tribus; c'est un brûlant appel aux armes, un accent passionné, dont on retrouve l'écho dans ces poèmes qu'improvisent ici les femmes, et qui, dans leur naïveté, expriment un attachement si tragique à tant de choses menacées, aux marchés bombardés par nos avions, aux kasbah

abandonnées, aux tentes, aux troupeaux qu'on emmène toujours plus loin dans la montagne, au coin de la forêt où l'on allait faire du bois, à la source, au pâturage — lamentations touchantes, orgueil d'un combat heureux, brûlant désir de continuer de vivre comme on a toujours vécu

0 Aïcha! 0 Doho! 0 jeunes filles!

Si Roumi je dois être, Qu'ai-ie besoin de moutons?

Qu'ai-je besoin de l'étrier Où j'engage mon pied?...

C'est tout cela et bien d'autres choses encore que nous ne savons pas ou que nous ne pourrions comprendre, qui forment le prestige de ce personnage singulier, que mon compagnon de voiture a vu, un jour, de loin, se retirant dans la montagne après un combat malheureux, au pas de son grand ambleur gris, avec, pour toute escorte, un serviteur cramponné à la queue de sa monture, et qui portait derrière lui, au bout d'un long bâton, un petit drapeau jaune. . .

Qu'y a-t-il donc dans ces montagnes, torrides en été, glaciales en hiver, pour inspirer à tous ces gens tant d'acharnement à les défendre? Depuis que nous leur avons interdit l'accès des plaines, où ils descendaient aux derniers jours de l'automne pour se mettre à l'abri des rigueurs de la saison et mener paître leurs troupeaux, leur existence est devenue terriblement difficile. L'hiver est dur sous la tente toute chargée de neige! Et la plupart, ils sont à demi nus, n'ayant d'autre vêtement qu'une simple djellaba de laine... Comment faire vivre les troupeaux, les bœufs, les moutons, les chèvres, quand tout disparaît sous la neige?... On en voit conduire leurs bétes jusqu'à portée de nos canons, en pleine zone balayée par nos mitrailleuses et nos obus, risquant la mort plutôt que de laisser le bétail mourir de faim... La misère, la maladie les ravagent, assurent nos médecins qui les voient défiler dans les infirmeries des postes, où, si insoumis qu'ils soient, ils vien-

nent en grand nombre demander qu'on les soigne. « Voilà dix ans que je leur fais la guerre, me dit mon compagnon de route, l'ancien officier instructeur des tabors chérifiens, et je crois bien les connaître. Ce sont des gens admirables! Et ce n'est ni vous ni moi qui leur reprocberons, n'est-ce pas? de nous recevoir à coups de fusil. '^ Et cet homme à la fois sensible et dur, comme sont souvent les militaires, conclut avec mélancolie : » Je les aime et je les tue. . . '-

Le pbis surprenant peut-être, c'est que ces Berbères de l'Atlas, si acharnés à se défendre, montrent une aisance étonnante à s'adapter, sinon à notre esprit, du moins aux formes pratiques de notre activité, dès qu'ils descendent dans la plaine et qu'ils vivent à notre contact. Ce sont eux qui, déferlant sans cesse des montagnes où la vie est difficile, vers la plaine où elle est plus douce, constituent le vrai fond de la population maughrabine et donnent au Maroc le caractère tout à fait original d'un

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pays d'Islam travailleur et peu fanatique. La civilisation musulmane les ayant à peine effleurés, ils ne lui ont pas emprunté ce noble amour de la paresse, ce mépris du travail qui caractérise l'Orient. Ce n'est pas une humanité raidie, comme l'Arabe, dans les préceptes d'un Livre qui commande toutes les pensées et tous les actes de la vie Actifs, gais, ouverts, âpres au gain, politiciens, bavards, frondeurs, ils ont beaucoup du caractère des paysans de chez nous et même physiquement leur ressemblent avec leur physionomie avisée, leur collier de barbe peu épaisse, leurs traits frustes et qui n'ont rien de la régularité sémitique. Dans les villes de l'intérieur et de la côte, on les reconnaît tout de suite au milieu des populations moresques si affinées et si molles. Partout on les rencontre sur les chantiers et les routes. Ils ont fourni presque tous les soldats de cette division marocaine, fameuse sur le front de France. Volontiers ils vont travailler à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, dans nos

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usines de guerre. Ils secondent intelligemment l'effort que nous faisons pour vivifier le vieil empire du Moghreb. Et s'ils luttent encore contre nous dans ce réduit de l'Atlas, c'est de la même façon qu'ils luttaient contre Rome, par amour de la liberté et non par cet esprit de fanatisme religieux qui éternise, même après la défaite, de vagues espoirs de gueiTe sainte toujours vivants au fond du cœur.

De chaque côté de la vallée, les montagpies s'étaient insensiblement rapprochées, et nous arrivions maintenant au fond d'un cirque de rochers couvert de chênes verts et de cèdres, qui semblait infranchissable. Là commence le col de Tarseft, point de passage déhcat, très propre à favoriser une embuscade des rebelles dont on signalait les vedettes à deux ou trois kilomètres de chaque côté de la route.

Car il y avait là une route, une véritable route, que nos soldats avaient tracée d'hier, et où nos voitures commen-

cèrent de monter avec une peine extrême, tant la pente était rapide et rendue glissante par la pluie. Cette route s'élevait en lacet à travers un maquis d'arbres arborescents, que dominaient de place en place les cèdres, grands seigneurs de ces bois. Leurs ramures sombres largement étalées laissaient passer des faisceaux de lumière, qui déchiraient de traits éblouissants les brumes pareilles à des famées bleuâtres accumulées sous leurs branches. D'un côté du chemin, ils écrasaient de leur puissance notre passage de fourmis en voyage; de l'autre, nous les dominions, et l'on apercevait de haut leurs cimes, le plus souvent fracassées, qui s'étalaient en belles nappes vertes aux bords harmonieusement ployés.

Au milieu de cette nature où les arbres et les hommes semblent les débris d'un ancien monde, tantôt l'esprit s'abandonnait au plaisir d'aller si librement et si vite à travers l'âpreté des choses et l'hostilité des gens, d'avancer dans ce chaos comme sur une route de France, et de surprendre ce

matin, à son réveil, cette forêt presque vierge; tantôt on cédait au regret de penser que nous allions bouleverser tant d'usages d'autrefois, pour établir à la place d'une naïve anarchie nos disciplines d'Europe, comme si nous étions assurés de l'excellence de notre civilisation, et que, sous l'ordre apparent de nos sociétés policées, il n'y eût pas autant de brutalité foncière, d'égoïsme et de désordre. Et comme on voit, dans les poésies arabes, deux cavaliers, découvrant de loin la ville vers laquelle ils cheminent, inventer chacun une image pour en vanter les délices et se livrer tour à tour à un transport auquel l'autre répond, ainsi, tout le. long de la route, il me semblait entendre en moi deux voyageurs qui n'étaient pas d'accord, célébrer l'un après l'autre ou tous les deux ensemble, des sentiments tout contraires.

Mais quand nous fûmes sur le sommet du col, et que nous vîmes les dernières pentes du Moyen Atlas s' abaisser rapidement à nos

pieds, et au delà une immense vallée d'un vert jaune, et au delà encore une nouvelle barrière de montagnes plus élevées que celles que nous venions de traverser — le Grand Atlas aux longues lignes paisibles d'où surgissaient des pics éblouissants, de hauts cimiers empanachés de neige — alors nous ne pensâmes plus qu'au spectacle qui nous attendait là-bas.

Là-bas, dans la vallée verdâtre où coule la Haute Moulouya, six mille hommes attendaient l'arrivée du Général. Pour la première fois , des troupes de Meknès ouvrant la route que nous avons suivie, viennent de rencontrer des troupes parties du Sud Oranais, et qui, pour la première fois elles aussi, traversaient le Grand Atlas (1). La double chaîne de montagnes qui sépare le Sud Algérien des plateaux du Moghreb, et où n'avaient encore passé que de rares voyageurs déguisés enMusul-

(1) Les troupes étaient sous les ordres du général Poeymirau, commandant la région de Meknès, du général Maurial et du colonel Doury, commandant le cercle de Bou Denib.

mans ou en Juifs, a été franchie par nos troupes. Une voie nouvelle relie par-dessus les deux Atlas le Maroc et l'Algérie.

C'est vers ce grand résultat que nous entraîne depuis la mer, d'une allure si décidée, le fanion du Général. Des yeux nous cherchons les soldats qui sont campés quelque part, au bord de la rivière en partie mystérieuse, qui va des régions inconnues, soumises au pouvoir du Zaïani, jusqu'aux plaines pacifiques de la Méditerranée. Mais on ne voit que les neiges des sommets, la couleur soufrée de la plaine, les cèdres de la forêt, et partout la sohtude. . . Passé le col, tout s'efface. Dans une descente vertigineuse à travers un éboulis de rochers, nous dispai'aissons sous les cèdres, les chênes verts et les thuyas. Puis encore une vallée de la peur et de la mort; encore un volcan qui se dresse, noir de cendre et de lave, sans trace de végétation aucune, comme si celte lave et cette cendre avaient jailli la veille et restaient toujours brûlantes. Enfin, au delà du volcan, cette

fois c'est décidément la plaine qui s'étale sur cent kilomètres jusqu'au pied des montagnes, et si pareille aux grands plateaux du Sud que lorsque les spahis d'Algérie, exilés depuis quatre ans au Maroc, l'aperçurent l'autre jour pour la première fois, ils se crurent revenus chez eux, et s'élancèrent avec des cris de joie vers ces libres espaces dans une fantasia délirante .

Des souffles chauds, déjà sahariens, passaient dans l'air chargé d'une odeur de menthe brûlée. Des collines en forme de table, qu'on appelle des gara, témoins d'époques géologiques que l'imagination ne réalise pas, surprenaient le regard dans cette immense monotonie qu'elles n'arrivaient pas à briser. Çà et là flamboyaient les enceintes carrées de terre rouge, où les sédentaires de la plaine s'abritent avec leurs troupeaux. Murailles lumineuses qui font de loin quelque illusion, mais qui ne sont pour la plupart que des masures détruites par les pillards ou dévastées par

le temps, et que leurs hôtes ont quittées pour s'installer ailleurs, car on ne reconstruit jamais ces choses de boue qui s'effondrent.

Sur les tables des collines quelques cavaliers blancs et bleus surveillaient l'horizon. Au bord de la piste sablonneuse, qu'on avait tracée la nuit même, des équipes de Joyeux étaient encore occupées à raser les touffes d'alfa. A tout moment nous pensions découvrir, au détour de quelque gara, les troupes que nous venions chercher; mais les gara succédaient aux gara, et l'on ne voyait toujours rein. Enfin, comme sur une image de Raffet ou de Dauzat, des lignes minces, régulières et silencieuses, rangées pour la parade, immobiles sous les armes, apparurent tout à coup, minuscules au pied des montagnes, dont les sommets étincelaient sous le soleil de midi. Et l'impression d'étrangeté fut si forte de trouver là six mille hommes, dans cette solitude perdue elle-même au milieu de tant de solitude, que nous fûmes

saisis à leur vue comme si nous ne les avions pas attendus.

■If

Maintenant la nuit est venue. Des deux côtés de la rivière profondément encaissée dans une coupure du plateau, brillent les feux d'alfa allumés parmi les tentes. De très loin, une grande lueur balaie par instants la plaine : c'est le projecteur d'Itzer — un autre poste que l'on construit plus baut dans la vallée, un autre Timbadit, une enceinte de pierre au sommet de sa colline, une pensée qui veilJe et rayonne autour d'elle, effroyablement isolée entre cette double barrière de montag^nes, et qui, dès que la nei{je couvrira le cbemin que nous avons parcouru, se trouvera pendant cinq mois coupée du reste du monde. Des trompettes et des cors de chasse sonnent de longues fanfares avant l'extinction des feux. Ces feux, les gens de la montagne les regardent briller; ces fan-

fares, ils les entendent. A quoi penset-on sous les cèdres?... Le Général va et vient devant sa tente. Sa haute et mince silhouette apparaît un instant dans la clarté d'un brasier pour se perdre aussitôt dans l'ombre. Et tandis qu'il se promène, à la fin de cette journée qui restera comme une date dans la conquête de l'Atlas, je songe (et peut-être lui-même y songe-t-il aussi en écoutant ces musiques) à cette autre journée de juillet 1914, où toute son œuvre au Maroc faillit être abandonnée.

Ce jour-là, 29 juillet, un télégramme envoyé de Paris mit cette œuvre en plus grand danger que n'aurait pu le faire une révolte générale de toutes les tribus du Mogbreb. Dans le péril que créait la guerre désormais inévitable, le Gouvernement considérait qu'il nous était impossible de nous maintenir au Maroc. En conséquence, il ordonnait d'évacuer tout l'intérieur du pays, de renvoyer en France

la moitié de nos troupes, de ramener le reste à la côte, de ne conserver que les ports et, si c'était possible, la communication avec l'Algérie par Rabat, Fez et Taza.

Quelle fut l'angoisse de cet homme dont je ne vois plus en ce moment que la cigarette allumée!... Obéir à un pareil ordre, c'était perdre d'un seul coup le fruit de dix années d'efforts et de sanglants sacrifices, livrer de nouveau à l'anarchie une contrée où nous avions étabh une tranquillité qu'elle n'avait jamais connue, abandonner les ressources immenses que ce pays pouvait nous fournir dans la lutte qui comaiençait, renoncer enfin sans combattre à l'un des beaux enjeux de la guerre. Et ne pouvait- on craindre aussi qu'une révolte du Moghreb n'ébranlât l'Afrique du Nord, de l'Atlantique à l'Egypte?... Sur toute l'étendue de l'Atlas, nous étions partout aux prises avec les tribus dissidentes. Quel renouveau d'ardeur et de force agressive allait

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donner à ces Berbères, déjà si âpres et acharnés, une retraite dont les émissaires allemands fixaient déjà le jour et l'heure? Parmi les tribus soumises, les unes n'attendaient que l'occasion de reprendre les armes; les autres, découragées par la vue de notre faiblesse, et pour se faire pardonner leur docilité ancienne, se retourneraient contre nous. Nos bataillons devraient s'ouvrir un passage, en combattant tous les jours, à travers trois cents kilomètres d'un pays révolté. Décimés par l'ennemi, épuisés par la chaleur écrasante, laissant des morts et des blessés en route, beaucoup de matériel aussi, dans quel état de délabrement arriveraient-ils à la côte? Au Ueu des belles troupes d'x\frique qu'on attendait en France, ce seraient des troupes épuisées par ce grand effort sans profit qui débarqueraient à Marseille et à Bordeaux. Encore serait-il nécessaire d'en garder un grand nombre pour protéger nos ports d'embarquement, sauvegarder nos nationaux, et rétablir tout le long de

la mer cette ligne de résistance que nous aurions abandonnée sur l'Atlas. Quant à maintenir la communication avec l'Algérie par Fez et le couloir de Taza le long d'une ligne d'étapes de plus de cinq cents kilomètres, il n'y fallait pas songer.

Et pourtant l'ordre était là !

Le lendemain, le Général réunissait ses lieutenants, Gouraud, Henrys, Brûlard, Peltier, qu'il avait fait venir à Rabat pour leur communiquer la résolution qu'il avait prise. On lui demandait vingt bataillons : il en enverrait davantage, mais il refusait d'abandonner un seul pouce du terrain que nous avions occupé. Au lieu de ramener à la côte les effectifs que le Gouvernement laissait à sa disposition, c'était au contraire la côte qu'il voulait jeter en avant, en renforçant les garnisons avancées de tout ce qui, dans l'intérieur, pouvait porter un fusil. A tout prix il fallait nous maintenir sur l'Atlas, garder intacte l'armature de nos postes, contenir les tribus dans leurs montagnes. Alors peut-

être pourrait- on conserver la tranquillité de la plaine, en tout cas retarder l'insurrection et permettre à nos bataillons de ne pas arriver fourbus, comme des épaves à la mer. . .

Ce jour-là, le Général gardait le Maroc à la France, ou plutôt le lui donnait une seconde fois. Ainsi, presque au même moment, aux deux extrémités de l'immense front de bataille, deux bommes qui avaient fait les mêmes expériences et vécu les mêmes pensées, Gallieni sur la Marne et Lvautey sur l'Atlas, rétablissaient par un coup de génie une situation désespérée. Au cours de leur vie aventureuse ils s'étaient fait, l'un et l'autre, la même idée du commandement et du cbef ; ils avaient appris à reconnaître qu'au-dessus de l'obéissance et de la discipline, au-dessus même de la volonté qui sait prendre une responsabilité, il y a l'imagination, la pensée qui découvre des solutions imprévues, et qu'à la guerre, comme partout, ce qui fait les miracles, c'est 1 esprit de poésie dans l'action.

HALLALI DANS LA MOINTAGNE 7i

Et voilà que ce soir, après trois années de guerre, nous sommes ici, au cœur des tribus dissidentes, sur cette Haute Moulouya que les plus grands sultans du Maroc n'ont jamais réellement occupée, bien qu'ils se soient toujours enorgueillis dans leurs actes officiels du titre de princes moulouyens. Quand nous reviendrons au printemps, un pont sera jeté sur cette rivière si longtemps inaccessible, à l'endroit même où nous campons et qu'on nomme le Gué des Colombes. De tous côtés autour de nous, s'ouvrent des voies nouvelles, qui aujourd'hui ne sont encore que des chemins de ronde, mais qui demain seront des routes, des instruments de force et de sécurité. Chaque jour les tribus encore irréductibles sont isolées davantage, séparées les unes des autres, cloisonnées, pour ainsi dire, dans le filet de nos colonnes, de nos chemins et de nos postes. Dès que la guerre sera finie en Europe, et que les derniers dissidents n'auront plus, pour les soutenir, les pro-

messes, l'argenlet les munitions de l'Allemagne, un dernier effort suffira pour faire tomber cette résistance berbère entamée de toutes parts.

0 Dolîo ! ô Aiclia ! (s'écrie la chanson des femmes),

L'homme au canon nous a vaincus !

Il a établi son camp dans la vallée,

Et maintenant il habite les plis de nos vêtements.

Qu'il est puissant, l'homme au képi, jeunes filles!

Cependant le Général était rentré dans sa tente pour y travailler très tard, comme il en a l'habitude. Le projecteur d'Itzer avait cessé de promener sur l'étendue d'alfa et sur les collines bizarres ses lents mouvements de lumière. Les feux de bivouac s'éteignaient. Dans la nuit les dernières fanfares paraissaient déjà sonner l'hallali de la montagne.

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