CHAPITRE IV
TRÈS loin de la forêt de cèdres, dans un palais dont je suis le seul hôte avec les pigeons qui roucoulent sur les toits de tuiles vertes et s'abattent dans les cours de marbre, autour des vasques, pour y boire... Comment suis-je arrivé ici, dans cette demeure de féerie, par delà l'étonnant pays lunaire aux milliers de cratères éteints? En automobile sans doute, ou plutôt j'ai dû m' asseoir sur le tapis magique qui, dans les histoires arabes, abolit les distances et transporte par miracle aux pays les plus charmants... Me voici devenu sultan, pacha, que sais-je? héros d'une aventure merveilleuse, le maitre d'un domaine enchanté.
La grâce, la fantaisie, le hasard sem« blent avoir été les seuls architectes de ce lieu. C'est un dédale, une suite tout à fait désordonnée de cours de marbres et de jardins, autour desquels s'ouvrent des chambres d'un luxe céleste, angélique, avec de hautes portes qui montent jusqu'au toit, toutes peintes de fleurs, d'étoiles, d'arabesques; des mosaïques dont les couleurs semblent briller sous de l'eau qui ruisselle ; des bandeaux de plâtre sculptés par une imagination qui semble ne s'épuiser jamais; des plafonds tantôt arrondis en dôme, tantôt en forme de carène, tantôt creusés de grottes d'où descendent des stalactites d'or, d'azur, de vermillon, tantôt plats, traversés de cent poutrelles menues, toujours jonchés de mille fleurs, merveilleux parterres aériens, qui ne connaissent pas de saison, et placés là-haut tout exprès pour distraire une rêverie sans pensée étendue sur un coussin. . .
Voici une cour de dimension royale avec ses trois jets d'eau. En voici d'autres
plus petites avec une seule vasque de marbre; et d'autres entourées d'arcades sous lesquelles s'ouvrent les hautes portes peintes et les petits volets minutieusement enluminés; et d'autres recouvertes d'un toit, qui ne reçoivent de lumière que par de minuscules verres de couleur enchâssés dans une dentelle de stuc, et où les yeux habitués à la grande clarté du dehors sont un moment à reconnaître le jet d'eau, les portes peintes, tout le mystère précieux qui se cache ici loin du jour.
Voici des j ardins qui ressemblent non pas aux jardins de chez nous, mais à d'énormes caisses d'oranj^^ers enfoncées dans le sol, en contre-bas d'allées brillantes, toutes pavées de mosaïques, de rosaces et de fleurs d'émail. De ces parterres profonds jaillissent, avec les orangers couverts en ce moment de leurs fleurs et de leurs fruits, des cédrats qui laissent pendre leurs lanternes jaune citron, des cyprès trois fois plus hauts que les petits toits verts qui entourent les jardins, des bananiers, des
lilas du Japon, des cassies aux houppettes d'or parfumées, des daturas, des géraniums, un fouillis de plantes rustiques dans le plus complet désordre, comme si le jardinier avait dit à ces arbres et à ces fleurs : « Voilà l'espace que je vous ai donné : pas une herbe ne poussera hors de ces quatre carrés, au-dessous des allées brillantes réservées aux zelhges (1) qui sont vos sœurs d'émail; mais là où vous êtes chez vous, croissez à votre fantaisie, je vous abandonne à Dieu... »
Et tout cela embaume, et tout cela verdoie et brille, les fruits des arbres, les fleurs des parterres, les rosaces des allées, les bouquets des portes peintes, un peu fanés par le soleil et dont les ors s'écaillent, les tuiles vertes des toits, et les mille couleurs qu'on voit luire dans la pénombre des chambres, et aussi dans ces précieuses alcôves ménagées sur un côté du jardin, où le maître du logis venait avec ses
(1) Petit» morceaux de brique émaillée.
femmes prendre le thé, écouter de la musique, regarder passer la lune entre les fuseaux des cyprès.
Tout fait ici de l'harmonie : la géométrie et le désordre, l'abandon et l'artifice où l'émail et la fleur peinte se mêlent à la fleur vivante, cette nature presque rustique et cette élégance Tardée, cette solitude et ce silence qu'anime, au croisement des allées, comme le maître d'orchestre de ce concert diapré, unjetd'eausous un jasmin. Voici la poésie, voici l'art, voici le signe de toute belle chose : une volonté, une règle, un espace de tous côtés circonscrit, et dans ces bornes étroites un infini de liberté.
Qu'il est donc malaisé de peindre avec justesse le charme de l'Orient! A inventorier ces beautés si familièrement charmantes, si peu étonnées d'être là, si peu surprises de faire ensemble leur concert silencieux, plein de notes divines, si maniéré et si modeste à la fois, on a l'air d'un pédagogue qui cherche à découvrir, sous la lampe, ce qui fait le sortilège de quatre
vers aériens d'un poète de la Perse. On dit : les choses sont ainsi; il y a là une allée, des orangers et des cyprès; il y a là un jet d'eau, une vasque de marbre, une étoile de zelliges. Mais quand on a dit tout cela et situé exactement chaque objet, l'oranger n'a plus de parfum, le cyprès ne s'incUne plus avec sa grâce adolescente, les oiseaux se sont tus, les mille étoiles du jasmin ont disparu dans le feuillage, les grandes portes paradisiaques ont refermé avec effroi leurs vantaux d'or et de carmin sur les chambres de silence et d'ombre, qui font penser à des auberges où ne descendraient que des rêves.. .
Et comment les mots de chez nous ne s'égareraient-ils pas en parlant des choses d'ici! Ici, toute pompe est familière, toute grandeur coquette, toute beauté un peu mièvre. Avec cela, le naturel a toujours de la dignité, l'abandon n'est jamais vulgaire. Ce qui chez nous jure d'être ensemble, se trouve ici tout naturellement accordé . La grande cour, dallée de marbres
blancs et verts, s'entoure d'une galerie de bois d'un bleu déteint, passé, d'une rusticité presque pauvre. De bautes et frêles graminées poussent sur les toits de tuiles vertes qui couvrent les pièces encbantées. L'eau s'échappe des vasques, ruisselle et baigne le marbre majestueux. D'innombrables pigeons vont et viennent sur les dalles chauffées au soleil, et dans ce silence inhabité leur promenade lustrée, noble, familière et roucoulante, est encore ce qui donne le mieux à mon esprit la mesure de la majesté du lieu.
Entre tous ces endroits charmants, un labyrinthe d'étroits couloirs, dont une porte où un esclave peut aisément barrer l'entrée ; des murs nus, blanchis à la chaux ; et dans le plafond un trou carré, traversé de barreaux de fer, par où descend la lumière. Pas la moindre décoration, comme si les corridors de cette vaste demeure n'avaient pas été achevés. Évidemment l'esprit arabe n'éprouve pas, comme le nôtre, le besoin d'une perfection totale. A
quoi bon décorer un lieu où la vie ne séjourne pas? Ces couloirs nus sont à l'imaj^e de ce pays, où de grands espaces vides séparent des endroits pleins d'agrément et de civilisation. Le sentiment qui tant de fois a inspiré la poésie arabe (le plaisir de retrouver l'eau courante, la verdure et l'ombre après le bled embrasé) guide aussi les architectes dans la construction des palais. C'est à dessein que dans les salles les plus richement décorées, la muraille reste nue et blanche entre les mosaïques qui régnent dans le bas, et le bandeau de plâtre qui porte sur sa dentelle la somptuosité du plafond. Et la même raison veut sans doute qu'entre les cours et les jardins d'émail on laisse ainsi les corridors à leur triste abandon, afin de multiplier le plaisir d'arriver à l'improviste dans un de ces enclos enchantés.
Pour qui fut bâti ce palais qui semble le vestige d'un âge qui n'a jamais existé, et où tout aurait été gentillesse, grâce, mu-
sique, poésie? Pour quelle femme divine, pour quel poète charmant?... Mais non, tout cela date d'hier; ce palais a été construit pour le moins poète des hommes, le ^rand vizir Ba Ahmed, qui fut, il y a quelque vingt ans, dans la jeunesse d'Abd el Aziz, le vrai maître du Maroc. C'était un demi -nègre, né de l'union baroque d'un noir et d'une femme juive. Laid, un énorme ventre sur des jambes courtes et maigres, mais fort intelligent, autoritaire, impitoyable, faisant donner la bastonnade au jeune Abd el Aziz, toujours suivi, quand il sortait dans la ville, de gardes qui appréhendaient rudement et traînaient en prison tout passant assez hardi pour lever les yeux sur lui. Dans je ne sais laquelle de ces pièces fastueuses, du matin jusqu'au soir, il donnait des audiences, expédiait les affaires, sans même quitter au moment des repas le divan où il était accroupi On posait devant lui les innombrables plats qui composent l'ordinaire d'un grand seigneur marocain; il s'empif-
82 MAKRAKECH
frait de nourriture, car il était vorRce; et repu, s'endormait sur place, pour recommencer une heure plus tard son accablante besogne de fonctionnaire diligent.
Pendant ce temps, autour de lui, un peuple d'ouvriers s'empressait à achever ou à embelhr sa demeure, euiplissimt l'air du bruit de leurs pilons et des chansons qui accompagnent le tassement du mortier sur les terrasses. Jamais rien n'était au goût de ce nègre fastueux, de ce demi-sémite toujours insatisfait, qui brûlait de l'orgueil de se dépasser lui-même. A tout moment il fallait jeter bas une chambre pour en bâtir une autre, remplacer une cour par un jardin, détruire des mosaïques, démoUr «n plafond, recommencei' sans cesse ces choses si légères, si remplies de fantaisie qu'elles semblent avoir été créées dans l'allégresse avec une divine insouciance.
Le matin du jour où il mourut, ses médecins, craignant que le bruit ne le fatiguât, commandèrent aux ouvriers de suspendre leur besogne. Mais le moribond, n'enten-
dant plus travailler autour de lui, fut saisi d'une violente fureur. Charpentiers, menuisiers, maçons, tout le monde dut reprendre sa tâche; e1 il rendit le dernier soupir dans le bruit des pilons et de la mélopée indéfiniment répétée par les faiseurs de terrasses :
Les oiseaux nous regardent travailler, Mais c'est le maître qui paiera...
Tout au fond de cette demeure, dans un lointain jardin secret, rempli comme un vase trop plein d'une végétation folle de bananiers, de pliysalis, de daturas et d'orangers, une petite porte en ogive s'ouvre dans une tour qui domine assez bizarrement, d'une hauteur de trois étages, ce palais à ras de terre. On monte un escalier brutal, et là- haut se découvre un spectacle si grandiose que du coup s'effacent de l'âme toutes les charmantes ehoses d'en bas. Imaginez autour de vous une immense étendue rosée de murailles et de terrasses dans une large ceinture ver-
8V MA un AREC H
doyante crdiviers et de palmiers; et là, tout près, l'Atlas éblouissant de neige, pareil à une f^rigantesque vague, suspendue au bord d'une plage avec sa frange d'écume, dans l'émotion, semble-t-il, d'un mouvement arrêté qui va reprendre et s'écrouler tout à coup... Entre les verdures des palmiers et cette blancbe vague menaçante, pas un pli de terrain, aucun accident du sol, rien que la plaine nue, barrée à l'horizon par ces montagnes formidables, où l'on devine à des miroirs de glace de foudrovantes cassures, des à-pic "vertigineux, des brutalités effroyables, et aussi des mouvements d'une douceur infinie où le bleu des lointains semble se diluer dans la neige.
De l'autre côté de l'horizon, une longue suite de collines, baignées d'une chaude lumière, et qui, à défaut de l'air sublime des hautes cimes qui leur font face, ont reçu de la nature la grâce, les formes heureuses, le divin mensonge des couleurs.
Entre ces collines et l'Atlas, il y a bien cent
kilomètres, mais l'air est si transparent que toute distance s'efface, l'immense plaine disparait, la grande ville de terre séchée semble avoir juste la place de loger ses maisons et ses jardins dans cette vaste étendue, et l'on dirait que le dernier palmier de l'oasis effleure la neige des cimes avec ses branches balancées.
Vu de là-haut, le beau palais du sombre Ba Ahmed, la charmante Bahia, n'est qu'une suite de terrasses bossiiées, tachées de chaux, de toits encombrés d'herbes folles, d'espaces vides d'où surgissent quelques pointes de cyprès. Le regard plonge à demi dans les patios qui se pressent à l'entour, uniformément pareils, uniformément misérables, creusés comme des alvéoles dans un rayon de miel. Et ces cellules habitées, cette multitude de cubes posés les uns près des autres, qui forment à perte de vue jusqu'à la ceinture des jardins une géométrie indéchiffrable de tours carrées et de terrasses, c'est cela la grande ville du Sud, où le Berbère, habitué
à la tente et au gourbi, a fait l'essai de la vie citadine, sans arriver vraiment, depuis huit siècles qu'il a construit ces murailles, depuis huit siècles que des millions et des millions d'hommes y ont vécu, à bâtir autre chose qu'un immense camp de boue séchée, où la famille habite encore, avec une simphcité antique, dans la société de l'âne, de la poule et du mulet.
Je ne sais pourquoi les indigènes appellent cette ville Marrakech la Rouge, car cette nappe de murailles, cuites et recuites parle soleil, a plutôt la couleur d'une feuille longtemps roulée par l'automne, et, dans ses plus grands excès, ne dépasse jamais le rose tendre ou le vermeil. Pas une fumée, pas un bruit. Rien que le cri des émouchets qui planent et tournoient, et tout à coup, montant de ce silence, le long braiement désespéré d'un âne qu'on aurait abandonné dans des ruines. . .
De ce vaste monceau de terre mille fois remué parles hommes, mille fois redevenu poussière et inlassablement redressé en
murailles et en maisons, surgit une haute tour de pierre, carrée, brûlée par le soleil, prodigieusement isolée dans sa solitude aérienne, avec ses quatre boules d'or enfilées à son sommet, la haute Koutoubia, qui domine déplus de soixante-dix mètres cette ville à ras du sol, et vers laquelle s'acheminent depuis hait siècles les ambitions, les désirs et toutes les pistes du Sud . . . Plus loin, de hauts murs crénelés entourent d'immenses cours désertes, laissant fîpercevoir des pointes de cyprès et les toits verts du palais des sultans, que prolonge à perte de vue un jardin d'oliviers et d'orangers, presque aussi grand à lui seul que le reste de la ville, et d'où l'on voit surgir d'autres toits verts, d'autres cyprès, et ces palmiers échevelés qui semblent éventer les neiges. . . Là-bas, ces toits en pyramide, couleur d'une turquoise morte, c'est le sanctuaire de 8idi-Bel-Abbès, le patron de la ville, autour duquel vit tout un peuple étrange (tel qu'on en chercherait vainement un pareil dans au-
cun autre endroit du monde), un peuple de six mille aveugles, avec sa loi, ses confréries, son trésor et sa misère, — six mille aveugles qui tâtonnent et promènent leurs ténèbres sous cette lumière éblouissante... Une autre enceinte, d'autres murailles d'où rien de vivant ne surgit, ni un toit vert, ni un feuillage. Seules des cigognes immobiles montent la garde sur les créneaux dévastés. Là fut naguère, il y a trois siècles, un des plus beaux palais du monde, bâti par le sultan El Mansour le Doré, et dont la maison que j'habite avec toutes ses gentillesses ne donne qu'une pauvre idée lointaine!
Là ont jadis étincelé des onyx de toutes nuances, des marbres venus d'Italie, des colonnes couvertes d'or fin, des mosaïques dont les couleurs simulaient des parterres fleuris ou les riches broderies d'un manteau, des plafonds de cèdre ajouré, des jardins, des miroirs d'eau, des fontaines. Rien de ces merveilles n'existe plus, que cette grande enceinte
Fouillée autour de cette solitude où la poésie murmure :
Demeures qui brillez dans ces vallons,
Vous n'êtes plus peuplées.
Vous ne formez plus qu'un désert
Dans lequel les oiseaux gémissent de tous côtés,
Cessant parfois leurs plaintes
Pour les reprendre aussitôt.
J'ai interrogé un de ces oiseaux
Qui, le cœur rempli de chagrin et de terreur,
Se tenait à l'écart.
Pourquoi, lui ai-je dit, gémis -tu et te plains-tu?
— Parce que, me répondit-il, le temps heureux a fui
Et ne reviendra plus...
Autour de moi, c'est le complet silence. L'immense ville semble aussi déserte que le palais d'El Mansour. Rien que les cris des émouchets qui continuent leurs jeux. Et comme le soir vient, de tous les points de l'horizon accourent de grands vols d'ibis blancs qui vont se rassembler pour la nuit dans les jardins du Sultan, au bord d'un vaste miroir d'eau, où le reflet des cimes neigeuses de l'Atlas se mêle au reflet des oliviers. Ils passent au-
dessus de ma tête, pareils à des pensées heureuses, et le battement de leurs ailes donne presque l'illusion d'un souffle d'éventail sur la joue. Pour cette fête du crépuscule, les petites collines charmantes se revêtent chacune d'une robe de soie différente, rose, mauve, bleue, violette, amarantbe. La grande plaine au pied de l'Atlas est déjà envahie de teintes bleuâtres et fflacées, mais les cimes reçoivent encore l'étincelant adieu du jour. La ville entière prend la couleur de ces fjâteaux de miel dont elle offre déjà l'image avec ses milliers d'alvéoles. La haute Koutoubia rougeoie, comme éclairée par une flamme intérieure. Du côté du couchant, sur le fond doré du ciel, les palmiers semblent jaiUir d'un désert de sable aérien. Dans ce vaste espace de lumière, borné d'un côté par des neiges et de l'autre par du feu, tour se transforme de seconde en seconde, s'avive, se dépasse en éclat, multiplie les couleurs et les feux d'artifice, puis s'apaise, s'éteint : la montagne devient morte et
LE PALAIS DE BA AHMED 9t
sombre; les petites collines ne semblent plus que des tas de cendres laissés par l'incendie du soir; et à leur pied, les tuiles vertes, mauitenant sans reflets, de Sidi-Bel-Abbès font monter au cœur la tristesse de penser qu'autour de ces murailles, des milliers de regards éteints sont exilés de ce bonbeur qui se répète ainsi autour d'eux, inlassablement, tous les soirs.
Alors je redescends dans la profondeur du palais, avec cette vague inquiétude que laisse ordinairement le spectacle d'une excessive beauté. En bas, les patios encore tièdes, les jardins parfumés, remplis d'une ombre presque triste, les cours de marbre vides et leurs jets d'eau qui montent pour personne, les verdures prisonnières, et toutes ces fleurs peintes qui semblent sourire à des visages absents. Après les magnificences de là-baut, c'est un repos, presque un soulagement, de me retrouver au milieu de ces gracieux enclos, de me sentir enfin libéré de l'accablant esclavage
que la nature grandiose d'ici impose brutalement à l'âme dès qu'on a mis le pied hors de ces endroits fermés. Un palais comme celui-ci, c'est une prison peutêtre, mais une prison qui délivre. Le regard n'y rencontre que choses menues et parfaites, où tout est artifice et pure création de l'esprit. Ces portes décorées de fleurs qui ne sont pas des fleurs, d'étoiles qui ne sont pas des étoiles et qui ont des couleurs d'oiseaux de paradis, ces jardins qui ne sont pas des jardins, ces lignes qui s'emmêlent avec une souplesse et une liberté sans fin, tout cet irréel précieux qui n'emprunte rien, ou presque rien, à la réalité des choses et ne paraît avoir d'autre objet que lui-même, me découvre mieux à présent sa nécessité profonde, si bien cachée sous sa grâce... 0 sagesse de l'art arabe qui renonce délibérément à suivre servilement la nature dans son tumulte et sa diversité, et qui, pour exprimer la beauté mouvante des choses, a inventé l'arabesque, ce flexible dessin, cette géométrie
sans loi, ce pur caprice où l'imagination se joue avec la même aisance que, là-haut, tout à l'heure, les émouchets passaient et repassaient dans l'éclat changeant du soir!