CHAPITRE VI
TTiOUT près de cette place folle, dans JL l'ombre des hautes murailles du palais d'El Bedi qui n'est plus qu'un immense espace vide, s'élève au milieu des orties une petite bâtisse ruineuse. Ohî ce n'est pas bien grand, cela ne tient pas beaucoup de place dans l'immense ville de boue séchée! Mais sans doute faudrait-il aller jusque dans les cités légendaires de la Perse ou de l'Inde pour trouver rien d'aussi parfait, une réussite aussi heureuse que le précieux coffret de cèdre, de marbre et de plâtre sculpté, enfermé derrière ces murs.
Du dehors, on n'en voit rien que deux petits toits verts qui semblent se con-
fondre avec les toits d'une mosquée voisine. Vingt fois je suis passé dans ce coin de la ville, sans soupçonner que le plus beau trésor du Moghreb se cachait là dans une gangue de boue. C'est au fond d'un petit enclos, emprisonné comme un puits entre les murs de la mosquée et la haute enceinte édentée du vieux palais écroulé. Partout l'herbe et l'ortie. Deux pavillons bien délabrés dressent dans cette solitude leurs murs terreux et leurs toits verts, mal assurés sur des poutres de cèdre qui tremblent dans la maçonnerie. Rien n'annonce extérieurement la splendeur ni même un luxe quelconque, si ce n'est un portique, fort mal en point lui aussi, que soutenaient] adis deux colonnes de marbre, dont Tune encore debout est posée la tête en bas, et dont l'autre gisante dans l'herbe est remplacée par une béquille de bois grossièrement équarrie. Un palmier très solitaire se penche au milieu de cet oubli, comme prêt à s'écrouler lui aussi. A-ucune porte ne défend l'accès de ces
pavillons ruineux. On passe de plain-piecl des orties de l'enclos dans une chambre merveilleuse, au milieu de laquelle sont posés sur le sol trois longs cercueils de marbre. Autour de ces trois tombes s'élancent des colonnes, sur lesquelles s'appuient des arcades et la haute voûte d'un plafond étincelant de reflets d'or et de couleurs passées. Une simplicité, une proportion divines, qui rappellent les plus beaux ouvrages de l'art grec ou de la Renaissance italienne. Et tandis que l'esprit se réjouit de l'harmonie des lignes, les yeux découvrent avec enchantement une décoration murale d'une richesse, d'une variété, d'une fougue incomparables. Pas un marbre, pas une surface, pas un caisson de cèdre, pas une faïence où ne se déploie une imagination vraiment déconcertante en ressources et en ingéniosité. Il faudrait des jours et des jours pour épuiser un détail infini, qui deviendrait peut-être lassant par sa prodigalité, si la contemplation ne trouvait
son repos dans le calme de l'ensemble.
Entrelacs, rinceaux, nids d'abeilles, panneaux couverts d'une écriture dont les lettres se nouent et se dénouent, s'emmêlent et se poursuivent, comme dans nos vieilles tapisseries les lévriers et les lièvres bondissants, tableaux de plâtre ajouré, stalactites, sceaux de Salomon, araignées du Prophète, étoiles et soleils de zelliges, tous les motifs habituels de la décoration moresque se retrouvent ici avec une telle abondance et tant de bonheur dans l'invention, que tout cet art formel et volontaire, le plus éloig^né de la réalité qui se puisse concevoir, fait vibrer ces murailles et les anime, pour ainsi dire, de la vivante chaleur de l'esprit.
Dans cette chambre et dans les chambres voisines, moins belles parce que moins bien conservées mais encore très magnifiques, partout d'autres stèles funéraires, les mêmes longs cercueils ivoirins, sculptés, fouillés d'inscriptions merveil-
leuse&, tons de la forme d'un bateau renversé, la quille en l'air, sur une pla^^e, les uns très longs, faits, semble-t-il, pour des corps gigantesques, les autres, tout petits, à la mesure d'enfants nouveau -nés. Ce sont là les tombeaux des princes saâdiens qui vécurent, il y a trois cents ans, dans le palais détruit d'El Bedi. Si l'on en croit le Noziiet et Hadi^ la Récréation du Chamelier — titre charmant pour un livre d'histoire! — le premier personnage enterré dans cet enclos serait le bienheureux patron, le pôle brillant, le maître dans la vie droite, la source de vérité, Abou Abdallah Sidi Mohammed ben Sliman Eldjezaùlî, l'auteur fameux d'un petit recueil de prières en l'honneur du Prophète. Après lui, le chérif Abou Abdallah Elkaïm, qui chassa les Portugais des forteresses du Sous où ils s'étaient établis; le chérif Aboulabbas et ses enfants, garçons et filles, massacrés par le caïd Ali ben Abou Bekr Azikki, gouverneur de Marrakech ; le chérif Abou Abdallah Mo-
hammed Eccheikh, assassiné par les Turcs ; le chérif Moulay iVbdallah qui pratiquait l'alchimie, au mépris de la sentence : " Il y a trois choses que vous devez éviter, car elles vous entraîneraient à trois autres choses : ne buvez pas de sirop, vous seriez amené à boire des spiritueux ; abandonnez la recherche de la pierre philosophale^ cela vous conduirait à la sophistication et à la fraude; surtout évitez le commerce des vieilles femmes, vous voudriez ensuite en fréquenter de trop jeunes » ; le chérif x\boulabbas Moulay Ahmed El Mansour, le Doré, gloire de la dynastie saâdienne, qu'un de ses enfants empoisonna, dit-on, au moyen d'une figuefleur, à l'instigation d'une esclave, l'orgueilleuse Elcheizourân ; son fils, le prince Zidan, qui rendit l'âme dans son lit; le chérif Abou Mérouan Abdelmalek, objet de scandale par l'abus qu'il faisait des boissons fermentées, et que sa garde de renégats chrétiens assassina un jour qu'il était ivre; le chérif Eloualid, grand ama-
teur de musique, égorgé lui aussi par ses Chrétiens renégats ; le chérif Moulay Mohammed Eccheickh, qui dans les délices d'El Bedi oubliait ses devoirs de Sultan, sous l'ombrage des cognassiers, près d'une femme drapée dans des robes couleur de safran et de piment; enfin, dernier des princes de cette dynastie tragique, le chérif Moulay Elabbas, traîtreusement mis à mort par ses oncles de la tribu des Ghébanâ.
Cette effroyable histoire de sang, elle n'est écrite nulle part dans cette chapelle fleurie. Tout y est grâce, repos, harmonie. Les inscriptions qui couvrent les murailles et les tombes n'enferment dans leurs lignes d'une fantaisie divine que des phrases pompeuses et vides, des louanges hyperboliques, une poésie de convention où rien ne rappelle ces luttes fratricides « à faire blanchir les cheveux et à rendre caducs des enfants à la mamelle » dont cette ville de Marrakech fut le théâtre sanglant. C'est toujours la même rapsodie
qu'il faut lire sous cette calligraphie d'une distinction suprême :
Salut au mausolée, enveloppé de miséricorde,
Et dont la tombe est ombragée par les nues !
Les effluves de la sainteté s'en dé(jagent
Comme un parfum,
Et par lui les brises soufflent jusqu'à nous.
A cause de ta mort,
Le soleil de la foi s'est obscurci,
Et les septsplières se sont voilées de ténèbres.
Les piliers de la gloire se sont écroulés de douleur
Et les sept cieux ont tremblé,
En apprenant la nouvelle de ton trépas...
Dans tout ce pieux bavardage qu'est devenue la réalité brutale? Manifestement les poètes n'ont été occupés qu'à jeter des fleurs sur des tombes. La tradition leur commandait de n'écrire sur ces marbres et ces murailles que des choses apaisées et apaisantes. Eux-mêmes pouvaientils imaginer rien d'autre? L'inspiration arabe ne s'est jamais épanouie que dans le lyrisme amoureux. A croire ces inscriptions, ce ne sont pas des princes frénétiques, brutaux, sensuels, passionnés
du pouvoir, souvent d'un sadisme cruel, qui sont enterrés là, mais des amants malheureux, de pieux imans, des poètes.
Et les pigeons et les colombes, tous les oiseaux de la tendresse qui entrent par les portes ouvertes, sont chez eux, parmi ces tombes où la poésie musulmane n'a développé que les entrelacs gracieux de sa rêverie un peu fade sur de tragiques destins.
Dans cette brillante chapelle, l'essence même du génie arabe semble reposer, comme à Florence l'esprit de la Renaissance dans la chapelle des Médicis. A Fez, on ne serait point surpris de rencontrer cette merveille. Mais ici, à Marrakech, dans cet immense fondouk d'ânes, de mulets et de chameaux! Ce petit enclos plein d'orties apparaît comme un cap de civilisation, l'extrême pointe de l'art moresque profondément enfoncée dans le primitif et le barbare. Que justement ici soit venu s'épanouir ce qu'a produit de plus parfait la civilisation andalouse dans
toute l'Afrique du Nord, cela remue au fond de la mémoire l'énorme poussière du passé, anime d'une yie singulière le souv^enir de choses mortes! Des notions qui paraissaient invraisemblables et quasi fabuleuses lorsqu'on les lisait dans les livres, retrouvent leur crédibilité et un air tout naturel. On se remémore, sans en être autrement étonné, qu'au temps où ces chambres funéraires étaient dans leur première fraîcheur, il y avait à Tombouctou une université florissante et des bibliothèques qui comptaient plusieurs milliers de volumes. . . Une chapelle comme celle-ci permet à l'imagination de jeter de longues passerelles sur de vastes nappes de siècles et d'étendre bien au delà de l'horizon où nous les bornons d'habitude, les grandes réussites de la civiUsation musulm ane .
N'importe ! dans cette cité du Sud, qui en dépit de quelques beaux vestiges reste toujours un grand camp de nomades, ce chef-d'œuvre délicat étonne,
LE TOMlîEAU DES SAADIENS 125
déconcerte, semble vraiment en exil.
C'est une relique d'un inestimable prix, mais c'est une relique, un magnifique accident, quelque chose comme un de ces lacs brillants que la mer laisse derrière elle à la marée descendante. Pour trouver un tombeau tout à fait à l'image de cette ville déjà saharienne, il faut sortir de cet enclos, faire trois cents mètres de chemin, longer un mur de boue, et jeter un regard au travers des planches mal jointes d'une misérable po"rte rapiécée. On aperçoit alors, à l'ombre d'un bel abricotier, quelques briques assemblées sans art et grossièrement badigeonnées d'une couche de chaux qui s'écaille. Là dort Yousef ben Tachefin, qui fonda Marrakech et conduisit ses hordes de guerriers au visage voilé à la conquête de Grenade et de Cordoue.
Bien souvent des mains pieuses ont tenté d'élever les murs d'une kouba au-dessus de ce tertre funéraire. Mais toujours, l'illustre mort habitué à l'espace et à la
vie SOUS la tente, a fait sauter d'un coup de pied ce qu'on édifiait sur sa tête, ne pouvant supporter au-dessus de son sommeil que le toit mouvant des feuilles...