CHAPITRE VII
UAND on a longtemps erré dans cette ville musulmane, bien poussiéreuse, bien délabrée, mais vaste et aérée, remplie d'une belle humanité qui sent la montagne et le bled, quel dégoût de tomber dans le Mellah! C'est un des lieux les plus affreux du monde. Là s'entassent vingt mille Juifs, dans un espace infiniment trop étroit pour leur vie pullulante. Ce ne sont que caftans noirs sordides, calottes crasseuses, cheveux gras, tire-bouchonnant sur les joues ou bien pommadés, travaillés en boucles, en franges, en mèches ramenées autour de la calotte noire avec une recherche de l'élégance qui fait peur; têtes ravagées par toutes les variétés de teigne qui
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dégoûtent le passant et ravissent le spécialiste; yeux chassieux, clignotants, purulents, mal ouverts qui semblent sortis d*une cave et s'effrayer du jour; barbes incultes, chairs blafardes ou colorées d'un rose de poupée. En vain le regard cherche-t-il à se poser sur quelque chose de propre. Par une fatalité incroyable, les denrées elles-mêmes, un fruit, une orange, un citron, une bougie, du sucre, tous ces objets dont le nom seul éveille une idée de fraîcheur, prennent ici l'air sale et malade. Dans les chambres groupées autour d'une cour intérieure, d'innombrables familles mêlent dans une promiscuité ignoble leur vermine, leurs maladies, leurs animaux et leurs enfants. Depuis la porte qui donne accès dans les couloirs et les cours, jusqu'au fond de ces taudis, tout cela grouille autour de matelas immondes, parmi des plats et des cruches cassées; et l'on est saisi à la gorge par une atroce odeur d'excréments, de fumier, de sang de poulet et de maya, ce tord-boyaux de
figues,, de raisins et de miel qu'on boit à pleins verres au Mellah.
Le plus affreux, c'est l'école, où, dans l'odeur inexprimable, des grappes d'enfants pressés les uns contre les autres comuie des mouches sur un papier ou des têtards dans une mare, ànonnent les textes hébraïques, pleurent, crient, s'abandonnent sans vergogne à tous les besoins de la nature, autour de vieux maîtres dégoûtants, dont la figure hébétée garde un air d'enfance abrutie. Oh! l'horible verger d'enfants qui semble arrosé d'urine et poussé sur le fumier! Et comme il fait comprendre ce mot d'un rabbin qui disait : « En Israël, il y a trois sortes de gens : les Israélites, les Juifs et les Juifs du Maroc. »
En sortant des quartiers arabes, on quitte une civilisation d'un caractère aisé, insouciant, ami du plaisir et du repos, enfantin jusque dans sa gravité et son désir du gain, pour trouver ici un monde effroyablement affairé. Tout ce Mellah
s'agite, trafique, se marie, vit et meurt, saDS paraître soupçonner son étonnante abjection. Bien plus, de cette ignominie s'élève une sorte de gaîté satanique, un immense mépris pour tout ce qui n'est pas juif, un orgueil qui brûle en secret sous la servilité et la crainte. Et sans doute est-ce pour cela qu'au milieu de tant de misères le regard s'épouvante et le cœur ne s' émeut pas... L'autre jour, dans le souk des cuivres, je regardais un de ces Juifs, vieillard septuagénaire, aveugle, deminu, occupé à faire tourner une roue au fond d'une échoppe qu'éclairaient les feux verts et jaunes des métaux qu'on étame. Pauvre Samson aveugle! Comment demeurer insensible? 11 seuiblait la depuis des siècles, attelé à cette roue comme à la roue de l'infortune. Et pourtant ce qui affligeait le plus, ce n'était pas le spectacle de cette misère particulière, c'était de penser qu'il ne fallait rien moins que l'excès de cette détresse pour faire naitre un sentiment, qui partout ailleurs
au Mellah est étouffé sous le dégoût... Quand naguère je traversais les ghettos de Galicie, de Bohême et de Hongrie, et que je voyais ces Juifs sordides dans leurs souquenilles boueuses, je me disais souvent : « S'ils me semblent si dégradés, si horribles, c'est qu'ils sont de misérables Orientaux, transportés à des centaines de heues de leur ciel éclatant, dans des régions froides et brumeuses. Sans doute m'apparaitraient-ils tout à fait différents dans leurs contrées natales, loin de cette boue qui couvre leurs vêtements, loin de ces glaces où ils grelottent. Là-bas, dans leur pays de lumière, ils doivent retrouver, j'imagine, quelque propreté, quelque noblesse... n Etjustement c'est le contraire! Ils se découvrent ici plus sales, plus vermineux qu'en Europe. Leurs robes noires, leurs calottes crasseuses attristent plus encore sous ce soleil éclatant. Et il leur manque à tous irrémédiablement la nostalgie de quelque Orient perdu, que je croyais là-bas apercevoir au fond des yeux...
Le patriarche de cet enfer hébraïque est le bonhomme Ischoua Corcos, l'argentier des Suhans, le millionnaire du Mellah. Je me rends chez lui quelquefois, pour écouter les histoires d'un vieux Maroc qu'il connaît comme personne, et qu'il raconte avec un détachement ironique bien étranger à l'Islam. Sa maison est la seule qui soit propre au Mellah. On y accède par une cour remplie- de la paille hachée dont se nourrissent ânes et mulets. Au milieu, une haute, une immense balance, faite pour peser des centaines de kilos, se dresse avec son fléau, comme un gibet à deux branches. Dans un coin, un réduit sombre, meublé d'un coussin déchiré et d'un petit bureau sans pieds pour écrire accroupi. C'est là que travaille le bonhomme, qu'il traite les affaires courantes, qu'il paye, reçoit, compte et mesure. Il me prend par la main, et gravissant un étroit escalier, nous gagnons un balcon de bois qui domine la cour intérieure. On entrevoit au fond des chambres
des berceaux balancés par de grosses matrones aux bras nus, des matelas sur lesquels sont couchés de vieilles gens qui ont l'air à l'agonie. Qui sont-ils? D'où viennent-ils?... D'autres pièces offrent un aspect bourgeois de très vieille maison de province, avec des lits à rideaux blancs, des armoires à glace, une machine à coudre et des petits placards vitrés, chargés de verrerie, de porcelaines, d'objets d'argent. Mais sur les murs blanchis à la chaux, quelque arbre de Jessé ou les Lions de Juda, grossièrement peinturlurés, rappellent qu'on n'est pas ici chez le notaire de Ruffec ou d'Amboise! Où suis-je? A Marrakech, sur la lisière du Sahara ou dans quelque ghetto rhénan?... Il y a un siècle environ, si j'étais entré à Francfort dans la maison des Rothschild, sans doute aurais-je trouvé la même cour, la même balance, le même égorgeur rituel assis dans un couloir sur le même fauteuil de velours, le même aspect propre et sordide, riche et minable de l'ensemble, et
certainement aussi ce même esprit avisé, prudent et digne du père Corcos.. . Il faudrait être Balzac, pour déciire ce logis, pour retrouver les couleurs et les ombres avec lesquelles il peignait quelque vieil intérieur de Sauiuur ou de Limoges, les grandes fortunes commençantes, la maison d'un père Grandet ou d'un Sauviat tout occupé de ses affaires, tandis que sa fille perd son âme à lire Paul et Virginie, ces demeures où des drames se jouent entre des générations qui ne se comprennent plus... Cette maison est remplie d'enfants qui grandissent près de ce vieillard, sans se douter encore que bientôt cette vie leur apparaîtra aussi bizarre, aussi lointaine qu'elle me l'appa raît a moi-même. Qui connaîtrait bien ce logis pourrait se faire une idée des transformations profondes qui se préparent dans la juiverie du Maroc. Déjà les fils du bonhomme ont abandonné le vieux costume traditionnel pour les vêtements européens; ses petites-filles jouent dn piano,
parlent français, sont élevées chez « les sœurs », et habillées à la mode de Paris transformée par Marrakeck. Mais lui, resté fidèle aux antiques usages, il garde l'antique vêtement et les babouches noires et le foulard bleu à pois blancs jeté par-dessus la calotte et noué autour du menton.
Pendant qu'il me raconte avec aménité la suite comphquée des intrigues, des trahisons et des meurtres qui forment la suite ordinaire de l'histoire moghrabine, le bruit de la machine à coudre se mêle aux notes trébuchantes d'un piano désaccordé. Ses petites-filles viennent nous saluer avec une gentille révérence et des phrases polies qui sentent le couvent Dans la cour, l'égorgeur rituel saigne un poulet qui crie. Par la fenêtre ouverte, arrivent d'une école voisine où l'on enseigne le français, des phrases qui entraînent l esprit dans un rêve dément, et que répètent, comme un verset de la Loi, les enfants du Mellah :
« Nos ancêtres les Gaulois... » ou bien encore :
Mon père, ce héros au sourire si doux...
Alors tout danse devant moi, les deux Lions de Juda, l'arbre de Jessé sur le mur, et la fausse pendule peinte et sa clef peinte elle aussi, pendue à un clou imaginaire. Je n'écoute plus le père Gorcos. Je n'entends plus ni le piano, ni la machine à coudre, ni les cris du poulet. Je n'ai d'oreilles que pour ces phrases folies, qui résonnent d'une façon tout à fait extravagante dans ce ghetto saharien !