CHAPITRE VIII
LE rendez-v^ous est pour quatre heures du matin.
J'ai le temps : le muezzin n'a pas encore chanté. J'avance avec ma lanterne dans les rues tout à fait noires. Un peu de fraîcheur règne encore sur la grande ville obscure, qui d'ici quelques instants, dès que le soleil aura franchi les cimes de TAtlas, va devenir une vaste chose brûlante. Pas le moindre braiement d'âne, pas encore un cri de coq. Silence aux portes des mosquées. Silence devant les fontaines, si agréablement animées tout le jour par le va-et-vient des enfants et des âniers porteurs d'eau. Dans les bassins tranquilles, sous les voûtes de brique et
les hauts portiques de cèdre, les génies dont l'imaginaiion marocaine peuple le monde des eaux, semblent prisonnieis du sommeil. Les portes des quartiers sont fermées, les gardiens endormis dans leurs niches souterraines. Au bout de chaque rue, je pousse un gros loquet de bois, j'entre-bâille une porte massive, radoubée en maints endroits comme la carcasse d'un vieux bateau qui aurait vogué sur les siècles, et qui s'ouvre en gémissant. Je me glisse dans une autre ruelle, et me voici dans un petit cimetière d'une cinquantaine de tombes, qui entoure la kouba d'un des sept patrons de Marrakech.
Entre les tertres funèbres, des dormeurs sont couchés, recroquevillés dans leurs haillons pour se défendre du froid et se protéger des mouches, qui vont jaillir en bataillons innombrables avec le premier rayon du jour. L'endroit est propice au sommeil, tranquille, à l'écart de la rue. Ces tombes musulmanes, aux pans doucement inclinés, font d'agréables oreillers,
et le Saint qui règne ici ne peut qu'envoyer d'heureux songes à tous ces gens qui paraissent sortis un instant de leurs tombeaux pour y rentrer à l'aurore.
Soudain, au milieu des ténèbres, une voix sonore s'élève d'un minaret tout proche, perdu dans la masse des maisons. Est-ce le chant de la résurrection? Ah! cela y ressemble, tant c'est inattendu au milieu de ce silence, parmi tous ces corps endormis... Ce n'est pas, comme dans le jour, la courte phrase gutturale qui appelle à la prière, c'est l'adieu aux ténèbres, l'enterrement de la nuit, le long chant plein d'ardeur qui précède l'aurore, tantôt chanté par quelque vieux muezzin, enroué d'avoir ainsi jeté, depuis quarante ou cinquante ans, la même prière du haut du même minaret; tantôt léger et nuancé, quand c'est la voix d'un jeune homme, — mais toujours imprévu dans son caprice, toujours un peu déconcertant pour nos oreilles étrangères, et vraiment d'un autre monde, s'il vous arrive dans les brumes
du sommeil, qu'il pénètre sans le troubler. La voix qui, ce matin, m'accompagne, est une vieille voix usagée, pleine de trous, de précipices; et pourtant, rien qu'à écouter ce vieux rossignol de mosquée, l'imagination s'émeut, les murailles tombent devant moi et me laissent entrevoir en songe ce qu'elles cacbent avec tant de soin de gracieuses beautés, dont l'agrément est fait du demi-abandon où leurs propriétaires les laissent glisser doucement, de l'imprévu d'une vigne, d'un cyprès, d'un figuier, qui dans la décrépitude et le renoncement d'alentour fait jaillir sa force neuve et sa grâce toujours vivante. Au lieu de réveiller la ville, il semble que ce chant religieux l'endorme plus profondément, d'un sommeil qui ne ressemble pas au sommeil de nos cités d'Europe toujours fiévreux et en travail. Le sommeil de cette ville a quelque chose d'enfantin, comme ses métiers et son trafic, comme ses pensées elles-mêmes et tout l'ensemble de sa vie.
L'interminable roulade me perd un instant sous une voûte, me rejoint à la sortie du tunnel, et brusquement se tait. Alors, de grands cris déchirants jaillissent à la fois de tous les minarets. J'en suis quelques instants assourdi. Puis le bruit s'efface de l'air. De nouveau les murailles élèvent leurs remparts autour du mystère qu'elles abritent, et ma lanterne n'éclaire plus que de la boue sécbée qui s'écroule. . .
Très exactement, à quatre heures. j'"arrive au lieu du rendez-vous : une cour de fondouk qui sert de caserne aux Askris.
Ces Askris sont des mercenaires, vaguement dressés à l'européenne, qui, pour vingt-cinq sous par jour, s'habillent, se nourrissent, assurent la police de la ville et prennent part, à l'occasion, aux expéditions dans le bled, coaime c'est le cas aujourd'hui. En arrivant dans le fondouk, je trouve tout le monde occupé, parmi les pigeons et les poules, à charger sur les
mulets des mitrailleuses, des caisses de cartouches, deux petits canons de montagne, des tentes, des couffins, des bouillottes et des gargoulettes. Tout était prêt, et nous allions partir, lorsqu'on vint dire au lieutenant qui commandait la troupe, que cinq de ses Askris, pour éviter la corvée d'une expédition fatigante, étaient allés se réfugier dans l'écurie du Pacba, sous les pattes des chevaux — ce qui est, comme chacun sait, un asile aussi inviolable que la kouba d'un marabout. Il fallut courir après eux, les tirer de leur sommeil, palabrer un grand moment pour les persuader de nous suivre. Le soleil était levé depuis longtemps déjà, quand nous fîmes au son des tambours, des clairons et des musettes, notre sortie du fondouk. Une foule de femmes voilées, riant et bavardant un peu haut, nous attendaient à la porte. Laides, jolies? Sait-on jamais, dans ces paquets de mousseline et de laine? Mais quels yeux, quels bras charmants ! Dès que les Askris apparurent,
bien mmablement vêtus avec leurs vestes kaki, leurs jambières dépareillées, et des godillots trop larges pour leurs jambes maigres et ners-euses de grands garçons mal nourris, toutes ces Aïcba, ces Zara, ces Yasmin se mirent à remplir l'air de petits cris d'adieu, de cette voix aigrelette et murmurante qui sort du voile de mousseline comme un pépiement d'oiseau.
Et tramant dans la poussière leur haick de laine et leurs babouches brodées de fils d'or et d'argent, elles accompagnèrent les soldats jusqu'à la porte de la ville.
A mesure qu'on s'éloigne de l'encbevêtrement des ruelles qui forment le cœur de la cité, des chemins plus larges s'en vont entre des murs de vergers, derrière lesquels les arbres et les plantes sont soustraits aux regards aussi jalousement que les femmes. Toutes ces pistes poussiéreuses aboutissent à des remparts formidables, dont la masse flanquée d'un millier de tours carrées, ébréchée dans ses tours, édentée dans ses créneaux, mais
d'une allure toujours grandiose, s'allonge sur plus de trente kilomètres autour de Marrakech. Les jardins de palmiers et d'oliviers qui font presque de tous les côtés une seconde enceinte à la ville, s'approchent par endroits jusqu'à toucher la muraille, et les palmiers penchent leurs têtes sur les créneaux délahrés. Mais le plus souvent, au pied des murs s'étend un terrain vague, d'un extraordinaire aspect. Partout des trous béants, dont la terre est rejetée sur les bords, des excavations profondes qui ont servi naguère à creuser les galeries souterraines par où arrivent de très loin les eaux de source à Marrakech. Un grand nombre de ces aqueducs centenaires se sont effondrés au cours du • temps; on a creusé de nouveaux trous; et tous ces orifices de puits, vivants ou morts, bouleversent le terrain, le hérissent d'étranges cratères. Ajoutez dans ce chaos des monticules aux profils bizarres, formés des immondices rejetées par les siècles hors de la ville; des cimetières sans clôture où
les chiens viennent, la nuit, fouiller avec leurs pattes; quelque mausolée solitaire; un arbre marabout avec ses branches épineuses, couvertes de chiffons et de touffes de cheveux; une rigole d'eau vive venue on ne sait d'où; les berges escarpées d'un oued profond de plusieurs mètres, sur lequel est jetée une arche de pont romantique, faite à souhait pour illustrer quelque tragique histoire espagnole. Entre ces bosses, ces trous, ces précipices, une piste tortueuse où passent quelque troupeau de chèvres, de moutons ou de vaches, des burnous derrière des ânes, des femmes qui vont laver à la seguia de la laine ou du grain. C'est à la fois aniuié et solitaire, vivant et mort; cela ne ressemble qu'à soi-même, et sans qu'on sache pourquoi ni comment, ce désordre poussiéreux fait une harmonie saisissante avec l'àpreté de la muraille et le charme bucolique des vergers. . . Ailleurs, plus de palmiers, plus d'oliviers, plus rien. Rien que l'immensité nue, verdoyante au printemps, complè-
tAQ MARRAKECH
tement brûlée l'été, d'où l'on voit accourir de loin les lon^s chapelets des puits, qui apportent la fraîcheur à la ville et aux jardins, tandis que là-bas, à l'horizon, l'Atlas déroule sans limite ses hautes vagues immobiles, resplendissantes de leur écume neigeuse qui ne s'écroule jamais sur la plaine. . .
Ce matin, comme presque toujours en été, la montagne demeure invisible, voilée, escamotée par les brumes . Sur toute sa longueur, la muraille, frappée en plein par le soleil, resplendit sans aucune ombre Les grosses tours carrées, qui s'avancent en saillie tous les trente mètres environ, semblent s'être enfoncées, anéanties dans la masse de terre uniformément dorée. Devant nous la plaine immense, pareille à un sombre miroir de cailloux gris étincelants. il n'est que sept heures du matin, et les rênes brûlent dans les doigts. On commence à regretter l'ombre qu'on laisse derrière ces murs de feu. Avec une Tague inquiétude, les yeux, éblouis par la
lumière, mesurent l'espace embrasé qu'il va falloir traverser sous ce ciel sans merci, pendant des heures et des journées, pas à pas, mètre par mètre, à l'allure d'un homme à pied, sur un cheval qui dort déjà.