DE L'ÉGOISME UNIVERSEL
Si Ion explique la guerre par Tuniversel égoïsme, comment explî" quera-t'On cet esprit de sacrince sans lequel la guerre ne commencerait point ? La Guerre offre de ces contradictions qui détournent de penser, et livrent les hommes aux passions* J'ai cru surprendre que la colère qui s*élève aussitôt, chez ceux qui prétendent discuter de la Guerre par raison, vient de ce qu'ils croient que^ leur raison est vaincue d'avance en ce problème surhumain. Pour moi, le Monstre ne m'a point épouvanté par ce double visage qu'il montre toujours. Ou*, regardant le roi de la planète tel qu'il est en son ordinaire, je n'ai jamais trouvé un sens acceptable à ces doctrines de Tégoïsme universel, qui ont presque cours forcé dans le commerce des Idées.
Il est assez dair qu'on peut concevoir un pauvre homme comme cet Argan dans Molière, malade ou non, qui vit dans la crainte de tout, et qui ne pense qu'à se conserver^ lui-même, quand ce serait aux dépens d'autrui. Mais il est clair aussi qu'im homme jeime et vigoureux se propose beaucoup d'autres fins. En lui le désir de se conserver n'agit et ne se montre que dans le danger immédiat ; aussi travaille-t-il plutôt k le vaincre qu'à le fuir. Il ne manque jamais de sauveteurs ; il y a des téméraires assez ; tous les passionna s'élancent vers le risque et l'épreuve sans se soucier de conserver leur vie, et quelquefois même avec l'espoir de la perdre. La sombre mélancolie d'un Werther n'est pas plus étrangère à la nature humaine que les terreurs d'un Malade Itnaginaire. Je dirais même^ que l'homme passionné, qui n'aime la vie que sous condition, ej s'il est riche, aimé et honoré, est plus près de la vérité commime que^ l'homme ridicule qui compte ses gouttes, ses lavements et ses purgations. La vie se développe selon l'auoace des passions, et non selon la peur de mourir. Il n'est guère d'homme qui ne se soit senti brave et invincible au plus beau moment de quelque
aventure d'amotif • L*avare mdnie, assez connu pour penser plutôt à lui qu aux autres» est bien capable de préférer, si l'on peut dire» son trésor k lui-même.
J 'entends bien qu'il suit toujours son plaisir, et l'amoureux scm plaisir, et l'ambitieux son plaisir, et le héros son plaisir, et le saint son plaisir. Mais qui ne voit ici l'ambiguïté des notions vulgaires ? La question est justement de savoir s'il n'y a point de plaisirs vifs, point d'emportement joyeux, point d'enthousiasme, point d'ivresse Ikh^ de ce qui est utile k la oonsarvation du oorps vivant* Et il est très important de comprendre, en suivant cette idée, et en recherchant encore d'autres exemples, comment les passions conduisent le monde des hommes plutôt selon la loi de dépense de soi que selon l'économie de soi. La guerre^ qui se montre k ce tournant avec se» vraies caiisest conduit à condure que peu de gens agissent selon leur intérêt, et que c'est bien regrettable^
Ce <}u'on voit dans ce monde oe ne sont point des hommes qui vivent goutte k goutte en se retenant, et en ranmiant tout k eux par une sorte de calcul philosophique. Ce qui est (ordinaire» c'est le calcul de l'intérêt, mais au service des passions, comme on voit dans le Nucmgen de Balzac Et l'on a assez dit que le moteur de l'industrie qui compte si bien, c'est une passion qui ne compte guère» et qui se consume en folies adorées. C'est assez d'ime esquisse ; il n'en faut pas plus» lecteur, pour que tu te reconnaisses ; et voilà l'homme de guerre. La sagesse est de le voir d'abord comme il est, afin d'éclairer l'humaine prudence. Si l'on demande après cela pourquoi il est ainsi# je réponds que je me nioque de cette question^ Il y a assez à faire, et la vie est courte.