SUCRES CAFÉ INDIGO COTON CACAO
Bordeaux . . .
Nantes
Le Havre... .
La Rochelle..
Total 166.353.000 61.991.000 2.067.000 3.407.000 1.562.0C0
puisqu'ils en importaient de grosses quantités du Levant et de Barbarie. Mais l'exportation n'était pas toujours permise à Québec.
La Chambre ajoutait justement à ce sujet : « Si les denrées des habitants étaient mises en commerce en conséquence d'une vente libre ce serait pour eux un sujet d'encouragement pour défricher et ensemencer leurs terres et fournirait un objet de commerce de plus aux armateurs, surtout pour ceux de cette ville. D'ailleurs on a toujours éprouvé qu'une gêne dans la circulation des grains opère plutôt la disette qu'elle ne procure l'abondance. » D'un autre côté les produits d'importation que pouvaient vendre les Marseillais n'étaient pas favorisés à Québec : la barrique de vin de Provence payait le même droit que celle de Bordeaux.
Cependant, au moment critique, quand la colonie fut menacée dans son existence, les Marseillais répondirent à l'appel du ministre» inquiet pour les subsistances des colons et des troupes de Montcalm. Quoique la longueur du voyage et les risques d'être pris par les Anglais fussent plus grands que pour les Ponantais, la maison en relations avec Québec chargeait de vivres un gros vaisseau pour cette ville en février 1758. « La circonstance des besoins de la colonie » en avait poussé deux autres à préparer deux envois importants qui partirent en mars et avril (1).
Quand le roi annonça en 1761 qu'il était décidé à abandonner la « plus importante de ses colonies » pour procurer la paix à ses sujets, les Marseillais joignirent leurs protestations à celle des Rochelais qui avaient sollicité leur concours. Si les philosophes, ignorants de beaucoup de réalités, assistèrent avec indifférence à la ruine de notre premier empire colonial, les habitants des ports étaient bien placés pour mesurer l'étendue du désastre. On lisait dans la Réponse à Mn de la Rochelle : « Si les négociants seuls, comme les plus lésés par ce sacrifice,osent rappeler tous les avantages que le commerce retirait du Canada, c'est moins pour instruire le ministère le plus éclairé et le plus attentif à nos intérêts que pour l'exciter aux efforts que la nation peut se promettre encore pour conserver une colonie aussi nécessaire et aussi utile que celle dont il s'agit, par rapport aux manufactures et à la navigation, sans compter la perte d'une foule de bons sujets qui resteraient sous la domination des Anglais. »
(1) Lettre de la Chambre à M. de Moras, ministre de la marine, 6 février 1758. BB, 51.
Le même mémoire montrait que Marseille était elle-même directement intéressée à la conservation de la colonie. « Le débouché du Canada favorisait ici l'importation des laines du Levant et de Barbarie qui s'accumulent aujourd'hui dans les magasins de la Compagnie d'Afrique et dans ceux des particuliers... Ces laines occupent en Languedoc un peuple d'ouvriers auxquels la consommation du Canada donnait le travail et la subsistance. On en jugera par un seul article de 100.000 couvertures que le Languedoc fabriquait annuellement pour le Canada. »
Plus que tout le reste l'avenir de la pêche inquiétait les Marseillais, t Si on considère, disaient-ils, les avantages de la pêche dans la Rivière, à Gaspée et dans les différents postes établis pour celle des loups marins et des marsouins, indépendamment de l'importante pêche delà morue qu'il sera difficile aux Français de continuer sur le grand banc de Terre-Neuve, peut-on ne pas regretter vivement tout ce que nous abandonnerions à nos ennemis ? (1) »
Les Marseillais avaient pris, en effet, une grande part au développement de l'exploitation des pêcheries de Terre-Neuve. C'était, en réalité, le seul grand service qu'ils eussent rendu à la colonisation dans le nord de l'Amérique ; il était considérable. Ils avaient réussi à supplanter les Hollandais et les Anglais en Espagne, en Italie et sur les autres marchés méditerranéens, pour la vente de la morue et de toutes les salaisons. De là un trafic très important. Les navires Pènantais qui fréquentaient Marseille en plus grand nombre étaient ceux des Malouins de retour directement de Terre-Neuve. Ces relations si profitables aux pêcheurs bretons, établies dès le xvii* siècle, n'avaient fait que devenir plus étroites au xvnie. Plusieurs négociants de Marseille s'occupaient spécialement de ce commerce. Dans les dernières années la maison Bu bâton et Lemée frères s'y distingua, y acquit à la fois la considération et la fortune et lui donna encore plus d'extension.
Enfin les Marseillais avaient poussé leurs entreprises jusque dans la Louisiane. Elle leur avait été fermée plus longtemps que les Antilles, puisque la Compagnie des Indes y avait gardé le monopole du commerce jusqu'en 1731. Les entreprises de Law n'avaient donné
(1) Réponse de la Chambre de Commerce de Marseille à MM. de la Rochelle touchant la conservation du Canada, 21 décembre 1761. HH, 46. — Cf, Garnaqlt. Le Commerce Rochelais au xxjne siècle, 4* partie, p. 305-335,
à la colonie naissante qu'une vie éphémère ; l'odyssée lamentable des Mississipiens qu'il avait voulu y transporter avait jeté sur elle la défaveur ; la tyrannie exercée par la Compagnie avait achevé d'en détourner les entreprises. La Nouvelle Orléans n'était encore qu'une misérable bourgade. Après 1731, les Marseillais y envoyèrent certaines années deux ou trois bâtiments.
L'attention des négociants fut attirée sur elle par un de leurs compatriotes, Lazare Sieuve, qui s'y rendit en 1752 pour en étudier les productions, particulièrement la flore, et y séjourna plusieurs années. Dans les mémoires qu'il en rapporta, aujourd'hui perdus, Sieuve déclarait le sol de la Louisiane bien préférable aux terres presque épuisées des Antilles et le climat plus sain. Il y avait étudié trentehuit sortes d'arbres de haute futaie et d'arbres fruitiers qui croissaient depuis les bouches du Mississipi jusqu'au pays des Illinois, parmi lesquels plusieurs essences nouvelles.
L'analogie de la latitude et des inondations du Mississipi lui avait fait penser que les cultures de l'Egypte et de la Syrie, bien connues des Marseillais, pourraient être tentées avantageusement en Louisiane. Il essaya lui-même le coton et le safranon. Encouragé par ces premières expériences, il planta des arbres fruitiers d'Europe : le grenadier, l'olivier, l'amandier, l'oranger et le figuier lui donnèrent des fruits. « Il fit le même essai avec succès sur le jardinage et les fleurs ; toutes les espèces lui parurent avoir acquis au lieu de perdre et de dégénérer. Il fut aussi heureux pour les plantes et les simples à l'usage de la médecine. Enfin il reconnut qu'on pouvait tirer de la Louisiane tout ce que l'Egypte nous fournit, en y ajoutant l'indigo, le coton, la cire, le tabac, le suif, la viande salée de bœuf sauvage, l'huile d'ours, les pelleteries de chevreuil, entières et en parchemin. » Le naturaliste marseillais avait montré de la clairvoyance en pressentant l'avenir de la culture du coton encore inconnue en Louisiane. Il avait aussi reconnu différentes mines de plomb, de fer, de cuivre et d'argent dans l'intérieur. La guerre de Sept Ans ne devait pas permettre à ses compatriotes de profiter de ses patientes recherches : la colonie devint espagnole en 1763. Peut-être portèrent-elle leurs fruits plus tard, car des établissements marseillais devaient être faits à la Louisiane quand elle nous fut rendue en 1800.
En effet, un des contemporains les plus connus de Sieuve,
P. Aug. Guys (1), Fauteur du Voyage littéraire de la Grèce, avait sauvé de l'oubli son intéressante physionomie et le souvenir de ses travaux, en insérant son éloge dans son livre sur Marseille ancienne et moderne. Fils de négociant, employé d'abord par les fameux armateurs Georges et André Roux, Sieuve s'était laissé entraîner par sa passion "pour l'histoire naturelle. Observateur attentif et chercheur infatigable, il avait eu l'ambition de faire progresser l'agriculture, l'industrie et le commerce par ses découvertes. Il avait écrit, sur les sujets les plus divers, de nombreux mémoires adressés à diverses académies, notamment à l'académie des sciences, et avait reçu des récompenses à divers concours. Ayant trouvé un nouveau procédé pour fabriquer les chandelles en leur donnant plus de consistance et de blancheur, il en entreprit la fabrication en 1774, livra au public le résultat de ses expériences sur le suif et attira l'attention sur les avantages que le commerce de nos colonies en Amérique pouvait en retirer. En 1776, il écrivit pour ces mêmes colonies un mémoire sur les fourmis qui ravageaient les plantations et sur les moyens de les détruire. Le nom de ce savant modeste est à joindre à ceux des autres naturalistes, marseillais ou provençaux, dont les travaux contribuèrent à faire connaître et mettre en valeur les richesses de nos colonies d'Amérique. En effet, les négociants n'avaient pas été les seuls Marseillais à travailler utilement aux Antilles. La fréquence des relations journalières y avait attiré dans le même temps toute une série de savants provençaux qui, en étudiant leur sol, leur flore et leur faune, leur avaient rendu des services d'un autre ordre. Peyssonnel, membre de l'Académie de Marseille, chargé par Maurepas d'une mission en Barbarie en 1724, alla se fixer comme médecin du roi à la Guadeloupe. Il y fit de nombreuses recherches, entre autres sur la Soufrière qui n'avait pas été visitée depuis le P. Labat en 1695 (2). Deux religieux minimes de Marseille firent successivement aux Antilles et en Guyane de fructueux voyages d'études. Le père Plumier, marseillais de naissance, botaniste de grand renom, y fut envoyé en mission par le roi en 1689, en compagnie de Surian, son concitoyen. Une pension et le titre de botaniste du roi furent la récompense de son zèle ; il y fut renvoyé de nouveau en 169t3 et en 1695. La Martinique, la Guadeloupe,
(1) Voir au chapitre précédent le rôle de Guys au Maroc.
(2) Observations faites sur la montagne diite ta souphrière dans liste Guadeloupe, 1er juillet 1733. Manuscrits de l'Académie de Marseille. Sciences physiques, t. it.
Saint- Vincent, Saint-Domingue, la Tortue, sont étudiées dans ses ouvrages (1). Il mourut près de Cadix, en 1704, au moment de partir pour le Pérou où le roi l'avait chargé daller étudier les diverses variétés de quinquinas* En même temps le père Feuillée, sorti du même couvent de Marseille, visitait la Martinique, Saint-Domingue, Saint-Thomas. Astronome, mathématicien et botaniste, il a laissé, en dehors de ses travaux imprimés, quatorze volumes de manuscrits à la Bibliothèque de Marseille. Si on se rappelle le rôle du Salonais Fusée Aublet à la Guyane et à Me de France (2), et si on rapproche de- ces noms ceux plus connus des deux Àixois Tournefort et Adanson, on voit que la Provence donna naissance au xvmc siècle à une véritable école de naturalistes remarquables. C'est l'influence de Marseille qui les attirait vers les pays exotiques et spécialement vers les colonies.
Qui eût pu prévoir, en 1789, les désastres que la Révolution allait accumuler aux colonies ? Bientôt, cependant, l'inquiétude lut répandue dans tous les ports. Chaque bâtiment rapportait des Antilles la nouvelle d'agitations croissantes. La prétention des théoriciens de la Constituante de réorganiser les colonies sur le modèle de la France, et d'y faire l'application intégrale des principes de la Déclaration des droits, ne paraissait pas le moyen de les calmer. La lutte s'était engagée, ardente, entre la Société des amis des noirs, qui comptait parmi ses membres Mirabeau, et la Société? correspondante des colons français, de l'hôtel Massiac, dont le promoteur était un autre provençal, le marquis de Gallifet, planteur à Saint-Domingue (3).
Les Marseillais prirent naturellement parti pour ces derniers. Mais il y avait, en outre, opposition entre les intérêts des négociants et ceux des planteurs au sujet du régime commercial à établir entre la métropole et les colonies. La conciliation était peut-être plus facile à faire à Marseille qu'ailleurs, car plusieurs des principaux négociants étaient en même temps gros propriétaires aux Antilles. Tel était le cas
(1) Voir la liste dans la Biog. Didot, v» Plumier. Au dire de Cuvier, Plumier a été de tous les naturalistes le plus actif. Outre ses ouvrages imprimés, il a laissé 22 vol. in-fol. de manuscrits à la Bibl. nat. — Cf. l'éloge de Plumier dans Guys. Marseille ancienne et moderne, p. 123-132.
(2) Voir ci-dessus et chapitre vu. Pour plus de détails sur les voyages de ces savants, voir le volume de cette collection consacré aux Voyageurs et Explorateurs provençaux.
(3) V. Deschamps. Les Colonies pendant la Révolution, Paris, Perrin, 18W.
de Jean.- Joseph Abeille (1), planteur à Saint-Domingue, l'un des quatre députés extraordinaires du commerce que Marseille envoya auprès de la Constituante. Les trois autres, La Flèche, échevin, Justinien Greling et Salles, faisaient partie du groupe des négociants en relations avec les colonies (2). Le comité colonial de la Constituante ne faisait rien sans consulter ces députés extraordinaires, représentants des principales villes du royaume. Ceux de Marseille étaient particulièrement compétents pour donner leur avis sur les questions coloniales. Abeille y défendit avec ardeur les intérêts des colons. Le 1er mars 1790 il faisait imprimer et distribuer, quelques jours avant la première grande discussion devant l'Assemblée, un Aperçu rapide sur les colonies, où il donnait des conseils de prudence (3). La commune de Marseille envoyait au même moment à la Constituante une longue Adresse où elle s'efforçait de montrer l'importance des colonies et les désastres irréparables que causerait leur perte. Le ton de ce document révélait l'alarme la plus vive :
« Oui, Nosseigneurs, nous avons vu les représentants du commerce de Marseille et les habitants de cette grande cité frappés de douleur et de consternation, lorsqu'ils ont connu l'étendue des maux auxquels le commerce national allait être livré. Nous les avons entendus maudire et réfuter avec toute l'énergie de la conviction et d'un intérêt légitime les systèmes destructeurs dont on les effraie, les faux principes et les conséquences plus affreuses encore de ces systèmes
« La France entière vous dit, Nosseigneurs (et croyez-en plutôt les résultats de l'expérience que les vagues déclamations des novateurs malintentionnés ou séduits I) la France vous dit, et nous vous répétons avec elle, que l'abandon de nos colonies entraînerait infailliblement la perte d'une foule d'avantages inappréciables et que l'on ne pourrait remplacer
(Il D'une famille ancienne de la Ciotat, J.-J. Abeille, esprit distingué et cultivé, fut plus tard membre de l'Académie de Marseille dont son petit-fils, M.Elzéar Abeille, est le directeur au moment où nous écrivons ces lignes (1905;.
(2) V. aux archives de la Chambre de Commerce de Marseille (BB, 126-128) la correspondance des députés extraordinaires {433 lettres) jusqu'au 3 novembre 1792, Cf. BB, 76.
(3) En 1791, Abeille fit écarter par son opposition le projet d'établissement d'un tribunal de cassation aux Antilles . Il en avait fait voir les inconvénients dans une lettre adressée au Comité colonial, qui fut insérée dans le Moniteur. Les motifs en turent développés dans un mémoire imprimé dont la rédaction fut confiée à l'avocat de Sèze.
« Ah ! périssent mille fois ceux dont les rêves insensés pourraient compromettre et trahir de si grands intérêts. Loin de nous ces maximes destructives de la prospérité des empires, ces spéculations erronées qui peuvent bien séduire des particuliers, mais qu'une nation sage et éclairée doit savoir repousser; écartez, Nosseigneurs, ces présages épouvantables, ces novations inconsidérées qui ne pourraient rien opérer pour le bonheur de la nation .... et qui amèneraient des désordres capables de nous replonger dans un abîme plus terrible encore que celui sur les bords duquel vous avez su retenir l'État.
« Et si les exemples de nos voisins doivent mieux que leurs perfides insinuations (1) nous servir de règle et nous éclairer sur nos vrais intérêts, voyez l'Angleterre si jalouse de ses possessions... Interrogez la conscience de ces fiers insulaires, démêlez les vues secrètes de leur politique et demandez-leur si les îles Antilles ne sont pas le dédommagement immense que la vengeance et la cupidité leur font ambitionner, depuis que Washington et Lafayette ont su affranchir l'Amérique septentrionale. »
La commune de Marseille réclamait donc des mesures pour faire cesser les désordres qui troublaient surtout la Martinique et Saint- Domingue, la lil>erté laissée aux colons « de s'occuper eux-mêmes du soin d'établir une constitution accommodée à leurs usages, aux convenances locales, aux mœurs et aux habitudes du pays ». Elle demandait aussi le maintien de l'esclavage et de la traite sans lesquels toute culture serait impossible aux colonies.
« Céder aux mouvements d'une pitié mal entendue ce serait à la fois... amener la perte inévitable de nos colonies... sacrifier inhumainement l'existence et la fortune de plus de 40.000 familles françaises... ne rien faire d'utile pour des hommes dont l'àme et la tête n'avaient point acquis, suivant l'expression d'un homme d'État, les formes de la liberté sociale bien différente de la liberté naturelle qu'elle tempère en l'embellissant. »
C'était alors l'opinion unanime de tous ceux qui connaissaient les
(1) Les Marseillais faisaient remarquer que, au moment où les Anglais semblaient s'occuper de l'abolition de la traite des nègres, ils offraient à l'Espagne de lui fournir tous ceux dont elle avait besoin pour ses colonies. — Us excusaient l'esclavage par la douceur avec laquelle les planteurs traitaient leurs nègres. Abeille invoquait l'exemple de son beau-père Bérard et celui du gérant des habitations du marquis de Gallifet. Les nègres du cap Haïtien disaient en proverbe : Heureux comme nègres Gallifet.
colonies. Les Marseillais concluaient non sans justesse : « La grande science du gouvernement consiste moins à extirper vigoureusement des abus qu'à tempérer les inconvénients des formes établies, qu'à diriger insensiblement les esprits vers le but que le législateur se propose, qu'à travailler sur les mœurs et l'éducation de la génération présente, pour améliorer la condition de celle qui lui succédera. Un grand peuple ne se façonne pas comme l'argile entre les mains de l'ouvrier... Consultons la nature et agissons comme elle, jetons dans les esprits et dans les cœurs des germes salutaires... et lorsque le temps les aura fait éclore, attendons encore leur maturité pour en recueillir les fruits (1). »
On sait comment les imprudences de la Constituante et de la Législative, aggravées par leurs tergiversations, plongèrent les Antilles dans l'anarchie la plus complète. On est tout étonné de voir, au milieu des calamités de toutes sortes et des agitations si violentes des partis, l'esprit d'entreprise et les initiatives toujours en éveil. En 1793, année si troublée et si funeste pour leur ville, des Marseillais songeaient à enrichir nos Antilles d'une nouvelle culture. Le négociant Bruguière envoyait son fils, à peine âgé de vingt ans, à la Guadeloupe, puis à Cayenne pour y introduire et y propager le poivrier et le giroflier. Les circonstances ne permirent pas l'exécution de ce projet (2). On n'avait pas oublié, à Marseille, les tentatives faites vingt ans auparavant à la Guyane par la Compagnie dont Pierre David avait été l'un des chers (3).
Au moment où il rentrait en France un autre Marseillais, fils de négociant, Victor Hugues, allait sauver la Guadeloupe des Anglais et de l'anarchie et maintenir aux Antilles la domination française. Envoyé tout jeune à Saint-Domingue auprès d'un oncle et d'un frère qui y étaient établis, Hugues était revenu en France en 1793 après les avoir vus périr tous les deux, victimes des troubles. Entraîné par son tempérament violent aux opinions extrêmes, Hugues avait été nommé, par Jean Bon Saint-André, accusateur public près des tribu- Ci) Adresse de la commune de Marseille à V Assemblée nationale (sans date), Arc h. de la Chambre de Commerce, HH, 48.
(2) Revenu des Antilles, le jeune Bruguière renonça au commerce. Attaché d'abord à l'armée d'Italie, il se tourna ensuite vers les lettres et devint ainsi l'ainl de Fontanes. Chargé de fonctions importantes dans le royaume de Westphalie, il reçut le titre de baron de Sorsum avec une dotation. Statistique morale de la France*
(3) V. ci-dessus, p. 179.
naux révolutionnaires de Rochefort et de Brest quand le Comité du Salut public l'envoya avec Chrétien aux Iles du Vent, en qualité de commissaire de la Convention.
Le Comité s'était décidé à faire un effort pour retenir dans le devoir les colons qui, par dégoût des excès révolutionnaires, se préparaient à appeler les Anglais. On n'avait pu réunir que trois navires de guerre, escortant cinq bâtiments de transport chargés de 1153 hommes, presque tous Jeunes réquisitionnaires. C'est avec ces faibles forces que les commissaires, arrivés le 2 juin 1704 à la Guadeloupe, y virent flotter le pavillon anglais. 11 était trop tard ; les Anglais étaient maîtres de toutes les Iles. Ils avaient, à la Guadeloupe seulement, 4000 hommes de troupes qui pouvaient être renforcés par les garnisons des Iles voisines et appuyés par 14 vaisseaux ou frégates et 18 autres bâtiments de guerre. Les commissaires décidèrent audacieusement qu'il fallait combattre. Ils pouvaient compter sur le concours des habitants sur lesquels les Anglais faisaient peser une tyrannie maladroite.
Hugues réussit à débarquer par surprise et à prendre d'assaut le fort Fleur d'épée qui commandait la rade de la Pointe-à-Pitre. Mais bientôt la situation de la petite expédition parut désespérée. Chrétien, les généraux et les principaux officiers périrent dans les premiers engagements. Les Français étaient assiégés, sans munitions et sans vivres dans une ville ouverte, par des troupes grossies sans cesse de nouveaux renforts et par toute une escadre.
Le courage indomptable de Hugues suppléa à tout. Devenu l'âme de l'expédition, il improvisa des généraux et enflamma ses troupes. Plusieurs actions d'éclat dégagèrent la Pointe-à-Pitre. Bientôt Hugues attaqua les Anglais eux-mêmes dans leur camp et les déconcerta tellement par son audace que leur général capitula. Ils abandonnaient honteusement à leur sort les planteurs qui les avaient appelés; Hugues, impitoyable dans la victoire, en fit fusiller plus de 300. Les Anglais, de plus en plus effrayés, n'osèrent même plus résister et abandonnèrent la Basse-Terre sans combat (10 décembre 1794). Six mois d'une campagne héroïque avaient rendu la Guadeloupe à la France.
Hugues déploya la même énergie, poussée jusqu'à la dureté inexorable» pour y faire régner l'ordre, la réorganiser, et la rendre inattaquable. Les nègres, qui avaient cru le moment venu de se soustraire
à tout travail et de satisfaire tous leurs appétits, furent domptés après un essai de lutte. Une discipline inflexible, mais exacle pour tous, régna dans la colonie. Hugues put disposer d'une armée de près de 10,000 soldats exercés. « Les côtes furent hérissées de batteries bien armées et bien défendues qui assurèrent le cabotage... De nombreux corsaires, bravant les quarante vaisseaux, frégates et corvettes britanniques.... désolèrent le commerce anglais, enlevèrent ou brillèrent plus de 150 bâtiments. » Les prises rendirent de l'activité aux expéditions de denrées coloniales en France interrompues par les désordres et par l'abandon des cultures. Tous les nègres qui n'étaient pas soldats ou marins furent d'ailleurs contraints de travailler aux plantations.
Le proconsul, inexpugnable dans sa place d'armes, rêvait de chasser les Anglais des Iles du Vent. La nouvelle de ses succès, exagérée par la distance, avait répandu la joie à Paris. Le Comité de Salut public s'était hâté d'envoyer une escadre avec des renforts, des armes, des munitions, et deux nouveaux commissaires, Lebas et Goyrand, qui devaient aider Hugues dans sa tâche (janvier 1795). Déjà chassés de la Désirade et Marie-Galante, les Anglais perdirent Sainte- Lucie reconquise par Goyrand, Saint-Martin et Saint-Eustache, restitués aux Hollandais : ils furent menacés à la Grenade, à Saint- Vincent, à la Dominique, à la Martinique même où ils étaient le plus fortement établis. Les corsaires de la Guadeloupe venaient les narguer en vue de Saint-Pierre et de Fort-de-France. La 'crainte de voir les émissaires de Hugues soulever l'Ile leur fit établir un régime de terreur. Leur situation devenait intolérable. Pour y mettre un terme, une armée de près de 20,000 hommes fut préparée sous les ordres du général Abercombrie. Tout ce qu'elle put faire fut de reprendre Sainte-Lucie, vaillamment défendue par Goyrand, en 1796.
Hugues et son collègue Lebas avaient été maintenus dans leurs fonctions par le nouveau gouvernement avec le titre d'agents du Directoire» Leur dictature dura plus de deux ans encore, tyrannique toujours» féconde aussi. Mais Hugues s'était fait en cinq ans beaucoup d'ennemis ; le général Pélardy, son collaborateur des débuts, qu'il avait renvoyé en France en 1795, ne cessait de l'accuser auprès du gouvernement d'agir en despote, de ne consulter que son caprice et sa cupidité et de vouloir se perpétuer dans son commandement. Le Directoire déclara qu'il avait bien mérité de la Patrie mais finit par le rappeler (juin 1798).
Hugues ne fit qu'un court séjour en France. Nommé commissaire du gouvernement à la Guyane peu de temps avant le 18 Brumaire, en septembre 1799, il fut confirmé dans sa nouvelle mission par le premier Consul et s'y montra digne de sa réputation. Les Anglais apprirent à redouter les corsaires de Cayenne comme auparavant ceux de la Guadeloupe ; des prises nombreuses enrichirent la colonie. Des ateliers y lurent reconstitués, tandis que le travail reprenait sur les plantations où la traite amenait de nouveaux esclaves.
Hugues était plein de foi dans Ta venir de la Guyane. Il affirmaitau ministre sa conviction « que cette misérable contrée pouvait devenir en peu de temps une colonie riche et importante. » Mais il avait à compter avec l'apathie, l'ignorance et la routine des colons qui se contentaient de végéter sur leurs habitations, sans vouloir rien entreprendre de grand. Il leur proposait en vain, comme Malouet vingt-cinq ans auparavant, l'exemple des Hollandais de Surinam, pour leur faire dessécher les terres basses, les plus riches. Pour les entraîner, son tempérament le poussait à aller jusqu'à la contrainte. « Si les administrateurs qui m'ont précédé, écrivait-il au ministre, et dont plusieurs avaient conçu les projets utiles qui restent à exécuter, n'eussent pas été arrêtés par la cabale et par l'intrigue... si leur volonté eût été plus fortement prononcée, il y a longtemps que la Guyane serait florissante. »
C'est en usant de toute son énergie qu'il put faire commencer les travaux du premier grand travail de dessèchement conçu déjà et étudié par Malouet et l'ingénieur Guisan. « Malgré l'esprit d'opposition, disait-il, ce canal se fera, la chose est résolue. Le citoyen Dupuy-Torcy, ingénieur hydraulique, est en ce moment sur les lieux, occupé à'niveler le terrain. » Mais la prise de la Guyane parles Anglais ne permit pas d'achever les travaux entrepris. C'est sous la Restauration seulement que devait être terminé le canal Torcy (1).
En effet, la population de la colonie était trop peu nombreuse pour que la défense pût être organisée comme à la Guadeloupe. Abandonné de la métropole, ayant à lutter contre les forces réunies des Portugais et des Anglais, Hugues dut capituler en 1809, en stipulant toutefois que la colonie serait remise aux mains des Portugais. 11
(1) Mémoires de Malouet. Appendice, p. 381-86 et 433-36. (Lettre de Victor Hugues au ministre de la marine du 25 floréal an xi).
pensait, sans doute, qu'il serait plus facile de l'en retirer. Ses ennemis l'accusèrent de n'avoir pas su préparer la résistance et d'avoir tout sacrifié au désir de sauver ses richesses personnelles. Mais un conseil de guerre devant lequel il fut traduit l'acquitta à l'unanimité.
De nouveau Hugues quitta bientôt la France. Les colonies exerçaient sur lui un invincible attrait. Il retourna à Cayenne, obtint la levée du séquestre mis par les Portugais sur son habitation et vécut en simple planteur. Vieux et aveugle, il revint en France en 1822, pour y mourir. Figure violente et tourmentée dans une période de troubles, sa mémoire a été très attaquée comme celle de beaucoup d'hommes de la Révolution. Il est difficile de lui mesurer l'éloge et le blâme.
On peut citer de lui cette appréciation de son prédécesseur Malouet qui montre un jugement sûr et fait en même temps honneur à son caractère : « L'ouvrage de M. Malouet sur les colonies m'est tombé entre les mains il y a deux mois. Je connaissais déjà une partie de la correspondance de cet administrateur par l'examen des archives de la Guyane et je dois dire que je n'ai jamais lu rien de plus vrai, de mieux pensé, de plus digne de l'attention de tous les hommes qui prennent intérêt à la prospérité de cette colonie. Il me paraît d'autant supérieur à plusieurs autres qui ne sont qu'un amas de fables et d'impostures, quoique leurs auteurs jouissent de quelque consistance. C'est ainsi que les gouvernements peuvent être trompés. Ma manière de voir à cet égard est indépendante de toute considération particulière, car je ne connais point M. Malouet et je ne suis point connu de lui. Ses opinions ne sont pas de nature à nous rapprocher ; mais l'intérêt de la Guyane me fait désirer que le gouvernement soit bien convaincu que tout ce que M. Malouet a écrit en général sur l'organisation des colonies, et particulièrement sur la Guyane "française, est frappé au coin de la sagacité et de la vérité (1). »
Quelque jugement qu'on porte sur lui, le probonsul marseillais partage avec le général Decaen la gloire d'avoir été l'un des hommes qui ont lutté avec le plus d'énergie et le plus de succès, pour disputer aux Anglais les débris de notre vieil empire colonial (2).
La paix d'Amiens avait donné un moment aux colons de grandes
(1) Mém. de Malouet. Appendice, p. 433-34.
(2) Victor Hugues mériterait, comme Decaen, l'honneur d'une étude qui n'a pas été faite. — Voir : colonel Boyer-Peyreleau . Les Antilles françaises, particulièrement la Guadeloupe. Paris, 1823, t. m (copié par Pardon. La Guadeloupe, Paris, 1881). — Sydney Daney. Hist. de la Martinique, t. v. — Biographie Didot.
espérances. Le rétablissement de l'esclavage par le premier consul, la réorganisation des colonies mise à l'étude, la sollicitude que montrait Bonaparte pour les choses coloniales, tout contribuait à relever les courages. L'expédition du général Leclerc et ses premiers succès contre Toussaint Louverture (1802) firent croire aux colons de Saint- Domingue, réfugiés en France, qu'ils allaient bientôt rentrer dans leurs habitations.
Ni la mort de Leclerc et les échecs qui suivirent, ni la reprise de la guerre avec l'Angleterre, ne leur firent perdre leurs illusions. Leur état d'esprit nous est révélé par l'ouvrage du Marseillais Abeille, qui se fit leur porte-paroles en 1805 : « L'empereur, affirmait-il, veut ressaisir et restaurer la plus riche portion des domaines de la métropole, remettre sous ses lois ces esclaves poussés à la révolte, plutôt que révoltés... Bientôt, sans doute, une nouvelle colonie se fondera à Saint-Domingue avec le reste de la population blanche qui a pu échapper à la fureur des monstres qui voulaient l'anéantir... Pourrait-on hésiter à le dire : aucune conquête au dehors, aucune concession ne saurait être l'équivalent de cette colonie qui formerait seule un État que le fils d'un prince puissant regarderait comme un riche héritage. Elle appartient à la France, elle lui appartiendra toujours... Jeunes Français ! voilà l'un des domaines précieux de votre industrie, le patrimoine de ceux qui n'en attendent point de leurs parents. Là vous trouverez, comme dans nos autres îles, des compatriotes hospitaliers, empressés de concourir à votre avancement, si vous leur montrez un caractère loyal, affectueux et confiant.
Vous serez touchés de l'accueil que vous en recevrez Celui qui
vous adresse ces avis a vécu pendant quinze ans dans le pays dont il vous entretient plus particulièrement. Il n'avait que cet âge lorsqu'il y aborda et, quoique d'un caractère qui l'éloignait du repos et de la mollesse, il n'y éprouva jamais trois jours consécutifs de fièvre. Il peut vous attester que la plupart de ceux qu'il a vu périr auraient, avec plus de courage, de prévoyance et de modération, évité leurs
maladies mortelles Pays infortuné de Saint-Domingue ! je t'ai
quitté avant tes malheurs, mais mon cœur ne t'a jamais abandonné. Je t'ai suivi de mes vœux, chaque jour de ma vie : puissé-je t'entrevoir encore florissant et paisible pour le plus grand éclat de ma patrie, pour la consolation de ceux dont tu fais l'unique espérance (1) ».
(1) Essai sur nos colonies et sur le rétablissement de Saint-Domingue ou Consi-
En attendant qu'une nouvelle paix pût permettre de réaliser ces projets de restauration, Abeille étudiait le régime à appliquer aux colonies pour leur procurer la tranquillité, les moyens « d'en rendre l'administration éclairée et facile», d'améliorer les cultures et d'assurer leur prospérité. On trouve dans son travail bien des observations intéressantes et justes, fruit de sa longue expérience. On y voit, entre autres, indiqué l'emploi d'un moyen de colonisation qui avait fait merveille aux Antilles sous l'ancien régime. Abeille pouvait parler de colons sans patrimoine et des encouragements qu'ils étaient sûrs de recevoir pour créer leurs plantations. Les négociants d'autrefois avaient en effet compris qu'il était de leur intérêt d'encourager de toutes leurs forces l'extension des cultures aux colonies. Cette alliance étroite du commerce et de l'agriculture coloniale avait été le secret de la rapide prospérité des colonies françaises au xvin* siècle. Les Marseillais avaient été des premiers et des plqs hardis à la pratiquer. Il semble qu'on en a perdu aujourd'hui le secret. Les directeurs du mouvement colonial ont établi en axiome qu'il fallait des capitaux importants pour aller s'établir avec quelque chance de succès dans nos possessions tro* picales. Cette maxime de colonisation, malheureusement vraie pour la plupart des cas, n'aurait pas eu de sens autrefois. Nos ancêtres avaient résolu très efficacement et très simplement le problème resté jusqu'ici insoluble pour nous du crédit agricole aux colonies.
Quelques mois après la publication du livre d'Abeille, la bataille deTrafalgarrenditbienlointaine la possibilité d'une revanche maritime dont il menaçait les Anglais. Après avoir tout attendu de Napoléon les colons finirent par n'espérer plus que dans sa chute. En 1814 ils furent assez influents pour faire décider l'envoi immédiat d'une expédition; le retour de l'empereur en arrêta les préparatifs. Pourtant leurs illusions persistaient tenaces. En 1821 ils présentaient encore au roi un mémoire. Parmi les nombreuses signatures on voyait celles de plusieurs Marseillais. Ils y établissaient les « droits de souveraineté
aérations sur leur législation, administration, commerce et agriculture, Paris, messidor an xni,juin 1805.— Abeille se recommandait de deux anciens administrateurs de Saint-Domingue, honorés de la confiance de l'empereur, qui depuis vingt ans lui accordaient leur estime. L'un d'eux était le marquis de Barbé-Marbois, ministre du Trésor en 1S05, l'autre. Malouet. — L'ancien planteur trace un tableau attrayant des relations qui existaient entre les maîtres et les esclaves. Cf., à ce sujet, un curieux mémoire de Malouet de 1776 : Du traitement et de Vemploi des nègres aux colonies. Arch. colon., F9* (cité par Peytraud. L'esclavage dans les Antilles, p. 238-39).
de la France sur Saint-Domingue » en invoquant la « légitimité des grandes invasions et la possession qui en est la conséquence immédiate ». Ils reprochaient au gouvernement son inaction et le poussaient à une nouvelle expédition coloniale, mais ils avaient raison de ne pas y compter. On négociait déjà pour obtenir du gouvernement haïtien une indemnité aux anciens propriétaires français, qui fut réglée en 1823. L'indépendance de Saint-Domingue fut officiellement reconnue en 1825.
On voit par ce rapide tableau qu'il est impossible de faire l'histoire de nos colonies d'Amérique au xviii* siècle sans tenir compte de l'heureuse influence exercée par l'activité marseillaise. C'est à partir du moment où les lies du Vent, entrées en relations suivies avec le grand port méditerranéen, en subirent les heureux effets, qu'elles firent des progrès rapides dans la voie de la prospérité. Un biographe marseillais a pu appeler avec quelque exagération Georges Roux « le colonisateur des Antilles ». Il est vrai de dire que les Marseillais, tout en restant surtout négociants, y furent au premier rang parmi les ouvriers de la colonisation.