CHAPITRE V
LA COLONISATION MARSEILLAISE EN DEHORS DE LA MÉDITERRANÉE AU XVIIIe SIÈCLE
I. — Les colonies d'Amérique : Georges Roux... Victor Hugues (1).
Au xvie siècle, les Marseillais faillirent prendre part à la colonisation française en Amérique, tout à ses débuts." C'était l'époque où quelques armateurs hardis, réduits à leurs propres forces, peu ou point soutenus par le gouvernement, disputaient aux Portugais et aux Espagnols les routes des mers. A leur tête se distinguèrent les Ango de Dieppe. Le Brésil attirait particulièrement les Français depuis les obscurs voyages des capitaines normands comme Paulmier de Gonneville, au début du siècle. Voici Tunique épisode de ces luttes obscures dans lequel on ait relevé jusqu'ici l'intervention des Provençaux. Le récit en a été fait récemment par M. de la Roncière dans une de ses intéressantes études sur notre marine du xvic siècle, d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale.
t En décembre 1530, le baron de Saint-Blancard, général des galères, envoyait au Brésil la Pèlerine commandée par Dupéret et montée de 120 hommes, pour établir un comptoir sur la côte américaine. Arrivé à Pernambouc, Jean Dupéret prit terre en dépit d'une violente attaque des Indiens, excités et conduits par six Portugais. Il construisit un fort où il s'établit avec soixante-dix hommes pour poursuivre ses opérations commerciales, tandis que la Pèlerine retour-
(1) Pour la bibliographie de ce chapitre et des suivants voir les notes.
irait en France avec du bois de Brésil, des quintaux de coton, du minerai d'or, des graines, des peaux de léopards et six cents perroquets sachant déjà quelques mots de français.
Elle était parvenue sans encombre jusqu'à Malaga quand son nouveau capitaine, Débarrau, commit l'imprudence d'accepter l'escorte de dix caravelles portugaises. Mandé, le 15 août 1531, à bord de la capitane d'Antonio Correa, sous prétexte de conseil de guerre à tenir, Débarrau fut chargé de fers et son navire confisqué. Informé par cette capture de la fondation du comptoir de Pernambouc, le roi de Portugal envoya aussitôt une escadre pour le détruire. Après dix-huit jours de siège, en décembre 1531, le sieur de la Motte, qui avait remplacé Dupéret, capitula sous promesse d'être transporté en territoire ami. Le chef- d'escadre portugais, Pedro Lopez, jura et, le tour joué, pendit le commandant français et vingt de ses hommes, gardant toutefois deux prisonniers vivants pour le festin de ses bons amis les sauvages auxquels il les livra. Avisé de cette infamie, Saint- Blancard se fit justice lui-même en enlevant, avec cinq de ses galères, le premier vaisseau portugais qu'il rencontra (1). »
Est-ce l'insuccès qui dégoûta les Provençaux de ces expéditions sur l'Océan? Leur activité s'était dépensée jusque-là tout entière dans la Méditerranée ; la signature des Capitulations, en leur rouvrant le Levant, dut les y retenir. C'est le même Saint-Blancard qui préluda à la fondation des nouveaux établissements marseillais de la Méditerranée orientale par la grande croisière de 1560. Puis les guerres de religion troublèrent Marseille plus qu'aucune autre ville. La Ligue, la lutte de Casaulx et de Libertad, y laissèrent des ferments de discorde qui paralysèrent beaucoup l'initiative des Marseillais dans la première moitié du xvh' siècle. Enfin ceux-ci furent tenus à l'écart des combinaisons de Richelieu et de Colbert. Suivant les idées du temps le partage était tout naturel : aux ports du Ponant le monopole des entreprises sur les Océans; à Marseille celui du commerce et de l'expansion sur les rives méditerranéennes. Ainsi les Marseillais ne participèrent pas aux grandes entreprises coloniales du xvne siècle.
Cependant Colbert avait créé dans le grand port provençal une raffinerie de sucre ; c'est pour l'alimenter que les premiers navires
(1) Charles de la Ronciére. L'armateur Jean Ango et la liberté des mers. Le Correspondant, 25 février 1902.
marseillais furent autorisés» par permission spéciale, à partir de 1673, à aller charger des sucres bruts aux Antilles, malgré le privilège de la compagnie des Indes Occidentales. Celle-ci disparut bientôt en 1074. Mais le commerce des iles d'Amérique resta réglementé de telle sorte que Marseille en fut pratiquement exclue. C'était toujours pour les besoins de sa raffinerie qu'elle y envoyait « deux ou trois vaisseaux chaque année sur des permissions particulières*. * Cette ville ainsi organisée se passait d'un commerce quelle ne connaissait pas ; la machine était autrement montée (1) • .
Un obstacle paraissait insurmontable pour la faire participer au commerce des colonies, c'était la franchise de son port. Comment empêcher l'invasion des produits étrangers sur ses navires? Aussi, quand les lettres patentes de 1717 ouvrirent plus largement les Antilles aux armements des ports français, Galais, Dieppe, Le Havre, Rouen, Honfleur, Saint-Malo, Morlaix, Brest, Nantes, La Rochelle» Bordeaux, Rayonne, Cette, furent désignés nominativement, le nom de Marseille hit omis» Ce fut l'occasion saisie par les Marseillais pour obtenir les facilités de plus en plus désirées d'étendre leur activité aux colonies. Si l'on en croit, en effet, le préambule des lettres patentes de février 1710 « portant règlement pour le commerce qui se fait de Marseille aux Islcs françoises de l'Amérique *, ils avaient commencé de l'entreprendre avec succès avant l'exclusion de 1717 (2). Des Marseillais de distinction étaient même déjà établis aux Antilles et y occupaient une situation en vue. Tel ce Jacques de Franceschi, d*une famille d'origine florentine et corse, établie à Marseille depuis cent ans et alliée aux meilleures maisons de la ville (3), qui avait épousé en 1713 Catherine Rose de Gallon, fille du commandant du château du Fort Royal à la Martinique. L'intendant d'Orgeville avait signé à son contrat (4). Pour obtenir les lettres patentes de 1719, il avait fallu laisser porter une atteinte nouvelle et particulièrement gra,ve à la franchise du port. Un bureau du Domaine d'Occident y ftit établi et le
K\) Mémoire de la Chambre de Commerce, du 31 juillet 1549. HH, 4S. (2; L'année 1717 même, 24 navires étaient partis et Marseille pour cette destination.
(3) Ce Franceschi était Ris de Catherine de Saint- Jacques, d'une famille qui avait donné des échevins à Marseille.
(4) Adrien Artaud. Un Armateur Marseillais, Georges Roux. Paris, Champion, 1*00, in-8*. Bien des détails de ce chapitre sont empruntés à ce remarquable travail d'un des négociants marseillais les plus distingués.
Règlement assujettissait les opérations de chargement et de déchar* gement à une série de formalités et de déclarations qui nécessitaient l'intervention constante des commis des Fermes. De plus, certaines marchandises, dans des cas spécifiés, étaient assujetties à l'entrepôt» L'étendue des sacrifices consentis fait voir mieux que toute autre chose te prix que les Marseillais attachaient à leur admission définitive aux colonies, ,
Ils allaient rapidement en profiter pour le plus grand bénéfice de leur ville, de la Provence et des Antilles elles-mêmes. La Martinique était alors la plus prospère des possessions françaises. Les plantations étaient beaucoup moins développées à la Guadeloupe, et surtout dans les autres Iles du Vent ; à Saint-Domingue, la future reine des Antilles» notre colonisation en était à ses débuts. La Martinique, même, n'avait encore d habitations que sur ses côtes : l'immigration et la traite n'y avaient amené que 6*000 blancs et 14.000 noirs» Les entreprises coloniales de Law venaient de donner aux îles d'Amérique de grandes espérances» tandis que la hausse des denrées coloniales procurait aux planteurs de beaux bénéfices. Mais ce moment de prospérité factice avait été suivi d'une dépression et d'une gêne profondes lors de la débâcle du système. L'intervention des armateurs et des négociants marseillais allait contribuer fortement à faire entrer la Martinique et nos autres colonies dans la voie d'une prospérité définitive et inespérée.
La terrible peste de 1720 et ses néfastes effets sur la richesse et la vitalité de Marseille retardèrent de quelques années leurs entreprises» On est étonné de l'extension rapide qu'elles prirent ensuite pendant la période de paix maritime qui s'étend jusqu'à 1743. Dans les vingt ans qui suivirent 1723, 082 bâtiments furent expédiés aux Iles, 42 en 1743» l'année de la rupture avec l'Angleterre. Plus de quarante vaisseaux étaient armés en permanence pour cette navigation. G'étaient, pour la plupart, de gros navires d'un tonnage bien supérieur à ceux que les Ponantais employaient à la même destination. Beaucoup» du port de 10,000 à 12.000 quintaux, pouvaient charger de 1.500 à 1.600 et même jusqu'à 2.000 barriques de sucre, tandis que les Ponantais n'en pouvaient prendre que 200 à 300 et même moins (1). Lés Marseillais en évitant la multiplicité des armements» qui leur
• (1) Mémoire du 20 novembre 1741. HH, 45. Arch. de la Chambre de Commère*
était habituelle dans la Méditerranée, avaient su d emblée s'adapter aux nécessités de la grande navigation. Pour équiper cette flotte, 200 officiers, 2.000 matelots, étaient venus renforcer la marine de leur ville.
En dix ans, de 1735 à 1744, ces navires avaient transporté aux Iles pour 24 millions de marchandises et en avaient rapporté pour 66 ; en 1743 les envois avaient monté à 4.345.041 livres et les retours à 10.414.358. En réalité, le trafic était même beaucoup plus important, car les Marseillais emportaient plus d'espèces encore que de marchandises ; quant aux chargements de denrées coloniales, une partie, souvent considérable, était laissée dans les ports espagnols, depuis Cadix qui en prenait la plus forte quantité. Les lettres patentes de 1719 avaient sévèrement interdit, sous peine de 10.000 livres d'amende, d'y faire escale. Mais l'intérêt des colonies était tellement opposé à cette interdiction qu'elle avait été levée en janvier 1726. La Chambre de Commerce pouvait écrire, non sans un peu d'exagération, en 1749, que le commerce des Iles « faisait la base de tous les autres commerces de Marseille. »
De nombreux armateurs et négociants y prirent part. Mais il avait à sa tête deux trères, les deux armateurs les plus fameux du port provençal au xvine siècle, Georges et André Roux. Fils d'un négociant déjà entreprenant qui, de l'île de Tino, dans I archipel, était venu résider à La Ciotat et commercer à Marseille vers 1715, ils étaient les neveux de ce Franceschi marié à la Martinique deux ans auparavant. C'est avec son père (1) que Georges Roux fit, autour de 1720, ses premiers voyages à la Martinique où il devait, par la suite, expédier tant de navires. La plupart des autres armateurs qui se firent un nom dans le commerce des Antilles furent souvent intéressés dans les entreprises des Roux et plus ou moins formés à leur école. Jean-Baptiste Besson, Antoine Tarteiron, Joseph et Georges Audibert, Truilhier l'aîné, Borély, fondateurs de maisons riches et honorées, peuvent être cités parmi les plus marquants (2).
Toute une population nouvelle avait été attirée à Marseille. Aussi,
;1) Jean-François Koux fut fait chevalier de Saint-Michel et reçut une pension royale pour prix de services rendus, vers 1725. Pour plus de détails sur la famille et la personne des Roux, voir le livre de M. Adrien Artaud.
(2) On peut mentionner encore les noms de Mallet, Amphoux, Gouffre et Fesquet, Lioncy.
la ville décimée par la peste de 1720, fut-elle bientôt plus peuplée qu'auparavant. Les fabriques anciennes avaieut vu doubler leur activité, d'autres avaient été créées. « Tout un peuple nouveau, qui n'avait d'autre industrie que celle que le commerce des Iles lui faisait exercer », en vivait.
La Provence entière n'en ressentait pas moins les bienfaits. L'industrie et, surtout, l'agriculture, en avaient reçu une impulsion telle qu'il ne semblait plus qu'elles pussent se passer du débouché que leur offraient les colonies. « Si cette ressource unique leur était enlevée, lit-on dans un mémoire de 1749, que serait-ce d'un pays sans fertilité et sans industrie ? Les terres défrichées à grands frais seraient de nouveau désertées, les fabriques intérieures de la Province, de savon, de chapeaux, de fayance, de verres, etc., abandonnées et les habitants des lieux circonvoisins de Marseille replongés dans leur première misère. Le commerce de l'Amérique accordé à cette ville les a rendus laborieux. L'assurance de déboucher utilement leurs vins, leurs huiles, leurs eaux de vie, câpres, amandes, figues, prunes et autres fruits et denrées, leur a fait faire des plantations considérables dont la production ne payerait plus la culture s'ils étaient réduits à une consommation purement locale... Ces mêmes denrées, qui se troquaient autrefois, se vendent aujourd'hui en argent comptant ; cet appas en ouvrant des voies inconnues jusques alors a rendu les Provençaux plus industrieux » (1).
La culture de la vigne avait pris une grande extension, surtout sur l'aride territoire de Marseille, parce que les vins et les eaux-devie formaient le fond de la cargaison de tout navire expédié aux Iles. « Tout calculé, écrivait un contemporain, on peut assurer que nos coteaux et nos terres les plus ingrates produisent du sucre, du café, de l'indigo, etc., puisque les retraits qu'elles occasionnent consistent en ces denrées qui, vendues en Italie ou au Levant, font le même effet que si nos vins y étaient transportés (2). » La qualité des vins de Provence ne pouvait rivaliser avec celle de leurs concurrents bordelais, bien qu'on eût construit de vastes chaix où on les travaillait pour les améliorer. Mais, comme le faisait remarquer un mémoire,
(1) 31 juillet 1749. HH., 45.
(2> Le commerce de f Amérique par Marseille,*... par un citadin. Avignon, 1764, 2 vol. in-4*. L'auteur de cette étude très complète des ordonnances sur la matière était Auguste Chambon, receveur des finances à Marseille.
« l'habitant moins riche ou plus économe regarde les vins de Provence comme nécessaires et ceux de Bordeaux comme superflus. »
La prospérité de la culture des oliviers n'était pas moins liée au commerce des Iles. « La consommation annuelle des vins, écrivait la Chambre de Commerce en 1749, est de 60.000 milleroles, de 75 chopines l'une, celle des huiles de 12.000 milleroles, celle des eaux-de-vie de 18.000 quintaux, ainsi des autres articles à proportion. » Ces autres articles étaient d'une très grande variété, si l'on en juge par la longue liste contenue dans le même mémoire. (1) Tandis que la Provence écoulait ses produits, les colonies voyaient leur alimentation assurée à meilleur compte et les Marseillais se vantaient que les Ponantais ne pouvaient pas les suppléer pour tout ce qu'ils fournissaient (2).
Les colonies retiraient en outre de leurs relations avec Marseille le même bénéfice que la Provence, par le nouveau débouché ouvert à leurs produits dans la Méditerranée. Mais elles y gagnaient beaucoup, puisque les navires marseillais rapportaient bien plus de denrées coloniales qu'ils n'emmenaient de produits français. Les planteurs avaient échappé aux exigences des Ponantais, maîtres auparavant de les leur imposer ; ils obtenaient des prix plus favorables pour leurs récoltes ; ils pouvaient étendre leurs cultures sans crainte, tellement les besoins du marché méditerranéen s'accroissaient avec rapidité.
On l'avait vu d'abord pour les sucres. Les Antilles avaient supplanté le Brésil sur les marchés italiens, puis sur ceux du Levant. Les Portugais avaient dû arracher en partie leurs plantations et les Anglais avaient perdu une branche de leur commerce dans la Méditerranée. L'Italie seule achetait aux Marseillais jusqu'à 200.000 quintaux par an, et même davantage, de sucres terrés aux colonies ou raffinés à Marseille, car, depuis Colbert, l'exportation des sucres bruts à l'étranger restait interdite. Sept nouvelles raffineries, dues exclusivement à l'initiative privée, avaient été créées à côté de
(1) MH.f 45. — Cf. Lé commerce de l'Amérique par Marseille. T. i, p. 247*69.
(2) « Seraient-ce les ports du Ponant qui porteraient aux colonies tant d'articles de marchandises et de denrées qu'on ne trouve qu'à Marseille ? Leurs navires viendraient-Us à grands frais s'y pourvoir de tant de choses nécessaires que les Iles ne cesseraient de demander? » Ibid> HH., 45.
l'ancienne manufacture privilégiée de Colbert, seule encore en 1719 (1). Chose étrange, tandis que les étrangers consommaient à bon compte les sucres de nos planteurs, les Français du Midi en étaient privés et forcés d'acheter plus cher les produits de la raffinerie privilégiée. Ce ne fut qu'en 1740 qu'un arrêt du Conseil donna satisfaction aux réclamations en supprimant la surtaxe de droits payés à l'entrée du royaume par les autres raffineries. L'importation des sucres coloniaux fut encore accrue.
Après les sucres ce fut le café dont Marseille devint le plus grand . marché dans la Méditerranée. On vit alors les cafés des Iles supplanter ceux du Levant. Si l'arôme en était moins estimé, le prix en était beaucoup moins élevé. Les anciennes habitudes furent tellement bouleversées qu'on vit les échelles du Levant recevoir du café d'Amérique comme elles en recevaient déjà le sucre. L'indigo, le rocou, le cacao» le tabac, d'autres produits moins importants tels que la casse, les canéfices, le gingembre, étaient aussi amenés à Marseille et revendus dans toute la Méditerranée (2).
L'ouverture de nouveaux débouchés d'une telle importance aurait suffi à préparer les progrès de la colonisation. N'eussent-ils rendu que ce service, les Marseillais auraient pu s'attribuer en partie le mérite de la prospérité des Antilles au xviue siècle. Mais c'est grâce à d'autres avantages, procurés par leur initiative, que l'extension des plantations fut rendue facile et rapide.
Le numéraire faisait défaut aux colonies. Pour y augmenter la consommation des produits de la métropole, l'ordonnance du 4 mars 1609 avait interdit d'y porter des espèces monnayées du royaume. Les planteurs, ne pouvant échanger leurs produits que contre des marchandises de France, obligés de subir les conditions des négociants, étaient réduits à une situation précaire (3). Les Marseillais, en transportant aux Antilles leurs vieilles habitudes commerciales du Levant, y transformèrent à la fois les conditions du commerce et de la vie économique tout entière.
.1) Raffineries Garric, Sabbatier, Bon nef oi, Gautier, Sauget, Bon
(2) Voir les chiffres moyens donnés par Chambon (Le Commerce de V Amérique par Marseille, i, 270) : 25.400.000 liv. pesant de sacre, 2.483.000 de café, 734.000 de cacao, etc. — Cf. l'état des importations des denrées des colonies par les différents ports en 1775, dans V Encyclopédie méthodique. Commerce, t. n, p. 547.
(3) Au sujet du manque d'argent dans les Antilles, v. Peytraud {L Esclavage aux Antilles françaises avant i789. Paris» Hachette, 1897), passina, notamment p. 133-35, 64, 72.
On a vu quelle était la variété des produits de Provence, du Languedoc, du Dauphiné, du Lyonnais, qui composaient les cargaisons des vaisseaux armés pour l'Amérique, et quel grand profit les Iles en retiraient pour leur alimentation. Mais la valeur de tous ces produits était bien loin d'égaler celle des denrées coloniales rapportées au retour. Pour les payer chaque navire prenait une somme considérable de numéraire en monnaies d'Espagne. Celles-ci affluaient à Marseille parce que les entrepôts du port franc alimentaient largement les marchés espagnols en denrées et marchandises de toutes sortes. Il est vrai que le commerce du Levant et de Barbarie n'en avait souvent pas trop, ni même assez, pour ses besoins. C'était donc à leur passage dans les ports espagnols, à Cadix surtout, relâche tout indiquée sur la route d'Amérique, à l'entrée de la Méditerranée, que les Marseillais s'approvisionnaient. Pistoles, escalins, réaux, furent bientôt si abondants aux colonies qu'ils en devinrent la monnaie courante. Il semble bien que les Roux prirent l'initiative de ce trafic ; ce sont eux, tout au moins, qui lui donnèrent toute son activité. La Chambre signalait comme un fait avéré, en 1765, que Georges Roux, en trente ans de commerce, avait fait passer aux Iles plus de 60 millions de numéraire (1).
« Marseille, ajoutait-elle, a répandu dans les Isles françaises, avec les espèces, l'émulation et l'industrie. » C'était, en effet, une vie nouvelle que l'abondance de celles-ci avait suscitée. Les colons, libérés de l'obligation d'un troc onéreux, purent vendre et acheter avec avantage suivant leurs désirs et leurs besoins.
La main-d'œuvre manquait aux Antilles, autant que l'argent, pour le développement des cultures. Il ne fallait guère compter sur les engagés, immigrants pauvres venus d'Europe, pour une extension rapide des plantations. L'instrument indispensable c'était l'esclave noir. Or, malgré les privilèges accordés aux compagnies du Sénégal ou de Guinée, chargées spécialement de fournir la main-d'œuvre africaine aux colonies, les esclaves y étaient restés peu nombreux. En 1688, il n'y en avait que 27.000 dans toutes les Iles, dont 11.000 à la Martinique. Les 6.000 blancs de cette colonie n'en possédaient que 14 à 16.000 au début du xvme siècle. L'abondance du numéraire
(1 Mémoire de 1765. 44, 43. --Dans celui de 1749, elle citait le chiffre de huit millions pour dix ans de commerce (HH, 45). C'est donc postérieurement à la première guerre de Sept ans que ce commerce aurait pris tout son développement.
permit de les payer cher. Quand on apprit que les colons acceptaient de donner jusqu'à 1.200 et 1.500 livres pour un esclave, les négriers ponantais affluèrent. En quelques années la progression fut rapide. En 1754, on comptait 60.000 noirs sur les plantations de la Martinique, 50.000 sur celles de la Guadeloupe, 230.000 sur celles de Saint- Domingue (1).
Avec l'abondance de l'argent et des bras rien n'empêchait plus les Antilles de prospérer rapidement. Les Marseillais aidèrent même directement, paralt-il, à l'extension des cultures. Les Roux auraient eu à Saint-Pierre des agents habiles qui employèrent de grosses sommes en prêts aux colons, garantis par les récoltes (2). Aussi les habitations de planteurs de sucre, de café, d'indigo, de rocou, de tabac, etc., se multiplièrent-elles dans l'intérieur de la Martinique resté jusque là inculte et couvert de forêts. « Les défrichements y furent même portés si loin, écrivait la Chambre de Commerce de Marseille, qu'on y était obligé d'aller chercher du bois dans les Isles voisines des sauvages. »
Enfin, les Marseillais rendirent aux Antilles un dernier service qui ne fut pas le moindre. On sait que le café devint avec le sucre leur principale richesse, au xvme siècle. Or, c'est à eux qu'elles la durent en partie. D'abord le Marseillais Mourgues doit partager avec Desclieux l'honneur d'avoir introduit aux Antilles les premiers plants de café. C'est en 1721 que Mourgues et M. de la Mothe Aigron réussirent à enlever par ruse des semences fraîches aux Hollandais de Surinam, malgré la défense rigoureuse de sortir de cette colonie du café en cosses. Mourgues cacha dans son linge une livre de café fraîchement cueillie et parvint à le porter à Cayenne où il le sema suivant la méthode qu'il avait vu pratiquer à Surinam. Plus de douze cents plants réussirent et fournirent bientôt des semences à tous les habitants de l'île de Cayenne. Dès 1726 ce café était introduit à la Martinique et essayé dans l'habitation même de Desclieux. C'est en 1728 seulement que celui-ci rapporta de France, au prix de difficultés restées légendaires, à cause des péripéties de la traversée, trois plants
(1) Voir Peytraud. L'Esclavage, etc.; au sujet de l'insuffisance de la traite, passim; — au sujet du prix des esclaves, p. 126 : de 400 ltv. environ à la fin du xvui* siècle, le prix moyen était monté à plus de 1000 après 1740; — au sujet de la quantité des Noirs esclaves, p. 135-139.
(2) Ad. Artaud, op. cit. p. 52, sans indication de source. Je n'ai rien trouvé à ce sujet dans les archives de la Chambre de commerce.
provenant d'un jeune caféier du jardin royal de Paris, issu lui-même de graines envoyées d'Amsterdam. Les plants réussirent à merveille et n'attendirent que trois ans pour donner des fruits (1). C'était un début bien modeste et il pouvait se faire qu'il n'y eût là qu'une expérience intéressante ; le sol et le climat étaient propices, mais il fallait vulgariser l'usage du nouveau café. Jusque là on ne connaissait que ceux d'Arabie, acclimatés depuis peu à Bourbon. Les Marseillais en achetaient au Caire de grandes quantités; ils les revendaient dans toute la Méditerranée, mais ils ne pouvaient les introduire en France : la nouvelle Compagnie des Indes avait été investie du monopole en
Il y avait donc deux obstacles à vaincre pour introduire en France le café des Iles d'Amérique : les consommateurs devaient trouver, au début surtout, le nouveau produit très inférieur en arôme et en finesse (2); la Compagnie des Indes devait être naturellement hostile à une concurrence inattendue. Les premiers furent facilement gagnés: les planteurs réussirent vite à améliorer leurs cafés et surtout purent les vendre à des prix beaucoup plus bas que ceux du Levant, grevés de frais par l'avidité des Turcs. Ce bon marché nouveau (3) devait rendre bientôt populaire l'usage de la chaude boisson restée jusque là de consommation restreinte. Mais la Compagnie devait opposer une résistance aussi acharnée que prolongée.
C'est tout au début même des essais de culture que les Marseillais tentèrent de faire connaître le café des Iles. A la fin de 1727, la Vénus, capitaine Roux (4), en apporta quelques livres à Marseille au moment où les cafés du Levant étaient devenus d'une cherté extrême. La lutte commença aussitôt avec la Compagnie des Indes. Celle-ci, pressentant le danger pour l'avenir, fit saisir les 30 livres apportées par la Vénus. La saisie était-elle régulière? Le monopole de la Compagnie ne pouvait être invoqué puisqu'il n'empêchait pas l'introduction des cafés
(1) Le Commerce de l'Amérique par Marseille, t. i, p. 286.
(2) Ibid., p. 280.
(3) De 1680 à 1715 le prix de la livre de café (397 grammes) à Marseille dépassa la plupart du temps 1 livre (V. mon Hi$t. du commerce du Levant. Appendice. Tableau vm). Par suite des entraves mises au commerce par les pachas il monta à 3 livres en 1727. En 1736 il était à 14 sols, en 1737 à 8 sols. Plus tard il fut couramment de 12 sols .
(4) M. Ad. Artaud pense que ce capitaine marseillais devait être Georges Roux lui-même.
dans le port franc de Marseille. Il y avait un autre argument : le café ne figurait pas parmi les marchandises énumérées dans les lettres patentes de 1717 et 1719 qui réglaient le commerce des Iles. Mais comment eût-on pu en faire mention ? Ce premier débat dura deux ans ; la Chambre de Commerce y était intervenue. Le 17 mars 1732, elle adressait au ministre un mémoire « sur les avantages à espérer de la plantation des caféiers aux Isles françaises de l'Amérique (1). »
Première satisfaction tut accordée par la Déclaration du roi du 27 septembre 1732. Les cafés de la Martinique, Guadeloupe, Grenade, Marie Galante, purent être apportés à Marseille, Bordeaux, Bayonne, la Rochelle, Nantes, le Havre, Dunkerque, Saint-Malo, mais uniquement en entrepôt pour la réexportation. La joie fut grande dans les Iles du Vent, surtout à la Martinique où le terrible tremblement de terre de novembre 1727 avait fait périr tous les cacaoyers; le succès complet des caféiers promettait aux planteurs un ample dédommagement. L'arrêt du conseil du 20 septembre 1735 étendit la faveur aux habitants de Cayenne et de Saint-Domingue.
Cependant la victoire avait été incomplète. Les Marseillais sollicitèrent activement la suppression de l'obligation de l'entrepôt et de la réexportation. Malgré les résistances de la Compagnie des Indes, les arrêts du conseil du 29 mai 1736 et du 2 avril 1737 finirent par accorder la libre introduction dans le royaume par le commerce des particuliers. Les Marseillais mirent le plus d'ardeur à en profiter et leur port fut le grand marché du café des Iles. Ils en revendaient plus encore dans le Levant que dans le royaume. Mais la Compagnie des Indes trouvait leur concurrence gênante. Elle prit sa revanche en 1746 : Tinterdiction leur fut renouvelée par l'arrêt du conseil du 28 octobre 1746 (2) d'introduire des cafés des Iles en France, sous prétexte qu'ils pouvaient y mêler par fraude des cafés du Levant et porter atteinte au monopole de la Compagnie. Les protestations énergiques et répétées furent vaines; le gouvernement voulait soutenir la Compagnie chancelante ; il fallut attendre sa chute en 1767 (3). Le commerce marseillais fut frappé, mais les colonies souffrirent moins :
(2) Àrch. de la Chambre, II, 56. — Pour les autres arrêts v. Ibid. 11,32. — Us ont tons été publiés dans Le Commerce de V Amérique par Marseille, t. i, 290-352.
(3) V. au sujet de cette querelle les délibérations, la correspondance et de nombreux mémoires (H H, 54 et suiv.) de la Chambre de Commerce entre 1747 et 1767. — Avant l'arrêt de 1746 les droits du café d'Amérique, expédié de Marseille dans le royaume, montaient à plus de 30.000 livres par an.
le café des Iles avait conquis droit de cité ; Ta venir des plantations était assuré.
■Il n' est donc pas exagéré de dire que la Martinique fut en partie redevable aux Marseillais de cette magnifique prospérité qu'elle atteignit au milieu du xvinc siècle. Les autres Iles du Vent en profitèrent. L'argent et la main-d'œuvre refluèrent de la capitale de nos possessions à la Guadeloupe et à la Grenade, restée presque inculte jusqu'alors. La Guadeloupe vit doubler en quelques années sa population de blancs et sextupler celle des noirs.
En enrichissant les colonies, les négociants et armateurs marseillais s'étaient enrichis eux-mêmes. Quelle que fût encore la prépondérance du commerce du Levant dans le grand port méditerranéen, de très grosses fortunes, vers 1750, y étaient édifiées dans le commerce des Iles. Le nom de Georges Roux, Roux de Corse comme on l'appelait pour le distinguer de ses nombreux homonymes, était célèbre dans toute la Provence, connu dans les ports du royaume et jusqu'à la cour. Le frère cadet, André, son fidèle associé et collaborateur, était mort prématurément en 1749. L'aîné put seul jouir des honneurs et de la considération mérités par ses services. Leur fortune s'élevait, dit-on, à 30 millions de livres, somme énorme pour l'époque. Ils la dépensaient généreusement; leur train magnifique (1), la fastueuse hospitalité qu'ils donnaient aux personnages de marque, tels que le duc de Richelieu au retour de l'expédition de Mahon en 1756, et même à des princes, tels que l'infant don Philippe, en 1742 et en 1744, les mettaient hors de pair. À la fin de 1743, pour se consacrer tout entier à ses fonctions de premier échevin de la ville, Roux avait déclaré renoncer à diriger lui-même toute opération de commerce. Un an après la mort de son frère il recevait une récompense solennelle de ses services.
Les lettres patentes de 1750, qui érigeaient sa terre de Brue en marquisat héréditaire, sont à rappeler car elles sont la confirmation officielle des services rendus par les négociants marseillais. « Ledit sieur de Roux, dit le préambule, a fait passer, de toutes parts, des milliers d'hommes et de femmes à la Martinique, ce qui a rendu cette île extrêmement peuplée, en sorte que, par cet avantage, elle a formé
(1) L'hôtel de Georges Roux, qui servit de cadre à de si belles fêtes et réceptions, devint en 1805 la préfecture des Bouches-du- Rhône. C'est aujourd'hui le Lycée de jeunes filles de Marseille.
divers autres établissements dans les îles voisines. Il a fait subsister pendant vingt ans cette colonie par le grand commerce qu'il y a fait, en fournissant aux habitants ce qui leur était nécessaire pour leur entretien et outre plusieurs millions d espèces d'Espagne pour faciliter et aider leur commerce. Il a retiré de la même colonie, en échange de ce qu'il lui a fourni, des denrées du cru du pays et, par le débit de ces denrées dans tous les pays étrangers, il a procuré au royaume plus de trente millions d'espèces qui y sont entrés, et, de ce grand commerce, il a résulté que cette colonie est la plus riche, la plus florissante et la plus peuplée qui soit en Amérique et en état de donner par elle-même des lois aux îles voisines, qu'il a fait profit à nos revenus de plus de deux millions, qu'il a procuré à notre royaume le débit de plus de 50 millions de ses denrées et manufactures et qu'il y a fait entrer en échange beaucoup d'or et d'argent.... Par la grande quantité de vaisseaux et autres bâtiments de mer que l'exposant a eus continuellement, il a procuré l'entretien à des milliers de matelots et autres gens de mer qui nous ont, depuis, servi utilement.... (lj. » Si la figure de George Roux domine toutes les autres, sa renommée ne doit pas les faire oublier. Il avait donné un exemple largement suivi. C'était en sa personne le commerce tout entier de Marseille dont le roi reconnaissait les services en 1750.
Les deux guerres de Sept ans portèrent un coup funeste aux Antilles. Les Anglais étaient les maîtres de la mer, ils capturèrent en masse les bâtiments français qui se risquaient à travers l'Atlantique. La Chambre de Commerce de Marseille affirmait, en 1749, que presque tous ceux qui étaient partis pour les Iles depuis cinq ans avaient été pris. Ce fut bien pis encore après 1756 ; l'acte de piraterie commis par l'amiral Boscawen en pleine paix, suivi d'une série d'autres, avait particulièrement atteint les armateurs marseillais.
L'interruption du commerce et la perte de riches cargaisons furent en partie compensées, il est vrai, par les prises, multiples aussi, faites par nos corsaires. Les armements en course de Georges Roux sont restés légendaires. La tradition parle même d'une prétendue déclara-
'}) Lettres patentes de février 1760 portant érection en marquisat de la terre de Brue. Arch. dép. des Bouches-du-Khônc. Reg. Fontenoy, fol. 180-181. — Publiées par Ad. Artaud.
— notion de guerre de Georges Roux à Georges roi (1). En 1766, il avait commencé par faire mettre en chantier quatre gros bâtiments spécialement construits et gréés pour la course. Il avait emprunté huit millions de livres pour consacrer immédiatement cette énorme somme aux frais de ses expéditions. Le grand armateur n'espérait rien retirer de cet énorme sacrifice ; il abandonna généreusement à ses équipages la part qui lui revenait dans les bénéfices. Avec des navires, des marins et des officiers de choix, Georges Roux fit beaucoup de mal aux Anglais. Ses capitaines ramenèrent plusieurs fois à la Martinique des prises faites trop près des Iles pour qu'il n'y eût pas trop de risques à chercher à les ramener en Europe (2).
Mais, quelles qu'aient été les pertes que nos corsaires firent éprouver aux Anglais pendant les deux guerres de Sept ans, les planteurs des Antilles n'en auraient retiré à peu près aucune compensation si des armements nombreux n'avaient été faits aux Iles elles-mêmes (3). La rupture des relations avec la métropole amena l'abandon dés cultures. Les Portugais du Brésil en profitèrent pour reconstituer leurs plantations de sucre et pour reconquérir momentanément le marché méditerranéen. En 1747, leurs convois apportèrent à Lisbonne « 18.000 caisses faisant au-dessus de 250.000 quintaux qu'ils firent passer en Italie. » Les Iles avaient fini par tomber aux mains des Anglais. Repoussés dans un premier débarquement à la Martinique en 1759, ils s'étaient emparés de la Guadeloupe la même année, après trois mois d'une lutte opiniâtre. La Désirade, les .Saintes, Marie-Galante, avaient subi le même sort. En 1762, ce fut le tour de la Martinique, puis de toutes les autres Iles du Vent.
Les Marseillais avaient fait tous leurs efforts pour atténuer la crise. Ils s'étaient distingués parmi les armateurs hardis qui, malgré les dangers et lés risques énormes, réussirent à maintenir quelque commerce avec les colonies et à les ravitailler. C'est dans le but de les secourir que Georges Roux, retiré du commerce, reprit ses armements en 1756. L'impuissance de la marine royale et les revers accumulés ne découragèrent pas l'initiative des particuliers. En 1760, l'année la plus désastreuse, puisque aucun navire ne put revenir des Iles à Marseille,
(1) Voltaire écrivait à d'AIembert, le 10 août 1776 : <r Je ressemble à M. Roux, de Marseille, qui fit la guerre aux Anglais en 1756 en son propre et privé nom. »
(2) Ad. Artaud, p. 142-156 et 194-218.
(3; La Martinique fut alors un véritable nid de corsaires.
un vigoureux effort fut tenté. Les armateurs se réunirent pour affréter plusieurs bâtiments du roi fortement armés. La Chambre de Commerce se chargea elle-même d'en faire partir un rempli de vivres et de provisions. De son côté, Roux, malgré des pertes successives, continua jusqu'à la fin les expéditions de ses navires. En 1762, sa frégate La Modeste fit une campagne mémorable à la côte de Guinée et à Saint-Domingue; son capitaine, Simon, s'y couvrit de gloire ; Choiseul lui envoya une épée d'honneur (1).
En même temps les Marseillais avaient risqué hardiment leurs capitaux. C'est à Marseille que furent contractées les assurances d'un grand nombre de bâtiments expédiés de nos ports pendant les deux guerres. La Chambre de Commerce pouvait écrire, en 1749 : « Il n'est que trop notoire que, sans le secours des assurances faites à Marseille pendant la dernière guerre, on n'aurait pas fait en Ponant tant d'expéditions pour les Isles qui les ont fait subsister malgré des ennemis attentifs à les priver de tous secours. Marseille ert a couru les risques et les a bien payés puisqu'il en coûte à ses négociants plus de six millions, ainsi qu'il conste des registres des courtiers et notaires royaux faisant les contrats d'assurances, perte sans compensation attendu la disposition de l'arrêt du Conseil du 12 juillet 1748, qui a réduit les primes d'assurances. » Un autre mémoire ajoutait : « De là il faut conclure que ce ne sont point les armateurs de l'Océan qui ont contribué à approvisionner les Isles, mais bien les négociants de Marseille (2). »
Les Marseillais avaient alors besoin de rappeler au roi leurs services car la jalousie des Ponantais menaçait de les priver du commerce des colonies. Ceux-ci prétendaient que le commerce des Marseillais leur avait été funeste. Ils les accusaient surtout de contrebande : la franchise du port permettait d'introduire aux Iles des marchandises prohibées, telles que les toiles des Indes, du Levant, ou de Hollande, et les « colons entraînés vers la nouveauté préféraient les indiennes étrangères aux petites étoffes de France ». Les Bordelais et les Nantais surtout réclamaient vivement. L'exclusion des Marseillais, telle allait être la récompense des sacrifices réalisés, la compensation des pertes subies.
(1) Ad. Artaud, 214-218.
(2) Arch. de la Chambre. HH, 45. — Il y a naturellement de l'exagération dans ces affirmations Cf. Garnault. Le Commerce Rochelais au xvm« siècle, 6» partie, p. 44-57.
La Chambre de Commerce n'eut pas de peine à faire voir le néant des griefs des Ponantais. Elle fît ressortir combien l'activité des Marseillais avait été avantageuse aux colonies et aux Ponantais euxmêmes. Les envois d'argent avaient vivifié le trafic. Sans eux ceux-ci eussent été obligés de rester des mois entiers sur les rades des Antilles pour troquer leurs cargaisons. Les armateurs de Normandie n'auraient pas eu la facilité d'acheter les cotons, devenus l'article le plus essentiel de leur commerce, pour alimenter les manufactures de leur province. Ils eussent été obligés, comme auparavant, « de prendre des sucres en échange de leurs effets. » Autrefois les Ponantais « ne trouvaient pas toujours l'occasion présente et favorable de se débarrasser de quantité de colifichets et modes de Paris », qui étaient devenus presque aussi importants que le reste de leurs cargaisons. Est-ce qu'auparavant, encore, les négriers faisaient une traite aussi active et avantageuse ? En cherchant à faire retirer aux Marseillais la permission accordée en 1719, les Ponantais risquaient de « se faire appliquer l'apologue de l'estomac et des membres (1) ».
Le ministre fut de cet avis et les Marseillais purent profiter de la renaissance du commerce qui suivit la paix de 1748. Car c'est chose étonnante de voir combien les maux de la première guerre de Sept ans furent vite réparés, notamment à la Martinique, malgré les ravages causés par deux terribles cyclones en 1753 et en 1754. Ce fut l'époque des fameuses opérations du P. Lavalette. Le procureur général des Missions des Iles du Vent contribua plus que tout autre à leur relèvement et à l'activité, un peu factice, du commerce entre 1749 et 1756. Ses opérations financières qui remédièrent à la rareté du numéraire et à l'élévation du change, en partie inspirées par les procédés marseillais (2), eurent d'abord d'aussi heureux résultats. Les plantations furent restaurées et étendues. Le P. Lavalette luimême commença la colonisation de la Dominique restée inculte. Tel fut son rôle qu'on l'accusa plus tard d'avoir voulu accaparer le commerce des Iles du Vent.
Or il est intéressant de rappeler que le père Lavalette était surtout en relations avec Marseille, à cause de l'activité de son trafic
(1) Mémoire pour la Chambre de Commerce de la ville de Marseille, servant de réponse aux plaintes portées contre le commerce de ladite ville aux isles et colonies françaises de l'Amérique, 31 juillet 1749. HH, 1 et 45.
(2) Artaud, p. 132 et suiv.
et surtout des facilités de crédit qu'il y trouvait. Pendant celte période on vit jusqu'à 100 vaisseaux expédiés du port provençal aux Antilles avec des chargements d'une valeur de douze millions, sans le numéraire (1). D'autre part les frères Lioncy et Gouffre, correspondants de Lavalette, avaient accepté de lui en 1756 pour 1.625.000 livres de traites, dont le remboursement leur était garanti par plus de deux millions de marchandises expédiées de la Martinique. Les I navires qui les portaient furent pris par les Anglais. Le désastre
| entraîna la faillite des Lioncy, suivie de celle du P. Lavalette. C'est
ainsi que le célèbre procès qui allait amener la suppression des 1 Jésuites eut ses origines à Marseille. Celles-ci, encore incomplètement
connues, fourniraient matière à une très curieuse et très attachante étude (2).
Les maux causés par la seconde guerre de Sept Ans et l'occupation des Anglais ne furent pas aussi facilement guéris, après 1763, que ceux de la première guerre après 1748. La Martinique resta profondément atteinte. Un terrible tremblement de terre la ravagea en 1766, détruisant la plus grande partie de Saint-Pierre. La Guadeloupe, il est vrai , avait grandement profité de l'occupation des Anglais. En quatre ans ils y avaient introduit 35.000 noirs. « Il faut convenir, dit un mémoire, que ce fut eux qui l'arrachèrent au néant, tant par le développement des cultures que par la construction du port de la Pointe-à-Pître. » Mais l'ordonnance de 1764 interdit le commerce entre la Martinique et la Guadeloupe, désormais assez riche pour être rendue indépendante de sa voisine. Or, c'est à Saint-Pierre, grand marché des Antilles françaises, que les Marseillais avaient établi le centre de leurs opérations. C'est de là qu'ils faisaient rayonner leurs opérations sur les autres Iles du Vent. Il leur semblait dur de former de nouveaux établissements dans une ile où « les bourgs n'étaient pas encore bien formés », les maisons de commerce peu nombreuses. Le commerce allait être « forcé de passer par les mains d'un petit nombre de spéculateurs qui lui feraient la loi parce qu'ils pourraient se concilier. » Selon la Chambre de Commerce, la défense de communiquer d'une île à l'autre allait « nécessairement entraîner la chute du
(1 ) Mémoire de 1763. HH, 4S.
(2) Un avocat marseillais, M. Autran, doyen de lu Faculté libre de droit, possède de très intéressants documents sur l'affaire Lavalette dans ses papiers de famille.
commerce qui se faisait à nos îles par le port de Marseille. » « N'est-il pas douloureux, ajoutait-elle, que des Français ne puissent commercer avec d'autres Français et s'aider entre eux de leur superflu et qu'on donne ainsi des entraves au commerce national ? Où sont les avantages d'une défense aussi contraire à l'équité et au bien du royaume ? On n'en trouve aucun. On voit, au contraire, la Guadeloupe manquer de beaucoup de choses, tandis que la Martinique en regorgeant porte à l'étranger les denrées dont celle-ci a le plus pressant besoin » (1).
En même temps le gouvernement, préoccupé d'aider au relèvement des Iles en leur procurant à meilleur marché leur ravitaillement» songeait à relâcher les liens du pacte colonial (2). Les Marseillais, cependant, avaient conservé assez de capitaux» de navires et d'initiative pour porter des secours immédiats aux Iles. Ils y expédiaient 115 navires en 1764, 408 dans les cinq années qui suivirent la paix de 1763. D'accord cette fois avec les Ponantais, et particulièrement avec les Malouins, ils protestèrent en vain contre la permission accordée aux Anglais de vendre leur morue aux Iles. Déjà t les autres nations y avaient mis un pied sous prétexte d'y aller acheter les sirops et les tafias dont l'entrepôt n'était pas même permis dans le royaume. » On achevait de les ouvrir au commerce interlope, ruine du commerce national. Cependant le ministre, peu touché par ces doléances, établit encore peu après à Sainte-Lucie et à Saint-Domingue deux entrepôts où les étrangers purent vendre et acheter certaines denrées et marchandises (3).
Enfin, les impositions sur les denrées achetées aux colonies, modérées à la Martinique et à la Guadeloupe, avaient été doublées à Saint-Domingue, où elles étaient exorbitantes. « Le découragement et la consternation des négociants étaient si grands qu'ils ne songeaient
(1) Mémoire sur l'importance du commerce qui se fait de Marseille aux Isks françaises de l'Amérique, sur sa décadence et sur les causes qui Vont produite. 1765. HH,2et48.
(2) La question du ravitaillement des colonies fermées aux étrangers fat une des préoccupations constantes de l'ancien régime. Les Marseillais tinrent toujours à affirmer leur zèle. V. par exemple HH, 2 : Etat des barils farine et des grains et légumes expédiés du port de Marseille pour les Mes françaises de TArnériquc, de 1775 à 1199,
(3) Arrêt du Conseil du 29 juillet 1767. Arch. de la Chambre de Comm. II, 34. — Déjà, en 1756, les Marseillais s'étaient unis aux Ponantais pour protester contre l'admission des neutres au commerce des Antilles. V. Garnault. Le commerce Rochelais au xviu* siècle, 4* partie, p. 75-118.
plus à continuer un commerce aussi ruineux. » La Chambre de Commerce de Marseille mentionnait encore d'autres sujets de plaintes dans son mémoire de 1765. Les beaux temps du commerce des Iles étaient passés.
La même année, les Marseillais purent à la fois concevoir et perdre l'espoir que la colonisation de la Guyane allait offrir un nouveau champ à leurs opéralions et compenser les difficultés dont ils se plaignaient. Dès 1762, au moment des négociations du désastreux traité de Paris, Choîseul avait songé à faire une importante colonie en Guyane. Il avait envoyé une mission d'étude commandée par le lieutenant-colonel de dragons de Béhague, accompagné d'un botaniste et d'un ingénieur géographe. Le navire le Patriote le débarqua à Cayenne le 19 juillet 1762. Le colonel et l'ingénieur étaient chargés d'étudier la topographie du pays et la possibilité d'organiser solidement la défense du nouvel établissement. Il s'agissait aussi de choisir le point le plus propice pour les cultures variées qu'on voulait entreprendre. Les instructions parlaient du cacao, du sucre, du café, de l'indigo et des autres plantations des iles ; elles attiraient l'attention sur le coton et aussi sur les épices, cannelle, girofle, muscade, etc.
C'était sans doute cette dernière préoccupation qui avait déterminé le choix du botaniste de la mission. On avait fait partir avec de Béhague le Provençal Fusée Aublet, élève de Jussieu, à peine revenu de l'île de France où il avait continué les essais d'acclimatation des plantes à épices, commencés par le Marseillais David. Celui-ci avait rempli avec distinction les fonctions de gouverneur du Sénégal et de l'Ile de France, au service de la Compagnie des Indes. La mission de Fusée Aublet, qui semble avoir été son protégé, paraît bien indiquer qu'il fut mêlé, dès le début, comme le baron de Bessner, aux projets de Choîseul sur la Guyane. Il n'est pas jusqu'au choix des cultures spécialement proposées, indigo, coton, épices, qui ne rappelle les essais de prédilection faits par David à l'Ile de France (1).
Fusée Aublet s'acquitta brillamment de sa tâche, II pénétra le premier, au prix de pénibles fatigues, dans les forêts de la Guyane dont il étudia les essences. Il rapporta en France, en 1764, les éléments de son grand ouvrage, Histoire des plantes de la Guyane française, qu'il
(1) Pour tout cela» voir ci-dessous, cbftpltre vil.
publia en 1775. Avant son retour il avait dirigé un moment un établissement colonial fondé par d'Estaing à Saint-Domingue, au môle Saint- Nicolas (1).
C'est alors, sur les indications de de Béhague et du gouverneur de la Guyane, d'Orvilliers, que fut organisée la fameuse expédition du Kourou. Celle-ci donna l'occasion au grand armateur Geprges Roux de montrer à la fois son initiative, sa largeur d'esprit et son désintéressement.
Comme le dit Malouët dans ses Mémoires : « l'impéritie, l'imprévoyance dans les détails d'exécution, surpassaient encore l'extravagance du plan. » Les préparatifs de cette lamentable odyssée avaient été conduits avec une telle imprévoyance que de nombreuses familles d'émigrants avaient été engagées pour la Guyane, sans que leur subsistance et leur passage fussent assurés. Dès le mois d'octobre 1763, Choiseul écrivait aux intendants que la dépense d'envoi d'émigrants aux colonies devenait trop forte, et qu'il fallait rechercher s'il n'y aurait pas moyen de les mettre en dépôt dans l'intérieur du royaume pour les diriger sur les colonies, quand les circonstances le permettraient. Georges Roux offrit de recevoir dans sa terre de Brue deux cents familles d'Alsaciens de quatre à cinq personnes chacune.
Ce fut en réalité 1864 personnes que l'intendant d'Alsace se hâta d'expédier, par convois successifs, au marquis de Brue, en janvier 1764. Quelques unes de ces familles comptaient en effet jusqu'à quinze et dix-huit membres. L'intendant d'Alsace était soulagé, mais celui de Provence, de La Tour, fut à son tour très embarrassé. Choiseul, averti, se contenta d'écrire à l'intendant de la marine à Toulon, Hurson, qu'il eût à faire partir aussitôt pour Cayenne les Allemands que le négociant marseillais ne s'était pas engagé à recevoir. Mais le ministre ignorait ou feignait d'oublier que l'intendant n'avait pas les moyens d'obéir à ses ordres.
(1) Histoire des plantes de la Guyane française, rangées suivant la méthode sexuelle avec plusieurs mémoires sur différents objets intéressants, relatifs à la culture et au commerce de la Guyane française et une notice des plantes de Vile de France. Londres et Paris 1775, 4 in-4-.— Aublct avait beaucoup d'ennemis, ses découvertes étaient contestées et il mourut en 1778, découragé. - Sur la mission de Béhague, voir Froidevaux. Une mission géographique et militaire à la Guyane en 1762 (Anu. de géogr. 1892, p. 218-31). — Sur celle de Fusée Aublct lire l'intéressant travail du même auteur : Etude sur les recherches scientifiques de Fusée Aublet à la Guyane française (Î762-6Ï). Bull, de géog. hist. et desc. 1897, n« 3.
Cependant Georges Roux s'était vite décidé à recevoir tous les Allemands et avait pris les dispositions nécessaires pour les installer sur son domaine. Chaque émigrant reçut à son arrivée une livre de viande, un pot de vin, une livre de riz et quatre livres de pain. Cette première dépense d'installation coûta au marquis 60.000 livres. Mais, quand il voulut leur distribuer du travail, ils se mutinèrent, commencèrent à commettre des dégâts ; une révolte fut bientôt à redouter. Ces malheureux avaient quitté l'Alsace pour faire fortune au pays de l'or ; la perspective de défricher la terre provençale ne leur souriait nullement. En vain Georges Roux, trompé comme eux, s'adressa-t-il aux représentants du roi. Hurson, impuissant à Toulon, le renvoya à de La Tour qui recourut en vain à M. de Glandevès, commandant de la marine à Marseille, pour lui faire prendre une partie des Alsaciens dans le vieil arsenal des galères. Choî^eul, consulté de nouveau, donna ordre de fréter à Marseille les bâtiments nécessaires pour rembarquement des émigrants, puisqu'il n'y en avait pas à Toulon. Mais comment conclure ces affrètements sans\argent comptant ?
Le désarroi était complet. Comment \n fût-on sorti sans le zèle de Georges Roux pour le bien public? La générosité dont il fit preuve était d'autant plus méritoire que sa fortune était alors largement ébréchée, et qu'il venait d'engager d'énormes capitaux dans une curieuse tentative de colonisation intérieure sur sa terre de Brue. Il avait continué d'héberger à ses frais pendant deux mois ses 1864 Alsaciens. Il offrit de pourvoir à toutes leurs dépenses jusqu'à leur embarquement à Marseille et à toutes celles de leur transport jusqu'à Cayenne. Il ne demandait au roi aucun intérêt des énormes avances dont il assumait la charge et ne fixait aucun délai pour son remboursement. C'était s'exposer à l'attendre bien longtemps. N'ayant qu'un navire à sa disposition, il n'hésita pas à en acheter trois autres. C'est ainsi que, du 30 mars au 2 mai 1764, tous les Alsaciens de Brue s'embarquèrent à Marseille; pas un n'avait voulu rester en Provence. Roux avait même poussé plus loin ses sacrifices. Un autre seigneur, Emerigon de Moissac, avait accepté quinze à vingt familles et avait reçu sur sa terre 211 personnes dont on n'était pas moins embarrassé. Le marquis de Brue les prit aussi à sa charge ; ce fut 2.068 Alsaciens qu'il expédia à Cayenne .
La renommée du célèbre négociant, consacrée déjà par le rôle si brillant qu'il avait joué pendant la guerre de Sept Ans, grandit
encore. Le Courrier d'Avignon, gazette alors très répandue, terminait ainsi une des correspondances qu'il recevait sur cette affaire : « Tout le monde admire un si généreux procédé et avec d'autant plus de raison que les exemples en sont très rares, si même celui-ci n'est pas unique. L'envie, malgré sa mauvaise humeur envers les riches, n'oserait se montrer assez bizarre et assez injuste pour voir de mauvais œil les richesses dans les mains d'un homme qui en fait un pareil usage. » Le titre de conseiller d'État accordé à Georges Roux, en 1765, fut sa juste récompense, distinction unique puisqu'elle ne fut accordée à aucun autre négociant marseillais sous l'ancien régime (1)*
Tout ce zèle fut dépensé en pure perte; le 26 octobre 1765, 173 des Alsaciens émigrés débarquaient à Marseille pour être rapatriés dans leur pays. C'étaient les survivants de ceux qui en étaient partis, un an et demi auparavant, pleins d'espoir. Le désastre du Kourou commençait la sinistre renommée de la Guyane. Il fallut lui accorder pendant douze ans la liberté du commerce avec toutes les nations pour assurer la subsistance de ceux qui y restaient (2).
Cependant, les faiseurs de projets n'avaient pas été découragés. En 1768, une nouvelle Compagnie s'était constituée pour fonder un grand établissement sur les rives de l'Approuage. Elle comptait parmi ses membres le ministre lui-même et le premier commis de la marine, le duc de Praslin et M. du Bucq. Le gouvernement y perdit ses avances et la Compagnie 800.000 livres. Quelques années suffirent pour faire oublier ce second échec. La Guyane redevint pour la troisième fois un Eldorado et un nouveau Pérou, la colonie qui devait compenser largement la perte de toutes les autres. L'auteur de ce nouvel engouement, le baron de Bessner, mêlé auparavant à l'affaire du Kourou, avait la prétention d'éviter les fautes qui avaient causé les insuccès précédents. Il voulait défricher la Guyane au moyen de 20.000 nègres marrons de Surinam et surtout de 100.000 Indiens, attirés des régions voisines du Brésil, et établis sur des plantations, comme l'avaient fait avec tant de succès les jésuites au Paraguay.
Or, la Compagnie de la Guyane française, constituée en 1776, avait à sa tête deux des plus habiles financiers d'alors, le fermier
(l)v Ad. Artaud, p. 233-40, 279.
(2) Lettres patentes du 1er mai 1768. Un arrêt du Conseil du 15 mai 1784 prorogea cette liberté Jusqu'en 1792, Arch. de la Chambre de Commerce, II, 35.
général Paulze et Lemoigne de Belle-Isle, chancelier du duc d'Orléans, mais aussi le Marseillais Pierre David, l'un des principaux actionnaires. Les deux premiers apportaient à l'association leur autorité financière, Pierre David sa vieille expérience coloniale. Depuis la suppression de la Compagnie des Indes, il s'était intéressé en simple particulier aux armements pour les colonies. Sa connaissance de l'île de France devait être particulièrement précieuse. L'intendant Poivre venait d'y développer, quelques années auparavant, la culture des arbres à épices, girofliers et muscadiers surtout, dérobés à la surveillance des Hollandais des Moluques. David avait connu Poivre à ses débuts ; il avait reçu de lui et planté à l'île de France les premiers canneliers en 1750. Il avait suivi les essais continués après son départ par son beau-frère Bouvet-Lozier assisté de son protégé, le naturaliste Fusée Aublet (1). Le ministre de la marine, de Boynes, avait fait transporter, par les soins de Poivre, quelques plants de l'île de France à la Guyane et Bessner fondait sur la culture des épiceries ses plus belles espérances.
L'influence de David ne lut sans doute pas étrangère à ces vues nouvelles. C'est alors que Malouet, commissaire général des colonies, fut envoyé en mission spéciale à la Guyane, avec le titre d'ordonnateur, pour étudier sur place ce qu'il y avait de fondé dans les merveilleuses promesses de Bessner et pour aider aux premiers établissements de la Compagnie sur les bords de l'Oyapoc. Parmi ceux qui furent mis à leur tète, Malouet cite deux personnages, Olivier et Comte, qui pourraient bien avoir été des Marseillais choisis par David. 11 parle aussi d'un planteur nommé Prépaud, qui lui avait été recommandé, dont l'origine marseillaise est plus certaine.
Ces débuts furent plutôt mal conduits. En 1778 Malouet revint en France et la Compagnie fut réorganisée d'après ses conseils. Il s'agissait d'entreprendre la culture des terres basses jusque là négligées, en imitant l'exemple de Surinam. Le ministre Sartine approuva les nouveaux projets : la Guyane devait devenir notre seule grande colonie à épices ; les plants qui existaient à l'île de France, à Bourbon et aux Seychelles, devaient être rachetés et arrachés. Un fonds de deux millions fut souscrit. Les actionnaires choisirent pour les représenter trois fermiers généraux et David. L'expérience de celui-ci,
il) Voir le chapitre vu et, ci-dessus, la mission de Fusée Aublet eu Guyane.
jointe à celle que Malouet venait d'acquérir sur place, semblait une garantie de succès. Malheureusement Bessner, évincé de la combinaison, intriguait et, trompant Malouet, présentait un nouveau plan beaucoup plus séduisant qui devait donner aux souscripteurs 40.000 livres de rente pour 12.000 livres une fois payées. Accueilli avec enthousiasme, il était nommé gouverneur de la Guyane. Le prudent Malouet se désintéressait de l'entreprise vouée dès lors aux aventures. Sur ces entrefaites éclatait la guerre d'Amérique. La nouvelle tentative de colonisation échoua comme les précédentes. Le Marseillais David fut ruiné (1).
Ainsi, à deux reprises, des Marseillais avaient joué un grand rôle dans les entreprises tentées pour donner la vie à cette malheureuse colonie. Dans les dernières années du xviiic siècle c'étaient les navires de Marseille qu'on voyait le plus fréquemment à Cayenne pour en rapporter les cafés, les cacaos et surtout les rocous, les cotons et les bois. Mais quelques expéditions y suffisaient par an (2).
Dans cette dernière période du xvme siècle, la Martinique resta la colonie de prédilection des Marseillais. Obligés d'entrer en relations directes avec la Guadeloupe, ils le firent sans grande ardeur. Ils n'y envoyèrent presque jamais plus de dix navires par an, et parfois moins de cinq. Il faut dire que les ressources de l'île restaient bien inférieures. Quant à Sainte-Lucie et à Tabago, restituées à la France en 1783 par le traité de Versailles, la colonisation n'eut pas le temps de s'y développer avant la Révolution. Le maréchal de Castries, ministre de la marine, chercha en vain à plusieurs reprises, en 1784 et en 1785, à stimuler les entreprises des négociants. 11 leur faisait craindre, puisqu'ils laissaient les colons dans l'abandon, de permettre à ceux-ci de renouer leurs relations de commerce avec l'étranger. La Chambre de Commerce de Marseille, après avoir consulté à ce sujet les armateurs, répondit à ces diverses instances en montrant qhe les ressources des deux îles étaient trop faibles pour
(1) V. au sujet de la Compagnie de la Guyane : Collection de mémoires... sur l'administration des colonies... par Malouet. T. in, p. 194-308. — Cf. Mémoires de Malouet. Paris, Didier, 1868, T. i, p. 85-99 et appendice p. 357-62.
;2) Nombre des navires expédiés de Marseille : 6 en 1763, 8 en 1764, 6 en 1765, 3 en 1766. — Voir les Mémoires de Malouet (I, 108 et suiv.) au sujet de l'état misérable de la Guyane en 1776.
qu'on pût y expédier directement des navires avec profit. D'ailleurs, Sainte-Lucie, éloignée de la Martinique de sept à huit lieues, n'étaitelle pas facilement ravitaillée par elle ? « Tous les habitants, disaitelle, ont leurs commissionnaires à Saint-Pierre qui leur fournissent non seulement leurs approvisionnements, mais leur font encore des avances considérables dont ils se remboursent ensuite par le produit qu'ils ont la facilité de se procurer des denrées de ces habitants... Tous les chargements qui sont portés à la Martinique refluent ensuite à Sainte-Lucie. Lorsque cette première île est bien pourvue Sainte-Lucie ne manque d'aucun des objets qui peuvent y être consommés. »
Quant à Tabago, les Marseillais avaient bien essayé d'entrer en relations avec elle, mais le peu de succès de leurs armements les avait découragés. Cette île ne produisait guère que du coton, marchandise qui convenait peu à Marseille. On pouvait fonder sur elle des espérances, mais le moment n'était pas encore venu de porter ses efforts de ce côté (1).
En dehors de la Martinique l'activité des Marseillais était surtout attirée alors par Saint-Domingue, devenue à son tour la reine des Antilles et même la plus riche de toutes les colonies d'Amérique. Jusqu'en 1735 ils n'y envoyaient que trois ou quatre navires par an; dès 1743 le chiffre s'élevait à douze. A la fin du xvme siècle il dépassa presque toujours trente; soixante-deux partirent en 1763. Le Cap français, aujourd'hui Cap haïtien, dont la splendeur lui valut le nom de Paris de Saint-Domingue, recevait le plus grand nombre ; les autres allaient à Port-au-Prince ; quelques-uns seulement aux Cayes Saint- Louis, chef-lieu commercial de la « bande du Sud » de l'île.
Sur les progrès prodigieux de Saint-Domingue, les Marseillais eurent à un degré bien moindre l'influence qu'ils avaient exercée à la Martinique. Malouet écrit dans ses Mémoires : « Un négociant de Marseille imagina le premier d'envoyer au Cap de très gros navires avec des portugaises seulement au lieu de cargaison ordinaire ; ce qui lui donna d'abord de très gros bénéfices, par l'avantage du change, la diminution des frais et la brièveté des voyages » (2). Mais l'afflux du
(1) Lettres de la Chambre du 13 juillet 1784 et 26 août 1785, BB, 67 et 68.
(2) Malouet. Collection de Mémoires sur les colonies .. t. iv, p. 215.
numéraire n'avait pas ici une aussi grande importance parce que des colons, cadets de familles nobles ou fils de bourgeois, apportaient souvent avec eux d'importants capitaux. De plus grosses sommes encore étaient engagées dans les plantations par des capitalistes de la métropole en quête de placements avantageux. Cependant les importations d'argent, l'habitude des négociants marseillais d'ouvrir aux propriétaires de longs crédits sur leurs récoltes, rendirent là aussi de grands services (1). L'un d'eux rappelait, en 1805, qu'il lui était encore dû plus de 600.000 livres par des propriétaires de Saint- Domingue.
D'ailleurs il n'était pas rare que des capitaines ou négociants de Marseille fussent devenus colons eux-mêmes ou gros propriétaires aux colonies. Plusieurs figuraient avec honneur parmi les opulents planteurs de la Martinique ou de Saint-Domingue (2), d'autres parmi les plus riches négociants du Cap haïtien ou de Port-au-Prince. Dans les trois années de guerre, 1780-1782, le Marseillais Abeille paya un million de droits d'octroi et d'Occident pour les bâtiments neutres qui lui furent adressés à Port-au-Prince. On conserve à Marseille le souvenir de la légendaire veuve Amphoux, partie pour la Guadeloupe peu après la peste de 1720 et qui y vécut jusqu'à 105 ans. Elle s'y était mariée trois fois et avait reçu de son premier mari le secret de la fabrication de liqueurs qui eurent longtemps une renommée européenne. On trouve encore dans le commerce les produits, bien oubliés aujourd'hui, qui, depuis près de deux siècles, portent en vedette le nom de la veuve Amphoux.
Malgré la prospérité inattendue de Saint-Domingue, le commerce de Marseille aux lies ne progressa pas à la fin du xvinc siècle avec la même rapidité que pendant le règne de Louis XV. La ville avait subi en 1774 une crise financière très grave, due aux imprudentes opérations de ses courtiers, dont elle fut lente à se relever. La fortune de
(1) Au sujet de l'importance du rôle du crédit dans le développement de la colonisation à Saint-Domingue, v. Malouet, Ibid. t. iv. p. 129 et suiv.
(2) Dans une liste des colons propriétaires à Saint-Domingue ayant adhéré à un mémoire rédigé en 1819, on relevé les noms suivants qui semblent appartenir à des maisons de Marseille ou à la noblesse provençale : D'Anglade, Abeille aîné, Abeille jeune, Bonniot, Brancas de Sinety, Bastard, Barneaud, Camoin de Vence, de Closet, comtesse de Duchaffault, Desmazis, Danglade aîné, Espinassy, Fabry, Girault, comte de Galiflet, Gouin, marquis de la Louvière d'Exea, de La Tour, veuve Magnan, comtesse de Magallon, Peragallo, frères Petit, Séjournet, comte de Villeblanche, de Guillermein.
Georges Roux, ébranlée déjà, y sombra entièrement et ce grand citoyen termina dans la gêne sa longue vieillesse. Les importations des colonies qui avaient toujours dépassé 15 millions de livres après 1763 pour atteindre 27.578.000, leur chiffre maximum, en 1773, étaient tombées à 14.500.000 en 1775, à 12.221.000 en 1776. Elles s'élevèrent seulement à 20.300.000 livres en moyenne pour la période décennale 1783-1792, tandis que le chiffre des armements de navires se rapprochait seulement en 1792 de la centaine, dépassée dès 1764 (1).
C'était là, sans doute, des résultats imposants. Les négociants marseillais formaient à la veille de la Révolution deux principaux groupes, celui du Levant et celui des Iles. Dans ce dernier, le moins nombreux, figuraient des anciens capitaines de Georges Roux, Abeille, originaire comme lui.de La Ciotat, Étienne-Balthazar Hugues, père ou oncle du fameux commissaire de la Convention. Deux neveux de son frère André Roux, Joseph et Georges Audibert, faisaient brillante figure à Marseille. Dominique Audibert, leur parent, échevin et président de la Chambre de Commerce, négociant lettré, membre de l'Académie, était en correspondance avec Voltaire et avec Necker. Plusieurs des plus marquants avaient été souvent intéressés aux opérations de Georges Roux, tels Joachim Surian, Peirier et ce François Gary dont la fille Désirée devait épouser Bernadotte et donner des rois à la Suède. On distinguait encore Rostan anobli en 1776, en récompense des services rendus au commerce, les frères Rabaud, qui avaient inauguré en 1783 d'importantes relations avec les États-Unis, et devaient transmettre à leur famille une réputation de haute intégrité soigneusement gardée, d'Anthoine, allié aux Clary, qui avait ouvert la mer Noire au commerce français.
Au bas d'un mémoire des armateurs négociants et capitaines des navires faisant le commerce des colonies d'Amérique, on trouve les signatures suivantes, parmi lesquelles bien des Marseillais d'aujourd'hui seront heureux de retrouver les noms de leurs bisaïeuls ou trisaïeuls : Charles et Louis Salles, Richard Surian, Victor Chaulier, Peirier, A.Cresp, Laroque, Garcin, Hermite frères et fils, Payan père et fils, Blancard Payan et Jouve aîné, Bertrand Malespinc et Clc,
(1) D'après un mémoire de 1790 (Arch. de la Chambre de Commerce. HH, 48), les importations d'Amérique à Marseille se seraient élevées à 30 millions de livres environ par an et les exportations à 25 millions, dont 12 millions de savons ; 160 à 200 bâtiments auraient été employés à ce commerce.
Beraud fils, Fargès et C,c, Paret père et fils, Salles, L.-P. Ferry, Ventre cl Pascal, Tarteiron et fils, Beaussier et Ventre, Seren, les cousins Pascal, Mourguet, Nicolas, Bignan et C1*, Segond fils, Carie, Conte, Lartigue, Nodet et Cle, Larmet, Gourrin, Dantoine, La Flèche Rafinesque et C1*, Joseph et Georges Audibert, Gaspard et Jacques Hugues, Cornaz et Cle, De Jllens Van Berchem et Clc, Louis Marin, Marcel Boyer, Etienne Foderet, Jean Barry, Eyssautier, Gabriel, Audibert, Chevilly fils, Bouillon Haller et C,c, Martin Salavy et C,e, Pallard Lullin Charton et C,c, André Peyron, Saurin Arnaud, Ventre et Sube, Cartinet frères, Chapellon et Trouchaud, Greling frères, Charles, Tardieu, Parailhoun, J.-F. Icard, C. Icard, Pasturel, J.-B. Fournier, Lieutaud, A. Cely, Plumier, Lunel, Honoré Yriaud, Hugues l'aîné, Joseph Angleys, Hammer Bourg et Cle, Garnier, Léon Audibert, Nicolas, Devoulx, François Lemée, Grenier frères et fils, M. Baux, G. Perier Salze et Cle.
Quelle que fût l'activité de cette pléiade de négociants, les Ponantais, depuis la guerre de Sept Ans, avaient pris de plus en plus l'avantage aux Antilles et surtout à Saint-Domingue. A la Martinique seulement les Marseillais disputaient le premier rang aux Bordelais. Le tableau complet du commerce des lies, publié dans l'Encyclopédie méthodique (1) pour Tannée 1775, donne, il est vrai, une idée quelque peu exagérée delà prépondérance des ports de l'Océan. La crise financière de 1774 avait jeté les Marseillais dans le désarroi; il faudrait corriger les chiffres de 1775 en les rapprochant de ceux de 1773 (2). En outre, il ne faut pas oublier qu'une partie des cargaisons marseillaises était déchargée au passage à Cadix ou dans d'autres ports espagnols.
Mais, tout bien pesé, Marseille ne venait qu'au troisième rang, après Bordeaux et Nantes pour les achats de sucres coloniaux et d'indigo, après Bordeaux et le Havre pour les cafés ; elle n'était qu'au quatrième rang pour les cotons. Seuls, les cacaos y trouvaient leur principal débouché. Marseille en employait beaucoup dans la fabri-
1 Etat des denrées portées, en 1775, des colonies françaises de l'Amérique dans les ports de la Métropole. . . Encyclopédie méthodique. Commerce, t. h, p. 457.— On y trouve le détail (qualités et valeurs) des denrées de chacune des colonies apportées à Dunkerque, Le Havre, Honfleur, Saint-Malo, Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Bayonne, Marseille.
(2) Ainsi Marseille reçut, en 1773, 20.500.000 livres (poids) de sucres et 11.239.000 de café. Cf. ci-dessous
cation du chocolat et aussi dans ses confiseries déjà célèbres (1). Dans l'ensemble, Bordeaux, surtout, et Nantes l'emportaient de beaucoup sur elle. Le Havre lui disputait seulement la troisième place qu'elle avait conquise (2).
| Bordelais et Nantais avaient donc eu tort de s'alarmer des progrès
| rapides de l'influence marseillaise aux Antilles avant 1750. Des causes
diverses avaient arrêté ou ralenti ceux-ci. En dehors d'elles la situation acquise des Ponantais, et surtout la position même de Marseille, la franchise de son port et les entraves qu'elle entraînait, la condamnaient à ne pas conquérir le premier rang. Celui qu'elle avait su prendre en peu de temps fait assez d'honneur à l'initiative de ses négociants et de ses armateurs. Quelle que fût la supériorité de Bordeaux et de Nantes dans le commerce des Iles, les Marseillais avaient exercé une influence toute particulière sur les progrès de la colonisation; ils y avaient apporté des éléments nouveaux de vitalité.
Tandis que la richesse des Iles avait attiré les initiatives et fait valoir les aptitudes colonisatrices des Français, les maigres ressources du Canada l'avaient fait négliger. II était le domaine des Normands, des Bretons et des Saintongeois. Au milieu du xviii* siècle, une seule maison de Marseille y faisait un commerce suivi. En 1750 on avait vu pour la première fois un navire chargé de blé arriver de Québec. La Chambre de Commerce expliquait ainsi les raisons de la rareté de ces relations : il n'y avait pas au Canada de cargaisons de retour pour Marseille. Québec n'offrait que deux articles d'exportation, les pelleteries et les blés. Or les pellleteries faisaient l'objet du commerce des Ponantais ; en apporter à Marseille c'était s'exposer à de grosses pertes. Les blés convenaient bien, au contraire, aux Marseillais
(1) Voir Le Commerce de V Amérique par Marseille. I p. 357 et suiv.
(2) Tableau des arrivages de denrées des lies dans les principaux ports en 1775 livres poids).