‹ Marseille et la colonisation françaiseChapitre 12 sur 41 · RY · texte numérisé non relu

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C'étaient les Normands qui réapparaissaient au Sénégal. Le principal artisan de la nouvelle combinaison, Mustellier, négociant au courant des choses d'Afrique, partit lui-même pour diriger les comptoirs. Il fit voir par ses premiers actes qu'il voulait reprendre les plans de Brûe , « qui lui avait recommandé de s'établir puissamment à .Galam » (1), mais il mourut presque aussitôt en 1711. La Compagnie désemparée eut aussitôt recours à ranci en directeur qui n'accepta pas ses offres. Labat n'ayant fourni aucune indication à ce sujet, Berlioux s'est demandé, inutilement quelles avaient pu être les raisons du refus de Brûe et ce qu'il était devenu .

Pontchartrain venait de lui accorder en récompense de ses services le consulat de Tripoli de Sj'rie où il arriva au début de 1712. Par une malheureuse fatalité toute sa correspondance a été perdue. Les archives de la Chambre de Commerce qui renferment les lettres de son prédécesseur et de son successeur n'en possèdent aucune de lui. Avant de partir pour son poste il avait au moins désigné à la Compagnie, comme dirécteur,-un des officiers qui l'avaient le mieux servi, de Richebourg. Celui-ci eut à peine le temps de se montrer le continuateur de son ancien chef en relevant le fort du Galam ; il mourut en 1713.

Brûe parut, une fois de plus, l'homme nécessaire. Il se rendit aux instances pressantes de la Compagnie et quitta Tripoli, sans doute à la fin de 1713, pour accepter de nouveau )a charge de directeur. Sa mission en Afrique devait durer six ans, de 1714 à 1720. Il partait investi de toute la confiance des actionnaires, avec la complète liberté d'exécuter ses plans. Mais, d'autre part, malgré la paix d'Utrecht, les conjonctures restaient défavorables. Nos défaites le forçaient à beaucoup de circonspection vis à vis des Anglais et des Portugais, du côté de la Gambie et des Rivières du Sud.

Aussi il concentra d'abord tous ses efforts sur l'expansion vers le haut Sénégal. C'était d'ailleurs le projet qui lui tenait le plus au cœur; Dès son arrivée il avait donné ordre d'achever le fort Saint- Joseph sur le Sénégal, auprès de Dramanet, commencé par Richebourg, puis d'en construire un autre, le fort Saint-Pierre, sur la Falémé à peu près en face du confluent du Sannon ou rivière de l'or. Ces deux forts étaient terminés quand il organisa la fameuse expédi-

(1) Durand. Voyage au Sénégal. T. i, p. 20.

tion de Compagnon à la recherche des mines du Bambouk. L'effort fut couronné de succès. Le voyage de Compagnon compte comme une des expéditions les plus remarquables en Afrique, antérieures au xixe siècle. Il s'arrêta sur la Falémé un peu moins loin que le lieutenant Pascal en 1860» mais il visita plus de pays et donna sur les mines d'or plus de renseignements que l'officier qui marcha sur ses traces. Brûe put envoyer en France deux échantillons de minerais du Bambouk en 1706 et 1707. Pénétré de ses enseignements, son envoyé avait su merveilleusement s'insinuer partout dans l'esprit des indigènes (1).

Jusqu'en 1720 le directeur fit continuer les recherches commencées par Compagnon. Malgré le désir qu'il avait de mettre la main sur les riches mines d'or, Brùe songeait à une pénétration et à un établissement pacifiques. Rien ne peut faire plus d'honneur à son caractère que de reproduire tout le passage où Labat expose le plan du directeur :

« Il ne faut pas s'imaginer entrer dans ce pays à main armée, ni s'emparer de haute lutte des endroits où nous avons marqué qu'étaient ces riches mines. La loi de Dieu nous défend d'envahir le bien d'autrui et il n'y a aucun prétexte qui puisse effacer ou diminuer le crime et le blâme qui y seraient joints si nous allions de gaieté de cœur, et poussés par notre seule convoitise, attaquer des gens dont nous n'avons aucune raison de nous plaindre, et sur les terres desquels nous n'avons aucun droit. »

« Le moyen le plus sûr, le plus honnête, le plus conforme aux lois de la raison et du christianisme est de continuer le commerce avec eux comme il est établi et de tâcher de s'insinuer tellement dans leurs esprits qu'ils nous poussent eux-mêmes à nous établir chez eux et à y bâtir des comptoirs fortifiés, ou sur les terres qu'ils nous auraient cédées de leur plein gré ou que nous aurions achetées d'eux. Il ne serait pas difficile après cela de traiter avec les farims, ou pour acheter la propriété de quelques mines, ou pour les faire valoir à certaines conditions dont on serait convenu (2). »

(1) V. abbé Prévost. Hist. gêner, des voyage*. T. it, p. 638 : carte du cours des ftiviéres de Falémé et Sauaga (Sénégal) dans les pays de Rarabuc et Tambe-Awra. Levé sur les lieux par M. Compagnon. Prévost remarque que, dans l'original, le Sanaga est appelé Niger.

(2) Berlioux, André Brûe, p. 251.

Dès la fin de 1714, Brùe avait poussé lui-même une pointe au nord du Sénégal dans le Cayar où les Français ne devaient réapparaître qu'en 1836. Il avait visité sur le fleuve l'escale du Désert, principal marché de la gomme, négocié et signé avec les Maures Trarzas le traité du 29 juillet 1717, pour les détourner de trafiquer avec les Hollandais d'Arguin.

Du côté du sud, Brûe avait cru d'abord devoir garder une réserve prudente. Il avait même permis au damel du Cayor de traiter avec les Anglais. Mais leur Compagnie d'Afrique était misérable. Le directeur reprit courage et c'est en songeant à ses projets antérieurs qu'il fit un nouveau voyage vers les parties méridionales de la concession, pour juger sur place ce qu'il pouvait entreprendre.

Au moment où il partait, en 1718, ses commis fondaient un nouveau comptoir en Gambie sur la rivière de Bintam, abandonnant momentanément Albreda. Il espérait attirer la traite des Mandingues du haut du fleuve vers ce point en communication plus facile avec eux. Revenu à Bissao où le petit comptoir français restait seul à côté du fort portugais rasé, il étudia avec soin la situation des Portugais dans la Geba qu'il visita pour la première fois. Ce voyage lui rendit toutes ses ambitions d'autrefois. Songea-t-il pourtant encore à la colonie de Boula m? Labat ne parle que du projet de la fondation d'un comptoir dans le voisinage de la ville portugaise de Geba. Brûe revenait aussi avec l'espoir d'enlever aux Anglais tout le commerce de la Gambie.

Un des résultats les plus importants de son second séjour au Sénégal fut l'exécution de la carte du pays. Divers ingénieurs ou employés en amassèrent les matériaux. Puis, en 1718, un ingénieur plus habile fut appelé au Sénégal pour vérifier l'ensemble. En même temps, des officiers de la Compagnie avaient été chargés d'opérer le relevé des côtes. Tous ces documents furent remis à d'Anville, géographe ordinaire du roi, alors au début de sa brillante carrière. C'est lui qui dessina les trois principales cartes de l'ouvrage de Labat : carte d'Afrique (1727), carte générale de la Concession du Sénégal, carte du cours du Sénégal.

Quand le directeur déployait toute cette activité, il n'était plus au service de ia Compagnie de Rouen. Celle-ci avait été obligée de vendre son privilège, le 15 décembre 1718, à l'absorbante Compagnie d'Occident de Law, devenue la nouvelle Compagnie des Indes. Grâce à

l'heureux concours des négociants normands et de Brùe, les affaires de la Compagnie avaient prospéré (1).

Le premier acte des nouveaux directeurs fut de s'assurer le concours de Brùe. Sa renommée aurait suffi à leur dicter ce choix, mais, de plus, plusieurs le connaissaient personnellement. Le nouveau changement pouvait, au premier abord, paraître favorable à la colonie, car la Compagnie des Indes, puissante, bien en cour, disposant de gros capitaux, était plus capable de mettre à exécution les grands projets de Brùe. Malheureusement, ce n'était pas des marchands qu'elle avait à sa tête. De plus, il fallut caser les créatures des protecteurs de la Compagnie ou des actionnaires influents. On vit arriver dans les comptoirs du Sénégal des officiers manquant à la fois d'aptitude et de docilité.

Brùe demanda-t-il son rappel parce qu'il se sentit mal secondé? Ressentait-il déjà les atteintes de l'âge et du climat? Ou plutôt la Compagnie le fit-elle revenir de son propre mouvement pour lui accorder un repos bien gagné tout en lui faisant remplir une mission de confiance? En effet, Brùe rentra en France en 1720 pour recevoir un poste nouveau et délicat. Il n'est guère possible que Labat ait ignoré ses nouvelles fonctions ; il a cependant induit Berlioux en erreur en écrivant dans sa Relation que le directeur était parti pour s'occuper d'affaires particulières.

Ce sont encore les archives de la Chambre de Commerce de Marseille qui nous apprennent quel fut le rôle de Brùe de 1720 à 1723. Il était alors directeur de la Compagnie des Indes à Marseille. Lorient avait été désigné comme le seul port de retour des vaisseaux de celleci, pour le commerce des Indes orientales. Mais la Compagnie pouvait faire par Marseille une partie de son commerce d'Afrique et d'Amérique. Ce port venait, en effet, d'être ouvert, en 1719, au commerce des colonies. Or, le régime du port de Marseille, avec sa franchise, était tout spécial. On savait les Marseillais ombrageux à l'égard des Compagnies à monopoles et leur Chambre de Commerce était une puissance à ménager. L'organisation des affaires de la Compagnie à Marseille apparaissait donc comme chose délicate. Il fallait un homme

(1) D'après Berlioux, la Compagnie aurait cédé ses droits pour 1.600.000 livres, alors que son capital primitif n'était que de 600.000. Bonnassieux corrige Berlioux; la cession aurait été faite pour 600.000 livres. {Les grandes Compagnies de commerce, p. 234).

habile et bien au courant. Brùe parut tout désigné par sa qualité de Marseillais et par son expérience connue. De plus, la Compagnie des Indes venait d'être chargée, en 1719, de l'exploitation des concessions d'Afrique (1).

L'échange de lettres entre lui et la Chambre de Commerce, à propos de sa nomination, montre en quelle estime il était tenu par ses concitoyens et fait voir en même temps que les Marseillais savaient oublier à l'occasion leurs préventions contre les compagnies. Brûe avait écrit de Paris, le 22 novembre 1721 :

« Ayant été nommé à la direction des affaires de la Compagnie des Indes à Marseille, mon devoir et mon obligation m'engagent également de vous en demander vostre agrément avant d'en aller faire les fonctions. Vous estes, Messieurs, les protecteurs du commerce et celui que je vay diriger aura tant de relations avec vous que je me flatte que vous voudrez bien m'honorer en mon particulier de vos bons conseils afin que je puisse non seulement me rendre agréable auprès de vous, Messieurs, et de Messeigneurs les commissaires du conseil qui me font l'honneur de m'employer, mais encore utile à l'État. Faites moy cependant la grâce, Messieurs, de m'honorer de vos ordres avant mon départ de cette ville et de me croire avec autant d'attachement que de respect, Messieurs, vostre très humble et très obéissant serviteur. »

La Chambre s'empressa de lui répondre, à la date du 5 décembre :

« Nous avons reçu la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire le 22 du mois passé et vu avec plaisir que vous avez été nommé à la direction des affaires de la Compagnie des Indes de cette ville. L'on ne pouvait, Monsieur, jetter les yeux sur une personne plus capable que vous pour s'acquitter comme il faut de cette direction et nous serons disposés en toute occasion à concourir avec vous à tout ce qui pourra avoir quelque relation entre les affaires de la direction dont vous allez être chargé et le bien général du commerce de cette ville. Nous savon», au surplus, à n'en pas douter, que l'expérience consommée que vous avez aux affaires, jointe à la réputation que vous vous estes si justement acquise dans toutes les directions que vous avez déjà remplies, ont eu toute la part au choix que Messieurs les commissaires du conseil ont fait de vous, Monsieur. Aussi nous

(V Voir, ci-dessus, chapitre iv, p. 128.

n'avons rien tant à désirer que de vous voir bientôt dans cette ville où nous espérons de voir relever sous vos soins et par votre prudence un commerce qui languit, quoiqu'il soit nécessaire à l'État et particulièrement à cette province. »

Bien qu'établi à Marseille, Brûe continua certainement de diriger de loin les affaires du Sénégal. Comme elles prenaient une tournure déplaisante il fut renvoyé dans la colonie, en 1723, avec le titre de commissaire général chargé d'inspecter et de réorganiser les comptoirs. En effet, des discordes profondes s'étaient élevées entre les officiers. Par leurs maladresses ou leur mauvaise conduite ils s'étaient aliéné les indigènes. L'un des résultats fut la perte d'Arguin qu'on venait de conquérir.

Depuis la paix de Ryswick la question d'Arguin restait en suspens ; les Prussiens avaient occupé l'Ile de 1688 à 1711 ; les Hollandais leur avaient succédé. Brûe tenait à leur enlever ce comptoir qui détournait à leur profit une partie du commerce du Sénégal. Il avait décidé la Compagnie à recourir à la force. Une expédition, conduite en 1721 par Périer de Salvert, n'avait pas eu de peine à chasser les Hollandais, mais ceux-ci s'étaient installés à Portendic. Le gouverneur laissé h Arguin avait traité les Maures avec violence; ils s'entendirent avec les Hollandais et reprirent Arguin qu'ils leur remirent en janvier 1722.

Brûe partait donc en janvier 1723 sur une petite escadre chargée de chasser définitivement les Hollandais du littoral. Cette dernière mission fut pour lui pleine de déboires. L'officier de la marine royale qui commandait l'escadrille refusa d'assiéger Arguin, sous prétexte qu'il manquait d'eau. Heureusement pour notre prestige, l'influence de Brûe sur les chefs maures leur fit renouveler, en 1723, le traité de 1717 et céder Portendic. Grâce h lui, les Trarzas étaient redevenus hostiles aux Hollandais. Au retour, le commissaire général présenta une protestation contre la conduite des officiers du roi et obtint l'envoi d'une troisième escadre. Conduite encore par Périer de Salvert, elle s'empara définitivement d'Arguin le 20 février 1724 ; l'un des vœux les plus chers de Brûe était enfin rempli.

D'un autre côté, il avait été impuissant à rétablir la concorde entre les officiers comme il l'eût voulu. Cependant, rentré en France, il fit nommer un directeur en qui il avait confiance. Avant de quitter le service de la Compagnie il revint à son plan favori et présenta,

le 25 septembre 1723, un dernier Mémoire sur le Bambouk. On l'y voit sacrifier quelque peu ses idées pour complaire aux actionnaires. Il avait préconisé une pénétration progressive, lente et pacifique. Un pareil programme était peu fait pour les impatients comme il le constatait lui-même, au dire de Labat.

«Ha cru, écrit celui-ci, qu'il fallait s'accommoder au goût et au génie de notre nation qui ne goûte pas les projets dont l'exécution a besoin de quelque temps avant de produire tout ce qu'on en doit attendre. Sachant donc que nous abandonnons les meilleures affaires dès que nous languissons un peu dans leur attente, et qu'un commerce réglé et un établissement de gré à gré sur les lieux où l'on peut tirer de l'or en Bambouc aurait assez probablement le malheur d'échouer, s'il ne remplissait pas promptement l'ardeur de ceux qui y ont intérêt, il a cru que pour enrichir promptement la Compagnie et le public il fallait tout d'un coup nous établir avec des forces considérables sur les lieux, y bâtir les forts dont on a parlé ci-devant — contraindre les nègres à nous céder les endroits où nous voudrions travailler, les obliger à sortir de leur léthargie et à travailler d'une manière qui les puisse faire entrer en partage avec nous des trésors de leur pays. Il suppose que, jetant tout d'un coup dans le pays mille à douze cents hommes, on serait en état de donner la loi à tous les nègres et qu'on ferait aussi tout d'un coup ce qui demanderait beaucoup plus de temps en suivant le premier projet (1). »

Cependant, malgré des concessions faites à des idées qui n'étaient pas les siennes, il faut remarquer, à l'honneur de Brûe, qu'il répudiait encore, plus que Labat ne semble le dire, l'emploi de la violence. « Connaissant donc aujourd'hui où sont ces mines, disait-il, il ne s'agit que de nous établir dessus, sans nous rendre odieux aux naturels du pays, sans opprimer leur liberté et sans leur faire aucun tort, mais y aller avec des forces suffisantes pour nous mettre hors d'insulte en commençant les établissements et les travaux. »

Ce nouveau programme ne fut d'ailleurs pas exécuté. Dès la rentrée de Brûe en France la situation s'était de nouveau gâtée au Sénégal. La Compagnie n'eut plus de directeur capable de poursuivre ses plans. Quant à Brûe il avait dû prendre sa retraite comme le pense Berlioux. La Compagnie des Indes était définitivement réorga-

(1) Berlioux. André Brûe, p. 323-24, d'après Labat, iv, 72.

nisée en 1725 et le poste de directeur à Marseille n'était pas maintenu. D'autre part, une carrière coloniale aussi active avait du épuiser la constitution de Brùe, si robuste qu'elle fût. Si Ton suppose qu'il avait au moins trente ans en 1697, il avait peut-être dépassé la soixantaine en 1725. Le P. Labat, qui reçut alors son journal et ses notes, se borne à dire qu'il vivait encore en 1728, au moment où il publiait sa Relation de l'Afrique occidentale, et qu'on rencontrait auprès de lui un accueil fort aimable.

Brùe avait servi trois compagnies. Leur confiance successive suffirait déjà à proclamer son mérite. S'il n'avait pu réaliser ses plans, par suite de leur mauvaise organisation, il laissait pourtant les établissements français singulièrement plus étendus et plus solides. Arguin, Portendic, Gérèges, Albreda, Bintam et Bissao, les forts du Galam, étaient des créations qui subsistaient. Il avait fortifié le prestige du nom français auprès des indigènes ; il l'avait fait connaître à des peuples nouveaux. Par ses plans d'expansion il avait eu l'honneur de montrer la voie. En cherchant à étendre notre domination jusqu'au Niger, il avait été le précurseur de Faidherbe et des fondateurs de notre Afrique occidentale. Agent d'une compagnie commerciale il avait songé à la vraie colonisation par ses projets d'exploitations, agricoles à Boulam, minières au Bambouk. Un passage du P. LabaJ, d'ordinaire simple interprète des idées de Brùe, semble même indiquer que le directeur avait suggéré à sa Compagnie des plans plus vastes que ceux de la colonisation de Boulam. Parlant de la routine des indigènes en agriculture, le P. Labat écrivait : f Ce serait encore un des motifs qui devraient engager la Compagnie d'établir sur les terres de sa concession des habitants blancs. Elle pourrait les placer dans les endroits où le tabac, l'indigo, le coton et autres choses viennent avec plus de facilité et de succès et les aider à faire valoir ces terres. Car il est sûr qu'elle en retirerait un profit considérable et donnerait ainsi de l'emploi à bien des familles que la misère fait beaucoup souffrir en Europe (1). »

Enfin Brùe avait fait connaître pour la première fois le Bambouk; il avait dirigé des explorations sur des contrés qu'on n'avait pas encore toutes revues il y a trente ans. Ses notes, publiées par Labat, ses cartes, restèrent la base des connaissances sur le Sénégal jusqu'à la fin du xvme siècle.

(1) Labat, i, 204.

Berlioux qui l'a glorifié s'est pourtant montré bien injuste à son égard en lui reprochant durement et à satiété de n'avoir supprimé au Sénégal ni la traite des nègres, ni le commerce des liqueurs fortes. Il ne peut être question d'approuver ni d'excuser ce double trafic, pratiqué sur la côte d'Afrique par toutes les compagnies du xvne et du xvme siècle. Mais, faire un crime à un agent de ces compagnies de n'y avoir pas renoncé, c'est commettre une singulière erreur d'appréciation qui étonne de la part d'un esprit aussi avisé que Berlioux. Personne, entre 1700 et 1725, ne songeait à la suppression de la traite. Quant h la vente des alcools aux nègres, qui ne sait les obstacles que rencontrent, même à l'heure actuelle, tous ceux qui souhaitent et poursuivent sa répression ? D'ailleurs il ne faut pas oublier que les compagnies du Sénégal comptaient plus sur la traite des produits naturels du pays, gomme, poudre d'or, plumes d'autruches, etc., que sur celle des esclaves pour rémunérer leurs capitaux. L'introduction des guinées, de la quincaillerie, des verroteries, du corail, de la poudre de traite, des armes à feu, etc., avait plus d'importance au Sénégal que celle des alcools .

Enfin Berlioux aurait dû faire honneur à André Brùe des traditions de douceur et de loyauté que la Compagnie des Indes établit dans ses rapports avec les indigènes. Ces traditions furent heureusement maintenues jusqu'à la Révolution. Le dernier successeur de Brûe pouvait écrire en 1794 : c Les Anglais prirent le Sénégal en 1758 et l'ont possédé environ vingt ans. Pendant cette possession ils ont semé le trouble et porté la destruction dans ce pays. On ne finirait pas si l'on voulait raconter toutes les horeurs qu'ils ont commises peur en tirer un plus grand nombre d'esclaves. Avant les Anglais l'ancienne Compagnie française des Indes avait possédé le Sénégal... Rien n'était plus doux, plus paternel que son administration. Elle entretenait la paix et la bonne intelligence entre les différents peuples qui l'habitaient; elle y faisait la traite des nègres mais elle y était bornée à ceux qui descendaient de Galam. Il semblait que l'éloignement du théâtre de ce commerce en diminuait un peu l'horreur. Les peuples voisins du Sénégal vivaient sans défiance et en bonne amitié avec les agents de la Compagnie. Jamais on ne faisait d'esclaves chez eux, on n'achetait pas ceux qui pouvaient être faits par d'autres, ou, si on les achetait, c'était pour les rendre. Nous tenons ces détails des gens du pays qui se souviennent toujours, avec attendrissement, de ces temps heureux.

La Compagnie de Indes ne tirait, annuellement, que 5 à 600 nègres du Sénégal ; les Anglais portèrent, depuis, leurs exportations à 2 ou 3.000 par an (1). *

En résumé Brûe mérite bien le nom de fondateur de la colonie du Sénégal, quoi qu'il ne laissât pas après lui une véritable colonie. Son nom est digne de figurer à côté de celui des plus actifs et des plus brillants ouvriers de la colonisation française au xviue siècle, à la suite d'un Dupleix, i\ côlé d'un Labourdonnais ou d'un Poivre.

Brûe avait rendu un dernier service au Sénégal, celui d'attirer l'attention des Marseillais sur ce pays. Le négociant académicien Guys ne citait Brûe, en 1786,. dans son Marseille ancienne et moderne, que comme auteur de Relations intéressantes sur le Sénégal. L'influence de son nom et de ses écrits contribua sans doute à attirer d'autres Marseillais au service de la Compagnie des Indes. L'un d'eux, tout au moins, David, a joué un grand rôle au Sénégal.

On l'a vu, à la fin de sa carrière, devenir l'un des chefs d'une compagnie de la Guyane (2). Pierre Margry lui a consacré une courte notice placée en tète de la publication d'un mémoire tiré des archives des colonies (3). Ce mémoire, très intéressant, était une justification de ses actes adressée par David à la Compagnie en 1751 ou 1752. Pour répondre aux attaques calomnieuses dont il était la victime, en même temps que Dupleix, il retraçait toute sa carrière et rappelait les services rendus, en fournissant des preuves .

C'est en ces termes que P. Margry les a appréciés : « Un des personnages qui ont le mieux répondu aux besoins de la Compagnie et l'ont le mieux servie dans son époque la plus glorieuse, c'est le fils d'un de ses directeurs, Pierre-Félix-Barthélemy David, qui s'est trouvé mêlé à tout ce que la Compagnie des Indes a fait de grand de 1729 à 1752. Son nom, cependant, est presque effacé par ceux de Dupleix, de La Bourdonnais, de Dumas et de Poivre ; mais ses services au Sénégal, comme dans les mers orientales, ne méritent pas cet oubli. »

C'était un usage courant que les fils de directeurs ou leurs pro-

(1) Pelle tan. Mémoire sur la colonie française du Sénégal, p. 79-80.

(2) V. le chapitre précédent

(3) P. Margry, Relathms et mémoires inédits pour servir à V Histoire de la France dans les Pays d'Outre- Mer. Paris, Challamel, in-8», 1867,

tégés obtinssent facilement les emplois importants de la Compagnie des Indes. Ce favoritisme servait généralement fort mal les intérêts de la Compagnie. Il y eut heureusement des exceptions ; David en fut une. La carrière de ce colonisateur, quoique insuffisamment connue, permet, en effet, de rapprocher son nom, accolé à celui de Brûe, des noms célèbres rappelés par Margry.

David nous apprend qu'il était né à Marseille, sur la paroisse Saint-Martin, le 29 juin 1711. Son père fut directeur de la Compagnie des Indes avant peut-être qu'André Brûe eût quilté son service. On ne sait malheureusement rien sur ses antécédents. Son nom, assez commun à Marseille, avait été porté par de nombreux négociants. Dans les premières années du xvme siècle, l'un des principaux marchands de l'échelle de Smyrne s'appelait David. Il est probable que le nôtre arriva à la situation de directeur en qualité de négociant expérimenté. Il ne semble pas qu'il eût exercé des emplois antérieurs et, d'autre part, les directeurs, nommés par le roi, n'étaient même pas actionnaires. Peut-être la recommandation de Brûe ne fut-elle pas étrangère à la nomination de David. Celui-ci garda longtemps ses fonctions. Dans le tome n de son Histoire des Voyages, qui porte la date de 1746, l'abbé Prévost dit qu'il a reçu des renseignements sur le ^voyage de Compagnon, de MM. David et de Prémesnil (d'Epremesnil), actuellement directeurs de la Compagnie des Indes et particulièrement chargés des affaires du Sénégal (1). En 1749, le vieux David était encore à la tête de ce département. Le fils eut donc l'heureuse chance de rester pendant toute sa carrière au Sénégal sous les ordres directs de son père.

Dès l'âge de 19 ans le jeune David entra en qualité de commis au service de la Compagnie. En 1729, il y avait neuf ans que Brûe avait quitté le Sénégal. Depuis ce temps le désordre et l'inconduite n'avaient fait que croître. La Compagnie désirait en vain connaître la situation de ses comptoirs : « elle ne recevait que des feuilles volantes pour toutes écritures, ce qui lui laissait ignorer les trois quarts de ses affaires . b

La cause du mal, qui semblait inguérissable, David l'indique nettement. « Cette irrégularité abusive avait pris racine de l'extrême difficulté de pouvoir mieux faire, peu de gens se déterminant d'aller

dans un pays où Ton n'envoyait que des malfaiteurs et des libertins outrés, pour s'en défaire honnêtement : cette concession était regardée pour lors comme une autre Sibérie, dont le climat et le libertinage enlevaient au moins toutes les années un tiers des sujets que Ton y faisait passer. »

La Compagnie tenta cependant un effort, en 1732, pour faire cesser un état de choses aussi fâcheux. Elle envoya un nouveau directeur, Le Juge, accompagné de plusieurs autres commis, chargés d'établir dans les comptoirs les écritures en parties doubles. David partit avec lui en qualité de second, avec le titre de teneur de livres général. Le Juge mourut six mois après, puis tous les commis qui l'avaient suivi, sauf un seul qui travaillait à Gorée. David continua seul le travail à peine commencé, en vint à bout et, pour la première fois, la Compagnie reçut en 1733, c des livres complets de sa concession, dans la forme qu'elle le désirait, et qui lui sont venus depuis ce temps toutes les années. »

En 1736, notre commis se distingua de nouveau par un service signalé. Les intérêts de la Compagnie semblaient fort compromis au comptoir de Bissao relevé par Brûe. Les Français n'y avaient plus aucun prestige et semblaient depuis longtemps à la merci des nègres. Ceux-ci « se faisaient donner les marchandises à volonté sans payer ; ils battaient les employés, les mettaient tous en sang à coups de sabre, aucun n'osait leur résister ; on avait inutilement tenté d'en enlever les effets, montant à plus de 300.000 livres, compris les dettes ; personne n'en trouvait le moyen. »

David offrit d'exécuter les ordres de la Compagnie qui ordonnait de tout tenter pour retirer ses marchandises. Avec un petit brigantin armé de dix canons il se présenta à Bissao pacifiquement, sut gagner les bonnes grâces des indigènes, profiter de leurs discordes entre eux et de leurs querelles avec les Portugais. Devenu presque leur arbitre, il se fit payer par les débiteurs de la Compagnie la plus grande partie de ce qu'ils lui devaient depuis longtemps, enleva secrètement toutes les marchandises du comptoir, put prendre une cargaison de noirs et revenir à Gorée sans encombre.

Ce nouvel exploit lui valut le titre de directeur général et chef des conseils du Sénégal en 1738. Placé à la tête de la colonie, David fut particulièrement préoccupé de faire cesser le commerce des interlopes anglais qui venaient tous les ans enlever une partie de la traite

de la gomme. En vain la Compagnie envoyait de petits bâtiments, soutenus par des vaisseaux de guerre, croiser sur la côte. Les Anglais « se présentaient avec des forces supérieures et ils traitaient à notre vue, sans pouvoir les en empêcher. Il y avait longtemps que nous faisions cette manœuvre et il en coulait des millions tant au Roy qu'à la Compagnie, sans espérance de pouvoir mieux faire. »

Les directeurs avaient inutilement pressé les prédécesseurs de David de les débarrasser des interlopes. Ils écrivaient à Devaulx, le 7 septembre 1734 : « Nous ne saurions rien ajouter aux instances que nous vous avons faites de vous y appliquer de tout votre pouvoir. Nous vous exhortons de nouveau d'y donner tous vos soins. » Notre Marseillais, fertile en ressources, conçut un plan ingénieux qu'il put faire adopter à la Compagnie. Il se rendit en Gambie, en 1739, et put signer avec les Anglais un traité doublement avantageux par lequel il s'engageait à leur livrer pendant dix ans 360 milliers de gomme contre 300 noirs pièces d'Inde. Ainsi les Anglais participaient, suivant leur désir, à la traite de la gomme et la Compagnie se procurait à bon compte des noirs dont elle manquait toujours pour les Antilles. Le traité fut exécuté ponctuellement jusqu'au départ de David en 1746. Le prix de la gomme ayant aussitôt baissé à Londres, les interlopes se découragèrent et disparurent.

David était revenu en France en 1742 pour rétablir sa santé plusieurs fois gravement compromise. II reçut une éclatante récompense. Sur la proposition du contrôleur général Orry, dont le frère, Orry de Fulvy, avait la haute main sur la Compagnie en qualité d'inspecteur général, le roi le nomma gouverneur général de la concession du Sénégal, titre qui n'avait encore été donné à personne.

On attendait beaucoup de lui. Il avait fait espérer surtout, à la Compagnie et à la cour, la réussite du projet toujours irréalisé de l'exploitation des mines du Bambouk. Les plans de Brûe n'avaient pas été oubliés. En 1730 le directeur Le Veuz proposa à la Compagnie de les exécuter. Comme il inspirait de la défiance, un minéralogiste, un sieur Pelays, fut chargé d'une mission d'étude. Pelays rapporta de ce premier voyage un mémoire et des échantillons de minerai qui parurent satisfaisants (1). On avait cru bien faire de le renvoyer

(1) V. Golberry. Fragments d'un Voyage en Afrique. Paris, an x. T. 1, p. 455 et suiv. Golberry a consulté la relation de Pelays qui lui avait été communiquée par le ministre, la Luzerne, en 1788.

au Galam pour essayer de tenter l'exploitation. Mais cet agent maladroit avait traité les chefs noirs avec tant de hauteur et de violence qu'il s'en était fait des ennemis irréconciliables. Attiré dans un guetapens à quelque distance du fort de &alam, il fut mis à mort avec deux autres officiers. La mutilation affreuse qu'ils subirent laisse deviner à quel genre d'excès leur inconduite les avait poussés.

David ne fut pas découragé par ce malheureux échec. Il connaissait les fautes de Pelays. Il commença par consacrer deux ans d'efforts à effacer l'irritation causée par ses écarts. Il renoua les relations avec les chefs Maures et Fouis, inaitres des routes de l'intérieur, puis avec ceux du Haut-Fleuve. L'un de ceux du Bambouk, le roi de Farbana, envoya même à Saint-Louis son fils atué pour montrer sa bienveillance et David le renvoya avec des présents, peu coûteux mais habilement choisis, qui firent grand bruit. S'il faut en croire V Encyclopédie méthodique le directeur était aussi intervenu habilement dans les querelles des indigènes comme il l'avait fait déjà à Bissao, appliquant en petit au Sénégal la politique que Dupleix inaugurait au même moment dans l'Inde.

« M. David, chef des Français du Sénégal, lit-on dans cet ouvrage, imagina en 1740 de faire ravager par un prince foule les bords du Faleme d'où Bambouk tirait tous ses vivres. Ce malheureux pays allait périr au milieu de ses monceaux d'or lorsque l'auteur de leurs calamités leur fit proposer de leur envoyer des subsistances du fort Galam qui n'en est éloigné que de quarante lieues, s'ils consentaient à le recevoir et à permettre aux siens d'exploiter leurs mines. Ces conditions furent acceptées et l'observation en fut de nouveau jurée à Fauteur du projet lui-même qui, quatre ans après, se transporta dans ses provinces (1). *

Plus encore que cette habileté, ce qu'il convient de louer chez David, comme chez Brûe, c'est la préoccupation d'étendre pacifi-

ât) Encyclop. méthod. Économie. V° Guinée. — Cf. Golberry. Fragments d'un voyage en Afrique, T. i, p. 467*69. Il donne sur cette affaire une version plus détaillée et différente. Il la place en 1744, mais cette date semble contredite par l'extrait du journal de David qu'il publie ensuite. — David aurait profité d'une année de disette pour accaparer tout le niil de la région et l'emmagasiner au fort de Saint-Joseph. Il se serait présenté ensuite aux gens du Bambouk comme un sauveur j

en leur amenant de Saint-Louis plusieurs bâtiments charges de mil qu'il vendit au poids de l'or. Cette opération aurait rapporté environ 500.000 francs, dont David i

aurait gardé pour lui 300.000. |

queraent notre influence dans l'intérieur. Pruneau de Pommegeorge, membre du conseil supérieur du Sénégal pendant sa direction et auteur d'un livre intéressant sur la Nigritie, fait de lui cet éloge qu'il n'agissait que par voie d'insinuation. « Il avait su si bien gagner l'amitié des nègres, dit-il, que pas un roy de ce pays ne lui refusait rien de ce qu'il demandait, même de former des établissements (1). »

C'est après avoir ainsi tout préparé que le nouveau gouverneur général présenta ses plans. Orry de Fulvy et la Compagnie les accueillirent avec d'autant plus d'empressement que David ne demandait qu'une dépense modique. Sans vouloir perdre de temps le gouverneur monta au Galam et au Bambouk en juillet 1744, en pleine saison des pluies. Les indigènes lui Tirent le meilleur accueil, se disputant l'honneur et le profit d'avoir sur leur territoire les nouveaux établissements. « Ils s'engageaient, raconte David, de faire porter sur le dos de leurs esclaves tel nombre de canons (qu'ils ne connaissaient pas) que je voudrais avoir.... il n'est sorte de caresses, de prévenances, d'offres de services qu'ils ne me fissent. » La construction d'un premier fort à Farbana, sur la rivière de l'or, fut décidée auprès d'une première mine distante d'une journée de marche des plus riches du pays, celles de Netteko au Natakon, au pied des montagnes, vers les sources de la même rivière (2).

David le parcourut tout entier et rendit compte de ce pénible voyage dans un journal qu'il envoya à la Compagnie (3). De quarante compagnons, dont un seul l'avait suivi jusqu'au Bambouk, vingt environ étaient morts de fatigue, lui-même en revint fort malade.

La guerre avec l'Angleterre qui éclata cette année-là empêcha de continuer ces lointaines entreprises. David allait d'ailleurs bientôt quitter le Sénégal, appelé par la confiance de la Compagnie au poste de gouverneur des Mascareignes, pour remplacer Mahé de la Bourdonnais, en mars 1746. Il avait doublé pendant sa direction le chiffre du commerce des comptoirs de la concession. Enfin, il avait

(1) Description de la Nigritie, 1789, ln-8°. — V. Walckenaer. Collection des voyages. T. v., p. 20 et suiv.

(2) Voir la carte de Compagnon (dans Prévost. Hht. gêner, des Voyages it, 638) reproduite ci-dessus.

(S) Golberry donne dans s* Relation (i, 471-77) un extrait de ce Journal, l'une des pièces qui lui avaient été communiquées par le ministre La Luzerne.

envoyé sur le commerce de l'intérieur de l'Afrique des mémoires estimés dont Malouet parlait plus tard avec éloges (1).

Dans son nouveau commandement, David n'oublia ni le Sénégal, ni ses projets sur le Bambouk. Après son départ, les affaires de la Compagnie n'avaient fait que péricliter; le temps de sa prospérité était définitivement passé. Puis les Anglais étaient venus menacer et prendre ses établissements en 1758. En 1763, le traité de Paris kii avait enlevé la plus grande partie de sa concession, ne lui laissant que retendue des côtes entre le cap Vert et la Casa mance.* Les Français perdaient à la fois la traite de la gomme et la route de pénétration vers les fameuses mines d'or. C'étaient les progrès réalisés par Brûe et par David et leurs entreprises ébauchées qui avaient excité la convoitise des Anglais. Dès lors, Gorée, chef-lieu de misérables comptoirs tels que Joal, Portudal, Albreda, fournit à peine à la Compagnie quelques centaines de nègres par an.

Cependant, quand la chute de la Compagnie des Indes eût rendu le commerce libre sur la côte d'Afrique, on vit les Marseillais tourner leurs efforts de ce côté. David lui-même s'intéressa à des armements pour Gorée en 1770. Quelques années après, en 1776, il devenait l'un des principaux actionnaires et des directeurs de la Compagnie de la Guyane. C'est sans doute sous son influence que celle-ci sollicita et obtint, par l'arrêt du conseil du 14 août 1777, le privilège t exclusif de la traite des noirs et du commerce à Gorée et côte d'Afrique depuis le cap Vert jusqu'à la Casamance (2) ».

D'après l'Encyclopédie méthodique, en 1772, « un homme inquiet et ardent persuada à quelques citoyens crédules qu'il serait facile, par des chemins inconnus, d'arriver à Bambouk et à d'autres mines non moins riches. » Un monopole avait été accordé et on avait dépensé des « sommes considérables à la poursuite de cette chimère ». La direction du monopole, ajoute l'auteur, était passée deux ans après dans des mains plus sages et Ton s'était borné depuis à l'achat de nègres transportés à Cayenne. Il s'agit évidemment ici du privilège accordé en 1777 à la Compagnie de Guyane. Mais David avait-il été mêlé aussi à l'entreprise du Bambouk qui avait précédé? On serait tenté de le croire.

(1) Mémoires de Malouet, i, 91.

(2) Arch. de la Chambre de Corn m. de Marseille u, 37. Ce privilège fut supprimé par un arrêt du 11 janvier 1784.

Il avait alors plus de 65 ans. Son long séjour aux colonies n'avait affaibli ni son ardeur ni sa santé; mais la fortune ne lui sourit pas. Complètement ruiné par l'insuccès de la Compagnie de la Guyane, au milieu de la guerre d'Amérique, il fut obligé de demander la pension accordée d'ordinaire aux anciens gouverneurs qu'il avait jusque là négligé de solliciter. Il devait mourir infirme et presque aveugle en 1775, à 84 ans (1).

Les calomnies contre lesquelles David avait eu à se défendre avaient laissé leurs traces. Cinquante ans plus tard on eu retrouve l'écho dans la Relation de Golberry, qui avait reçu communication de nombreuses pièces des archives de la marine. Trompé par elles, il fit de ce directeur un portrait peu flatteur, tout en étant obligé de reconnaître ses hautes qualités : « Ce gouverneur, dit-il, était un homme d'esprit, entreprenant, avide d'or, non pas par avarice, mais pour fournir à ses plaisirs et à ses dépenses; il était dissipateur et il est mort à Paris, il y a douze à quinze ans, dans un état fort au dessous de la médiocrité.... II connaissait parfaitement toutes les parties de son gouvernement et les caractères des différents peuples sur qui l'administration du Sénégal pouvait exercer son influence.... On connaît à présent M. David, que l'amour de l'or avait corrompu, mais qui était doué des talents d'un habile administrateur et qui avait des connaissances et des qualités militaires bien au dessus de celles qu'on devait s'attendre à trouver dans un officier d'une compagnie marchande. »

A ces accusations on peut heureusement répondre par le témoignage de deux hommes qui connurent David, Malouet et Durand. Celui-ci, directeur de la Compagnie du Sénégal en 1785 et 1786, publia son Voyage au Sénégal peu de temps après les Fragments d'un Voyage en Afrique de Golberry. 11 y rendit pleine justice à c la droiture des intentions » de cet officier qu'il avait connu d'ailleurs au Sénégal, mais il crut devoir protester énergiquement contre le jugement porté par lui sur David.

« Je ne puis me refuser, écrivit-il à la fin de son Discours préliminaire, à faire une observation sur ces Fragments et c'est la seule que je me permettrai. Le citoyen Golbery s'est écarté de sa prudence ordinaire en disant beaucoup de mal de M. David qui fut longtemps

(1) Voir, au chapitre suivant, son rôle à l'Ile de France.

directeur général et commandant des Concessions en Afrique de la Compagnie des Indes : cet administrateur n'a laissé que des souvenirs honorables: peu d'hommes eurent autant de sens, de vertus et de génie. Cette inculpation hors d'oeuvre est une tache qui dépare les Fragments et j'aime à croire que le citoyen Golbery la fera disparaître ; je lui rends la justice de penser qu'il n'a pas eu l'intention d'outrager la mémoire d'un homme distingué et qui vécut sans reproches; il aura donné trop de confiance à de faux rapports : cette injustice n'est donc pas la sienne. *

Durand, très élogieux pour Brûe, semble même lui préférer David. » Nous ne connaissons, dit-il ailleurs, de directeur marquant après lui que M. David, qui le fut longtemps et qui sera toujours en vénération parmi les nègres. C'était un administrateur distingué ; il surpassa, s'il est possible, les vertus, les connaissances, et l'activité de M. Brûe (1). » Un tel jugement fait désirer qu'une étude approfondie sur le rôle de ce colonisateur remarquable puisse être tentée d'après les archives de la marine et des colonies.

En 1779, les Anglais avaient été chassés des côtes du Sénégal par l'escadre du marquis de Vaudreuil. L'influence de la Compagnie de la Guyane et de David, intéressé le plus directement à la reprise des anciens comptoirs, n'avait pas été étrangère à la préparation de cette expédition. Un Marseillais, son protégé peut-être, avait été l'un des plus actifs acteurs de cette brillante campagne. Jacques-Joseph Eyriès, né à Marseille en 1773, était entré de bonne heure dans la marine royale et avait servi sous les ordres de la Galissonière en 1756. Il avait fait campagne ensuite avec les corsaires marseillais et luimême avait commandé brillamment trois vaisseaux armés en course. Nommé par Choiseul lieutenant de frégate en février 1763, il se signalait l'année suivante au retour d'un voyage à la Martinique où il pourchassa jusque devant Tanger des corsaires de Salé et voyait ses exploits signalés au duc de Praslin par la Chambre de Commerce. En 1769 on le retrouve à la Guyane où le gouverneur, de Fiedmont, vantait ses talents remarquables, les services rendus à la colonie et témoignait le désir de le voir donner sa mesure dans quelque emploi important. Le 25 novembre 1778, Eyriès était nommé administrateur-

(1) Voyage au Sénégal > p. 35è

commandant du Sénégal. II fut en réalité, Tannée suivante, l'âme de l'expédition de Vaudreuil. C'est lui qui en avait tracé le plan, conservé aux archives de la marine. Avec une escadre de deux vaisseaux, deux frégates et trois corvettes, Vaudreuil reprit d'abord les comptoirs du Sénégal en janvier 1779. Le mois suivant, les forts anglais de la Gambie et de Sierra-Leone étaient pris ; tous leurs établissements de la côte étaient rasés, leurs bâtiments capturés ou brûlés. C'était une revanche complète de la guerre de Sept Ans (1).

Le traité de Versailles nous avait rendu nos anciens comptoirs du Sénégal. Une dernière compagnie fut aussitôt formée en janvier 1784 pour prendre la succession de celle de la Guyane, sous le nom de Compagnie de la gomme, puis de Compagnie du Sénégal, en 1786.

L'arrêt du conseil du 10 novembre lui accorda le monopole du commerce jusqu'au 1er juillet 1796. La Compagnie de la gomme avait été constituée par des négociants du Havre et de Paris et par des gens en place. Le maréchal duc de Duras était président du conseil des administrateurs qui comptait, à côté du sieur Fraissc, négociant, chargé de la direction, le comte de Nangis, lieutenant-général, le marquis de Saysseval, meslre de camp, et de Saint-Roman, conseiller à la grand'chambre du Parlement de Paris. Les bureaux du Havre étaient dirigés par trois administrateurs, deux négociants havrais et le fils du Marseillais Eyriès. Parmi les actionnaires figurait le bailli de Suffren, vice-amiral de France, pour vingt-cinq actions et le banquier marseillais Lioncy. Quand la Compagnie se transforma, en 1786, en doublant son capital porté de 750 actions de 1000 livres, à 1500, ce fut un Marseillais, le grand négociant Jacques Rabaud, qui devint le principal actionnaire en acquérant 450 des actions nouvelles.

La dernière Compagnie du Sénégal fut donc en partie marseillaise par ses capitaux. Mais, surtout, la tradition marseillaise fut continuée au Sénégal par ses directeurs Durand et Pelle tan. Malheureusement l'initiative de ceux-ci fut limitée par la réorganisation de la colonie. Elle avait dès lors à sa tête un gouverneur royal, chargé du commandement militaire ; le rôle des directeurs de la Compagnie était donc

(!) Rentré en France en 1780, Eyriès servit brillamment Tannée suivante sous les ordres du duc de Grillon au siège de Mahon. Le manque de naissance empêcha seul Eyriès d'arriver aux grades élevés. 11 ne fut nommé qu'en 1790 capitaine de vaisseau et mourut en 1796, au moment où il se préparait à prendre part à l'expédition d'Egypte. V. Biog. Michaud, V° Eyriès.

réduit et fut souvent même contrarié par l'autorité du gouverneur. « Celui-ci, militaire de profession, rarement éclairé en affaires, par ignorance, par prévention, quelquefois par intérêt particulier, contrariait les opérations de la Compagnie dont il se regardait plutôt comme l'antagoniste que comme l'arbitre (1). » Cette dernière avait d'ailleurs des vues étroites et Durand s'en plaignit plus tard : « Celte compagnie fut trop mesquinement organisée ; elle ne fit rien de grand ; elle exista comme un marchand qui se borne aux bénéfices du jour, sans oser prendre d'essor. »

Jean-Baptiste-Léonard Durand de Las Bordas n'était pas marseillais, ni même provençal. Mais par ses antécédents, par ses relations à Marseille, par ses idées, il appartient bien à la colonisation marseillaise. Admirateur de Brùe et de David, il fut un disciple des deux grands directeurs marseillais. Il avait peut-être passé sa jeunesse et commencé sa carrière à Marseille. Formé lui aussi à l'excellente école du commerce du Levant, il avait obtenu en 1779 la charge de consul général en Sardaigne qu'il exerça avec distinction jusqu'en 1783 (2). Rappelé sur sa demande il sollicita la recommandation delà Chambre de Commerce de Marseille auprès du maréchal de Castries qui l'attacha au ministère de la marine, puis lui proposa, au début de 1785, la direction des comptoirs du Sénégal. Protégé du comte de Vergennes, Durand vécut en parfaite harmonie avec le gouverneur, M. de Rcpentigny, parent et ami du ministre.

Avant son départ il avait exposé ses plans: réoccuper le fort de de Galam, abandonné par les Anglais pendant qu'ils avaient été les maîtres du Sénégal, essayer de pénétrer plus loin dans l'intérieur; d'autre part, faire un établissement dans l'Ile de Boulam. C'étaient les anciens projets de Brûe. Le maréchal de Castries les accueillit et en autorisa l'exécution. Durand avait même envisagé la possibilité d'une traversée du Sénégal au Maroc, à Tunis, et même d'un voyage à travers toute la largeur de l'Afrique jusqu'à Suez. L'exécution, plus

'li Pclîctan. Mémoire sur le Sénégal, p. 92. 11 rend pleinement hommage aux qualités des deux derniers gouverneurs, le chevalier de Boufflcrs et le colonel Manchot ; il eut cependant des dissentiments fréquents avec eux, surtout avec ce dernier. Cf. Bonnassieux. Les grandes compagnies, p. 219: Boufflers écrivait à son amie, M,u° de Suhraii, qu'il était toujours en guerre avec la Compagnie * par état, par devoir et surtout par les circonstances, o

(2) Les archives de la Chambre de Commerce conservent de lui vingt-ueuf lettres, AA, 042.

modeste, montra toutefois l'esprit entreprenant du nouveau directeur. Il voulut tenter une nouvelle route par terre, en coupant la boucle du Sénégal, pour atteindre le Galam. Après avoir fait opérer quelques reconnaissances préalables, il lit partir, en janvier 1786, le sieur Rubault, accompagné, par précaution, d'un marabout, Sidi Carachv.

Les instructions données à Rubault font honneur au directeur. Il devait observer avec soin les pays traversés, leur aspect, leurs ressources, leurs populations. « Il devait lier amitié avec les chets, éviter de contrarier leurs opinions... n'employer ses armes à feu que dans la plus urgente nécessité. Il devait s'attacher à donner à ces peuples une grande idée de la puissance, de la richesse, et surtout de la bonté des Français... C'est arrivé au Galam qu'il rendrait les plus grands services. Placé au milieu d'une nation qui connaît les Français, qui s'est familiarisée avec eux par les relations du commerce, il était chargé de les étendre de proche en proche, de nous faire connaître des peuples qui se trouvent plus avant dans l'intérieur, de préparer les moyens de pénétrer sur leur territoire, de découvrir les mines d'or, de continuer sa route en observateur jusqu'à l'isthme de Suez et de revenir en France par les ports de la Méditerranée. »

Rubault accomplit à souhait la première partie de son programme. Bien accueilli par tous les chefs, il arriva au Galam d'où il put renvoyer à Saint-Louis, avec ses notes, le marabout Sidi Carachy qui refît la même route en sens inverse. Les populations du Cayor, du Djolof, et les Mandingues de l'intérieur avaient vu passer un blanc pour la première fois. Durand se flatta d'avoir découvert une route plus courte et beaucoup plus commode pour les Européens : en vingt jours et pendant les huit mois de sécheresse on pouvait monter au Galam, tandis qu'en empruntant le Sénégal il fallait s'embarquer aux hautes eaux au mois de juillet, en pleine saison des pluies.

L'ancien fort de Saint-Joseph était en ruines. Rubault s'occupa aussitôt de le relever. Il était sûr de l'amitié des gens du pays. Le roi de Galam avait écrit à Durand pour lui témoigner son grand désir de le voir. Il « le regardait comme descendant des anciens Français qui étaient justes , tenaient leur parole et ne disaient jamais que la vérité ». Mais l'agent du directeur n'oubliait pas la seconde partie de ses instructions. Dans la lettre du 28 mars 1786 où il lui annonçait son heureuse arrivée, il ajoutait : « Dès que j'aurai expédié les bâtiments

que vous allez m'envoyer, je ferai la reconnaissance des routes de Felou et de Govina. N'en doutez pas, monsieur, de proche en proche nous nous établirons»solidement et nous arriverons ainsi au but que vous vous êtes proposé ».

Malheureusement, après un an de séjour, Durand rappelé en France quittait Saint-Louis le 24 juillet 1786. Il répondait à Rubault le 1er juillet : t Vous avez tracé une route qui ne sera pas perdue pour les sciences les arts et l'humanité; vous avez agrandi la sphère de nos connaissances et de nos relations commerciales ; mais vous êtes destiné, mon cher Rubault, à rendre de plus grands services encore : portez vos regards sur l'intérieur de l'Afrique... et soyez le premier a le parcourir ».

Cette lettre ne devait pas parvenir à son destinataire. Quand la flotte envoyée par Durand arriva au Galam, Rubault avait été massacré pendant la nuit par des esclaves révoltés, à l'insu des gens du pays qui envoyèrent une députation à Saint-Louis pour manifester leurs profonds regrets. Le résultat de cette catastrophe fut l'abandon des projets de pénétration (1).

Durand en rentrant en France avait rapporté, sur le Sénégal, de nombreuses notes dont les circonstances retardèrent la publication jusqu'en 1802 sous le nom de Voyage au Sénégal. Quelques mois auparavant avait aussi paru, longtemps après sa rédaction, la relation de Golberry, capitaine du génie, qui était passé au Sénégal en 1785 avec le nouveau gouverneur du Sénégal , le marquis de Boufflers, en qualité de premier aide de camp et d'ingénieur en chef. Golberry, chargé d'une mission d'inspection et d'exploration, parcourut toutes les dépendances de la colonie en 1786 et en 1787. La confrontation est intéressante entre les jugements de ces deux observateurs absolument contemporains. Quant à l'entreprise de Boulam elle fut aussi laissée de côté. Golberry loue le projet et regrette son abandon (2). Au moment même où il était en Afrique (1787), un

(1) Durand. Voyage au Sénégal. Paris, Dentu, 2 in-8e. — T. n, chap 6: Voyage par terre, de l'Ile Saint-Louis, sur le Sénégal, à Galam (p. 125-262).— Cf. Walckenaêr. Collection des relations de voyages. T. v, p. 221-285. — C'est sans doute sur la flotte envoyée par Durand que Lamiral fit le voyage de Galam en 1786. (Walckenaêr. Ibid. p. 204-230 et 285-302). Walckenaêr se trompe en faisant de Lamiral un agent de négociants particuliers, adversaires de la Compagnie. Il était bien employé de celle-ci et il n'y eut évidemment qu'une flotte qui remonta le Sénégal en 1786.

(2) Fragmens d'u/i voyage en Afrique. T. h, p. 224-26.

Anglais établi au Havre le reprenait et demandait au gouvernement l'autorisation de coloniser Boulam. Les débuts de la Révolution empêchèrent encore de poursuivre l'affaire. Enfin, en 1792, des Anglais, sous la conduite du lieutenaut Dalrymple, échouèrent à leur tour dans une tentative de colonisation sur le même point. Ils s'inspiraient des idées de ceux qui fondaient au même moment la colonie de nègres libres de Sierra-Leone (1).

C'était encore un marseillais, l'armateur Pelletan, qui avait remplacé Durand à la tête des comptoirs de la Compagnie du Sénégal. Un biographe nous apprend que Jean-Gabriel Pelletan, né en 1747, alla au Sénégal « pour y gérer les affaires de quelques uns de ses amis intéressés dans la Compagnie ». Pelletan fut donc désigné comme directeur par Rabaud et les autres actionnaires marseillais.

La gestion de Pelletan, qui passa trois années au Sénégal, ne nous est pas connue, mais on sait qu'il vécut en assez bons termes avec le chevalier de Boufîlers. Golberry leur a décerné un précieux témoignage d'estime en même temps qu'il découvre un des secrets de l'impuissance de tous ceux qui avaient voulu faire au Sénégal quelque chose de grand .

« On ne pouvait, dit-il dans son avant-propos, porter en Afrique des intentions plus libérales et des vues plus nobles et plus pures que celles qu'y portait M. de Bouffi ers. Les deux autres chefs principaux du gouvernement du Sénégal étaient également distingués, et recommandâmes par leur expérience, leurs talents, leur caractère et leur intégrité, et les résultats les plus heureux devaient naître d'un semblable concours, si le ministère d'alors l'avait mieux favorisé. Mais à Versailles on n'était pas persuadé de l'importance que pouvait acquérir le gouvernement du Sénégal ; on croyait assez faire en lui permettant d'exister et on ne lui accordait pas les moyens de parvenir à toute l'influence qu'il devait avoir sur l'Afrique (2) ».

Pelletan était rentré en France en 1790 en qualité de directeur

(1) Précis sur rétablissement des colonies de Sierra Léona et de Boulama... par C. B. Wadstrom. Paris, l'an vi (1798). — Walckenaër, op. cit. T. vu, p. 202-252 : Voyage de Philippe Beaver contenant l'histoire d'une tentative faite pour établir une colonie anglaise dans Vile de Boulama, en 1792 et 1793.

(2) Golberry. Fragmens d'un voyage en Afrique. Avant-propos, p. 9. — Boufîlers fut gouverneur de 1785 à 1788.

général de la Compagnie. II laissait à la tête des comptoirs un dernier directeur, Dufour, dont l'origine nous est inconnue, mais qui était entièrement pénétré de ses idées. Celles-ci, Pelletan lui-même nous permet d'en juger la valeur par son curieux Mémoire sur la colonie française du Sénégal (1).

L'histoire de ce mémoire suffirait à prouver l'énergie du personnage. En 1791 la Compagnie du Sénégal avait été supprimée. Deux ans après Pelletan avait été enfermé à Saint-Lazare. Il y expiait, comme il disait, « le malheur d'être soupçonné d'avoir de la fortune et le sens commun ». Privé de ses cartes, de son journal, de ses livres, il résuma de mémoire le travail plus important qu'il avait préparé sur le Sénégal. Pelletan envoya son manuscrit au comité de Salut public le 6 thermidor an u. Il s'attendait tous les jours à figurer sur les listes de détenus envoyés à l'échafaud et ne se doutait pas que la fin de la Terreur n'était éloignée que de quelques jours. Il publia son ouvrage plus tard, en 1801, en le dédiant à Bonaparte.

.Le titre qu'il avait adopté était significatif et, plus encore, l'épigraphe placé au dessous, emprunté aux Géorgiques de Virgile :

Scilicet et tempus veniet cum finibus illis

Agricola, incurvo terra molitus aratro

Georg. Liv. i.

C'était bien, en effet, une colonie agricole dont Pelletan avait rêvé, le premier, la création, comme pour attester que les négociants et les compagnies de l'ancien régime étaient capables d'un autre idéal que celui de leurs bénéfices commerciaux.

Il terminait ainsi son Epître dédicatoire au Premier consul : « Vous venez de régénérer l'Egypte, citoyen consul, en lui reportant ces sciences et ces arts dont elle fut autrefois le berceau. Vous ne trouverez peut être pas indigne de votre gloire de créer l'Afrique occidentale en instruisant, en civilisant, et surtout en rendant utiles et heureux ses simples et nombreux habitants. Si les moyens que je propose pour y parvenir peuvent mériter votre approbation, ce sera le prix le plus flatteur que je puisse obtenir de mon travail. »

(1 Mémoire sur la colonie française du Sénégal avec quelques considérations historiques et politiques sur la traite des nègres, sur leur caractère et les moyens de faire servir la suppression de cette traite à l'accroissement et à la prospérité de cette colonie, par le citoyen Pelletan, ancien administrateur et directeur général de la Compagnie du Sénégal. Paris. Panckoucke, an ix. 118 p. — Cf. Walckenaër, op. cit. p. 308-15.

Pelletan rappelait que son successeur Dufour, mis au courant de sou projet, l'avait vivement poussé à écrire son Mémoire. Comme lui, Dufour était pénétré de « l'importance que pouvait donner au Sénégal la culture des denrées de l'Amérique, presque toutes indigènes en Afrique, en y employant, sur leur sol natal et sans les transplanter, les bras que l'avarice enlevait tous les ans à l'Afrique ». Pelletan reproduisait là très heureusement les termes dans lesquels le P.Labat expliquait les idées de Brûe sur la colonie agricole de Boulam.

Mais ses plans avaient une tout autre ampleur. « Ce serait bien mériter de la République, disait-il, que de lui proposer d'acquérir sans moyens violents, sans aucune surcharge de dépense pour le Trésor public , un espace de deux cents lieues de côtes sur une profondeur de près de trois cents, d'un pays propre à toutes les cultures, coupé par de superbes rivières navigables et dont la population, quoique très diminuée, est suffisante pour la mettre en

Taleur Tous les bons esprits sentiront combien ce nouveau

système de colonie est préférable à celui qu'on a suivi jusqu'à ce jour. » D'ailleurs le commerce devait aussi y gagner ; les sciences y trouveraient leur profit, car on aurait plus de facilités pour pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique. « L'établissement des Français aux deux extrémités de l'Afrique, en Egypte et au Sénégal, en procurerait les moyens. Peut-être parviendrait-on un jour à établir des communications suivies entre ces deux colonies françaises. »

Dans la seconde partie de son mémoire, Pelletan entrait dans les détails de son plan et étudiait les moyens de le réaliser. La colonie lui paraissait toute délimitée par la nature entre le Sénégal et la Gambie, fermée à l'Est par les montagnes d'où venaient ces deux rivières. Au centre de ces côtes, la rade favorable de Gorée indiquait nettement la capitale. C'était pressentir la future création de Dakar. En passant, Pelletan parlait aussi de l'utilité d'employer des volontaires indigènes pour soulager la garnison européenne décimée par le climat.

Mais l'idée capitale, qu'il développait, c'était la possibilité de mettre en valeur le sol africain par l'emploi de la main d'œuvre indigène. « Il est certain, disait-il, que l'abolition de la traite des nègres va changer totalement la face de ces contrées désolées, depuis des siècles, par des guerres interminables, flétries par l'esclavage d'une partie de leurs habitants et dépeuplées par le commerce affreux que

font ces peuples dégradés avec les avides marchands européens, qui vont satisfaire leur avarice au prix du sang et de la liberté des malheureux Africains. »

Ce langage n'était plus nouveau en 1794. Pourtant il est curieux d'opposer ce que pensait alors de la traite le directeur général de la dernière Compagnie du Sénégal aux revendications des colons des Antilles qui, longtemps plus tard, proclamaient la nécessité de l'esclavage et de la traite. Golberry lui-même, qui était passé par la Guyane et Saint-Domingue au retour de sa mission au Sénégal, en avait rapporté la conviction que le maintien de l'état de choses existant était nécessaire au moins pour un temps et proclamait nettement en 1802, qu'il eût fallu ménager prudemment des transitions (I).

Pelletan étudiait le caractère des nègres du Sénégal et les causes de leur paresse. Il assurait qu'ils n'étaient pas incapables de travail, qu'en leur donnant la sécurité du lendemain, qu'en réprimant énergiquement la traite, leur transformation s'opérerait d'elle-même. Il montrait le premier la distinction très nette entre les esclaves de traite et les captifs de case chez les peuplades africaines. On avait agi sagement en fermant les "yeux au Sénégal sur l'application, relative à ces derniers, de la loi qui rendait la liberté aux esclaves. Pelletan montrait que, dans l'intérêt des maîtres et des esclaves eux-mêmes, il fallait préparer par des mesures graduelles la transformation des captifs de case en travailleurs libres.

Enfin il indiquait très judicieusement les principales cultures à encourager sur le sol sénégalais. Bientôt les nègres fourniraient « une très grande quantité de coton dont la qualité est très belle, le brin en étant blanc et soyeux, mais souvent trop chargé de graines ; il serait très aisé de leur indiquer à le purger plus exactement et à le rendre plus net ; de l'indigo qui croît sans culture dans tout ce pays et dont on leur indiquerait la préparation ; du tabac dont la qualité est très estimée pour fumer ».

Parmi les Marseillais qui présidèrent aux destinées du Sénégal Pelletan apparait donc comme une physionomie à part. Il ne connaissait pas à fond la topographie du pays ; la carte jointe à son mémoire en est la preuve. Il n'était pas préoccupé d'exploration et de pénétration comme Brùe, David ou Durand. Il ne croyait pas à la richesse des

(1) Golberry. Fragment, t. n, p. 338-39.

fameuses mines du Bambouk et n'attachait guère d'importance à leur exploitation. Mais, plus qu'eux, il s'était attaché aux populations; il avait étudié de près leur caractère, leurs mœurs et leurs traditions et s'était proposé de tirer des matériaux amassés un gros ouvrage. Enfin, il avait été en avance sur eux par ses projets nouveaux de colonisa* tion : il avait annoncé et préparé, sinon déterminé, les curieux essais agricoles de la Restauration.

Délivré par le 9 thermidor, Pelletan réussit à rassembler les débris de sa fortune. La publication du travail qu'il avait envoyé au Comité de Salut public, la dédicace qu'il en fit à Bonaparte montrent qu'il songeait h l'exécution de son plan. Le rétablissement de la paix générale lui semblait favorable. En effet, à la date du 18 frimaire an x, il adressait une requête au premier consul, au nom des administrateurs et actionnaires de l'ancienne Compagnie, pour solliciter son rétablissement, et il demandait la faveur d'une audience pour fournir tous les renseignements nécessaires (1). La mort vint le frapper presque aussitôt, en décembre 1802.

Enfin, aux noms de tous ces Marseillais qui travaillèrent au Sénégal avec un zèle digne d'un meilleur succès, il est permis d'ajouter celui du savant qui a le plus contribué à faire connaître ce pays, son sol et ses productions, l'aixois Adanson. Le célèbre naturaliste avait été amené à Paris dès l'âge de deux ans, y avait fait toute ses études et était devenu l'un des élèves préférés de Jussieu et de Réaumur. Mais son père, attaché à l'archevêque de Vintimille passé du siège d'Aix à celui de Paris, avait conservé des relations en Provence. Il était particulièrement lié avec le Marseillais David, directeur de la Compagnie des Indes à Paris. Adanson, ayant conçu le projet de voyager et d'aller étudier les flores des pays tropicaux, fut encouragé et aidé par l'ami de son père. « M. David, nous dit-il lui-même, toujours attentif à ce qui peut être utile au commerce, goûta fort mon dessein et me témoigna beaucoup de joie d'une entreprise qui pouvait être aussi avantageuse à la physique qu'au commerce de la célèbre Compagnie : il m'obtint une place dans les comptoirs de la Concession du Sénégal, avec un passage sur le premier bâtiment qui partirait aussitôt après la publication de la paix (2). » On peut rappeler qu'au

(1) Bonnassieux. Les grandes compagnies, p. 251-52.

(2) Adanson. Histoire naturelle du Sénégal, p. 2.— Parti en mars 1749, Adanson était resté au Sénégal jusqu'en 1753 et publia son grand ouvrage en 1757.

même moment c'est par l'entremise de David que l'abbé Prévost recueillait des renseignements sur le voyage de Compagnon. Il n'est donc pas téméraire d'inscrire ici le nom d'Adanson et de le compter, à la suite des Fusée Aublet et des Plumier, au nombre de ces naturalistes provençaux que l'influence de Marseille attira vers l'étude scientifique de nos colonies.

M. Chevalier, brillant continuateur du célèbre naturaliste au Soudan et dans le bassin du Chari, a su tout récemment lui rendre pleine justice. « Adanson, écrit-il, est le devancier de tous ceux qui ont voulu, par la suite, entreprendre l'inventaire des productions de l'Afrique occidentale. Non seulement il en posa le programme, mais il le mit à exécution... Il fit connaître une foule de végétaux intéressants sur lesquels on ne possédait encore en Europe que des connaissances très incomplètes : le baobab, le palmier à huile, le palmier rônier. Le premier, de tous les voyageurs célèbres, il semble avoir compris l'organisation sociale des Noirs et pressenti l'importance qu'auront un jour ces contrées pour le commerce de la France (1). »

Un manuscrit inédit d'Adanson retrouvé par M. Froidevaux (2) montre que, rentré en France, le naturaliste provençal n'avait pas oublié le Sénégal. En 1763, il proposait à Choiseul de créer à Gorée une pépinière pour transporter à Cayenne un grand nombre de plantes utiles dont il donnait le catalogue. Il parlait même d'un grand voyage à accomplir au Sénégal et aux Indes orientales « pour rassembler à Cayenne les richesses dispersées çà et là dans les diverses colonies de l'Afrique et de l'Amérique ». Parmi ces richesses, il signalait « la gomme, l'indigo et le tabac du Sénégal, la vigne des Canaries, etc., objets auxquels un autre voyage secret ou caché de même sous le voile des recherches d'histoire naturelle et de simple curiosité dans les Indes... pourrait ajouter la cannelle fine, la muscade et le girofle dont le commerce a resté jusqu'ici aux Hollandais/ exclusivement à toutes les autres nations. Le thé pourrait peut-être prendre place dans ces nouvelles acquisitions en poussant le voyage jusqu'à Macao en Chine. »

(1) Les Végétaux utiles de. l'Afrique tropicale française. Vol. i, Fasc. i, p. 6. (Paris, 1905).

(2) Froidevaux. Les Mémoires inédits d Adanson. Bull, de géogr. histor. et descriptive, 1899. p. 76.

Si on se souvient que le fils de l'ancien directeur de la Compagnie des Indes, David, protecteur d'Adanson, fut mêlé aux tentatives de colonisation en Guyane préparées par la mission de Béhague en 1762, et que David se préoccupait particulièrement de l'introduction des plantes à épices dans nos colonies, il paraîtra vraisemblable qu'Adanson, en écrivant son mémoire de 1763, avait subi l'inspiration du fils comme il avait suivi celle du père en allant au Sénégal. Ainsi ce ne serait pas par une coïncidence fortuite qu'au moment où le naturaliste Fusée Aublet était en mission en Guyane, son émule provençal s occupait de la même colonie. En créant un jardin botanique à Gorée, Adanson n'aurait fait d'ailleurs qu'imiter ce que Fusée Aublet avait commencé à l'Ile de France. En réalisant son voyage aux Indes, il aurait marché sur les traces du célèbre Poivre, qui avait .eu des démêlés avec ce botaniste.

La cote de Guinée, au delà de Sierra-Leone, était restée en dehors des monopoles accordés aux compagnies du Sénégal depuis 1685, année de la création de la Compagnie de Guinée. Ici, la traite des esclaves était le seul trafic important des Européens. Le ravitaillement des Antilles en esclaves fut toujours, on le sait, l'une des grandes préoccupations des ministres qui dirigeaient notre politique coloniale. Aussi, quand la Compagnie de l'Assiento, héritière du monopole de celle de Guinée, eût perdu ses privilèges par la paix d'Ulrecht, le roi ne voulut pas écouter les propositions de nouvelles compagnies et laissa la liberté à la traite pour lui donner plus d'activité.

L'ordonnance du 20 septembre 1713, confirmée par les lettres patentes de janvier 1716, la déclara donc permise à tous les négociants du royaume. En 1720, cependant, la Compagnie des Indes de Law avait joint ce monopole à tous ceux qu'elle venait d'acquérir. Mais, dès 1721, les particuliers purent armer des bâtiments négriers en obtenant des permissions de la Compagnie et en lui payant 10 livres par tête de nègre. Le 31 juillet 1767 la traite fut rendue définitivement libre : les 10 livres furent dès lors payées au roi.

C'est une tradition fort répandue parmi les Marseillais d'aujourd'hui que les armateurs de leur ville y prirent autrefois une part fort active. Ils se sont imaginé volontiers que leurs ancêtres avaient eu sous l'ancien régime la prépondérance qu'ils possèdent actuellement

sur la côte occidentale d'Afrique. Pourtant l'erreur est profonde. Qu'on juge la traite suivant les idées du temps ou celles d'aujourd'hui, comme un trafic nécessaire ou odieux, les Marseillais n'y prirent qu'une part médiocre.

D'abord ils en furent exclus, comme de celui des Antilles, jusqu'en 1719. Les lettres patentes de 1716 qui confirmaient la liberté de la traite, ne l'autorisaient que par les ports de Nantes, La Rochelle, Bordeaux, Rouen et Saint-Malo. En janvier 1719 les gens du Languedoc obtinrent la même faveur pour le port de Cette. Les deux premiers surtout s'enrichirent par le commerce des pièces dinde. Le commis Demis a publié, dans son Histoire abrégée des compagnies restée manuscrite (1), un « Etat de la quantité de noirs introduits aux îles françaises de l'Amérique par les armateurs des villes ci-après, depuis Tannée 1725 jusqu'à l'année 1741 ». Le total s'élève à 91.397. Nantes en avait fourni 55.929, plus de la moitié ; La Rochelle, 21.633 ; Sainl-Malo, 5.154 ; Bordeaux, 3.376 ; Le Havre, 2.122 ; Marseille, 1.844 seulement, guère plus d'une centaine par an. C'est que jusqu'en 1741 un point était resté douteux : les armateurs des ports non dénommés dans les lettres patentes de 1716 pouvaient-ils bénéficier des permissions accordées par la Compagnie des Indes ? L'affirmation ne fut décidée que par l'arrêt du conseil 30 septembre 1741 Cl).

Même quand son droit fut bien établi, Marseille resta celui de nos grands ports qui a le moins pratiqué la traite. C'est l'impression qu'on recueille en consultant les archives de sa Chambre de Commerce. Dans les États de départs des bâtiments, il y a de nombreuses années où aucun armement n'est signalé pour la Guinée ; pour quelques unes seulement ils s'élèvent à deux ou trois au plus. De nombreux mémoires parlent de la traite comme d'un commerce des Ponantais. Bonnassieux a publié le tableau des nègres exportés du Sénégal en 1786 par la Compagnie. Sur treize navires qui les prirent à bord, pas un n était de Marseille, bien que les comptoirs eussent alors à leur tête un Marseillais.

Cependant le Marseillais Chambon a consacré toute une partie de son livre sur le Commerce de V Amérique par Marseille, au commerce

(1) Bibl. nationale, mss. fr.

(2) Voir les règlements de toutes sortes concernant ie commerce de Guinée dans Chambon. U Commerce de VAmérique par MarteilU, t. n, p. 301-379»

de la Gainée. Il y raconte une curieuse aventure qui eût pu donner une tout autre activité aux armements marseillais pour cette partie des côtes d'Afrique.

« Le capitaine Granot, de Marseille, raconte-t-il, homme grand, de bonne mine et bien proportionné, commandait un navire expédié par Mr Aillaud, négociant aussi distingué par l'étendue de son commerce que par son zèle patriotique. Ce capitaine alla à Saint- Salvador pour y vendre ses marchandises et du produit en acheter des esclaves. La reine le vit ; Granot lui plut et sa passion pour lui devint si violente que, pour se l'attacher sans réserve, elle se détermina à partager avec lui son trône et sa couche en l'épousant. L'éclat d'une couronne, l'idée de la puissance souveraine et la possession de grandes richesses éblouirent notre capitaine ; peut-être que la reconnaissance pour ses armateurs y influa aussi. Granot épousa la reine et, tout blanc qu'il était, il devint roi d'un peuple tout noir. Que de projets de fortune fondés sur son élévation I Effectivement s'il eût régné paisiblement, les navires de Marseille auraient trouvé une grande protection dans le singulier commerce que celui de nos colonies nous oblige de faire aux côtes de Guinée; mais, soit jalousie des grands, soit dégoût de la part de la reine, bientôt après le roi Granot fut trouvé assassiné (1) . •

L'histoire était récente au moment où Chambon écrivait, en 1764. C'était au même moment que le caporal Labigorne, époux de la reine Béty, régnait paisiblement à Madagascar sur les Betsimisaraka de Foulepointe. Le royaume du capitaine Granot était plus important, mais sa royauté trop éphémère ne semble pas avoir eu d'influence sur ies relations du Congo avec la France.

Dans le même ouvrage le Marseillais Chambon a consacré un long et curieux développement à la question de l'esclavage et de la traite. Il déclare l'étudier en historien qui résume impartialement les arguments pour ou contre. Tout en faisant une distinction nécessaire entre l'esclavage antique, pour lequel il témoigne toute son horreur, et celui des nègres aux colonies, il laisse voir son peu de penchant pour celui-ci. Il loue Ximénès d'avoir cherché à arrêter à ses débuts l'introduction des Africains en Amérique, a Tout ce

(1) Le Commerce de V Amérique par Marseille, t. h, p. 172. — San-Salvador, ancienne capitale célèbre du royaume du Congo, au nord des plateaux de l'Angola. On y arrivait par Noki, port de l'estuaire du Congo, ou par Àmhric.

que j'aurais souhaite, pour la gloire de ce grand ministre, ajout e-i-il, aurait été qu'il eût fait entrevoir que l'esclavage dans lequel l'espèce noire est réduite avait besoin de grands adoucissements, pour pouvoir être justifié par les lois du christianisme et que les nègres, tout nègres qu'ils sont, sont des hommes comme nous, nos véritables frères, issus du même père et destinés au même héritage. »

Il condamne vivement les violences auxquelles donnait lieu la traite. Voltaire avait dit à ce sujet dans l'Essai sur les mœurs : « Un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l'acheteur; ce négoce démontre notre supériorité. Celui qui se donne un maître était né pour en avoir. » Chambon le rabroue d'avoir « décidé si légèrement » et lui répond : « Ces misérables peuples sont certainement criminels d'enlever leurs semblables pour les vendre, mais des chrétiens, favorisés de tant de grâces et instruits dans la foi du Seigneur, le sont beaucoup plus. » S'il excuse le maintien de l'esclavage dans nos colonies, c'est parce que « la piété de nos rois et la douceur du gouvernement français avaient tempéré la rigueur de la servitude par des règlements dictés par l'humanité et le christianisme (1). »

On aime à trouver de pareilles théories dans un ouvrage composé pour devenir le manuel des jeunes Marseillais destinés à prendre part au commerce des Antilles et de la Guinée, et qui le devint en eifet. On a souvent cité un écrit de Dupont de Nemours, de 1771, comme le point de départ du mouvement de réaction qui commençait en Europe contre l'esclavage et la traite. Sept ans déjà auparavant, Chambon l'avait nettement condamnée.

Il était donc impossible de prévoir à la fin du xvmc siècle quel rôle brillant la colonisation marseillaise allait jouer, cinquante ans après, sur celte côte occidentale d'Afrique, l'ancien domaine de la traite. Toutefois, pour comprendre l'initiative hardie des armateurs marseillais du xixc siècle, il faut se rappeler combien les Marseillais du xvme en avaient déjà dépensé sur ce même littoral, au nord de Sierra-Leone. Certes, l'histoire du Sénégal n'offre rien de brillant. On peut dire, sans sévérité, que le rôle de toutes les compagnies y fut assez misérable. En 1791, Arguin et Portendick étaient abandonnés; il en était de même du comptoir de

(1) Le Commerce de l'Amérique, t. h. — De l'Esclavage, p. 186-214.

Podorsur le Sénégal, des forts de Saint-Joseph et de Saint-Pierre au Galam; Gorée était en ruines. De nos anciens comptoirs de Gambie, il ne restait qu'une méchante baraque; nous n'avions aucun établissement entre cette rivière et Sierra-Leone (1). La situation était donc moins bonne qu'au moment du départ de Brfie.

Pourtant, tout bien considéré, sur cette longue côte d'Afrique qui va du Sahara au Cap, c'est là seulement qu'il y eut des velléités ou des essais de colonisation. Par là, les Français se sont distingués de leur voisins les Anglais, les Portugais, les Hollandais. Ils ont été bien, au dessus d'eux par leurs études scientifiques du pays, par leurs explorations et leurs efforts de pénétration. Or, qu'on ne l'oublie pas, presque tout ce qui a été réalisé ou tenté de fécond dans ce pays, au xviii* siècle, l'a été par des Marseillais ou sous leur impulsion. Seuls, ils eurent, à deux reprises au moins, en 1700 et en 1784, l'idée de la possibilité d'une colonie agricole. Pendant un siècle ils ont poursuivi avec ténacité leur plan de pénétration. Le départ de David en 1746 compromit un succès qui semblait alors assuré. S'ils échouèrent jusqu'au bout c'est qu'ils ne furent jamais sérieusement secondés, ni parleurs compagnies, ni par le gouvernement.

J) Pclletan. Mémoire sur le Sénégal.

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