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CHAPITRE VII

LA COLONISATION MARSEILLAISE EN DEHORS DE LA MÉDITERRANÉE AU XVIIie SIÈCLE.

III. — Les Marseillais aux Indes orientales et en Ocianie : David, d'Entrecasteaux.

Jusqu'en 1769, les Marseillais furent exclus des Indes orientales, comme les autres négociants du royaume, par le monopole de la Compagnie des Indes. Ils pouvaient participer à la colonisation dans TOcéan indien en fournissant à la Compagnie des capitaux, ou en entrant à son service. Mais ils semblent s'être tenus tout à fait à l'écart, au moins jusqu'en 1720.

La nouvelle de la constitution de la Compagnie des Indes Orientales, de ses privilèges et de ses monopoles, avait été accueillie plus que fraîchement à Marseille. Ni la réclame séduisante inspirée par Colbert, ni même la pression officielle exercée par le ministre ne décidèrent les négociants à s'offrir comme actionnaires. « Les uns prétextaient qu'ils avaient leur négoce établi aux Échelles et qu'ils n'avaient pas assez de fonds pour faire l'un et l'autre, en sorte qu'ils ne voulaient pas quitter le certain pour l'incertain, et les autres qu'ils avaient leurs habitudes en Levant, les uns y ayant leurs enfants et les autres de proches parents. »

En réalité, cette entreprise officielle ne leur inspirait que méfiance. En l'encourageant, ils redoutaient aussi de favoriser la création, rêvée par le ministre, d'un monopole analogue pour leur commerce du Levant (1). Colbert avait rencontré la même répugnance dans une ville comme Rouen, dont les négociants armateurs comptaient parmi

(1) V. mon Histoire du Commerce du Levant, p» 178 et suiv.

les plus hardis du royaume. Cependant il fallait ménager le puissant ministre, d'autant plus que les Lyonnais s'empressaient d'entrer dans ses vues pour obtenir des privilèges commerciaux au détriment de Marseille. Donc, le conseil de ville engagea la communauté pour 3.000 livres « parce que c'était la volonté du roi ». De son côté, la Chambre de Commerce s'inscrivit pour 20.000 livres. Telle semble avoir été la seule participation, bien faible et peu empressée, de Marseille, au commerce des Indes orientales jusqu'en 1715.

L'initiative un peu aventureuse de nos missionnaires établis à Juthia, capitale du Siam, depuis 1662, et l'ambition de la Compagnie des Indes, faillirent amener l'établissement des Français dans ce pays à la fin du xvne siècle. Deslandes-Boureau, agent du directeur Baron, était venu pour y fonder un comptoir en 1680. Déjà, les compagnies hollandaise et anglaise y avaient le leur. On y voyait aussi d'autres missionnaires.

Des aventuriers européens de toutes nations venaient y chercher fortune et remplissaient des fonctions à la cour. L'un d'eux, Grec d'origine, Constance Phaulkon, était devenu le favori du roi et le vrai maître du pays. Pourtant, se sentant détesté, il avait eu l'idée de s'appuyer sur une alliance étrangère ; le prestige du nom de Louis XI V l'avait fait songer à la France. Il avait multiplié auprès de l'agent de la Compagnie des Indes et des missionnaires les avances de toutes sortes et accordé déjà de précieux privilèges. Compagnie et missionnaires étaient entrés dans ses vues et c'est dans ces circonstances que les ambassadeurs siamois parurent à Versailles en 1684, accompagnés du missionnaire Le Vacher. Outre les avantages matériels d'une alliance, on fit surtout valoir à Louis XIV la possibilité de la conversion du roi au christianisme, et l'ambassade française au Siam partit de Brest en février 1685 sur deux navires.

Or, parmi les douze gentilshommes qui accompagnaient les deux ambassadeurs, le chevalier de Chaumont, capitaine de vaisseau, et l'abbé de Choisy, avec six pères jésuites et quatre missionnaires, un Provençal, presque Marseillais, joua le premier rôle. Le chevalier de Forbin, qui devait devenir plus tard l'un des marins les plus célèbres de la fin du règne de Louis XIV et rivaliser d'audace avec Jean Bart et nos plus habiles corsaires, était né aux environs de Marseille (1).

(1) A Gardanne, en 1656. Son frère aîné habitait dans la banlieue de Marseille, à Saint-Marcel, une propriété qui appartient encore à la famille de Forbin»

Le malin Choisy en fait le portrait suivant : c II est vif, une imagination de feu, cent desseins, enfin Provençal et Fourbin. Il fera fortune, ou, s'il ne la fait pas, ce ne sera pas sa faute. Il est notre lieutenant et fait tout le détail du vaisseau. Il a la clef de l'eau : c'est une belle charge parmi nous. En un mot, c'est un fort joli garçon, qui a la veine de n'être pas longtemps lieutenant. » Major de l'ambassade et chargé en cette qualité d'entrer en relations avec les indigènes pour préparer sa réception et assurer sa subsistance, Forbin plut au roi qui résolut de l'attacher à son service. Le favori Constance l'y encouragea ; il avait remarqué le franc-parler et la vivacité de notre Provençal ; il redoutait que la liberté de ses appréciations ne nuisit à Versailles à la réalisation de ses plans et il n'était pas fâché de le retenir.

Phaulkon n'avait, en effet, rien négligé pour éblouir les Français, leur donner une haute idée de la richesse du Siam et des avantages qu'il y aurait pour la France à entrer dans ses vues. Il offrait de donner aux Français la forteresse nouvelle de Bangkok qui commandait l'entrée du Ménam, en aval de Juthia, à condition que Louis XIV envoyât l'argent nécessaire pour en faire une place forte, les ingénieurs pour diriger les travaux, et des troupes pour la garder. Les Français pourraient même occuper l'île de Mergui, excellente position à l'embouchure de la rivière Tenasserim. De grands avantages commerciaux Seraient en outre le fruit de l'alliance.

Les ambassadeurs se montrèrent hésitants à se charger de rapporter ces propositions ; mais elles séduisirent l'un des jésuites, le P. Tachard, esprit souple et inventif, homme énergique et sans scrupule, qui vit pour son ordre l'occasion de se rendre tout puissant dans ce nouveau pays : en attendant la conversion du roi et de son peuple, qui ne pouvait tarder, Constance promettait de construire aux jésuites un collège et un observatoire. Tachard, qui devait aller en Chine avec les cinq autres pères, dirigea dès lors les négociations et revint en France, en juin 1686, avec les ambassadeurs et de nouveaux envoyés siamois. Les descriptions merveilleuses qu'ils firent de la richesse du pays et du grand profit à retirer d'un établissement, le crédit du père de La Chaise, firent accepter les propositions siamoises. Deux nouveaux envoyés, le diplomate Simon de la Loubère et Claude Cébéret du Boullay, l'un des douze directeurs généraux de la Compagnie des Indes, furent chargés, avec le P. Tachard, d'aller

signer un traité définitif avec le Siam. Deux vaisseaux et quatre flûtes transportaient 14 missionnaires jésuites, 636 officiers et soldats destinés à occuper les deux forteresses de Bangkok et Mergui.

Cependant Forbin, malgré sa résistance, avait dû obéir à Tordre de M. de Chaumont qui lui enjoignait de déférer au désir du roi de Siam. Avant le départ de l'ambassade et en sa présence il avait été solennellement installé comme amiral et général des armées du roi de Siam. Il eut l'occasion de voir souvent celui-ci, lui plut par ses reparties et sa faconde, et s'insinua bientôt tellement dans ses bonnes grâces que le favori en prit ombrage. Constance s'était d'abord ouvert à lui de ses projets et lui avait témoigné de l'amitié. Il finit par craindre d'être supplanté par le jeune Français que le roi comblait de dignités et de faveurs et résolut de s'en débarrasser. Après avoir essayé de l'empoisonner, il féloigna de la cour sous prétexte de diverses missions. Forbin travailla à commencer les fortifications de Bangkok, à organiser un enjbryon d'armée régulière. Avec l'aide de quelques soldats portugais qui entendaient le siamois et d'un Français, il disciplina et exerça à la française un corps de deux mille hommes armés de fusils et de lances. En même temps il poussait des reconnaissances dans l'intérieur du pays et se convainquait de plus en plus de sa grande misère.

Mais le favori, acharné à sa perte, essaya de le faire périr dans divers guets-apens dont Forbin se tira par son audace et son esprit fertile en ressources . Bientôt dégoûté, pourtant, il résolut de rentrer en France, sur le conseil des missionnaires qui redoutaient sa perte. Il demanda son congé. Phaulkon exigea une déclaration écrite où l'amiral indiquerait les motifs de sa démission. Sur le refus de Forbin il l'invita à quitter le royaume dans les quarante-huit heures. « M. Forbin, écrivit l'agent de la Compagnie des Indes, Véret, fut chassé comme le dernier des hommes sans être coupable. » Il quitta le Siam sur un navire de la Compagnie des Indes qui l'amena à Pondichéry au commencement de 1687, après un séjour de seize mois environ, peu de temps avant l'arrivée de la nouvelle mission française et de la garnison de la forteresse à laquelle il avait travaillé.

Son départ fut malheureux car la présence d'un homme aussi hardi et habile à se tirer des plus mauvais pas, comme il devait le montrer maintes fois dans sa glorieuse carrière de marin, eut été des plus précieuses et, peut-être, eût changé la face des choses.

Le succès de la seconde ambassade française avait été compromis par le désaccord complet entre les deux envoyés, La Loubère et Cébéret, et le jésuite Tachard qui, dans l'intérêt de son ordre, avait lié étroitement partie avec le favori Phaulkon. Cependant, malgré les efforts de celui-ci pour éluder ses promesses, malgré la discorde que ses louches intrigues avaient semée parmi les Français, le traité d'alliance avait été signé ; les troupes du chevalier Desfarges avaient pris possession de Bangkok le 18 octobre 1687.

Puis les deux ambassadeurs avaient quitté le Siam, l'un après l'autre, découragés par la mauvaise foi de Phaulkon et les fâcheuses complaisances de Tachard. Cébéret était venu par terre occuper Mergui en janvier 1688; il en était reparti avec Forbin, venu de Pondichéry avec un agent de la Compagnie, et tous deux rentrèrent en France en juillet 1688, sur le même vaisseau. Pendant ce voyage de plus de six mois Cébéret et Forbin avaient eu le temps d'échanger leurs vues au sujet du Siam. Au dire du chevalier, ils avaient formé une étroite liaison ; leur commune déconvenue les avait rapprochés. Mais Tachard, arrivé presque en même temps avec de nouveaux envoyés siamois, avait su les prévenir auprès de Seignelay, puis avait réussi à détruire l'effet des rapports peu enthousiastes qu'ils avaient faits. Cébéret avait parlé avec une franchise tempérée de prudence; Forbin avec sa fougue habituelle.

Il avait en cour de forts appuis. Seignelay avait d'abord vu de fort mauvais œil la transformation du lieutenant de vaisseau en amiral siamois et l'avait rayé des cadres de la marine. Un ordre du roi l'avait fait réintégrer avec paiement de ses appointements pendant toute son absence. Le ministre n'avait pu faire qu'un excellent accueil à un homme si bien appuyé. Aussi c'est en toute assurance que notre cadet provençal lit du Siam et de son ministre une tout autre peinture que celle de Tachard. Il en parla au roi qui le reçut à son dîner; il eut un long entretien avec le ministre dans son cabinet et fut introduit mystérieusement, par un escalier dérobé, chez le tout puissant confesseur La Chaise qui voulut aussi l'entretenir.

Selon lui, le Siam était un pays fort pauvre dont les ressources ne pouvaient alimenter un commerce important. On n'y trouve, dit-il, que « du riz, de l'arec dont on compose le bétel, un peu d'étain, quelques éléphants qu'on vend et quelques peaux de bêtes fauves dont le pays est rempli. Les Siamois allant presque tout nus, à la réserve

d'une toile de coton qu'il portent depuis la ceinture jusque à demicuisse, ils n'ont chez eux aucune sorte de manufacture, si ce n'est de quelques mousselines ». Pour la conversion du roi il n'y fallait même pas songer et ne compter guère plus sur de grands succès auprès des Siamois.

Quant à la forteresse de Bangkok « elle demeurerait entre les mains des Français tandis que le roi de Siam et M. Constance vivraient, mais l'un des deux venant à manquer, les Siamois, sollicités et par leur propre intérêt et par les ennemis de la France, ne manqueraient pas de chasser nos troupes d'une place qui les rendait maîtres du royaume. » On admirerait ici la clairvoyance du chevalier si l'on était sûr qu'il n'ait pas prophétisé après coup. Cependant le Siam, ajoutaitil, méritait qu'on entretînt des relations avec lui à cause de son excellente situation intermédiaire entre les mers de l'Inde et de Chine ; il pouvait être un entrepôt fort commode, et déjà les marchandises de tous les pays voisins y étaient transportées comme en une espèce de foire. Mais les établissements de la Compagnie des Indes suffisaient pour tirer tout le parti qu'on pouvait d'un pareil pays.

C'était le langage d'un mécontent auquel ses déboires avaient peutêtre donné plus de clairvoyance. Ses appréciations, un peu poussées au noir, étaient infiniment plus voisines de la vérité et plus de nature à éclairer le roi et ses ministres que celles du P. Tachard. Quoiqu'il en soit, ni Cébéret, ni Forbin, ne semblent avoir eu grande influence sur les décisions prises. Tachard, de plus en plus écouté, faisait signer par Seignelay un nouveau traité d'alliance et de commerce avec le Siam, en date du 1er mars 1689, et les instructions données au marquis d'Eragny, qu'on envoyait avec de nouvelles troupes, montrent qu'on ne songeait à rien moins qu'à une sorte de protectorat.

Mais, depuis près d'un an déjà, une révolution avait rendu impossible la réalisation de ces plans. En mai 1688 Phaulkon avait été renversé par une conjuration de mandarins et mis à mort. La discorde qu'il avait semée parmi les Français avait contribué à sa perte. Divisés entre eux et mal renseignés sur ce qui se passait, les Français de Bangkok étaient restés tranquilles dans leur forteresse, malgré les courriers que le ministre leur avait envoyés coup sur coup pour leur demander de venir à son aide. Forbin ne put s'empêcher d'en témoigner son indignation à Seignelay en lui déclarant que, s'il avait été là, il n'aurait pas hésité à voler au secours de Phaulkon, quelques sujets de plainte qu'il eût à son égard.

« S'il faut dire la vérité, ajoute-t-il dans ses mémoires, connaissant le peu de valeur des Siamois, je suis persuadé que si je m'étais rendu à Louvo avec cinquante hommes de ma garnison, je n'aurais eu qu'à me montrer pour dissiper toute cette populace qui m'aurait abandonné son chef sans oser entreprendre la moindre chose, trop heureuse d'apaiser ainsi la cour par une prompte soumission. » Forbin était l'homme de pareils coups de main. Un tel service rendu au roi et au favori aurait peut-être affermi et rendu définitif l'établissement des Français. L'expulsion des garnisons de Bangkok et de Mergui, après une belle défense, avait suivi la Révolution. Ainsi se termina cette aventure de Siam que M. Cordier diminue peut-être un peu en la qualifiant de « simple anecdote dans l'histoire de nos relations avec l'Extrême-Orient ». L'anecdote fit grand bruit en son temps, elle est aujourd'hui peu connue.

Quel a été le rôle du chevalier de Forbin ? Il est bien difficile de démêler la vérité sur ces événements, tellement compliquées furent les intrigues ourdies. Les contradictions et les mensonges des relations des principaux témoins ne permettent guère d'établir des jugements. M. Lanier montre assez peu de sympathie pour le chevalier ; il met en défiance contre les mémoires d'un « témoin rancunier et naturellement revêche, dont les notes ont été transmises à la postérité par des commentateurs suspects ». Pourtant il n'est que juste de remarquer que son récit même prouve plutôt leur exactitude. Quelles que soient les obscurités, le nom du grand marin provençal n'en reste pas moins attaché à la première et si curieuse tentative d'établissement des Français en Indo-Chine (1).

Lors de la reconstitution de la Compagnie des Indes par Law, les Marseillais restèrent-ils systématiquement à l'écart comme ils l'avaient fait en 1664? La situation n'était plus la même; le gouvernement et l'opinion publique étaient entièrement acquis au système des compagnies; il fallait donc s'en accommoder. Les Marseillais avaient à employer en dehors de la Méditerranée des activités et des capitaux inoccupés. Tout porte à croire qu'ils cherchèrent à participer aux

(1) V. Mémoires du comte de Forbin, chef d'escadre. Amsterdam 2 in-12, 1730.— Lanier. Étude historique sur les relations de la France et du royaume de Siam de 1662 à Î703. Versailles, in-8°, 1883,

opérations de la nouvelle Compagnie. Maie rien ne prouve qu'ils lui aient donné beaucoup d'actionnaires.

Il est, en tout cas, certain qu'ils lui ont fourni des directeurs et des commis. On a déjà parlé de Brue et de David le père. En même temps que celui-ci un autre négociant, Castanier, remplit longtemps les mêmes fonctions. Le nom de ce directeur est bien provençal et on peut remarquer qu'au moment où il entrait au service de la Compagnie, un négociant du même nom quittait l'échelle de Constantinople.

La Compagnie des Indes avait eu d'abord douze directeurs. En 1730, sur la plainte des actionnaires au sujet des frais exagérés de la direction, le contrôleur général Orry réduisit leur nombre à six. M. Cultru a récemment montré, dans son livre sur Dupleix(l), le rôle quelque peu effacé des directeurs en présence des commissaires du roi, vrais chefs de la Compagnie. Ceux-ci étaient d'abord au nombre de quatre. Après la réforme de 1730, il n'y en eut plus qu'un seul, avec le titre d'inspecteur général. C'était un personnage important. Pendant douze ans, le frère du contrôleur général, Orry de Fulvy, maître des requêtes, remplit la fonction ; deux futurs ministres s'y succédèrent ensuite, Rouillé et Silhouette. Quelle que fût la haute autorité de ceux-ci, il ne faut pas trop ravaler le rôle des directeurs.

C'était sur eux que retombait tout le poids du détail des opérations commerciales et même coloniales de la Compagnie. Si l'on en croyait les jugements portés sur eux dans les correspondances ou les mémoires du temps, très peu auraient été à la hauteur de leur tâche. Castanier, incapable et préoccupé uniquement de ses intérêts personnels, aurait été l'un des plus mauvais directeurs. Dupleix le traite d'homme le plus borné de la Compagnie. Mais la sévérité de ses jugements sur des hommes distingués, sinon sans reproches, comme ses prédécesseurs, Lenoir son ennemi, et Dumas son ami, doit nous mettre en garde.

David est peut-être celui des directeurs dont le nom a été le plus épargné par les attaques et les calomnies. Cela seul suffirait à le mettre hors de pair. Il joua certainement un rôle très actif dans la direction car, en dehors du département du Sénégal qui lui fut confié pendant plus de vingt ans, il eut, avec Duvelaêr, le soin des arme-

(1) Prosper Cultru. Dupleix. Ses plans politiques ; sa disgrâce. Paris, Hachette, 1901, in-8-.

ments de la Compagnie. En 1744, quand Machault voulut former un comité secret de l'Inde pour assister et surveiller Duvelaër, chargé du département des Indes à la suite de Lenoir et de Dumas, David fut choisi avec Castanier. David reçut en récompense de ses services le cordon de Saint-Michel et des lettres de noblesse peu de temps après Dupleix qui les obtint en 1746. Le rôle de ce Marseillais n'est donc pas négligeable. L'étude minutieuse des archives permettrait sans doute de jeter sur lui quelque lumière.

Si l'histoire de la Compagnie des Indes avait été approfondie, on trouverait probablement des Marseillais ou des Provençaux parmi ceux qui la servirent en France ou aux colonies. Dans l'Inde, cependant, aucun des grands noms ne peut être revendiqué par Marseille. Dupleix était de Landrecies; aucun de ses prédécesseurs, Dumas, Lenoir, Martin, ne semble avoir eu d'attaches avec le grand port provençal. Il faut en dire autant des aventuriers célèbres tels que Gentil, René Madec, le Sombre, Benoit de Boigne, terreur des Anglais, qui maintinrent jusque dans les premières années du xixe siècle le prestige du nom français dans l'Inde.

Mais, d'où venait la foule plus ou moins ignorée de ceux qui luttèrent avec tant d'ardeur, et parfois tant de succès, au service de la Compagnie et, plus tard, à celui des princes de l'Inde? On connaît les noms d'un certain nombre d'entre eux cités dans les correspondances de la Compagnie, mais, la plupart du temps, on ne sait pas leur origine. Tout au plus pourrait-on se livrer à des suppositions. Dans le conseil supérieur de Pondichéry figurait, à l'époque de Dupleix, un Barthélémy, fils de négociant, qui pourrait bien être un Marseillais.

L'éclaircissement de ces points obscurs aurait son intérêt. Beaucoup de ces gens qui allaient chercher dans l'Inde des aventures ou la fortune, souvent l'oubli de peccadilles de jeunesse ou d'écarts plus graves encore, ne gagneraient pas à être mieux connus. Mais, quoi qu'on en ait dit, l'Inde n'attira pas que des déclassés, des gens tarés ou des créatures incapables des gens bien en cour. Des hommes tels que les Paradis, les Bussy, ont acquis justement la renommée et fait honneur à la France. D'autres noms, sans doute, mériteraient d'être tirés de l'oubli . Aussi faut-il désirer qu'une étude plus minutieuse de notre colonisation dans l'Inde soit enfin entreprise.

Aux Mascareignes, tout au moins, la trace des Marseillais est restée plus visible, éclairée par les noms de David et de d'Entrecasteaux. Nous retrouvons ici, en effet, Pierre David qui avait commencé sa carrière au Sénégal et devait la terminer en s'occupant de la Guyane (1). En 1746, Mahé de La Bourdonnais quittait l'Ile de France à la tête d'une escadre pour aller soutenir Dupleix dans sa lutte contre les Anglais. David, gouverneur du Sénégal, fut nommé à sa place par acclamation, « sans qu'on eût pris les voix dans l'assemblée, malgré le nombre des postulants qui la sollicitaient». Il allait justifier largement la confiance des directeurs et du commissaire du roi, Rouillé, dans ce poste qui était le plus important de la Compagnie après celui de gouverneur de Pondichéry.

La Bourdonnais venait de passer onze ans aux Mascareignes. Il avait été le créateur de la colonie de l'Ile de France occupée à peine depuis 1721. Plantations, routes, constructions, port, il avait tiré tout du néant. Pourtant, l'œuvre du marin breton que M. Cultru qualifie quelque part de corsaire et de marchand, guidé toujours par l'intérêt bien plus que par la gloire (2), semble avoir été quelque peu surfaite, ainsi que le remarquait déjà P. Margry en 1867. Pour faire contraste avec l'abaissement maritime de la France et pour trouver quelque consolation à ses malheurs, la légende avait auréolé son nom comme celui de Dupleix.

Il est au moins juste de dire que le nom de La Bourdonnais ne résume pas toute l'histoire des progrès de l'Ile de France au temps de la Compagnie des Indes. Il avait eu de grandes vues ; ce Breton entêté s'était montré travailleur opiniâtre ; il n'avait eu le temps, ni d'affermir, ni même de pousser fort loin son œuvre. Il léguait à son successeur de graves difficultés à résoudre.

La Bourdonnais, au retour d'un voyage qu'il avait fait en France, en 1740, avait ramené cinq vaisseaux et avait concerté à Pondichéry avec Dupleix le plan d'une croisière contre les Anglais et de la fameuse attaque contre Madras. Mais la Compagnie avait fait revenir ses navires en 1742. Quand La Bourdonnais apprit à l'Ile de France, le 1er septembre 1744, la rupture avec les Anglais, il n'avait plus de flotte. En un an il réalisa le tour de force d'en improviser une, car il s'était mis

(1) Voir les chapitres précédents .

(2) Dupleix, p. 217.

aussitôt en correspondance avec Dupleix pour la réalisation de leur ancien plan. Les vaisseaux en relâche au Port-Louis furent retenus par le gouverneur, radoubés, équipés et armés. Renforcé, en janvier 1746, par une nouvelle escadre expédiée de France, La Bourdonnais avait pu partir avec 10 vaisseaux portant 3,342 hommes, pour sa fameuse campagne. Mais il laissait l'Ile de France épuisée, démunie d'hommes et de vivres. Pour compléter ses équipages européens il avait du embarquer même des nègres et des Malgaches; il avait emmené toute la garnison et les habitants les plus capables de porter les armes .

C'est dans ces circonstances que David arriva à Port-Louis le 8 octobre 1746. Depuis le départ de La Bourdonnais une nouvelle escadre de cinq navires était arrivée de France. La pénurie d'hommes et de navires était telle que, pour pouvoir continuer son voyage dans l'Inde, il avait dû désarmer deux de ses meilleurs vaisseaux qui restaient inutiles dans le port. Le premier soin de David fut de leur donner les moyens de partir et de rejoindre dans l'Inde nos forces navales, alors cruellement éprouvées par l'ouragan du 13 octobre, qui avait détruit une partie des bâtiments de La Bourdonnais. Le nouveau gouverneur prit si bien ses mesures, qu'il put, quelques mois après, recueillir les débris de cette escadre qui ramenait son chef en France, à la suite de ses démêlés avec Dupleix, et fournir tout ce qui était nécessaire aux cinq navires arrivés à Port-Louis.

En même temps il recevait de Dupleix de pressantes demandes de secours. Après les brillants succès de 1746 sur les Anglais et leurs alliés indous : la prise de Madras, le brillant fait d'armes de San- Thomé, le siège du fort Saint-David devenu le siège du gouvernement britannique, la situation avait changé de face en 1747. La puissante flotte de l'amiral Griffin avait paru devant Madras ; les Français étaient réduits à la défensive et Pondichéry menacé.

Dupleix mandait à David qu'il était « sans vivres, sans argent et avec très peu de troupes, qu'il ne pouvait désormais recevoir de secours » que des îles. Grande fut la perplexité du gouverneur. Au ton des lettres de Dupleix il craignait que Pondichéry ne succombât aux premiers efforts. D'autre part, il avait des ordres exprès de la Compagnie de ne faire sortir aucun vaisseau des îles avant d'avoir reçu de France les renforts qu'on lui annonçait. Enfin, il savait que l'Angleterre venait de se décider à un grand effort dans. l'Inde et qu'elle y

expédiait l'amiral Boscawen à la tête de l'armement le plus considérable qu'on y eût encore vu.

David calcula très habilement, avec une justesse que l'événement justifia, la marche de l'amiral anglais. Il jugea qu'en y mettant toute la diligence, il pourrait expédier à temps des renforts et devancer l'arrivée de l'ennemi. Il prévint à la fois Dupleix et la Compagnie de ses préparatifs et fut assez heureux pour réaliser son plan de point en point. Le 24 avril 1748, Bouvet-Lozier, son beau-frère, l'un des meilleurs marins de la Compagnie, put appareiller de Port-Louis avec une escadre de six grands vaisseaux et deux frégates, qui portait trois millions d'espèces, des vivres, des munitions de guerre et 450 hommes de troupes de renfort. Sur la côte de Coromandel il rencontra l'escadre de l'amiral Griffin, plus forte que la sienne. Il lui donna le change par une habile manœuvre qui l'empêcha de le joindre et, sans combat, put débarquer tout ce qu'il avait chargé pour Pondichéry. « Trois cents hommes jetés dans Madras à la barbe des marins de la Grande Bretagne ; c'était peu et c'était beaucoup ! Ce renfort écartait une des plus cruelles préoccupations de Dupleix, le souci de Madras, dès lors en état de tenir ». (1) La situation changeait complètement de face; les Anglais furent consternés, le courage des Français relevé; Dupleix attendit plein de confiance l'attaque de Boscawen qu'il allait si brillamment repousser quelques mois après (août- septembre 1748). Pondichéry était sauvé.

Quand on apprit à Paris l'initiative du gouverneur David, les alarmes de la Compagnie changèrent d'objet. On trembla pour le sort des îles dont la défense semblait tout à fait compromise par ces efforts successifs. De fait, au début de 1747, l'Ile de France était si dégarnie de monde et si peu fortifiée, que, «si deux vaisseaux ennemis s'y fussent présentés pour l'attaquer, peut-être ils s'en seraient rendus maîtres ». Heureusement David avait eu un an de répit pour y pourvoir. Il s'était hâté de mettre les côtes en état de défense,. de créer des retranchements, des batteries. Dans la prévision d'un débarquement des ennemis, on avait cherché dans l'intérieur de l'île, au milieu des forêts, un refuge pour les femmes, les enfants et les objets les plus précieux. On avait heureusement trouvé un plateau isolé par des escarpements à pic, accessible par une langue de terre étroite, qui fut baptisé le Réduit

([) T. Hamont. Dupleix, p. 84.

et aussitôt fortifié. David avait su entraîner les principaux habitants, les décider à l'assister et à lui prêter leurs noirs ; puis il avait usé à propos d'autorité pour calmer des velléités de sédition.

Tout était prêt quand parut Boscawen, le 4 juillet 1748, avec une escadre de 34 vaisseaux «dont six restèrent au vent de l'île et les vingt-huit autres vinrent mouiller devant la baie des Tortues, en aussi bon ordre que s'ils avaient eu de nos pilotes dans leurs bords pour les manœuvres ». L'ennemi fit inutilement des feintes et des tentatives pour débarquer. La côte était si bien défendue et l'attitude des défenseurs si résolue, que Boscawen n'osa rien entreprendre de sérieux. Le 9 juillet, après « avoir honoré la colonie pendant deux heures d'une salve générale du canon de tous ses vaisseaux » qui ne fit aucun mal, il partit pour Pondichéry.

A peine délivré du danger, David songea à envoyer de nouveaux secours à Dupleix. Il parvint, non sans peine, à équiper et expédier six gros navires qui arrivèrent dans l'Inde en janvier 1749. Ils y apprirent à la fois la levée du siège de Pondichéry (15 octobre 1748) et le rétablissement de la paix. Dès le 11 mai 1748 les hostilités avaient cessé en Europe ; c'est en pleine paix qu'on avait continué de se battre dans l'Océan indien. Mais l'expédition n'avait pas été inutile ; Dupleix avait reçu 200 hommes qui allaient lui être d'une grande utilité dans ses nouvelles entreprises. La conduite du successeur de La Bourdonnais avait été au dessus de tout éloge. Les historiens l'ont jusqu'ici passée sous silence ; elle mérite bien pourtant d'être mise en lumière. P. Margry n'a rien exagéré quand il a écrit : « Ce fut à David que revint principalement l'honneur d'avoir sauvé les Iles orientales et, en partie, nos possessions des Indes. » Il reçut à ce sujet les félicitations de la Compagnie ; le gouvernement lui envoya en 1749 la croix de Saint-Louis, tandis que son père, déjà chevalier de Saint-Michel, recevait des lettres de noblesse.

La paix lui fit espérer de « pouvoir enfin se livrer tout entier à la réforme des îles et aux opérations nécessaires pour établir solidement et utilement ces deux colonies ». Elle fut malheureusement bien incomplète. On sait que c'est entre 1749 et 1753 que Dupleix lutta sans relâche pour établir la prépondérance française dans l'Inde. Il eut encore besoin des secours des îles et David lui en envoya à plusieurs reprises dans des circonstances décisives.

Malgré ces soucis, le gouverneur s'était consacré, dè6 1749, à

l'oeuvre de la colonisation. Si Ton en croit le mémoire justificatif qu'il envoyait plus tard à la Compagnie, la situation laissée par La Bourdonnais laissait beaucoup à désirer, c Je fus extrêmement surpris, ditil, en arrivant à l'Ile de France, d'y voir beaucoup moins de colons que des gens de tout état, occupés entre eux d'un brocantage sordide, d'un trafic illicite, tant intérieur qu'au dehors, de diverses marchandises sauvées par la fraude; on n'y avait point d'autre industrie; je n'ose presque dire, par respect pour la Compagnie, que son nom y était à peine connu; ceux qui croyaient avoir des idées plus justes de sa constitution, ne la regardaient que comme un établissement poli* tique pour donner lieu aux plus habiles de s'enrichir; de là l'oubli des vrais intérêts, l'indifférence pour l'agriculture, l'éloignement du travail, à la place des soins, des attentions, qui sont le partage du citoyen et qui forment les bonnes colonies. Tel était l'esprit qui régnait dans les îles, lorsque j'y suis arrivé. La fermeté, l'encouragement, l'exemple que je leur ai donné ont insensiblement banni ce désordre.,., mais qui peut se représenter les difficultés que j'y ai rencontrées, les contraditions, les murmures, l'animadversion générale de presque tous les particuliers, accoutumés à ne rien faire, ou à vivre aux dépens de la Compagnie ! Après leur avoir ôté tous les moyens de continuer leurs commerces illicites, je me donnai tous les soins possibles pour les amener à leurs véritables intérêts et les porter au travail ; le temps, l'exemple et la persuasion en sont venus à bout ; ils ont embrassé les cultures pour lesquelles ils ont plus de facilité ou d'inclination. »

Le tableau est sans doute quelque peu chargé, suivant l'usage des écrits de cette sorte. Mais il cadre trop bien avec tout ce que nous savons de la situation habituelle des établissements de la Compagnie des Indes pour n'être pas vrai dans les grandes lignes. Les abus y renaissaient sans cesse d'eux-mêmes ; on l'a vu par l'histoire de Brûe au Sénégal. Au cas où La Bourdonnais les eût combattus, ils eussent pu reparaître quelques mois après son départ. Bouvet-Lozier, successeur de David, n'écrivait-il pas à la Compagnie, en 1735 : « Il semble que les abus sont ici comme naturels aux affaires et doivent naître sous les pas et il n'est pas difficile de conclure que, sans une vigilance continuelle et une, autorité invincible, ils se renouvelleront aussitôt qu'ils seront détruits. »

En dépit des efforts de La Bourdonnais, les îles étaient encore bien

faiblement peuplées. En 1750, Bourbon, malgré une occupation déjà longue, n'avait encore que 3000 blancs et 1200 nègres. Quant à l'Ile de France, le peuplement commençait à peine : en 1735 les blancs n'étaient que 172, en y comprenant les femmes et les enfants, 379 en 1740. Ils possédaient proportionnellement beaucoup plus de noirs puisque le nombre des esclaves atteignait le chiffre de 548, puis celui de 2612.

C'était un résultat précieux obtenu par La Bourdonnais, une attestation probante de la peine qu'il avait prise pour développer les plantations. Cependant, d'accord avec la Compagnie, il considérait surtout les îles comme des postes de ravitaillement pour les navires sur la route de l'Inde et non des lieux de production et de commerce. C'est dans cette vue qu'il attachait une importance toute particulière au développement de l'élevage des volailles et des cultures vivrières. «Je crois, écrivait-il, qu'il ne convient pas d'avoir un objet de commerce à l'Ile de France jusqu'à ce qu'elle ne soit en état de fournir tous, les vivres nécessaires à sa consommation et à celle des vaisseaux (1). » C'était parler et agir prudemment. Aussi c'est à peine si La Bourdonnais avait fait quelques premiers essais de coton et d'indigo; il n'avait donné quelque développement qu'à la culture de la canne et aux sucreries. David s'efforça d'abord aussi d'assurer le ravitaillement des vaisseaux. Il demanda au cap de Bonne-Espérance du blé, des arbres fruitiers, des plantes potagères. L'extension des champs de blé permit d'en faire passer même à Pondichéry et de demander à la Compagnie moitié moins de farine qu'auparavant. Le nombre des bœufs et des moutons, accru déjà par La Bourdonnais, fut encore augmenté pour diminuer la nécessité d'avoir recours aux troupeaux de Madagascar.

Mais le nouveau gouverneur se distingua de son prédécesseur par son souci d'introduire dans l'île des cultures nouvelles, capables d'enrichir les habitants et d'alimenter un grand commerce. Le coton, la soie, l'indigo, les épices, formaient, avec le café, la plus grosse part des cargaisons des navires de la Compagnie. Le café seul était produit par Bourbon en quantités déjà appréciables. L'Inde, la Chine, les îles Hollandaises étaient, pour le reste, les fournisseurs nécessaires.

(1) Voir P. Margry. Relations et mémoires inédits. Les îles de France et de Bourbon sous le gouvernement de Mahc de La Bourdonnais, p 322. — Cf. p. 320 : a Cela m'engagea à représenter pathétiquement aux habitants que la Compagnie n'avait établi cette île uniquement que pour fournir des rafraîchissements à ses vaisseaux. »

Il devait y avoir bénéfice à la fois pour la Compagnie, pour les habitants des îles et pour les consommateurs français, si Bourbon et l'Ile de France devenaient des marchés vendant à meilleur compte les riches marchandises des Indes.

Le coton attira particulièrement l'attention du gouverneur ; il en commença lui-même les essais. « Le coton, écrivait-il, promet tout ce qu'on en peut espérer ; je continue à m'attacher à cette culture que la colonie doit particulièrement à mes soins ; plusieurs habitants en cultivent aussi de leur côté. J'en regarde le succès comme certain .»

Plus de 200.000 pieds de mûriers avaient été nouvellement plantés dans les deux îles. Deux ou trois habitants avaient commencé avec succès l'élevage des vers à soie. Les sieurs de Lanux et de Blottières envoyèrent en 1750 les premiers échantillons de soie qui furent trouvés fort beaux. La Compagnie fit alors passer aux îles, tant pour la culture du mûrier que pour le dévidage des cocons, plusieurs hommes sous la conduite d'un sieur Germain qui devait avoir l'inspection de ces travaux sous les ordres de David. Plusieurs autres colons entreprirent aussitôt la sériciculture.

David avait aussi fait le premier des essais d'indigo. Un sieur Calvair avait tenté une indigoterie à Bourbon en 1749. En 1752, un échantillon d'indigo de 400 livres, chargé sur les vaisseaux de la Compagnie, fut « trouvé de toute beauté ». Le gouverneur prévoyait un grand essor de cette culture quand les îles seraient plus peuplées,

On peut remarquer qu'il ne chercha pas à développer les deux sucreries créées par La Bourdonnais, l'une à l'Ile de France, l'autre à Bourbon. Les instructions de la Compagnie lui recommandaient de limiter l'industrie du sucre pour ne pas nuire à celui du Bengale. D'un autre côté, il eût fallu entrer en concurrence pour cette denrée avec les îles d'Amérique dont elle était la richesse.

Mais c'est David qui introduisit aux îles la culture des épices. Le mérite en est généralement attribué à Poivre ; c'est à lui que revient en effet, probablement, l'initiative ; mais il y eut collaboration entre le gouverneur et le voyageur et il est difficile de démêler la part de chacun.

Poivre, alors ûgé de 28 ans, revenait en 1747, sur l'escadre de La

Bourdonnais, de son premier et long voyage en Chine, en Cochinchine

et à Batavia. En passant à l'Ile de France, il dut communiquer à

David les vues qu'il allait présenter aux directeurs de la Compagnie

et fut sans doute encouragé par lui. Arrivé en France en 1748, il proposa deux projets de la plus haute importance : le premier consistait à ouvrir un commerce direct avec la Cochinchine ; le second à transplanter à l'île de France et à Bourbon les épiceries, dont la culture était restée jusque là concentrée dans les Moluques. Ses plans furent approuvés et on le chargea de les mettre à exécution. Au retour de cette première mission il rapportait à l'Ile de France quelques plants d'arbres à épices.

David fit aussitôt, à ses dépens, des essais de poivre, de cannelle et des autres épices. A son départ il se félicitait de voir les plants de cannelliers « se multiplier de jour en jour ». La preuve qu'il avait fait siennes les idées de Poivre, c'est que, plus tard, au moment où celuici rentrait en France, en 1773, dégoûté des tracasseries qu'il avait rencontrées comme intendant des îles et méconnu, David préconisa l'introduction des épices à la Guyane.

Pendant sa gestion, des mines de fer avaient été découvertes ; l'exploitation avait commencé et des forges avaient été créées. Le gouverneur fondait sur elles de grandes espérances, ce Cet objet, disait -il, est extrêmement important. Il n'y a pas, après le coton, une meilleure marchandise pour le commerce de la Compagnie dans Tlnde. » Malheureusement, pour les entreprises de toutes sortes, les bras manquaient. Il fallait des colons, il fallait surtout des esclaves. ce Sans ce secours, écrivait David, on pourra dire ou penser tout ce qu'on voudra» mais on n'avancera sur rien ; il en faudrait actuellement, pour le service particulier de la Compagnie, le double de ce qu'elle en a et il en manque trois ou quatre fois autant aux colons .»

Enfin, David n'avait pas oublié que l'Ile de France devait être avant tout un lieu de construction et de radoub pour les navires de la Compagnie. On a vu comment plusieurs escadres y furent équipées ou ravitaillées dans les deux dernières années de la guerre de Succession. Sur ce point, le gouverneur marseillais n'avait eu qu'à continuer l'œuvre commencée par La Bourdonnais, mais il avait brillamment rempli sa tâche.

Revenu en France, il écrivait plus tard fièrement. « Je ne compte pas depuis quel temps la Compagnie possède l'Ile de France ; je prouverai seulement à qui voudra me faire l'honneur de m'entendre, qu'on ne doit la regarder comme une colonie que depuis 1750. Elle ne le serait pas encore si je n'avais eu le bonheur de porter ses habitants

à changer leur façon de penser ; je n'aurais fait que cela pour la Compagnie que je croirais l'avoir infiniment bien servie. » Ses prétentions n'avaient rien d'exagéré.

Comme La Bourdonnais il s'était occupé surtout de l'Ile de France parce qu'elle paraissait appelée à un plus grand avenir. D'ailleurs Bourbon était déjà en plein développement et ne fut pas négligée. David y avait un collaborateur actif et intelligent qui devait être son successeur, le marin Bouvet- Lozier, son beau-frère. Il en avait tiré beaucoup d'hommes et de vivres pendant la guefre. Pourvu qu'elle ajoutât au café, en pleine prospérité, quelques autres cultures, telles que le coton, l'avenir de l'île lui paraissait assuré. Au sujet de cet avenir David avait eu des vues plus justes que La Bourdonnais. Celui-ci écrivait, en 1740, que « l'île de Bourbon était assez habitée et qu'elle ne produisait déjà que trop de café ». Il eût préféré, en effet, plus de cultures vivrières et, surtout, il craignait que la production, qui allait atteindre dans cinq ou six ans trois millions de livres, ne fût supérieure aux achats que pouvait faire la Compagnie. C'est pourquoi il avait fait interdire la culture du café à l'île de France. Sous le gouvernement de David fut posée à Bourbon la première pierre du collège de garçons. Les directeurs de la Compagnie n'avaient pas agréé la proposition faite par Bouvet-Lozier d'un couvent de filles.

David avait aussi travaillé à l'expansion française dans les mers orientales. C'est lui qui fit occuper Sainte-Marie de Madagascar pour donner plus de sécurité et de solidité au trafic avec la côte de la grande île. Tamsilalo, roi de Foulepointe, et sa fille Béti avaient sollicité à diverses reprises les capitaines des vaisseaux de la Compagnie qui venaient acheter des bœufs, du riz ou des esclaves, d'établir chez eux un comptoir. L'officier Gosse, ancien sous-marchand de la Compagnie à Pondichéry, chargé par David de faire des traités avec les chefs de la côte orientale, avait reçu les mêmes ouvertures. Celui-ci résolut de profiter de ces bonnes dispositions pour obtenir davantage. Quand Gosse revint avec ses instructions, Tamsilalo était mort ; Béti, devenue reine, céda aux exigences du gouverneur par le traité du 30 juillet 1750.

g Elle a su, disait ce curieux acte, à l'arrivée du sieur Gosse, depuis peu de retour dans une des escales de son royaume, et chargé des ordres, volontés et pouvoirs, de messire Pierre-Félix-Barthélemy David, écuyer, gouverneur général pour le roi et la Compagnie des

îles de France et de Bourbon, qu'il ne peut s'établir de comptoir français sur les terres de son royaume qu'au moyen qu'il soit fait un abandon, entier et sans aucune restriction, de l'île de Sainte-Marie, de son port et de l'îlot qui le ferme. En conséquence de quoi, et pour mettre à exécution le projet, à jamais avantageux à son peuple et à son royaume, de faciliter un établissement chez elle et d'y maintenir les Français », la reine, assistée de tous les grands de son royaume et des chefs de village, s'était embarquée sur le vaisseau de la Compagnie, le Mars, pour se rendre à Sainte-Marie. Là elle avait solennellement fait abandon de l'île à perpétuité en faveur des Français.

Les Betsimisaraka mettaient un haut prix à l'amitié de la Compagnie. Celle-ci obtenait à la fois un bon port, unique sur cette côte, et un point d'appui solide à l'abri des attaques des indigènes. Ce n'est pas trop s'avancer que d'attribuer ce brillant résultat à cette politique de persuasion, de douceur et de prévenances par laquelle David avait su s'attacher les indigènes du Sénégal et du Bambouk. Malheureusement Gosse, chargé d'occuper Sainte-Marie, n'était pas l'agent qu'il fallait pour la poursuivre. Autoritaire, injuste et imprudent, il se fit massacrer par les indigènes en 1754 (1). Sainte-Marie devait cependant nous rester plus longtemps, car Béti, amenée à Port-Louis, en fit de nouveau cession et devait être maintenue dans l'amitié de la France par son mariage avec le caporal La Bigorne.

David avait, en outre, favorisé les projets de Poivre en Cochinchine et pris part à l'établissement du comptoir qu'il fut chargé de créer à Faïfo (Annam), au sud de la baie de Tourane, en 1749. De son côté, il avait sollicité l'autorisation de faire faire des découvertes, en vue de la création de comptoirs, à la côte de Sofala et dans les parages de Zanzibar.

En 1752, David obtint son congé pour repasser en France et quitta en décembre le gouvernement des îles. Son séjour avait donc duré un peu plus de six ans. On ne sait ce qu'il fit jusqu'à la disparition de la Compagnie en 1769. Il était alors dans toute la force de l'âge et, comme il devait, plus, tard, s'intéresser activement aux entreprises coloniales, on a peine à croire qu'il soit resté inactif pendant ces dixhuit ans. Il serait vraisemblable qu'il fût entré dans la direction de la Compagnie ; les fonctions qu'il avait remplies devaient l'y conduire et

vl; D'Escamps. Hisl. et géoy. de Madayascar, p. 41-14.

son père, qui mourut alors, put lui laisser sa succession. Pourtant David fut obligé plus tard de se défendre contre des attaques violentes. C'est pour sa justification qu'il écrivit, en 1762, sous le titre modeste de Réflexions sur Vile de France, le mémoire publié par P. Margry. Tel était le sort commun des meilleurs serviteurs de la Compagnie qui vivait perpétuellement dans une atmosphère de défiance et de dénonciations. La Bourdonnais avait du rédiger un mémoire analogue en 1740 pour confondre ses calomniateurs. Au moment où David rentrait en France, son prédécesseur allait mourir, miné par la maladie qu'il avait contractée pendant ses quatre ans de Bastille. Un an après Dupleix revenait à son tour disgracié et vilipendé. Heureux cependant auprès de ses contemporains qui lui rendirent justice, David ne l'a pas été auprès des historiens qui l'ont tout à fait négligé jusqu'ici.

Placé entre La Bourdonnais et Poivre, David a pâti de leur double renommée que ses efforts ont contribué à accroître. La guerre de Sept Ans et la débâcle de la Compagnie ont ruiné les résultats de son œuvre. Il sembla plus tard que La Bourdonnais avait été le premier fondateur de la prospérité des îles et Poivre le second. En réalité, le gouverneur marseillais avait brillamment poursuivi, dans des circonstances plus difficiles, l'œuvre du Malouin ; avec des idées à lui il avait préparé celle de l'intendant lyonnais, moins initiateur qu'on ne l'a dit. Une étude plus approfondie grandirait sans doute sa renommée. Il est déjà permis de dire que son nom ne peut plus être séparé de celui de ses deux émules (1).

David avait laissé, pour continuer son œuvre, son beau-frère, Bouvet-Lozier (2), nommé gouverneur à sa place. Celui-ci, reconnu, plus tard, le plus grand homme de mer et le meilleur manœuvrier de la Compagnie des Indes, semble avoir été aussi un colonisateur de mérite. Il resta aux îles jusqu'en 1763. C'est lui qui s'entendit avec Poivre pour organiser sa seconde mission aux îles à épices, d'où il rapporta des plants de muscadiers et des baies de girofliers. Ce fut un naturaliste provençal, le Salonais Fusée Aublet, qui travailla avec

(1) Au sujet de David, v. Pierre Margry. Le Sénégal et les Iles orientale» d'Afrique sous le gouvernement de P. David » 1729-52) dans ses Relations et mémoires inédits. Paris, Challamel, 1869. — P. Margry a publié aussi le Mémoire de David sur l'île de France dans la Rev. marit. et colon. 1866.

(2) E. Fabre. Les Bouvet. Revue marit. et colon, xvin, 1866, p. 394-427.

Bouvet-Lozier à continuer les essais d'acclimatement des arbres à épices commencés par David en 1750. Les heureux résultats du second voyage de Poivre permirent de leur donner plus de variété et d'extension.

En 1752, Tannée du départ de David, Aublet, alors âgé de trentetrois ans, avait reçu de la Compagnie la mission d'organiser : « 1° un laboratoire qui put fournir ses comptoirs en médicaments ; 2° un jardin qui rassemblât les plantes qui pouvaient devenir avantageuses â la colonie .comme aliments pour les hommes et les animaux et aux vaisseaux comme rafraîchissements. » Il était parti avec le titre de « Botaniste et premier apothicaire-compositeur de la Compagnie des Indes à l'Ile de France ». Il devait remplir plus tard une mission analogue en Guyane au moment où David était l'un des promoteurs de nouvelles tentatives coloniales dans ce pays ; ce rapprochement permet de penser que le gouverneur marseillais ne fut pas étranger aux deux missions du naturaliste salonais. Or, David le père avait contribué quelques années auparavant à l'envoi d'Adanson au Sénégal. Nos deux Marseillais semblent donc avoir eu l'initiative féconde d'instituer l'inventaire scientifique des richesses végétales de trois de nos anciennes colonies.

Fusée Aublet, arrivé à l'Ile de France en août 1753, y passa neuf années laborieuses d'études de botanique et d'essais de culture. Il avait fait choix d'abord, au quartier des Pamplemousses, illustré par l'idylle de Paul et Virginie (1), d'un terrain situé non loin de la sucrerie de La Bourdonnais.

Mais il s'était fait, dès le début, beaucoup d'ennemis en signalant divers abus et, peut-être aussi, par son humeur peu commode. Au bout d'un an il dut abandonner les Pamplemousses pour échapper aux malveillants qui faisaient détruire ses semis et se borna à y cultiver des légumes pour l'approvisionnement de l'hôpital, du gouvernement ou des navires. Pour les multiples essais de cultures qu'il voulait tenter, il se retira dans l'intérieur de l'île, au Réduit, ce plateau visité en 1747 par David, qui avait peut-être attiré sur lui son attention. Aublet donne lui-même un tableau sommaire de ses expériences à la suite d'un catalogue des plantes de l'Ile de France (2). Elles avaient

(1; On y montre encore leur tombeau que les créoles croient authentique. 2 H /si. des plantes de la Guianc}t. u, Mémoires annexes, p. 159-160,

porté spécialement sur les arbres fruitiers d'Europe et des tropiques. Il avait donné tous ses soins au développement de l'élevage, nécessaire à l'alimentation des îles, essayé différents herbages et préconisé surtout la luzerne d'Europe.

Mais ce que la Compagnie souhaitait alors le plus, c'était de dérober aux Hollandais le monopole de la fourniture des épices. Malheureusement les vifs démêlés de Fusée Aublet avec Poivre retardèrent peut-être le succès. En 1753, le capitaine Aubry avait rapporté de Batavia plusieurs plants de muscadier qui avaient péri. L'année suivante, Poivre revenait à son tour des Philippines avec cinq autres plants qui furent encore distribués sans succès à des planteurs. Fusée Aublet prétendit que ce n'était pas là de véritables muscadiers. Malgré ce double échec, Poivre fut chargé d'une nouvelle mission et put présenter au Conseil de l'Ile, en septembre 1755, de nouveaux spécimens de graines et de plants. Fusée Aublet, convoqué pour les examiner, crut pouvoir encore déclarer qu'on ne possédait pas le vrai muscadier et, malgré lui, dut mettre en terre et soigner baies et plants. Le résultat fut de nouveau négatif et Aublet se vit accusé de les avoir arrosés avec de l'eau chaude pour les empêcher de pousser et d'avoir été acheté par les Hollandais. Il est certain qu'il se justifia aux yeux de la Compagnie, mais il semble bien qu'il montra peu d'empressement pour contribuer au succès de celui qu'il considérait comme un rival. Vingt ans après, il tenait encore à montrer dans son grand ouvrage que les coûteux essais d'introduction du muscadier à l'Ile de France avaient échoué. Il rappelait, au contraire, avec complaisance, qu'il avait réussi à y acclimater le cannelier. Godeheu, qui avait visité le Réduit en allant dans l'Inde, en 1754, lui avait ensuite envoyé cinq canneliers qui avaient produit tous les pieds qu'on avait vus depuis dans l'île et d'autres transportés de là à la Guyane. Ceux qu'avait propagés auparavant David avaient-ils donc tous disparu ?

En dehors de ses expériences de culture, Fusée Aublet avait étudié à fond, pour la première fois, les productions de l'île et les avait fait connaître en France. « Durant les neuf années que j'y ai passées, écrit-il, il en est parti peu de vaisseaux pour France par lesquels je n'aie fait quelque envoi de mémoires sur l'histoire naturelle du pays, ou de caisses de végétaux, minéraux ou animaux de l'Isle. J'espérais, à mon arrivée en Europe, me servir et des mémoires et des morceaux rassemblés dans les cabinets, pour publier ce que j'avais observé à

l'Ile de France, mais on ne me donna pas le temps d'effectuer ce projet (1). » Il avait étudié spécialement les plantes médicinales et avait substitué en grande partie leur emploi à celui des médicaments d'Europe dans les comptoirs de l'Inde, ce qui procura à la Compagnie une notable économie.

Quoi qu'on puisse penser de la bonne foi du Salonais dans ses démêlés avec Poivre, sa mission fut féconde. Elle prépara l'essor des cultures de l'île sous l'administration de son ennemi. De plus, Fusée Aublet avait eu l'honneur, souvent attribué au Lyonnais, d'avoir présidé à la création de nos jardins d'essais coloniaux. Quand on visite encore aujourd'hui le magnifique jardin des Pamplemousses, appelé aussi par les créoles de son ancien nom de jardin du roi, on voit se dresser au milieu de l'allée principale une colonne de marbre. On y lit, gravés, les noms des bienfaiteurs de la colonie avec ces belles paroles de Bernardin de Saint-Pierre : a Le don d'une plante utile me parait plus précieux que la découverte d'une mine d'or et un monument plus durable qu'une pyramide. » Les noms de Fusée Aublet et de David ont mérité d'y être joints à ceux de La Bourdonnais et de Poivre.

Quatorze ans après le départ de celui-ci, qui quitta l'intendance des îles en 1773, un illustre marin provençal, petit fils d'un marchand marseillais, était nommé gouverneur général. Les exploits du marin ont fait perdre de vue les mérites du gouverneur dont l'administration ne dura, d'ailleurs, que deux ans. Pourtant le nom du viceamiral d'Entrecasteaux doit être rapproché de celui de David. Antoine-Raymond-Joseph de Bruny, chevalier d'Entrecasteaux, était né au château de ce nom, voisin de la petite ville varoise de Barjol. Son père était président à mortier au parlement de Provence. Mais c'est à Marseille, dans le commerce du Levant, que son grand-père et son grand-oncle avaient fait la fortune de leur famille.

Les Bruny, originaires d'Italie, étaient venus s'établir à Nice et, de là, à Marseille, vers le milieu du xvnc siècle. Ils avaient acquis ou accru rapidement leur fortune dans le commerce, car, dans les dernières années du siècle, les deux Bruny, frères ou cousins, chefs des deux branches de la famille, comptaient parmi les négociants les

(1) Histoire des plantes de la Guiane. Préface, p. xil.

plus en vue de Marseille, étaient entrés dans la noblesse provençale et avaient noué de belles alliances. L'aîné, L. Bruny, échevin de Marseille en 1698, était devenu baron de la Tour d'Aiguës et de Lourmarin, seigneur de Peypin, La Motte, Saint-Cannat et autres lieux et l'un des 300 secrétaires de la maison du roi. Le cadet Raymond Bruny, établi au Caire, député de l'échelle en 1696, revint à Marseille peu de temps après, acheta une charge de trésorier général de France, puis le marquisat d'Entrecasteaux en 1714. Au même moment, Jean Bruny, un parent sans doute, exerçait successivement la charge de consul à la Cavalle en Albanie et aux Dardanelles (1).

Les deux Bruny firent entrer leurs fils au Parlement d'Aix et le frère aîné du chevalier avait succédé à son père dans sa charge de président à mortier. Ainsi, d'Entrecasteaux, petit-fils de Raymond Bruny, était bien d'origine marseillaise et de souche marchande. Le souvenir des Bruny était resté bien vivant à Marseille, puisque Guys place leur nom en tête de sa galerie de négociants remarquables (2). Les barons de la Tour d'Aiguës, ou les marquis d'Entrecasteaux, présidents au Parlement, y avaient des parents, des alliances et des relations. C'est à ces ascendances et à ces relations étroites qu'il faut sans doute attribuer les aptitudes commerciales et coloniales que révéla notre vice-amiral.

Jusqu'ici ce n'est guère que comme marin» que d'Entrecasteaux était célèbre. Et même, de sa glorieuse carrière, on ne connaissait bien que la fin, son voyage à la recherche de Lapérouse. Le baron Hulot a heureusement servi sa mémoire en la retraçant tout entière d'après les archives des ministères et des papiers de famille (3). Grâce à lui d'Entrecasteaux nous apparaît l'un des grands marins et l'une des figures les plu<tpures de l'ancien régime.

Il avait fait ses débuts dans la marine royale, pendant la guerre de Sept Ans, et avait conquis dans la guerre d'Amérique le grade de capitaine de vaisseau. Pendant ces deux guerres, où il avait servi

(1) Voir Arch. de la Chambre de Go m m. de Mars. : BB, 143 (deux lettres de lechevîn Bruny en mission à Aix); AA, 309, correspondance de l'échelle du Caire ; AA,174, 459 (lettres du consul}. Celui-ci signe Bruni; les deux autres, Bruny. L'extrait des registres de baptême pour d'Entrecasteaux porte : de Bruni.

(2) Marseille ancienne et moderne, p. 90-91 . a Dans les annales de notre commerce, quels noms plus mémorables et plus chers à la patrie que ceux de Bruny, auteur généreux de la fortune de tant d'autres ! •

(3) Bulletin delà Société de Géographie de Paris, 189 . D'Entrecasteaux, 1737-93 (p. 263-402}.

dans la Méditerranée, il avait noué des relations personnelles à Marseille ; il avait convoyé des bâtiments marchands dans les échelles. Nommé commandant de la station navale des mers de l'Inde en 1785, il avait reçu pour principale instruction de protéger dans ces mers le commerce de la nouvelle Compagnie des Indes créée par de Galonné, Dans le trajet de l'Ile de France à l'Inde, il se révéla homme d'initiative et marin consommé en cherchant à travers l'Océan indien une route plus courte que celle qui était suivie communément, la vraie route de l'Inde. Chargé de remplir en Chine une mission commerciale où les intérêts des négociants marseillais étaient directement en jeu, il s'y rendit par un itinéraire inédit qui fit de cette traversée un véritable voyage de découvertes et montra à Canton, pour la première fois, le pavillon du roi. C'est au retour de cette campagne qu'il reçut à Pondichéry sa nomination de gouverneur général des îles de France et de Bourbon, en 1787.

Les instructions qu'il y trouva en même temps montrent que les îles étaient encore regardées plutôt comme des stations navales que comme des colonies importantes : « Les îles de France et de Bourbon ont été établies pour servir de relâche aux vaisseaux français qui vont

en Asie On pourrait, peut-être, acclimater la canne à sucre, le

coton, l'indigo Le jardin du roi à l'Ile de France sera un dépôt de

plantes, d'épiceries et de toutes autres productions utiles, soit pour Cayenne, soit pour les deux îles, jusqu'à ce que l'on soit assuré de son degré d'utilité. »

Depuis le départ de Poivre, en 1773, les abus de toutes sortes avaient refleuri. Suffren se plaignait, en 1782, et écrivait qu'on « faisait fort indécemment des fortunes indécentes * à l'Ile de France, D'Entrecasteaux, qui savait dans quel état d'anarchie était tombé le gouvernement, fut effrayé de la tâche qui lui incombait. On peut suivre pas à pas ses efforts dans le volumineux recueil de sa correspondance de l'Ile de France, dont le baron Hulot a publié de nombreux extraits pour faire connaître cette partie la moins connue de sa carrière.

Il s'occupa tout naturellement d'abord de mettre en état le Port- Louis, qu'il trouva dans un état de délabrement extraordinaire, dont il avait le « cœur saigné ». Il chercha à calmer les discordes entre les habitants, poussées à un tel degré qu'elles avaient excité des désordres graves à Bourbon et menaçaient de tourner à. la guerre civile. Il sollicita en vain du gouvernement une délimitation plus précise des

pouvoirs des principaux officiers pour éviter les conflits fâcheux, autre source de troubles. Il eut, en outre, à s'entendre avec les nouvelles assemblées coloniales, instituées par Louis XVI dans les colonies le 7 juin 1787.

Bien que militaire et marin, d'Entrecasteaux s'intéressa particulièrement aux progrès des cultures et du peuplement des îles. Il en avait fait faire un recensement, Bourbon comptait, en 1787, 7.833 blancs et 37.265 esclaves ; l'Ile de France était peuplée par 4.457 blancs, 2.456 gens de couleur libres et 37.915 esclaves. Malgré tous les désordres et les guerres il y avait un grand progrès depuis l'époque de La Bourdonnais et de David. Le gouverneur se félicitait de 4e voir continuer, mais il se plaignait de l'insuffisance des bras. « On estime, disait il, que les défrichements de l'Ile de France ne s'élèvent pas au tiers du sol : 30.000 noirs environ sont employés à la culture de la partie défrichée ; il en faudrait donc, au moins, deux fois autant pour mettre le reste en valeur. »

La création nouvelle d'une indigoterie donnait à d'Entrecasteaux, jen 1788, l'occasion d'annoncer le succès d'une culture introduite par son prédécesseur David : « Les espérances que l'on avait conçues du succès de cette production nouvelle sont à présent changées en certitude ; on peut désormer la regarder comme une des sources de la richesse de cette isle. Les profits que cette manufacture donnera paraissent devoir être si considérables qu'il est à craindre que tous les habitants ne tournent leurs vues vers une culture aussi lucrative que celle de l'indigo et n'abandonnent par le fait même celle des denrées plus nécessaires. ... En tout cas cette entreprise, dont les avances s'élèvent à plus d'un million, ouvre à la colonie une branche de commerce nouvelle et infiniment avantageuse » (12 mars 1788).

Le développement du commerce, tel était, en effet, le but final de l'extension des cultures. D'Entrecasteaux était bien dans la tradition marseillaise quand il autorisait à deux reprises les colons et négociants armateurs de Port-Louis à se réunir, en septembre 1788, pour protester contre le privilège exclusif de la nouvelle Compagnie des Indes orientales et formuler des revendications très énergiques en faveur de la liberté commerciale. De même, le gouverneur n'hésitait pas à affirmer dans sa correspondance qu'il croyait plus à l'initiative individuelle et à l'intérêt privé qu'aux règlements officiels pour assurer l'essor des cultures,

Au besoin le marin essayait de se transformer en économiste et en financier pour régler les difficultés monétaires, auxquelles on attribuait la langueur des affaires. Le papier-monnaie avait été supprimé dans les îles ; le numéraire manquait. Il s'agissait de mettre un terme à l'agiotage, d'assurer une bonne circulation 'monétaire. On discutait au sujet des mérites de la piastre, seule monnaie courante aux îles, de l'utilité de l'introduction des monnaies de France en les employant seules pour les paiements du roi aux îles, du rôle que jouerait une Chambre d'escompte, dont les billets mis en circulation pussent suppléer au défaut du numéraire. D'Entrecasteaux étudiait consciencieusement toutes les données du problème et proposait une solution tout en s'excusant de son incompétence : « Cette matière m'est si étrangère et me paraît si difficile, écrivait-il au ministre avec une prudence qui l'honore, que ce n'est qu'avec une extrême défiance que je puis hasarder de mettre sous vos yeux quelques idées sur un sujet dont les personnes les plus éclairées s'occupent depuis si longtemps et sans un très grand succès. »

Enfin sa sollicitude s'étendait au delà des îles. Comme son prédécesseur David, il eût été partisan de l'expansion française dans l'Océan indien. Mais les circonstances étaient bien moins favorables car le ministère suivait plutôt dans ces mers une politique d'abdication.

Les instructions qu'il avait reçues au sujet de Madagascar témoignaient bien le découragement du gouvernement : « L'île de Madagascar a été regardée, depuis la prise de possession, non seulement comme une ressource d'où les îles de France et de Bourbon pouvaient tirer des bestiaux, du vin et des esclaves, mais encore comme un lieu propre à la fondation d'une nouvelle colonie... Toutefois, en se retraçant tous les événements qui sont arrivés, depuis l'établissement de Flacourt en 1652 jusqu'à celui des sieurs Modave et Beniowsky, en 1769 et 1772, on ne peut s'empêcher de convenir que l'intempérie du climat, la perfidie et l'état toujours sauvage des Madégasses rendent ce projet trop difficile dans son exécution, à moins d'une conquête qui coûterait beaucoup d'hommes et d'argent sans une utilité bien réelle. Le sieur d'Entrecasteaux conservera donc le seul comptoir établi à Foulpointe sans paraître abandonner les autres propriétés françaises de la côte Est de cette île. »

Tout au moins, puisqu'on ne voulait rien entreprendre, le gouverneur aurait voulu qu'on empêchât nos rivaux de prendre notre

place. Il surveillait avec inquiétude les agissements des Anglais. Les archives coloniales conservent une intéressante correspondance datée de 1788, où il essayait de démontrer au ministre l'utilité d'empêcher les Anglais de s'installer à Madagascar et dans l'île d'Anjouan, l'une des Comores, qui commandait l'entrée du canal de Mozambique (1).

La même année, d'Entrecasteaux voyait abandonner l'expédition de Cochinchine (2) qu'il avait conseillée lors de sa mission en Chine en 1786. L'empire d'Annam était alors troublé par les guerres civiles. L'évêque d'Adran,Pigneaux deBéhaine s'était mis en relations à Saigon avec le roi Nguyen Anh qui devait devenir plus tard l'empereur Gia Long. Chassé de ses États et réfugié au Siam, le roi s'était laissé persuader par l'évêque de demander secours au roi de France. Il avait envoyé son fils, le prince Canh, héritier du trône, à Pondichéry, accompagné par le prélat français.

D'Entrecasteaux s'y trouvait alors en qualité de commandant de la station navale. Un de ses navires, commandé par M. de Richery envoyé par lui en croisière sur les côtes d'Indo-Chine, reçut à son bord Nguyen Anh en personne. Il allait partir lui-même pour Canton quand il reçut du gouverneur des Mascareignes une lettre où celui-ci paraissait blâmer cette démarche. Aussitôt il écrivait au ministre la lettre suivante qui atteste qu'il comprenait toute l'importance de nos nouvelles relations avec le prince annamite, qu'il désirait en tirer parti et qu'il pressentait l'avenir.

« L'instruction donnée à M. de Richery a été signée par moi... Quoique l'objet politique ne me concernait en aucune manière, j'y ai porté la même attention qu'aux autres objets... Depuis plus de deux ans, le gouvernement de Pondichéry donne asile au fils du roi de Cochinchine. Dès lors, quel plus grand inconvénient trouverait-on à recevoir le roi lui-même ? Si l'on parvient à réunir le père et le fils, le temps peut amener des circonstances qui rendent cette réunion trop profitable. La position de Tourane est si importante... que l'assurance d'en obtenir la possession en favorisant le rétablissement de ce prince n'est pas un objet à négliger et qu'il est toujours utile d'avoir à sa disposition la personne à qui l'on veut arracher ce sacrifice, ne fut-ce que pour l'empêcher de faire les mêmes offres à la puissance rivale...

(1) Correspondance générale. C4, 80.

(2) Le mot de Cochinchine était alors employé pour tout l'Annam.

D ailleurs les Anglais ont obtenu du sultan de Mindanao la cession d'une petite île qui peut leur servir d'entrepôt pour le commerce de la Chine; pourquoi ne prendrions-nous pas une précaution analogue? u

Pendant que d'Entrecasteaux remplissait sa mission à Canton, le bruit des projets français s'y répandit. L'inquiétude manifeste des Anglais ne fit que le confirmer dans l'opinion que la possession de Tourane avait une importance exceptionnelle et il Fexprimait dans une nouvelle lettre du 3 mars 1787. Quelques mois après il devenait lui-même gouverneur des Mascareignes, au moment où l'évêque d'Adran signait avec le comte de Montmorin, ministre des affaires étrangères, le fameux traité de Versailles du 27 septembre 1787. La France accordait une escadre et des troupes à Nguyen Anh pour son rétablissement, en retour de la cession de Tourane et d'autres privilèges importants.

D'Entrecasteaux voyait donc le gouvernement entrer dans ses vues et il était appelé à en préparer l'exécution. Mais le voyage des flûtes destinées au transport des troupes éprouva des contrariétés ; l'envoi des fonds destinés à- la campagne fut retardé et surtout le projet fut abandonné à cause du mauvais vouloir du comte de Conway, commandant de Pondichéry, avec lequel d'Entrecasteaux n'était pas en bons termes. Informé de ces retards, celui-ci, dépité, répondait à Conway en juillet 1788 : « II me semble bien difficile que cette expédition puisse être tentée l'année suivante, si c'est à l'insu des Anglais qu'on se propose de l'entreprendre. » En effet, au début de 1789, il recevait du ministre l'ordre de « renvoyer indistinctement toutes les flûtes ». Notre établissement en Indo-Chine était retardé pour longtemps.

Quelques mois après, par crainte des Anglais, l'évacuation militaire de Pondichéry était effectuée pour renforcer notre situation dans les îles. L'ancienne capitale de notre empire indou était reléguée au rang de simple comptoir et sa garde confiée à des indigènes. Conway vint résider à l'Ile de France avec le titre de et gouverneur général des possessions françaises à l'est du cap de Bonne Espérance ».

C'est ainsi que d'Entrecasteaux quitta l'Ile de France le 18 novembre 1789. Son court séjour avait suffi pour révéler que ce marin avait en lui l'étoffe d'un administrateur vigilant et éclairé. Les habiles négociants ou les parlementaires rompus aux affaires qu'avaient été son père et son grand-père semblaient lui avoir légué leurs qualités. Sa correspondance atteste quelque chose de plus : d'Entrecasteaux fut

un noble caractère dont les qualités « maîtresses étaient la dignité et le dévouement ». Chez lui « la délicatesse des sentiments et la sensibilité du cœur s'alliaient à la fierté de l'âme » . On parlait souvent, dans les mémoires du xvne et du xvnic siècle, des services que rendait la marine du commerce en exerçant des matelots pour le service du roi. Le commerce de Marseille aurait pu fournir aussi à la marine royale de brillants officiers si celle-ci n'avait pas trop écarté les roturiers. D'Entrecasteaux et, après lui, pendant la Révolution, ses compatriotes provençaux, Truguet, Missiessy, Ganteaume, en sont les plus brillants exemples.

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