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CHAPITRE VIII

LA COLONISATION MARSEILLAISE EN DEHORS DE LA MÉDITERRANÉE AU XVIIie SIÈCLE.

III. — Les Marseillais aux Indes orientales et en Océanie (suite) : Jacques Rabaud, Blancard, Marchand.

Au moment où d'Enlrecasteaux avait été envoyé aux Mascareignes des Marseillais y étaient fixés depuis longtemps. La suspension du privilège de la Compagnie des Indes par les arrêts du conseil du 13 août et du 6 septembre 1769 avait ouvert les Indes au commerce des particuliers. C'est alors que les relations de Marseille avec les îles étaient devenues fréquentes et qu'elles avaient amené peu à peu des établissements. Tous les navires qui faisaient le voyage de l'Inde s'arrêtaient, en effet, à l'Ile de France à l'aller comme au retour. Souvent même la plus grande partie des marchandises qu'ils transportaient étaient destinées aux îles. On en faisait plus tard un grief aux négociants marseillais qui, disait-on, ne prenaient pas réellement part aux armements pour l'Inde.

En réalité, quand la route du Cap avait été ouverte à tous les armateurs, ceux de Marseille avaient été parmi les plus empressés à en profiter et les plus entreprenants. Malgré l'affaiblissement de notre influence politique et le triomphe des Anglais, ils travaillèrent avec ardeur à donner .l'essor aux comptoirs commerciaux, restés jusqu'alors la seule forme de colonisation dans ces parages.

Si l'on en croit une Consultation écrite plus tard, en 1788, pour la Compagnie des Indes, les négociants du royaume, en général, avaient montré peu d'empressement pour tenter ce nouveau commerce. II avait fallu les encouragements et l'impulsion du gouvernement.

Choiseul, Praslin, Terray avaient écrit à plusieurs d'entre eux les lettres les plus pressantes pour les engager à continuer pour leur compte les expéditions commencées avec les vaisseaux du roi. Puis, insensiblement, l'amour propre, l'ambition, l'espérance de faire de gros bénéfices, « échauffèrent les tètes et déterminèrent des entreprises assez multipliées ». Leur résultat, paraît-il, avait été désastreux.

(( Les principaux négociants, disait la Consultation, ceux qui avaient donné plus d'étendue à leurs spéculations, versé plus de fonds dans leurs entreprises, y ont succombé, écrasés par des pertes immenses. Nous pourrions nommer, et tout le commerce les nommera avec nous, quatre de ces maisons, dont les noms avaient toujours figuré avec distinction et dont le désastre retentit alors dans les deux mondes. L'ensemble de leurs opérations s'était élevé, dans l'espace de huit ans, au dessus de 80 millions et le résultat a été une perte de plus de 16. Une seule en a perdu plus de 12, sur 43 auxquels montaient ses retours de l'Inde et ses ventes à Lorient. Intelligence, expérience, activité, rien ne manquait cependant à ces maisons. Mais -elles n'ont point résisté au choc réuni de la plupart des causes qui ruineront toujours le commerce particulier dans l'Inde.... Si le commerce de rinde a été fatal à des maisons de premier ordre, on peut juger combien, dans les classes inférieures, il en a renversé. Les registres consulaires, compulsés à cette époque, dans les villes maritimes surtout, fourniraient un détail de faillites vraiment effrayant. Au bout de quelques années il a été bien démontré, pour tout négociant qui avait quelque chose à perdre, ou que n'aveuglait pas un fol entêtement, que le commerce de l'Inde, fait directement par les particuliers, ne pouvait être que ruineux... D'un autre côté, les capitalistes détrompés... avaient fermé leurs caisses et portaient leurs fonds dans des entreprises plus sûres (1). »

Le tableau était un peu chargé. En tout cas il ne convenait pas du tout à l'histoire des armements marseillais et cette exception gênait l'argumentation des défenseurs du monopole. Joseph et Georges Audibert, les neveux du fameux Georges Roux, avaient donné l'exemple en 1770 en expédiant des vaisseaux prêtés par le roi. S. Bérard, d'une ancienne famille de négociants enrichis dans le Levant, et Xavier Benêt, de La Ciotat, propriétaires de plusieurs

vl) Arch. de la Chambre de Coram. de Mars. HH, 43.

navires, suivirent leur exemple. Benêt fit des expéditions fructueuses au Bengale et à Batavia ; plus tard son frère devait fonder à La Ciotat un bel établissement pour la filature des cotons.

Mais les opérations qui firent le plus d'honneur aux Marseillais furent celles de la maison Rabaud et O. Jacques Rabaud, chef d'une dynastie de négociants qui, pendant plus d'un siècle, allaient se signaler à Marseille, à la fois par leur esprit d'entreprise et par leurs hautes qualités morales, appartenait à une famille originaire de Gijon, diocèse de Castres, apparentée au Ntmois Rabaut Saint-Etienne qui devait avec son frère jouer un rôle & la Convention. Tandis que d'autres Rabaud étaient allés s'établir à Bordeaux il se fixa à Marseille en 1755. Il y attira d'autres cévenols de la région de Castres, tels que les Bruniquel et les Carcenac, et ainsi fut grossi ce noyau de familles protestantes composé surtout de Genevois, de quelques Hollandais, Danois ou Hambourgeois, qui allait tenir une s) grande place dans le commerce marseillais. Par son mariage avec Marguerite Baux, en 1775, Rabaud devenait gendre et beau-frère de deux armateurs, Jean et David Baux, qui avaient été des premiers à faire des expéditions dans l'Inde. 11 s'alliait aussi en même temps à la famille Fraissinet, récemment établie à Marseille.

Le navire le Conquérant, capitaine Brémond, armé par Rabaud, « fut le premier qui arbora le pavillon provençal à la côte de Coromandel et au Bengale en 1772 ». Bientôt la maison Rabaud fonda successivement des comptoirs à Pondichéry, à Chanderaagor et sur la cote de Malabar. Un mémoire de 1787 parle de rétablissement qu'elle avait au Bengale pour la fabrication des toiles et mousselines. En 1786 elle attendait à la fois le retour de cinq vaisseaux des Indes ; en 1769 elle en possédait dix, tous armés pour ce même commerce. Au total, les armements faits à Marseille, en 15 ans, de 176ft à 1785, furent les plus nombreux après ceux qui sortirent de Lorient. Ce dernier port avait fait partir pour l'Inde et la Chine 195 vaisseaux, Marseille 97, Bordeaux 33, Saint-Mal© 1», La Rochelle 18, Nantes 16* Le Havre et Brest 3 et 4 seulement.

Les entreprises de Rabaud furent aussi heureuses qu'étendues. Pierre Blancard, l'auteur marseillais d*un Manuel da ccmtnerce des Indes orientales, affirme que les expéditions faites à Marseille de 1771 à 1784 avaient toujours donné 50 à 60 o/o de bénéfice. Les Marseillais avaient repris le commerce dinde en Inde, pratiqué avec tant de

succès par Dupleix à Chandernagor, et le même Blancard rapporte qu'en 1787 il avait acheté à Bombay des cotons qu'il vendit à Canton avec 90 o/o de profit. Ces bénéfices, opposés aux insuccès des Ponantais, étaient tout à l'honneur de l'habileté des Marseillais. Us répondaient victorieusement aux arguments mis en avant sur la nécessité des compagnies et du monopole. Aussi leurs opérations allaient-elles être invoquées et discutées dans le vif débat qui s'engagea à ce sujet de 1786 à 1789.

Pourtant l'initiative des Marseillais et le succès de leurs entreprises avaient été singulièrement entravés par l'obligation, maintenue en 1760, de faire revenir tous les navires à Lorient. Les Ponantais en étaient beaucoup moins gênés. En 1775, le ministre, Sartine, avait demandé à la Chambre de Marseille ses observations sur les besoins du commerce. Elle lui répondit que, pour donner de l'activité aux entreprises dans l'Inde, il fallait supprimer les retours à Lorient. Les armateurs devaient, en outre, obtenir des permissions et passeports de la Compagnie, qui continuait de subsister en théorie, et les faire viser par le ministre. Aussi en vit-on quelquefois expédier des navires de Brest et du Havre. En 1771 Joseph et Georges Àudibert demandèrent au roi la frégate la Thitis qui partit de Brest ; en 1773, ils armaient au Havre le vaisseau le Gracieux. Leur exemple fut, sans doute, imité par d'autres, si bien que le chiffre des navires expédiés de Marseille n'indique pas toute l'activité des armements marseillais.

Au bout de quinze ans d'une liberté incomplète l'essor des entreprises particulières allait être arrêté par la constitution d'une dernière Compagnie des Indes, œuvre du ministre de Calonne. Les protestations de toutes les grandes places de commerce ne modifièrent pas les vues du gouvernement qui confirma l'existence de la nouvelle Compagnie et lui donna plus de solidité par l'augmentation de son capital, porté à 40 millions en 1780, et par la prolongation de son privilège à quinze années. L'un des armateurs marseillais qui avaient pris le plus de part aux entreprises dans l'Océan indien, Bérard, avait été attiré dans la Compagnie, et son expérience reconnue l'avait fait choisir comme l'un des douze administrateurs.

Sans doute, la nouvelle Compagnie n'avait pas été investie du monopole absolu, ni des privilèges exorbitants de celles de Colbert oit de Law, Mais elle avait bien la prétention de succéder à ses devancières et se montrait peu disposée à laisser les particuliers continuer

leurs armements en concurrence avec elle. La maison Rabaud de Marseille fut la première à s'en ressentir et vit retenir deux de ses navires dont le chargement avait commencé avant que la Compagnie ne fût formée. L'injustice était criante et l'un des vaisseaux put partir. Mais l'influence de la Compagnie était telle que les démarches les plus pressantes, appuyées à la cour par de hauts personnages tels que le duc de La Rochefoucauld, le prince de Beau va u, le comte de Thiard, l'archevêque d'Aix, ne purent l'emporter auprès du Comité de l'Inde. La maison Rabaud fut obligée d'accepter pour son navire la Vicomtesse de Besse un contrat très onéreux que lui imposait la Compagnie. Les contestations à ce sujet duraient encore en 1789 et les armateurs finissaient par avoir recours à la Constituante : « Les sieurs Rabaud et C,c, disaient-ils dans leur requête, sont trop fatigués de leurs anciennes contestations avec la Compagnie pour pouvoir en entamer une nouvelle, quoique les temps soient bien changés et que l'on n'ait plus à redouter le despotisme ministériel ; ils se bornent à désirer que l'auguste sénat de la France leur fasse accorder un dédommagement qui diminue les pertes et sacrifices de tous les genres qu'on les a contraints à faire sur l'armement de la Vicomtesse de Besse (1) .b

Aussi la Chambre de Commerce de Marseille s'était-elle hâtée de ' protester contre le nouveau monopole. Dans sa séance du 19 avril 1786 elle avait décidé de renouveler ses démarches et d'envoyer un mémoire au maréchal de Castries, ministre de la marine. L'une de ces démarches avait été, peut-être, d'inspirer le fameux mémoire rédigé la même année par l'avocat Lacretelle auquel elle avait eu recours déjà en d'autres occasions. Tout ce qu'elle obtint ce fut l'assurance du maréchal de Castries que le monopole de la Compagnie ne serait pas étendu aux îles de France et de Bourbon (2). Ce fut ce qui subsista de la liberté.

Pour maintenir leurs établissements et leur commerce dans l'Inde, les Marseillais durent se servir du port franc de Livourne et recourir au pavillon italien ou fréter d'autres bâtiments étrangers. C'est ainsi qu'en 1787, la maison Rabaud envoyait le navire suédois Wedwige-

(1) Mémoire des sieurs Rabaud et C'% négociants de la ville de Marseille, sur les vexations qu'ils ont éprouvées de la part de la nouvelle Compagnie des Indes. 10 novembre 1789. Archives de la Chambre de Commerce, HH, 43.

(2) Délibérations de la Chambre BU, 18. MM. Salles, Homagnac et Isnard l'archivaire, sont chargés de la rédaction du mémoire. — Lettre du maréchal de Castries du 28 janvier 1787. AA, 109.

Sophie sur la côte de Coromandel et au Bengale. Sa cargaison de toileries devait être ramenée dans le port franc d'Ostcnde. En revenant de Pondichéry, le capitaine apprit par des navires rencontrés sur les côtes d'Europe que la guerre avait éclaté entre les Suédois et la Russie. Craignant la rencontre de quelque corsaire ennemi dans la Manche, il résolut de chercher un refuge dans le port franc de Lorient, où il entra le 19 septembre 1788. Dans un cas analogue, pendant la guerre entre l'Angleterre et la Hollande, la Compagnie des Indes hollandaise avait obtenu la permission de conduire six de ses vaisseaux à Lorient et d'y faire mettre en vente leurs cargaisons. Rabaud sollicita une faveur analogue, offrant même de décharger ses marchandises dans les magasins de la Compagnie, de les vendre par son intermédiaire ou sous sa surveillance et de lui payer une commission de 2 o/o.

Pourtant, la maison marseillaise ne put obtenir une faveur moindre que celle qui avait été accordée aux Hollandais : la cargaison dut être transbordée du vaisseau suédois sur d'autres navires et conduite à Ostende (1). Cette affaire et d'autres tracasseries semblent montrer que la Compagnie des Indes redoutait particulièrement la concurrence des Marseillais. Peut-être était-elle excitée contre eux par l'armateur Bérard, devenu l'un de ses directeurs les plus actifs.

En faisant leur commerce par Ostende ou par Livourne, les armateurs marseillais voyaient leurs entreprises grevées de frais supplémentaires très lourds, tels que commission, renchérissement d'assurance, etc. Mais l'Etat n'y perdait pas moins. Sur la cargaison de r/ferfiiJige-Sop/He, Rabaud calculait que le Trésor royal avait sacrifié 300.000 livres de droits de douane pour ne pas toucher au privilège de la Compagnie. De plus, c'étaient les ports et les navires étrangers qui profitaient de l'activité de nos négociants. Les obstacles n'avaient pas découragé le hardi négociant. En 1787, il renouvelait pour six ans la Société Rabaud et C,e au capital de 1.001.500 livres (2). Le 3 avril 1789, il formait à côté d^elle une Société en commandite pour expéditions maritimes aux Indes orientales, sous la direction de Rabaud et Cle de Marseille et Senn Bidermann et C,e, de Paris ; les actions étaient de 30.000 livres.

L'activité des grands négociants marseillais était alors réellement

(1) Mémoire cité, du 10 novembre 1789.

(2) Rabaud versait personnellement 370.000 livres, les cinq autres intéressés étaient des protestants, en majorité ses parents.

remarquable. Rabaud pouvait écrire dans un mémoire adressé au ministre vers 1784 : « Le sieur Rabaud s'est rendu utile dans cette ville par l'étendue de son commerce dans presque toutes les échelles de l'empire ottoman, dans celles de la Barbarie et du royaume de Maroc; il a formé des établissements à Constantinople, Smyrne, Salonique, l'Egypte, la Syrie, Tunis, Maroc ; il s'est en même temps occupé du commerce des lies françaises de l'Amérique, de celui de la pêche de la morue à Terre-Neuve, en fournissant des fonds aux armateurs de Granville ; il a aussi tourné ses vues vers l'Amérique du Nord... il croit pouvoir avancer qu'il n'y a point de négociant en France qui ait porté ses spéculations en autant de lieux à la fois. •

L'affirmation n'avait rien d'exagéré puisqu'il (allait ajouter encore à cette énumération le Sénégal et les Indes orientales. Continuant la tradition généreuse de Georges Roux, Rabaud avait rendu au roi d'importants services pendant la guerre d'Amérique en offrant ses navires pour des transports et pour le ravitaillement des colonies; il avait ainsi sacrifié plus de 200.000 livres. La dernière année de la guerre, il avait été le plus fort contribuable pour le vaisseau de 110 canons que le commerce de Marseille offrit au roi.

Après avoir travaillé pendant deux ans pour faire rendre la liberté au commerce, les Marseillais ne comptaient plus l'obtenir du gouvernement. Tout en continuant leurs armements dans l'Inde dans des conditions onéreuses et difficiles, ils tournèrent leurs vues d'un autre coté. Gens de premier mouvement, souvent trop vite découragés par les obstacles, les Marseillais sont, à l'occasion, très opiniâtres. Un des traits les mieux marqués de leur caractère c'est leur souplesse et leur ingéniosité pour se plier aux circonstances, tourner les difficultés et même en profiter. Ils en donnèrent un curieux exemple en songeant, à la veille de la Révolution, à faire reprendre au commerce de l'Inde les routes abandonnées de plus en plus, depuis près de trois cents ans, qui aboutissaient à ces échelles du Levant où ils étaient restés les maîtres.

Ils songèrent à la fois à la route de la mer Rouge et à ces caravanes qui apportaient autrefois à travers la Perse et les pays turcs les produits de l'Extrême-Orient, On a parlé déjà des plans du négociant Seymandi, de la mission de Truguet, du traité de 1784 et de son inexécution due à la fois au mauvais vouloir des Turcs et à l'hostilité de la Compagnie des Indes (1).

(1) Cf., ci-dessus, chap. ni, p. 99-100.

Alors les Marseillais s'étaient tournés d'un autre côté. Un groupe important de négociants, à la fois riches et considérés par leurs lumières et leur caractère, pensait à faire revivre l'ancien commerce des caravanes. Ils avaient ébauché déjà l'organisation d'une compagnie pour l'entreprendre. Parmi eux on citait les noms respectés des Rabaud, des Seymandi, des Hugues, des Tarteiron, des Samatan, des Dragon. L'ambassade envoyée par Tippou Sahib la même année vint encore augmenter leurs espérances. Malouet avait organisé leur réception à Toulon. La Ghambre de Commerce et le Conseil de ville échangèrent avec les envoyés du sultan de cérémonieuses visites et leur firent des cadeaux (21-23 juin 1788) (1).

L'âme du projet, Jacques Seymandi, était l'un des membres les plus distingués de la colonie suisse et protestante. Négociant lettré, il fit partie de l'Académie de Marseille et en devint même président* Originaire de Genève comme Dominique Audibert, il était comme lui en relations avec l'ancien ministre Necker qui allait être remis à la tête des finances en août 1788. Seymandi comptait, peut-être, sur son appui quand il présentait cette année-là au gouvernement son projet de commerce dans l'Inde par caravanes. Il y faisait valoir la possibilité de diminuer ainsi les profits et l'influence des Anglais» de plus en plus maîtres du commerce de ce pays par mer. Mais Necker était attaché,, lui aussi, aux privilèges de la Compagnie des Indes qu'il avait défendus contre les attaques. Seymandi reçut « des témoignages flatteurs de l'estime des ministres et de la bienveillance du gouvernement ». Mais la nouvelle compagnie n'obtint aucun encouragement.

Si l'on en croyait un mémoire d'Esprit de Sinéty, les Anglais avaient été effrayés par le dessein de la compagnie marseillaise et ils n'en avaient pas perdu le souvenir cinq ans après. Tous les négociants qui en faisaient partie furent victimes de, la Terreur et Sinéty n'hésite pas à dire qu'ils avaient été désignés aux pourvoyeurs de la guillotine par les agents anglais étroitement mêlés, en effet, aux troubles de Marseille et de Toulon dans la funeste année 1793. L'ancien membre de la Constituante, secrétaire perpétuel de l'Académie de Marseille, écrivait en 1802 : « Rappelons-nous donc, puisqu'un aussi grand intérêt l'exige, ce que nous voudrions oublier à jamais;

(1) Arch. de la Chambre de Comm. de Mars. II, 1«

suivons la marche combinée du terrorisme dans cette ville, dirigée par le gouvernement anglais. D'abord il a mis sous la hache des bourreaux les négociants de Marseille, et principalement tous ceux qui avaient osé former cette fameuse compagnie, qui se disposait en 1787 à pénétrer dans les Indes orientales par l'ancienne route des caravanes. Les noms des victimes accusent ici le gouvernement anglais. Les Habaud, les Seymandi, les Hugues, les Tarteiron, les Samatan, les Dragon, les Payan, ont porté leurs têtes sur l'échafaud

révolutionnaire Si le génie anglais n'a pu parvenir, comme il

l'avait projeté, à combler le port de Marseille.... il se glorifie d'avoir anéanti son commerce (1). »

Le rétablissement de la Compagnie des Indes en 1785 avait arrêté aussi les entreprises des Marseillais en Chine. Lors de la suspension de son privilège en 1769, cette compagnie avait, depuis peu de temps, établi à Canton un comptoir qui avait à sa tête un conseil de direction composé de trois membres. La cessation de ses opérations y avait mis le désarroi jusqu'à ce qu'il fût érigé en consulat, le 3 février 1776, sur le modèle des consulats de Barbarie. La nation française comptait bien peu de résidents ; en 1782 elle était réduite au consul, à son chancelier et à son interprète, à deux négociants et à un domestique.

C'est alors que les armateurs particuliers firent leurs premières expéditions : il y en eut de Lorient, de Nantes et de Marseille. Cependant les Anglais semblaient devoir s'emparer peu à peu de tout le commerce. En 1772 on avait vu mouiller à Whampoa, devant Canton, 16 vaisseaux anglais, 3 français, 3 hollandais, 2 suédois,

2 danois et 1 portugais. En 1774 les marchands hanistes de Canton, en possession du monopole du commerce avec les étrangers, avaient fait des opérations avec 19 vaisseaux anglais, 6 français et 4 hollandais. Puis la guerre d'Amérique avait rendu très difficiles les relations qui ne continuaient plus que par les vaisseaux neutres. En 1782, 3 vaisseaux européens étaient venus à Whampoa : 7 anglais, 4 danois,

3 suédois, 8 portugais, 1 vaisseau impérial et aucun français.

T Mémoire sur la franchise du port, ville et territoire de Marseille, p. 63-67. — En 1830 on n'avait pas oublié à Marseille le fameux projet de Seymandi. Julliany, s'inspirant du baron de Beaujour [Voyage militaire dans l'Empire ottoman, t. h, p. 85 , exprimait le vœu de voir rouvrir la route de l'Inde par le golfe persique, grâce au creusement d'un canal entre Biredjik et Antioche qui unirait l'Euphrate à la Méditerranée. (Essai sur le Comm. de Mars., 1* éd., p. 301).

L'année suivante, sous prétexte que les armateurs ne seraient sans doute pas assez prompts à profiter de la paix pour alimenter le royaume en marchandises de Chine, une expédition de quatre vaisseaux du roi fut faite pour son compte ; l'arrêt du conseil du 2 février 1783 avait chargé l'armateur malouin Grand Clos Meslé de diriger l'opération. C'était une première indication des tendances du gouvernement à rétablir le monopole.

Mais des protestations s'étaient élevées, de Lorient, de Nantes et, quelques mois après, le gouvernement adoptait pour l'année 1784 une curieuse combinaison expliquée dans l'arrêt du conseil du 21 juillet 1783 ; « En attendant que S. M. ait pris une détermination définitive sur la forme la plus convenable et la plus utile d'exercer le commerce de l'Inde et de la Chine, Elle a résolu que l'expédition prochaine pour la Chine ne serait faite ni pour son propre compte, ni pour celui d'un ou plusieurs intéressés privilégiés ; et son intention est que les villes maritimes de son royaume puissent en profiter, en limitant néanmoins cette opération de manière à prévenir les effets d'une trop grande concurrence, et en écartant d'un autre coté toute idée d'exclusif personnel ou de préférence particulière. »

Le roi devait donc fournir trois vaisseaux du port de 1.200 à 1 .500 tonneaux, à la seule condition que les négociants rembourseraient au département de la marine les frais qu'il serait obligé de faire. Le fonds de l'expédition devait être de 6 millions, divisés en 1.200 actions de 5.000 livres à distribuer entre les principaux ports du royaume. L'arrêt fixait ainsi cette répartition : 400 actions pour Marseille, 320 pour Bordeaux, 140 pour Nantes, 90 pour Lorient et pour Saint- Malo, 80 pour la Rochelle et le Havre. Marseille avait été favorisée dans ce partage à cause de l'activité de ses armements pour les Indes depuis 1770. Les actionnaires de cette sorte de Compagnie devaient élire trois députés qui auraient la direction, un pour Marseille, un pour La Rochelle et Bordeaux, le troisième pour Nantes et les autres ports du Ponant.

L'empressement à souscrire fut extrême à Marseille. On se disputait les actions : dès le 1er août elles étaient enlevées par dix maisons marseillaises (1); la Chambre de Commerce avait dû négocier

(1) Bérard, souscripteur de 120 actions, allait devenir deux ans après l'un des directeurs de la nouvelle Compagnie des Indes.

pour en avoir et pour en remettre à l'intendant, de Lia Tour. Puis on avait fait de nouvelles répartitions. En définitive, 33 souscripteur» purent obtenir des actions ; la maison Miraillet, Remuzat et C", qui venait de fonder à Marseille une célèbre manufacture de corail, en avait retenu pour elle 162 ; aussi Miraillet fut-il choisi comme député de Marseille à la direction (1). Le sieur Nairac aîné, l'un des armateurs les plus actifs pour l'Inde, les années précédentes, fut représentant de Bordeaux dont il devait être député à la Constituante.

Les trois vaisseaux, le Sagittaire, le Triton et la Provence partirent de Brest et de Toulon en janvier et mars 1784 avec des cargaisons évaluées à 1.395.000, 1.834.000 et 2.172.000 livres, en marchandises et en espèces. Le dernier chargement, fait par les Marseillais, était de beaucoup le plus important. Il ne s'agissait pas là évidemment d'une entreprise coloniale. Mais, dans l'Océan indien, la colonisation avait toujours débuté par le commerce. Cette expédition, faite en commun par les principaux armateurs du royaume, aurait pu avoir les plus féconds résultats, attirer l'attention sur la Chine et sur l'empire d'Annam, à peine connus jusque-là en France, et y amener la création de comptoirs. Les liaisons nouées avec l'Annam en 1787 auraient eu peut-être plus de résultats si le gouvernement avait été soutenu ou poussé par l'opinion publique.

Mais l'association de 1783 ne put faire qu'une expédition (2). À peine ses vaisseaux étaient-ils arrivés en Chine, que de Calonne constituait la dernière Compagnie des Indes. Il est vrai que celle-ci n'exerça rigoureusement son monopole que pour le commerce direct avec la côte de Coromandel et le Bengale. L'année suivante, en effet, le vaisseau la Thétis partait de Marseille pour l'Ile de France et Bourbon, puis de là pour la côte de Malabar et Bombay, enfin trans-

(1) Voici les noms des 33 souscripteurs qui peuvent intéresser leurs descendants : Miraillet, Remuzat et 0, 162 actions ; Augustin Perrier, 30 ; Dominique Audibert, Joseph et Georges Audibert, Pal lard Lullin Charton et O, Miraillet, 15 ; Favre Dragon et O, La Flèche Rafhiesque et O, Jacques Seymandy, Martin fils d'André, Dolier, 10 ; Millot, Bertolle, Tarteiron, Séjourné, Testar et Guérin, Jean-François Rostan, La Porterie de la Garrigue, Payan père et fils, Joseph Vence, Jean et David Baux, Carrère et Barderon, Charles et Louis Salles, Hermitte frères et fils,. Rabftad et O, Timothée, Liquier, l'intendant de La Tour, 5 ; Poulhariez et Grantonne, 6 ; Borély, 3 ; Isnard, 2 ; Serra, 1. Arch. de la Chambre de Comm. de Mars., HH. 44. Diverses pièces sur l'expédition de 1783. — Cf. Henri Cordier. La France en Chine au XVIII* siècle, t. i (recueil de documents). Paris, Leroux, 1883, in-8°.

(2) Il y eut une longue contestation entre les Marseillais et les Bordelais pour la liquidation. L'affaire traînait encore en 1789.

portait des cotons à Wharapoa d'où il ramenait une cargaison à Bombay. Il ne revenait en France en 1789, après une absence de plus de trois ans, qu'après avoir passé de Bombay à Pondichéry et Yanaon et de là aux îles. Au même moment, Jean et David Baux, armateurs de Marseille, avaient leurs correspondants à Canton et le capitaine d'un de leurs navires pouvait s'adresser à eux en 179t.

Quelques mois avant le passage de la Thétis à Whampoa, on avait vu arriver dans la rade, en février 1787, les deux premiers navires de guerre français commandés par le chevalier d'Entrecasteaux, chef de notre station navale dans les mers de l'Inde. Leur apparition avait fait d'autant plus sensation qu'ils étaient venus à contre-mousson dans une saison où les navires européens ne paraissaient jamais en Chine. Officiellement, cette démonstration avait pour but de réclamer le paiement de grosses dettes contractées par les Chinois vis-à-vis des négociants français et qui s'élevaient à plus de 3.300.000 livres. Il s'agissait de liquider cet arriéré pour favoriser les opérations de la nouvelle Compagnie des Indes. En 1779, une frégate anglaise était venue présenter avec succès de semblables réclamations. D'Entrecasteaux n'en eut pas autant, mais sa mission, entourée de quelque mystère, avait un autre but auquel il attachait plus d'importance.

On était inquiet des progrès des Anglais en Chine. D'Entrecasteaux notait avec mélancolie que vingt-neuf de leurs navires avaient alimenté le trafic de Canton en 1786. N'allaient-ils pas chercher à étendre leur domination dans ce pays comme dans l'Inde ? Le sieur Roze, choisi comme chef commercial de l'expédition de Chine de 1783, avait écrit au ministre, le lor novembre, qu'une ambassade se préparait en Russie pour Pékin et que plusieurs officiers anglais devaient la suivre ; il lui en témoignait son inquiétude pour les droits de la nation à Canton.

D'Entrecasteaux conçut un projet pour surveiller les intrigues anglaises. Ce fut d'obtenir pour un missionnaire jésuite l'autorisation de séjour dans cette ville refusée à tous les étrangers. Il s'adressa dans ce but au supérieur des jésuites établis à Pékin. « Je serais très aise, monsieur, lui écrivait-il, que la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire pût être mise sous les yeux du gouvernement ; il verrait avec évidence quel a été l'objet principal de mon arrivée en Chine dans une saison où il n'est pas ordinaire de venir ; car l'article de la

liquidation des dettes n'est et ne peut être que secondaire et n'aurait pas exigé de ma part une aussi grande hâte ; mais j'ai pensé qu'il n y avait pas un instant à perdre pour tâcher de faire connaître à la cour de Pékin les vues de la nation britannique (1). »

Cette lettre jette un jour nouveau sur cette mission de d'Entrecasteaux dont l'importance réelle a échappé aux recherches consciencieuses du baron Hulot. La principale préoccupation du commandant de nos forces navales dans l'Océan indien était de contrecarrer partout les efforts des Anglais. Au surplus, d'Entrecasteaux voyait la situation |

absolument compromise à Canton et proposait de faire un établissement sur un autre point de la côte chinoise. « Pourquoi n'essaierionsnous pas, s'il en est temps encore, d'établir une factorerie au port d'Emony (Amoï), placé sur la côte de la province de Fou-Kien, en |

face de l'île de Formose ? N'est-ce pas le véritable grenier des pro- |

vinces septentrionales du Céleste Empire ? Là, le riz et les grains sont j

récoltés et troqués contre le thé de Chine (2). »

Quand éclata la Révolution, les Marseillais, gênés depuis quatre ans dans les entreprises qu'ils avaient commencées avec tant de |

succès, furent parmi les plus ardents à réclamer la liberté du com- ,

merce de l'Inde. La plupart des cahiers des Ailles maritimes apportés j

aux États généraux étaient muets sur cette importante question ; celui |

de Marseille demandait la déchéance de la Compagnie et la petite communauté de Martigues, cité de marins actifs, formulait la même revendication.

A vrai dire, la dernière Compagnie des Indes n'avait pas cessé d'être violemment attaquée depuis sa constitution et les Marseillais avaient pris une part active à cette campagne. Parmi les écrits publiés contre elle en 1786 et 1787, on avait particulièrement remarqué la consultation datée du 1er février 1786 dont l'auteur, le célèbre avocat Lacretelle, fut, en d'autres circonstances, le porte-paroles de la Chambre de Commerce de Marseille. En février 1788 parut, à son tour, une Consultation pour les actionnaires de la Compagnie des Indes. Or, tandis qu'on y traitait avec dédain les entreprises des

(1) Henri Cordier, op. cit. p. 122-125. Cette lettre n'est pas datée. M. Cordier s'est trompé en la plaçant vers janv. 1782. Elle a été envoyée de Canton en 1787. 2) Lettre du 2 novembre 1786.

autres armateurs, les auteurs croyaient nécessaire de répondre longuement à l'argument tiré des succès du Marseillais Rabaud, qui avait pu « former à lui seul un établissement dans l'Inde et trouver dans ses propres fonds tous les moyens de le soutenir. » Cet exemple unique ne prouvait rien, disait-on, en faveur du commerce des particuliers. Quant aux bénéfices réalisés par les armements marseillais, il s'agissait là aussi de succès exceptionnels dus au caractère spécial de ces opérations. Les avocats de la Compagnie rendaient, en fait, un hommage involontaire à l'habileté des Marseillais (1).

La nuit du 4 août 1789, pendant laquelle avait sonné le glas de tous les privilèges, avait suscité une nouvelle levée de boucliers. De toutes parts on réclamait la liberté. L'assemblée des députés extraordinaires des manufactures et du commerce, réunie auprès de la Constituante, en fit la demande au nom de toutes les villes. A Marseille, la maison Rabaud s'était adressée elle-même au président de l'assemblée en novembre 1789. En plaidant l'abolition du monopole elle annonçait que, malgré la rareté de l'argent, elle avait préparé l'armement de deux vaisseaux de 900 et de 800 tonneaux, l'un pour la côte de Coromandel et le Bengale, l'autre pour Mahé et Surate ; elle donnait au premier le nom de Y Assemblée nationale de France. En attendant que la question du monopole fut tranchée, elle demandait l'autorisation de les faire partir et, pour gagner les bonnes grâces de l'assemblée, elle envoyait avec sa lettre un à-compte de 6.000 livres sur la contribution du quart des revenus dont les rôles n'étaient pas encore dressés.

C'est seulement en 1790 que l'Assemblée put s'occuper du commerce de l'Inde. Sinéty, député de Marseille, prit part à la discussion et Mirabeau combattit de son côté le privilège de la Compagnie. La question de principe fut tranchée le 3 avril : le commerce au-delà du Cap serait libre à tous les Français. Mais l'Assemblée chargea son comité d'agriculture et de commerce d'étudier le régime qui pourrait lui convenir. Le rapport du comité fut déposé le 28 juin et la discussion continua très vive aux séances des 6, 8, 15 et 19 juillet.

Toute la difficulté consistait à décider si Lorient resterait le seul port de retour pour les marchandises de l'Inde. L'armateur Nairac, député de Bordeaux, plaida la cause de la liberté complète. Sinéty l'appuya dans un mémoire lu à la séance -du 6 juillet. La majorité

(1) Arch. de la Chambre de Commerce. HH, 43. Mémoire de 103 pages»

paraissait hostile à l'idée d'une liberté entière mais semblait pencher vers la création d'un second entrepôt pour les marchandises de llnde dans la Méditerranée. C'est la thèse que soutint Mirabeau, en évitant d'abord habilement de parler de Marseille. Puis il concluait que ni Cette ni Toulon ne pouvaient être choisis. Pourtant ce fut Toulon qui l'emporta, grâce à l'intervention de Malouet : la franchise du port de Marseille, trop favorable à la contrebande, parut un obstacle insurmontable.

Les Marseillais n'obtenaient' donc qu'une liberté incomplète en 1790. Ils ne purent même pas en jouir. La guerre avec les Anglais et les malheurs de la Révolution allaient leur interdire de songer aux grandes entreprises. Tandis que les principaux armateurs tombaient victimes de la Terreur, la flotte anglaise bloquait les côtes de Provence en 1793. Si le port de la ville de Sans Nom ne fut pas comblé comme il en fut question, il resta sans vie pour longtemps. Cependant tant de désastres accumulés n'avaient pas découragé les Marseillais. Quelques mois après la mort de Jacques Rabaud sur l'échafaud, (1) dès que fut accordée la mainlevée de la saisie de ses biens, bureaux, magasins et navires, les opérations de sa compagnie reprirent sous le nom de Veuve Rabaud et Cte; elle possédait en 1800 huit navires armés. Aussi le retour de la paix, en 1802, trouva-t-il les Marseillais prêts à agir. Une société fut alors fondée, avec Marseille comme centre, au capital de 1.500.000 francs divisé en 500 actions de 3000 francs. Les fondateurs étaient MM. Collique, de Marseille, ancien actionnaire de la compagnie Rabaud ; Delessert, de Paris ,• Fulchiron, de Lyon. Elle devait envoyer au moins quatre vaisseaux par an dans l'Inde. La reprise de la guerre empêcha la réalisation de ce plan (2). Il fallut recourir de nouveau à l'emploi des pavillons neutres, bientôt gêné, sinon interdit, par les rigueurs du blocus continental.

(li Sa mort dut être, comme tant d'autres, le résultat d'une surprise. 11 n'avait pas été compromis dans Tes troubles de Marseille de 1793. II comptait alors, atr contraire, parmi les patriotes. Le 13 frimaire an H, décembre 1793, Il était envoyé en mission à Paris auprès de la Commission de subsistances et approvisionnements de la République par les représentants Barras, Robespierre, Fréron et Ricord. Il venait d'être nommé, par le conseil général delà coramtroe, trésorier des sooscriptiom patriotiques. Deux mois après il était emprisonné (plnviose an h, février 1794). Dr nombreux citoyens, officiers municipaux de la commune de Sans Nom, signaient des attestations pour certifier le civisme et les « preuves constantes et non éqnivoqcies de patriotisme » données par Jacques Rabaud ainsi que sa générosité à venir au secours des «patriotes infortunés » par des libéralités importantes.

(2) Moniteur du 15 prervfose vm x.

• En 1806 le capitaine marseillais Blancard publiait son intéressant Manuel du Commerce des Indes orientales et de la Chine (1). L'abondance et la précision des renseignements en assurèrent le succès considérable. Des livres de vulgarisation de ce genre faisaient beaucoup pour faciliter l'expansion coloniale. L'auteur, préparé par dix campagnes aux îles d'Amérique, avait fait six voyages aux Indes et en Chine, de 1770 à 1792. Il ne se bornait pas à décrire en observateur exact et judicieux les centres commerciaux et leurs usages depuis le Cap jusqu'au Japon ; il traçait tout un programme d'entreprises aux négociants et au gouvernement. Aux premiers il recommandait tout particulièrement le commerce d'Inde en Inde qui lui avait donné en 1774, 1787 et 1792 des bénéfices variant de 24 à 271 o/o. Il rappelait que les expéditions pour l'Inde de 1771 à 1784 avaient toujours donné 50 à 60 o/o de bénéfice. A l'empereur, auquel son livre était dédié, Blancard faisait valoir les avantages de la colonisation de Madagascar et de la Cochinchine. Le vieux marin, interprète de ses concitoyens, représentait ainsi sous l'empire la persistance des traditions coloniales marseillaises que les malheurs des temps n'avaient pas fait abandonner. Il reprenait les projets caressés par David et par d'Entrecasteaux.

La colonisation de Madagascar le séduisait surtout. « C'est au gouvernement actuel, disait-il, qu'il appartient de réaliser ce projet. Il est destiné à tous les genres de gloire et celle que lui assurerait la civilisation des Madécasses suffirait seule pour l'immortaliser. Combien cette entreprise différerait de celles que les Européens ont tentées jusqu'à présent et qui ont fait les plaies les plus cruelles h l'humanité. Il n'y a point ici de nation à détruire, d'homme à réduire en servitude Une colonie aussi importante, établie sur une population indigène, heureuse par les soins d'un gouvernement paternel, qui peut réunir tous les arts et les productions de l'Inde, l'emporterait de beaucoup sur ces possessions précaires qui ne peuvent subsister qu'à l'aide de l'esclavage et dont la population ne sera jamais assurée.» N'était-ce pas le programme de la colonisation nouvelle que le capitaine Blancard traçait ainsi, l'un des premiers, au début du xix* siècle?

(1) Mmtuei du Cantate*» des Indes orientâtes et de te Chine, par Pierre Bfaucard* ancien navigateur, membre du conseil d'agriculture, arts et commerce de la ville de Marseille. Dédié à S. M. l'empereur et roi d'Italie. Paris, Bordeaux, Marseille, 1806, In-fol.

Il consacrait tout un long chapitre de son livre à la Cochinchine, nom qui continuait à désigner aussi l'Annam. « J'ai senti, écrivait-il, combien il était nécessaire de fixer l'attention du gouvernement el celle des négociants français vers un pays neuf, abondant en matières premières, comme en denrées les plus utiles, qui, par une sorte de phénomène, a été négligé par les nations européennes et qui n'a de relations qu'avec la Chine et le royaume de Siam. »

Blancard était en relations avec l'ingénieur Charpentier Cossigny qui lui fournit des renseignements. Cossigny, dont les nombreux et judicieux mémoires influèrent aussi sur notre politique coloniale dans l'Océan indien, servait à l'île de France sous les ordres de d'Entrecasteaux lors du voyage en France de l'évêque d'Adran. Il lui avait donné une lettre d'introduction auprès de l'intendant général des colonies, de Vaivre, et avait tout fait pour décider le gouvernement à un établissement en Indo-Chine» Blancard rappelait ces efforts et montrait que les plans de l'évêque d'Adran et de Cossigny étaient encore réalisables.

« Nos espérances, concluait-il, ne sont point perdues. Le roi de Cochinchine n'a point encore atteint la vieillesse ; dans tous les cas, son fils, héritier du trône, à peine âgé de vingt-cinq ans aujourd'hui, a été élevé par l'évêque d'Adran ; il a une affection particulière pour les Français ; le voyage qu'il a fait en France lui laissera toute sa vie des impressions profondes de la puissance de la nation... Il écrit en

français et se plait à la lecture de nos livres Ce n'est pas comme

conquérant qu'il faudrait se présenter mais en ami. C'est moins des armées qu'il faudrait employer que des hommes éclairés et honnêtes, qui s'occuperaient d'y répandre les lumières et les arts utiles. Un établissement à Tourane suffirait pour opérer cette utife révolution. » Le nom de Blancard mérite donc d'être ajouté à la liste de ceux qui inspirèrent la politique coloniale de Napoléon Ier.

Marin consomme et instruit, le capitaine marseillais avait aussi cherché à faire profiter de son expérience ceux qui feraient après lui les voyages de l'Inde et de la Chine. On a peine à se figurer combien, après trois siècles de pratique, la navigation dans l'Océan indien était encore mal connue et routinière. Les voyages de d'Entrecasteaux montrent que, sous Louis XVI, il fallait un marin hardi pour s'écarter de la route traditionnelle suivie entre l'île de France et Pondichéry ou la Chine. Le capitaine qui n'embarquait pas un pilote déjà familier

avec ces parages trouvait difficilement à se procurer des cartes défectueuses "et des renseignements erronés. C'est pourquoi Blancard présentait à l'Académie de Marseille, en 1813, un Précis de ses campagnes « propre à donner des connaissances utiles aux jeunes marins. » Il avait fait dans ses voyages des observations nautiques très précises, relevé sur les cartes d'importantes erreurs. C'est ainsi qu'il avait rectifié la latitude du cap d'Aden et du cap de Bab-el-Mandcb ; d'après ses indications, le fameux géographe et hydrographe Daprès de Manevilette avait corrigé sa carte de la côte d'Arabie dans la dernière édition de son Neptune oriental, bréviaire des marins dans l'Océan indien. En même temps il avait été un des propagateurs de l'emploi de la nouvelle méthode de détermination de 4a longitude, par les distances lunaires, qui permit aux marins de renoncer aux procédés hasardeux de la navigation à l'estime et de diriger leurs navires avec une précision toute nouvelle. Blancard avait été en correspondance avec le célèbre astronome saxon, le baron de Zach, et il avait communiqué, en 1802, un résumé de toutes ses observations au savant Fleurieu qui faisait autorit^en matière de navigation et d'hydrographie (1).

Enfin, des Marseillais figurèrent parmi les hardis marins qui sillonnèrent les premiers l'immensité du Pacifique, et c'est un nom marseillais qu'on rencontre à l'origine de nos établissements océaniens.

S'il faut en croire un contemporain, P. Aug. Guys, le capitaine marseillais Renaud, en se risquant le premier sous pavillon espagnol à passer le détroit de Magellan, aurait été le précurseur de d'Anson et de Bougainville (2). Peu de temps après le voyage de ce dernier, l'année même où l'Anglais Cook s'avançait au sud du Pacifique jusqu'aux glaces antarctiques, Marion Dufresne, capitaine de la marine royale, conduisait une nouvelle expédition à la Mer du Sud. Or, son lieutenant Crozet portait un nom bien marseillais. Deux frères, Joseph-François Crozet et Jean-Joseph Crozet, comptaient alors parmi les négociants en vue de Marseille. Des Crozet avaient été échevins en 1741 et 1742. Peut-être n'est-il pas téméraire de supposer que l'officier

(1) Précis des campagnes de M. Blancard. Académie de Mars. Manuscrits, t. vi. Sciences historiques. — Cf. Voyage aux Indes de Félix Méollan, premier lieutenant du navire le «Duc de Duras », capitaine Pierre Blancard... Ce curieux journal appartient à M. Pierre Rolland, avocat à Marseille.

(2) Marseille ancienne et moderne, p. 90.

de la marine royale de 1772 était le fils d'un de ces négociants. Il serait intéressant d'en trouver la preuve, car l'expédition de Marion Dufresne ne fut pas infructueuse. Elle découvrit, entre le Gap et la terre de Kerguelen, un groupe d'îles qui reçurent le nom des deux capitaines. Récemment on a fait ressortir l'importance de la situation des îles Marion et Crozet et l'utilité qu'il y aurait pour la France à en revendiquer la possession (1).

Vingt ans après, un capitaine marseillais, accomplissant l'un des premiers tours du monde français, prenait le premier possession d'un archipel océanien au nom de la France . Bien que son voyage ait eu l'honneur d'être publié par un savant illustre, Fleurieu, ancien ministre de Louis XVI • et futur sénateur- de Napoléon , le nom de Marchand est bien peu connu. La plupart de ceux qui ont parlé des origines de nos établissements d'Océanie ne l'ont même pas mentionné (2).

Cook, dans son dernier voyage (1778), avait parcouru le nord du Pacifique. Deux de ses vaisseaux avaient fait d'énormes bénéfices sur les fourrures qu'ils avaient portées de la côte Nord-Ouest de l'Amérique en Chine. Ce fut une révélation. Des expéditions furent faites des Philippines, de Macao, de Canton, de Calcutta, de Bombay, pour profiter de cette nouvelle source de richesses. Mais les premiers navires ne furent envoyés d'Europe, par une société formée à Londres pour ce commerce, qu'en 1785, sous le commandement de deux anciens officiers de Cook, Portlock et Dixon. Le capitaine Marchand, de La Ciotat, revenant d'un voyage à Calcutta sur un navire de la maison Amalric de Marseille, rencontra Portlock dans la rade de Sainte-Hélène en 1788. Il sut en obtenir de précieux renseignements sur son voyage et ses heureux résultats.

De retour à Marseille, Marchand n'eut rien de plus pressé que de décider des armateurs marseillais à disputer aux Anglais ce nouveau commerce si lucratif. Jean et David Baux, les parents de Jacques Rabaud, n'hésitèrent pas à accueillir son projet et se montrèrent jaloux d'ouvrir une nouvelle route au commerce français. Le navire le Solide, de 320 tonneaux, fut construit spécialement pour ce voyage. Les armateurs ne négligèrent rien pour son armement et son équipement

(1) P. Sébille. Notice sttr les îles Marion et Crozet. Rcv. colon. 1901, n#8.

(2) M. Ch. Lcmire est l'un des seuls qui Talent signalé dans sa notice sur tes Archipels océaniens de la France coloniale de Rambaud*

et Marchand, marié depuis peu de mois, partit le 14 décembre 1790. Pour rendre son voyage utile, autant qu'il serait possible, aux navigateurs, il s'était muni des meilleurs instruments et de tous les livres, cartes et documents sur le Pacifique.

Après avoir touché aux îles du Cap Vert et doublé le cap Horn, en avril 1791, notre capitaine, maltraité par des tempêtes, se décida à atteindre les Marquises découvertes par Mendana et touchées une seconde fois par Cook. Il s'y dirigea avec une remarquable précision signalée par Fleurieu. Du 20 au 25 juin il découvrit un nouveau groupe d'îles du même archipel, encore inconnu, qu'il appela îles de la Révolution. La principale, qui n'était autre que Nouka-Hiva, la plus grande des Marquises, reçut le nom d'île Baux, une autre (Na pou) celui d'Ile Marchand ; Masse et Chanel, deux des officiers du Solide donnèrent le leur aux deux dernières. Marchand ignorait qu'un mois auparavant le capitaine Ingraham avait aperçu les mêmes îles et les avait baptisées îles Washington. Il ne voulut pas s'attarder davantage dans ces parages, pour ne pas s'exposer « aux reproches d'avoir sacrifié les intérêts de ses commettants à des découvertes dont il n'était pas chargé ».

Cependant il avait pris le temps d'aborder à l'île Marchand, et il avait attaché à un gros arbre une feuille de cuivre sur laquelle l'inscription suivante était gravée à jour : Le capitaine Etienne Marchand, de Marseille, commandant le navire le Solide, a pris possession de cette île au nom de S. M. Louis XVI, roy des Français, le 22 juin 1791. Il confia aux indigènes trois bouteilles cachetées renfermant la même inscription. Ceux-ci avaient été gagnés par une distribution de clous, couteaux, hameçons, miroirs, et autres t quincaillcs ». Marchand se rembarqua en poussant trois fois le cri de Vive le roi ! auquel les naturels répondirent par d'autres cris de joie ce très contents de la conduite des Français à leur égard ».

Cependant le capitaine marseillais croyait naïvement devoir se justifier dans sa relation. « Mon dessein, dit-il, était de prendre possession de l'île Marchand et des aulres en même temps, au nom du roi,, quoique je n'ai jamais pu concevoir comment et de quel droit une nation policée pouvait s'emparer d'une terre habitée sans le consentement de ses habitants. En me conformant à l'usage, je puis assurer que mes intentions étaient pures et qu'au lieu d'un maître je ne croyais leur donner qu'un protecteur, capable de les mettre à couvert

de l'oppression si quelque nation européenne tentait jamais de les asservir .»

Des Marquises Marchand gagna la côte américaine où il fit sa cargaison de pelleteries, et par les iles Hawaï, les Mariannes, atteignit Macao le 27 novembre 1791. De là il prit la route du retour ; le 14 août 1792 il mouillait à Toulon. Son voyage, qui n'avait duré que vingt mois, dont seize mois et huit jours de navigation, est l'un des tours du monde les plus rapides accomplis au xviii* siècle, le premier fait par un Marseillais. Il avait aussi mis en évidence l'humanité du capitaine. Grâce aux précautions minutieuses prises pour assurer la bonne alimentation et l'hygiène de l'équipage, Marchand revenait, fait bien rare, sans avoir perdu un seul homme. Il n'avait laissé nulle part, comme ses prédécesseurs anglais, des traces sanglantes de son passage.

A la fin de son journal, Marchand adjurait le ministre d'organiser des expéditions dans le Pacifique; il soutenait qu'il devait y avoir encore des terres à découvrir en dehors de celles vues par Cook. Ces missions devaient être, dans son esprit, scientifiques et humanitaires; pourtant, il était frappé des envahissements anglais et pensait qu'il fallait prendre pied à côté d'eux. Il faisait valoir aussi l'utilité qu'il y aurait à rechercher l'expédition de La Pérouse. Ce dernier vœu avait reçu d'avance satisfaction; Marchand ignorait qu'il avait croisé sur sa route l'expédition de son compatriote provençal d'Entrecasteaux.

Il fut reçu avec honneur à Toulon ; on lui offrit même le commandement d'un navire de guerre, mais les excès de la Révolution le dégoûtèrent. Il partit pour un nouveau voyage et mourut en 1793 à l'île Bourbon, à la suite d'un accident de chasse. Au milieu des troubles qui agitaient la France, son voyage n'aurait pas tardé à être oublié si Fleurieu n'eût songé à en publier la relation. « II pensa qu'il serait d'autant plus intéressant de le faire connaître qu'indépendamment d'une découverte assez importante dans le grand Océan, de plusieurs détails nouveaux sur une partie de l'Amérique occidentale du Nord et d'un grand nombre d'observations astronomiques propres à perfectionner l'art nautique, ce voyage était le troisième autour du monde qui eût été fait par des Français. » N'ayant pu se procurer le journal même de Marchand, Fleurieu eut recours à celui de son second, Chanal, qui le lui avait présenté tandis qu'il était ministre de

la marine et c'est celui qu'il publia en Tan VI avec une introduction historique sur les découvertes effectuées par les Européens le long de la côte Nord-Ouest de l'Amérique (1). Le manuscrit de Marchand, resté inédit, a été acquis par la ville de Marseille, en 1843, pour 2500 francs (2).

L'histoire de ces voyages permet d'évoquer le nom d'un autre marseillais oublié, J.-B. Eyriès, dont les travaux et l'influence ont pourtant grandement contribué à l'œuvre de l'expansion française. Fils du brillant marin qui nous avait rendu le Sénégal en 1779, Eyriès, après de brillantes études au collège de Juilly, avait débuté dans le commerce et on l'avait vu, à moins de 20 ans, adjoint aux administrateurs de la dernière compagnie du Sénégal. Mais il délaissa bien vite le commerce pour l'étude et, surtout, se passionna pour les découvertes géographiques. En 1819 il s'associa avec Malte Brun pour reprendre la publication des Annales des voyages interrompue en 1814. En même temps, il fut chargé de revoir la deuxième édition de V Abrégé de Vhistoire générale des voyages de La Harpe et la continua par sa collection de V Abrégé des voyages modernes^ postérieurs à 1780, commencée en 1822.

Eyriès avait eu le temps d'apprendre neuf langues étrangères. Il en profita pour traduire les relations des voyageurs étrangers avec une activité infatigable et une fécondité extraordinaire. Il s'intéressait particulièrement aux découvertes africaines. En 1820, il avait publié un mémoire sur les découvertes de Mollien et des voyageurs qui l'avaient précédé dans l'intérieur du continent noir. C'est par ses traductions que furent connus en France les voyages de Gordon- Laing, de Denham et Clapperton, de Clapperton et Lander et d'une série d'autres. Enfin Eyriès avait été l'un des fondateurs, en 1821, de la Société de géographie de Paris dont l'œuvre a été si féconde pour la renaissance coloniale de la France au xixe siècle. Il fut l'un des membres les plus actifs de son comité, puis son vice-président et longtemps président honoraire. Son entrée à l'Académie des Inscrip-

(1) Voyage autour du monde pendant les années 1790, 1791, 1792 par Etienne Marchand, précédé d'une introduction historique.... par Claret-Fleurieu, de l'Institut national, 4 in-4°.

2 Saint-Yves. Les manuscrits géographiques de la Bibl. de Marseille. Bull, de géog. hist. et descriptive, 1895. — Cf. Le voyage autour du monde du capitaine E. Marchand. Ibid. 1896.

tions, en 1839, vint tardivement récompenser ce savant laborieux et trop modeste (1).

Dans son Abrégé des voyages modernes, Eyriès avait résumé, d'après Fleurieu, la relation de l'expédition de Marchand. Malgré cette publicité nouvelle le nom de Marchand retomba dans l'oubli et Dupetit-Thouars, qui planta le drapeau français sur les Marquises, en 1842, ne se douta pas qu'il avait eu pour précurseur, 50 ans auparavant, un capitaine marseillais.

Depuis Marchand, les Marseillais avaient d'ailleurs continué à fréquenter les immensités lointaines du Pacifique et contribué à les faire connaître. Au moment où Dumont d'Urville faisait son second voyage dans le Pacifique et retrouvait les vestiges de l'expédition de la Pérouse, le capitaine Darlue accomplissait un nouveau tour du monde sur le vaisseau rAlzire, de Marseille. Il passa par le détroit de Lemaire, les côtes de l'Amérique du Sud, dont il visita tous les ports jusqu'à Guayaquil, Manille, la Cochinchine où, par l'intermédiaire d'un Français « qui y jouissait de quelque considération », il put prendre une cargaison de sucre, Singapour et Maurice. Grâce aux soins donnés à ses hommes et à la sobriété maintenue parmi l'équipage, Darlue, comme Marchand, le ramenait au complet à Marseille. Le journal très intéressant de son voyage de quatre ans (1826-29) fut publié dans les Annales maritimes et coloniales (2).

La colonisation française n'allait commencer en Océanie qu'au milieu du xixc siècle. C'est un honneur pour les modestes capitaines marchands et pour les armateurs de Marseille d'avoir pris part aux navigations qui l'ont préparée.

Ainsi, à toutes les époques et sur les terres les plus lointaines, on retrouve les traces, malheureusement trop effacées souvent, de l'expansion marseillaise. Parmi les peuples colonisateurs modernes, aucune ville ne peut faire remonter aussi loin son passé colonial, combien peuvent se glorifier d'un rôle aussi brillant?

Dans l'antiquité, les Marseillais avaient commencé vraiment la

(1) Voir dans le Bulletin de la Soc. de géog., 1847, une notice nécrologique sur

Eyriès par le vice-président de la Société, D — Cf. l'art, delà Biog. Mi chaud,

rédigé par le même.

(2) 1830, 2* partie, t. i, p. 365 et suiv.

colonisation de la Gaule elle-même, à peine ébauchée par les Phéniciens ; ils avaient préparé, plus qu'on ne le croit communément, l'œuvre romaine. Seuls, ils avaient représenté la colonisation française au moyen âge quand l'Europe occidentale, délivrée enfin des invasions et de l'anarchie, commença son mouvement d'expansion, renfermé encore dans la Méditerranée. Seuls, ils continuèrent, dans les temps modernes, à représenter l'expansion française dans les pays musulmans qui bordaient cette mer, jusqu'au moment où la France du xix6 siècle put recueillir le fruit de leurs patients et obscurs efforts.

Sans doute, les Ponantais, mieux placés, les devancèrent de deux siècles environ sur les Océans. La nature les favorisait ; les privilèges royaux contribuèrent à faire de ces mers leur domaine réservé. Il fallut attendre que les idées devinssent moins exclusives à la fin du xvii* siècle. Les partisans du mare clausum devaient peu à peu céder aux théoriciens de la liberté des mers. En même temps, dans chaque pays, on arriva à penser que l'activité de chaque port ne devait pas être bornée à un domaine étroitement limité. Par une contradiction bien humaine et toute naturelle aux gens d'alors, les Marseillais, très jaloux de garder leurs propres privilèges, mais impatients des bornes mises à leur initiative, furent toujours partisans de l'abolition des monopoles et des privilèges exclusifs. Quand les mers leur furent ouvertes ils étaient prêts depuis longtemps à prendre part aux navigations lointaines et à la colonisation ; ils ne perdirent pas un instant.

Colonisation commerciale pourra-t-on dire dédaigneusement. Les Marseillais étaient et restèrent, en effet, des négociants. Le programme des colonisateurs s'est heureusement élargi à la fin du xix° siècle et, quand ils ne travaillent pas à la mise en valeur du sol et à la transformation des indigènes, ils ne nous paraissent plus dignes de ce nom. Mais, tout en étant justement fiers du progrès des idées, est-il juste que nous méprisions le passé ? Chose curieuse, c'est uniquement pour les négociants et les grandes compagnies du xvn* et du xviii0 siècle, époque du triomphe du système mercantile, que les contempteurs de la colonisation commerciale prodiguent leur dédain. Ces juges sévères ne refusent pas leur admiration aux anciens Phéniciens ou Grecs, qui ont pratiqué si largement cette sorte de colonisation.

C'est qu'en réalité elle a été souvent féconde. Pour les modernes, comme pour les anciens, elle a souvent préparé et amené la colonisation véritable. L'empire anglais des Indes en est l'exemple le plus

i5rpique. L'Algérie et la Tunisie sont maintenant françaises parce que, depuis trois siècles, des commerçants marseillais y avaient maintenu leurs comptoirs. Les mêmes négociants ont préparé la France du Levant. Les fautes de notre gouvernement ont laissé perdre la part la plus belle de cet héritage au moment où il n'y avait plus qu'à la recueillir. Si les Anglais nous ont supplantés en Egypte, n'oublions pas qu'ils y étaient préparés par près de trois siècles de traditions et de rivalités commerciales. Enfin, on verra au xixc siècle les comptoirs commerciaux des Marseillais, échelonnés sur la côte de Guinée, donner naissance à l'Afrique occidentale française.

D'ailleurs, il s'en faut que l'expansion coloniale marseillaise ait toujours été purement commerciale. La distinction est souvent bien artificielle entre les procédés coloniaux du xvmc siècle et les nôtres. A lire certaines critiques, on serait tenté de croire que nous avons inventé la colonisation agricole si on ne se souvenait à temps de la Martinique, de Saint-Domingue ou de l'Ile de France. On a, parfois, trop oublié que les systèmes coloniaux avaient autant dépendu de la nature et des ressources des pays colonisés que du caractère des peuples colonisateurs ou des doctrines économiques en faveur. Nos ancêtres ont souvent compris, aussi bien que nous, que l'essor de l'agriculture était nécessaire pour le développement du commerce. Les négociants marseillais étaient trop avisés pour n'avoir pas découvert cette vérité élémentaire.

Dans le Levant ils n'avaient pas eu à encourager directement l'agriculture parce que celle-ci leur fournissait, en abondance, les principaux produits qui alimentaient leur commerce, les cotons, les soies, les laines, les cuirs. En Barbarie, en contact avec une population arriérée et misérable, compagnies et simples négociants firent, au contraire, tous leurs efforts pour donner de l'extension aux cultures, achetant d'avance les récoltes, prêtant de l'argent, fournissant des semences. On a vu dans quelle large mesure les Marseillais avaient contribué au développement des plantations dans les Antilles. Les négociants savaient même, au besoin, devenir planteurs. Enfin, il n'a pas tenu aux Brùe ou aux Pelletan que le Sénégal ne devînt une colonie agricole et David fut, autant que La Bourdonnais et Poivre, l'auteur de la richesse agricole de l'Ile de France et de Bourbon.

L'un des plus graves reproches qu'on a pu faire à la colonisation d'autrefois, c'est d'avoir été inhumaine. L'avidité des Européens les a

trop souvent entraînés à des exactions et à des cruautés odieuses. Les Espagnols et les Portugais avaient donné l'exemple au xvie siècle. La politique égoïste des compagnies du xvn* et du xvme siècle ne fut guère plus favorable aux indigènes. Il serait excessif de prétendre que les Marseillais fussent moins désireux de s'enrichir que les négociants d'autres pays ou d'autres villes. D'autre part, ils poussaient peut-être plus loin que les autres Français cette licence des mœurs qui leur causa souvent des désagréments en pays musulman. Mais ils rachetaient ce défaut par d'heureuses qualités de caractère. Leur égalité d'humeur, leur facilité d'accueil, leur entVain, leur enjouement, bien connus, les ont toujours servis dans leurs relations avec les étrangers. On connaît moins leur bonté native qui est cependant aussi l'un des traits frappants du vrai Marseillais. Toutes ces qualités sont précieuses pour des colonisateurs. Elles expliquent en partie les succès des Marseillais dans le Levant, en Barbarie ou auprès des souverains noirs de l'Afrique occidentale. C'est surtout après avoir étudié l'œuvre des directeurs marseillais des compagnies du Sénégal qu'il est peut-être permis de dire que la colonisation marseillaise se distingua, au xvne et au xvme siècle, par son humanité.

L'initiative des Marseillais n'allait pas être moins féconde et moins heureuse au xixc siècle. Ils allaient montrer encore, en mainte occasion, que colonisation agricole et commerciale," en dépit de distinctions trop catégoriques, ont été souvent, autrefois comme aujourd'hui, choses réellement inséparables.

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