I. — Madagascar: Albrand, Rabaud
Au xixc siècle, le rôle colonial de Marseille a grandi de plus en plus. La suppression définitive des compagnies et des privilèges, l'égalité de tous les ports, la navigation à vapeur qui a fait peu à peu disparaître une inégalité naturelle, les ports de l'Océan étant mieux placés pour les expéditions à voile, le percement de Suez, d'autres causes encore, ont favorisé Marseille. Notre expansion coloniale lui a dû beaucoup. S'il est difficile de démêler la part de chacune de nos grandes cités | maritimes et commerciales dans des entreprises devenues nationales,
î on peut cependant faire ressortir quelle a été celle de Marseille dans
la formation de notre nouvel empire colonial. Plus grande encore et toujours croissante a été son influence sur le développement de la prospérité de nos possessions d'outre-mer. Dès à présent, on peut dire que leur vie économique est intimement liée à l'activité du grand port méditerranéen.
Après 1815, le gouvernement de la Révolution eut à réoccuper les débris de l'empire colonial que nous laissaient les Anglais. La tâche fut pénible et pleine d'humiliations. Partout nos rivaux mirent la plus mauvaise volonté à exécuter les clauses du traité du 20 novembre 1815. Nulle part, leurs ambitions nouvelles ne furent plus opposées à leur loyale interprétation qu'à Madagascar. Pourtant le respect de nos traditions séculaires et de nos droits n'était que justice. Leur maintien était nécessaire pour assurer l'avenir, rêvé si souvent et depuis si longtemps, de l'établissement de la domination française sur la grande île. Le gouvernement ne le comprit pas assez ou, par timidité, fut trop longtemps porté à suivre une politique d'effacement. Heureusement l'initiative privée travailla toujours activement au maintien de notre influence. De hardis Français continuèrent les traditions de ceux qui, au xvne et au xvmc siècle, avaient suppléé si souvent aux défaillances du gouvernement.
Un jeune Marseillais leur donna l'exemple. C'est à lui que revient l'honneurrfavoir prêché le premier avec éclat la nécessité de reprendre les anciens plans de colonisation, et d'avoir créé lui-même le premier de nos établissements nouveaux. Ce n'est pas une figure banale que celle de Fortuné Albrand. Fils d'un père artiste et frère de deux hommes distingués (1), il avait montré dans ses études une intelligence brillante et, tout spécialement, une facilité extraordinaire pour l'étude des langues. A 14 ans, il possédait et parlait avec la plus grande pureté le grec moderne et l'arabe. A 16, il composait un dictionnaire arabe de 25.000 mots. A 18, il entrait à l'École normale supérieure, en 1813, un an après son aîné, bien que les règlements ne permissent pas de recevoir deux frères en même temps. Il suivit alors les cours de l'école des langues orientales et devint l'élève préféré de Sylvestre de Sacy, dont il sembla bientôt le successeur désigné. Orientaliste émi lient à 22 ans, il connaissait et parlait également bien le turc, le persan, l'arménien, le syriaque. Entre temps, il avait appris l'anglais en se jouant.
(1) V. Patot. Une famille marseillaise. Yves Albrand et ses fils. MarseUle, Olive, 1870. — Le père, Yves Albrand, professeur de musique, contribua beaucoup à développer à Marseille le goût musical. — Le fils aîné, Pierre Albrand, élève de l'Ecole normale supérieure et d'abord professeur, devint avocat et joua longtemps un graud rôle dans l'administration municipale de Marseille. Pierre Albrand rat en même temps un type original de Marseillais de vieille roche. (V. Le Caducée. Souvenirs marseillais, t. vu, p. 182-84). — Honoré Albrand, le plus jeune, d'abord capitaine marin, fut aussi un esprit cultivé.
Mais la passion des voyages allait l'entraîner dans une autre voie. En 1817, il partit pour File Bourbon comme professeur de rhétorique au collège, précédé déjà d'une grande notoriété. L'un des administrateurs généraux de la colonie, le comte Desbassayns de Richemont, se l'attacha aussitôt comme secrétaire intime. Presque aussitôt une occasion se présenta d'utiliser à la fois sa connaissance des langues orientales et sa haute intelligence. Elle allait lui permettre de satisfaire sa curiosité de voyageur et de révéler en même temps ses aptitudes de colonisateur.
Les relations d'amitié venaient d'être renouées avec l'iman de Mascate ; un ambassadeur arabe était venu à Bourbon. Albrand avait habilement servi d'interprète. Des vues furent échangées sur les iles de Zanzibar et de Monfla. Albrand reçut la mission délicate d'aller étudier le terrain et partit, le 16 janvier 1819, sur la corvette royale l'Amaranthe* en qualité d'envoyé extraordinaire.
t II avait surtout à s'enquérir et à rendre compte de la situation des deux îles, des mœurs des habitants, du climat, des ressources de diverses natures que la marine, soit militaire, soit marchande, pourrait y trouver, des avantages ou des inconvénients politiques que leur acquisition présenterait. De cette mission Albrand (1) rapporta un volumineux mémoire, publié en partie dans les Annales des voyages (2) et si apprécié que la Société de géographie de Paris le plaça spontané* ment au nombre de ses correspondants. Après avoir étudié la géographie de Zanzibar sous tous ses aspects il y faisait valoir clairement les avantages de son acquisition, pour un établissement militaire, pour des exploitations agricoles, et, enfin, pour l'exploration scientifique de l'Afrique. Il n'est pas sans intérêt de rappeler l'attention sur cette tentative oubliée d'expansion coloniale sur la côte orientale d'Afrique. La politique de la Restauration était trop timide pour la poursuivre. Si les plans d' Albrand eussent été réalisés, les Français eussent devancé de longtemps sur cette côte les Anglais et les Aile* mands. La colonisation de l'Afrique orientale en eût été complètement changée.
(1) Il parlait l'arabe si purement qu'on le prit pour un renégat et que de fanatiques musulmans faillirent lui faire un mauvais parti.
(2) Cf, à la Bibliothèque nationale (O* t 1), Fortuné Albrand. Extrait d'un mémoire sur Zanzibar et sur Quiloa. (Extrait du Bulletin de la Soc» de géogn).— Ce remarquable manuscrit, dont quelques passages sont cités par Patot, est resté en grande partie inédit.
A peine de retour à Bourbon, Albrand en repartit chargé d une nouvelle mission pour Madagascar. L'éclat avec lequel il avait rempli la première avait fait reconnaître chez lui un talent hors ligne d'observateur et de négociateur. C'était le moment où le gouvernement anglais équivoquait sur la reconnaissance de nos droits. SirFarquhar, gouverneur de Maurice, bien résolu, pour sa part, à n'en tenir aucun compte, nouait des relations avec les Hova reconnaissait leur chef comme « roi de Madagascar et de ses dépendances », et signait un premier traité avec eux le 23 octobre 1817. Un capitaine, Lesage, envoyé ensuite comme ambassadeur extraordinaire auprès de Radama, avait créé un premier établissement anglais sur la côte Nord-Est à Port-Louquez (1).
Le gouvernement français finit par se décider à agir. En 1817, le vicomte Dubouchage, ministre de la marine, chargea le conseiller d'Etat Forestier de chercher, à l'aide des documents conservés dans les archives, le parti que l'on pouvait tirer de Madagascar. Forestier, qui fut en rapport avec l'ancien agent de Decaen, Sylvain Roux (2), proposa de fonder un établissement à l'Ile Sainte-Marie, en face de Tintingue. La pénurie des finances fit renvoyer l'exécution, mais Sylvain Roux, placé à la tête d'une mission d'études, visita la côte orientale en 1818 sur un bâtiment commandé par le capitaine de frégate de Mackau. Dans un grand kabary il reprit possession de Sainte-Marie, le 18 octobre, puis de Tintingue, le 4 novembre 1818, en annonçant aux chefs l'arrivée prochaine d'une grande expédition.
C'est alors qu'en 1819 Albrand fut nommé agent commercial principal à Madagascar, avec mission d'explorer la côte orientale, de reprendre possession de Sainte-Luce et de Fort-Dauphin. Conduit encore par YAmaranthe, il toucha à Port-Louis de l'ile Sainte-Marie, à Tamatave, à Tintingue, à Sainte-Luce et, le 1er août, planta le pavillon français à Fort-Dauphin. Son arrivée mit fin aux vexations qu'avaient à souffrir les Français, peu nombreux, que leurs affaires retenaient sur cette côte.
Bien accueilli par les indigènes, Albrand en profita pour étudier minutieusement toute la région voisine de Fort -Dauphin et ses ressources. A Zanzibar il avait appris le souahili ; à Madagascar il
(1) V. Lavcrdant. Colonisation de Madagascar (Paris, 1844. in-8#), p. 67 et scq.
(2) V. Prentout. L'île de France sous Decaen. Paris.
étonnait les indigènes au bout de quelques mois par la facilité avec laquelle il parlait leur langue. Il amassa même avec une prodigieuse rapidité les éléments d'un dictionnaire français-malgache, de 30.000 mots, qu'il termina à son retour à Bourbon, malgré les souffrances d'une grave maladie, et qu'il envoya au ministère des affaires étrangères. Il revenait aussi avec la conviction que Fort-Dauphin « était le point de Madagascar où la France devait trouver le plus d'avantages à former un établissement ». C'est ce qu'il essayait de montrer par un mémoire adressé au ministère de la marine (1).
Dans cette seconde étude géographique où l'on retrouve la même netteté et la même précision, il sut se garder des exagérations trop fréquentes en pareil cas. « Au total, la fertilité du sol parait avoir été exagérée dans les relations des voyageurs et cette remarque peut même s'étendre à tout Madagascar. Il n'en est pas moins probable que ces terres, neuves pour la plupart, récompenseront libéralement les soins d'un cultivateur intelligent .» Outre les ressources variées du pays, il faisait valoir le climat moins malsain que vers Tintingue et Tamatave et les bonnes dispositions des indigènes. Il insistait sur la possibilité de les gagner et rappelait, dans un intéressant historique, que les violences commises avaient été l'une des principales causes des échecs du passé. C'est tout un plan de colonisation que développait Albrand ; il avait sagement préparé les voies ; la petite garnison qu'il laissa à Fort-Dauphin, sous le commandement d'un officier, y vécut dans la plus complète tranquillité jusqu'à l'invasion des Ho va.
Ces projets étaient trop vastes pour la politique du gouvernement et les maigres ressources votées par les chambres pour le budget des colonies. Cependant Albrand obtint du gouverneur de Bourbon, peu après son retour de Fort-Dauphin, une mission qui eût pu être grosse de conséquences. Il s'agissait d'aller auprès de Radama pour combattre l'influence anglaise. Il était encore temps. Sir Farquhar, quand il cherchait un chef indigène à nous opposer, avait hésité quelque temps entre la reine du Boueni, le mulâtre Jean René chef
(1) Mémoire sur la province cTAnossi et le Fort-Dauphin, Î820\ Publié en grande partie dans la Revue coloniale, t. xn, 1847. Le rédacteur en chef justifiait ainsi cette publication tardive : « L'écrit que nous publions ici était trop remarquable pour devoir rester dans l'oubli ; c'est ce qui nous a déterminé à lui donner place dans notre recueil, malgré sa date un peu ancienne .»
des Betsimisaraka de Tamatave, et le roi des Hova. De son côté Radama hésitait entre les Français et les Anglais. Un caporal de Bourbon, déserteur en 1816, avait acquis une grande faveur auprès de lui ; il avait, paraît-il, donné aux Hova les premières notions de lecture et d'écriture, en même temps qu'il avait été chargé, avec le titre de prince et de maréchal, de leur éducation militaire. L'agent anglais James Hastie, qui devait le supplanter, n'était pas encore arrivé à ses fins (1). L'intervention d'Albrand aurait pu être décisive. Son éloquence persuasive n'aurait pas manqué de produire grande impression sur Radama. Il était lui-même plein de confiance dans le succès.
Tout était prêt, la flûte royale, le Rhône, allait transporter la mission quand, par un misérable esprit d'économie, le gouverneur de Bourbon, le baron Milius, la rendit impossible en réduisant à 1.500 francs le crédit de 1.500 piastres qu'il avait d'abord promis. « Quinze cents francs, bon Dieu ! ! ... , s'exclamait énergiquement le capitaine Carayon, chef désigné de l'escorte d'Albrand, pour les dépenses imprévues d'un chargé d'affaires à la cour d'un prince étranger et auquel on avait voulu donner une escorte d'honneur, lorsque les Anglais venaient de dépenser deux cent mille francs en cadeaux offerts à ce même prince et auquel Tannée suivante, par le traité du 11 octobre 1821, ils allouèrent, pendant six ans, une subvention de pareille somme ! De tels rapprochements ont leur utilité, quelque pénibles qu'ils soient à faire, parce qu'ils expliquent, mieux que toute autre chose, la différence des succès obtenus dans les pays lointains par la France et l'Angleterre. *
Dégoûté des missions officielles et désireux de se créer une situation indépendante, Albrand, d'explorateur et de négociateur, devint colon. Confiant dans l'avenir de l'établissement que le gouvernement s'était décidé à faire à Sainte-Marie et Tintingue, il eut, le premier, la hardiesse d'y tenter une grande exploitation agricole. Ses amis avaient tout fait pour le retenir. La malheureuse issue de toutes les tentatives essayées depuis 150 ans faisait envisager cette nouvelle entreprise comme un acte de témérité. Albrand témoignait une si belle confiance qu'il entraîna deux de ceux qui avaient voulu le décourager» l'officier d'artillerie Carayon et le riche négociant bourbonnais Hugot. Dans
(1) Voir, à ce sujet) Lavcrdant. Colonisation de Madag. Paris, 1844, p. 127.
l'association qui fut formée, Albrand et Carayon s'engageaient à rester six ans à Sainte-Marie ; Hugot avança généreusement des fonds dont les Bourbonnais lui prédisaient la perte. Les deux amis partirent en juillet 1820.
L'orientaliste-professeur, devenu colon, se voua à sa nouvelle tâche avec son énergie coutumière. C'est en vain que le nouveau gouverneur de Bourbon, de Freycinet, qui l'avait connu en 1817 et tenait à se l'attacher, lui fit des propositions séduisantes. « Monsieur, lui écrivait-il, il faut vous aimer toute sa vie quand on a eu le bonheur de vous connaître quelques instants. » Albrand résista en même temps aux instances renouvelées de sa famille et à la générosité de son ami Hugot, qui n'hésita pas à le délier de ses engagements. Quitter Sainte-Marie, c'était compromettre l'œuvre de la colonisation qui lui tenait tant au cœur. Les difficultés du début n'étaient pourtant guère encourageantes. Il fallut à la fois réagir contre d'incessantes attaques de fièvre et lutter contre le mauvais vouloir des indigènes. Les deux amis avaient compté se procurer des revenus immédiats par la fabrication de l'huile de poisson. Les indigènes refusèrent obstinément de leur vendre les baleineaux, produit ordinaire de leur pêche. De plus, le gouvernement semblait oublier ses projets d'établissement et laissait les deux hardis pionniers seuls sous la protection de quelques hommes, mis sous le commandement de Carayon.
Enfin, l'expédition attendue arriva au bout d'un an, le 1er novembre 1821, sous le commandement de Sylvain Roux. Ce fut une amère déception pour Albrand. Les fonds avaient été mesurés parcimonieusement (1). La mission, d'un effectif modeste, décimée bientôt par les maladies parce qu'on l'avait amenée au moment de la saison des pluies, et mal installée sur l'îlot Madame, ne put même occuper Tintingue, son principal objectif. La mortalité, d'abord effrayante (2), diminua ensuite grâce aux conseils d'Albrand, qui devint bientôt l'àme de la colonie. Il était parvenu à combattre victorieusement la fièvre par l'emploi systématique du quina ou de la quinine, alors mal connu et contesté.
D'autre part, la situation de l'établissement des deux amis s'était
(1) 480.000 francs sur l'exercice 1820 pour frais d'expédition et d'établissement, 93.000 francs pour chacune des années 1821-23.
(2) Sur 200 hommes, 88 étalent morts le 12 avril 1822 ; 11 en mourut jusqu'à 31 en tin jour.
améliorée ; ils étaient parvenus à se concilier les indigènes et à trouver de la main d'oeuvre. Le gouvernement avait interdit l'introduction d'esclaves dans la nouvelle colonie mais il avait autorisé, comme mesure transitoire, l'emploi d'esclaves libérés moyennant un contrat de quatorze ans de travail. Deux plantations furent successivement créées, l'une sur la côte sud-est de Sainte-Marie, l'autre au centre de la Côte occidentale, en face de la Pointe à Larrée. Bientôt plus de cent mille pieds de caféiers étaient plantés ; la culture du giroflier était essayée sur les revers abrités des collines; une sucrerie était installée. En même temps, Albrand avait commencé à s'établir sur la grande île malgré l'absence de toute garnison française. 11 s'était, en effet, chargé, avec ses associés, d'assurer en partie l'approvisionnement de Bourbon et de Maurice. Il fallait songer aussi à suffire aux besoins de la colonie de Sainte-Marie à qui la jalousie de Bourbon faisait parfois refuser les choses les plus nécessaires. Albrand avait donc acquis divers terrains sur la côte Est et y faisait de fréquents voyages. Ayant été menacé par un des chefs malattes qui commandaient aux Betsimisaraka, Albrand osa résister ouvertement et se sauva par son sang-froid. Prenant l'offensive, il réunit les notables de la contrée dans un kabary, leur dénonça avec feu les injustices de ces chefs qui les opprimaient et les excita à secouer leur joug. Quatre mois après, les Betsimisaraka, au début de 1821, par une révolution dont la peuplade haranguée par Albrand prit l'initiative, renversa les Malattes. Moins d'un an après, en mars 1822, un certain nombre de leurs chefs vinrent assurer Sylvain Roux à Sainte-Marie de leur soumission. Quels résultats n'eut-on pu espérer si le gouvernement avait voulu utiliser cet ascendant d'Albrand sur les indigènes I
Son influence n'avait pas été moins heureuse sur la colonie naissante. Les succès de ses plantations n'avaient pourtant pas été très brillants. On préconisait alors à Bourbon la culture des caféiers sous la protection ordinaire des grands arbres. Faute d'abris, les caféiers de Sainte-Marie souffrirent beaucoup de la mousson du Sud et le succès parut compromis. Heureusement les girofliers donnaient de grands espoirs et la canne à sucre réussissait. C'en fut assez pour attirer d'autres colons. Dès 1824, trois nouvelles habitations avaient été créées. La colonie comprenait alors 60 à 80 Français. Les Anglais voyaient d'un œil jaloux les premiers progrès et témoignaient de leur dépit en accusant les Français de protéger clandestinement la traite à
Sainte-Marie, pour se procurer des travailleurs. Cette accusation sans fondement trouvait même de l'écho dans un journal français (1).
Cependant Sylvain Roux, miné par le chagrin autant que par la maladie, étant mort le 2 avril 1823, les Français, d'un commun accord, désignèrent Albrand pour exercer provisoirement les pouvoirs de commandant. Quelques jours lui suffirent pour montrer son ascendant sur les indigènes, mécontentés par Roux, et pour déployer toute son activité dans la mise en défense de notre établissement. En effet, la situation était menaçante. Sylvain Roux avait dû assister impuissant aux envahissements des Anglais et des Hova sur la côte orientale de Madagascar.
En mai 1822, une petite troupe hova, conduite par l'Anglais Hastie, avait paru et occupé Foulpointe, l'ancien chef-lieu des établissements français. Albrand conseilla la résistance. « La force ne nous manquait pas alors, écrivait-il, nous avions sur la côte de Madagascar une division navale suffisante pour rejeter les Hovas dans l'intérieur. Il fallait rassembler les naturels, mettre des officiers à leur tête, reprendre Foulpointe avec leur concours, rétablir l'autorité de l'ancien chef Betsimissarac. » Sylvain Roux, lui aussi, ne demandait qu'à agir, mais le gouvernement redoutait les difficultés avec les Anglais et Freycinet, interprète des intentions du ministre, écrivit de Bourbon pour recommander la prudence. On avait songé de nouveau, paraît-il, à envoyer Albrand auprès de Radama, mais il ne crut pas pouvoir quitter son établissement et, sur son refus, l'idée fut abandonnée, faute de pouvoir le remplacer. Réduit à l'abstention, Roux reçut peu après une communication écrite de l'officier hova de Foulpointe contestant aux Français le droit de s'établir à Sainte-Marie et revendiquant pour Radama la souveraineté de tout Madagascar.
Cette fois, Sylvain Roux répondit par une protestation très explicite, mais il dut se borner à demander au roi des Hova une entrevue pour dissiper tout malentendu. Peu après, Radama descendit en effet sur la côte avec une armée, au printemps de 1823, marcha sur la Pointe à Larrée, prit et incendia Tintingue, fit systématiquement piller et dévaster le pays des Betsimisaraka qui avaient eu le malheur de se mettre sous la protection de la France. Les Hova
(1) Ca rayon. Hist. de l'établissement français de Madagascar pendant la Restauration. Paris, 1845, p. 77.
s'emparèrent même de troupeaux et d'approvisionnements appartenant aux Français de Sainte-Marie. Enfin, par une dépêche du 4 août, Radama revendiquait de nouveau la souveraineté de toute l'île, disant que les Français à Sainte-Marie ne pouvaient être considérés que comme des marchands établis avec son autorisation.
Le gouverneur de Bourbon, Freycinet, toujours timoré, donna pour instructions au nouveau commandant de Sainte-Marie, le capitaine du génie Blévec, de réclamer seulement contre l'occupation de Pointe à Larrée, Tintingue et lieux voisins. Albrand, plus hardi, proposa dans le conseil de la colonie d'étendre la protestation à Foulpointe et à tous les points de la côte Est occupés par les Hova, pour ne pas compromettre les droits de la France. Il les revendiquait énergiquement dans la protestation du 15 août 1823, dont il fut l'inspirateur et le rédacteur et qu'il terminait ainsi :
« Le commandant de Sainte-Marie, considérant que les injustes prétentions du roi Radama ne reposent que sur son prétendu titre de roi de Madagascar qui, n'étant fondé ni en droit ni en fait, ne peut être considéré que comme un véritable abus de mots qui ne saurait lui-même constituer un droit :
Proteste solennellement au nom de S. M. Louis XVIII, roi de France et de Navarre et des chefs madécasses ses vassaux, contre le prétendu titre de roi de Madagascar illégalement pris par le. roi des Ovas et contre toutes les conséquences directes ou indirectes qu'on voudrait en faire résulter,
Déclare qu'il ne reconnaît au roi des Ovas aucun titre à la possession légitime de quelque partie que ce soit de la cote Est de Madagascar,
Proteste contre toute occupation faite ou à faire des points de cette côte dépendans de S. M. très chrétienne.
Proteste, en outre, contre toute concession qu'on pourrait ou qu'on aurait pu extorquer aux divers chefs madécasses qui se sont reconnus dépendans de S. M. très-chrétienne (1). »
La protestation, portée i\ Radama par la goélette la Bacchante, parut un moment l'inquiéter sur les conséquences de son entreprise. Il chercha à entrer en négociations et désira avoir une entrevue avec le
(1) Voirie texte complet dans Carayon. Il a été reproduit par d'Escamps. Hi$t. de Madag., p. 83-87.
commandant de Sainte-Marie. « On pouvait, dit avec raison Albrand, profiter de ce moment de crainte pour amener Radama à un accommodement, mais il fallait des instructions précises pour diriger la négociation, une démonstration quelconque de forces à l'appui de nos paroles. » Blévec, laissé sans ordre et n'osant quitter son poste, envoya Albrand à Foulpointe, sur le « Sylphe, dans la seule vue d'éviter le reproche d'avoir repoussé un accommodement, mais convaincu d'avance de toute l'inutilité d'une telle mission ».
En effet, Radama, promptement rassuré par l'Anglais Hastie, refusa de recevoir l'envoyé de Sainte-Marie sous de vagues prétextes et fit une réponse dilatoire. Albrand eût voulu tout au moins que la protestation et la réponse fussent publiées, « parce qu'une protestation n'a d'autorité qu'autant que la date en est publiquement fixée et afin de concilier à notre cause, dans une question si peu douteuse, toute la force que donne au droit l'assentiment de l'opinion publique». Le gouverneur de Bourbon ne fut pas de cet avis.
Dès lors les Hova, poussés par les agents anglais, ne ménagèrent plus rien. Nos alliés Betsimisaraka restèrent abandonnés et leur pays occupé ; un poste hova, établi en face de Sainte-Marie, semblait suryeiller tous les mouvements des Français ; défense fut faite aux indigènes de s'engager à leur service. Cependant Radama avait souvent répété qu'il ne se serait point établi sur la côte s'il l'eût trouvée occupée par les Français. <t Aussi ce ne fut point sans un vif sentiment d'indignation qu'on apprit à Sainte-Marie, en mars 1825, qu'un corps hova s'était porté sur Fort-Dauphin , qu'il avait fait prisonnier l'officier français commandant du poste, forcé la petite garnison à se réfugier sur un îlot voisin et abattu outrageusement le pavillon du roi (1). »
Au moment où notre prestige et l'existence même de la colonie de Sainte-Marie, liée à ses relations avec la Grande terre, semblaient complètement compromis, l'occasion se présenta de prendre une revanche. « Les chefs Betsimissaracs, demeurés secrètement fidèles à la France, n'attendaient depuis longtemps qu'un signal de notre part pour prendre les armes lorsque, tout d'un coup, au mois de juillet 1825, impatients de notre inaction, ils secouèrent spontanément le joug et, après avoir égorgé les postes hovas établis sur la côte, se portèrent en force sur Foulpointe. La circonstance était décisive. Le mouvement
(1) Albrand. Mémoire de 1825.
qui venait de s'opérer était lié à un soulèvement général de l'île entière" eontre les Ovas (1). »
Au sujet de ces événements de 1825, le mieux est de continuer à ciler Albrand lui-même. « Notre politique et notre devoir, écrivait-il quelques mois après, étaient évidemment de nous mettre à la tète d'un mouvement aussi considérable, de l'activer de toutes nos forces disponibles, de forcer Radama à la paix, de rétablir avec nos droits l'indépendance des peuples de Madagascar et de fonder ainsi notre politique et notre pouvoir sur une puissante communauté d'intérêts, t
Le commandant Blévec partageait les idées clairvoyantes d'Albrand. Les chefs Betsimisaraka avaient envoyé des députés à Sainte- Marie pour solliciter, au nom de leur ancienne alliance avec les Français, de la poudre et des munitions. Blévec n'hésita pas à leur accorder ce secours et se hâta de demander l'autorisation et le concours de Bourbon pour les soutenir d'une manière plus efficace. « Il eût suffi, disait Albrand, de nous présenter en armes et Foulpointe, que défendait seulement une quarantaine de Ovas, tombait au pouvoir des Betsimissaracs. Radama, attaqué de tous les côtés à la fois, ne pouvait
faire face Cette occasion décisive fut perdue. Nous laissâmes les
Betsimissaracs agir sans concert, sans chefs, sans confiance mutuelle. Il arriva ce qui arrive toujours : le petit nombre discipliné triompha
d'une multitude désordonnée et les Betsimissaracs allèrent dans
leurs forêts accuser notre lenteur et notre indécision. »
Les Anglais, moins scrupuleux que nous, n'avaient pas hésité à intervenir. Hastie, porté à la Pointe à Larrée par une corvette britannique, traversa tout le pays des Betsimisaraka en commettant toutes sortes d'excès et en répandant la terreur du nom hova et du nom anglais. Blévec et Albrand eurent même la douleur de se voir désavoués par le gouverneur de Bourbon pour avoir voulu appuyer la révolte de nos alliés. Bien plus, les Hova de Fort-Dauphin s'étant trouvés réduits aux abois, un bâtiment du roi, la Mayenne, avait été chargé d'aller porter à Radama une demande de prompts secours. Puis on avait vu un autre navire de notre marine, la Pomone, « porter des présents aux Ovas de Foulpointe en récompense de leurs anciens outrages et comme pour en provoquer de nouveaux. »
(V Albrand. Mémoire de 1825.
ToMBKAT DK FOliïUNÉ AlBRANI), A SaIXTK-MaIIIK l)K MADAGASCAR (Cliché communiqué ptir M H. Tcissciro
I/indignation des Français de Sainte-Marie était à son comble. Ils attribuaient l'inexplicable conduite du gouverneur à l'influence des traitants de Bourbon, établis sur la côte de Madagascar, qui leur étaient très hostiles. Albrand se fit leur interprète en rédigeant un long mémoire qu'il adressait au ministre en décembre 1825 (1). C'était un éloquent appel adressé au gouvernement qu'il avait des raisons de croire mal renseigné.
Il faisait avec une clarté parfaite, et une très grande modération, l'historique des faits récents et des fautes commises. Il accusait les traitants de Bourbon d'avoir poursuivi le gouverneur de leurs obsessions en faveur des Hova et montrait le peu de cas qu'il eût fallu en faire. « S'il y a un fait démontré dans l'histoire des tentatives de la France pour s'établir à Madagascar, c'est assurément l'opposition constante des îles de France et de Bourbon au succès de ces tentatives. Cette opposition était concevable lorsque Maurice, par sa position et par ses ports, pouvait, à quelques égards, se croire appelé à suppléer Madagascar.... Mais aujourd'hui que Bourbon n'offre à notre
marine ni vivres, ni bois, ni ports...., lorsque sa nationalité ne
peut être efficacement garantie que par la formation d'un établissement militaire à Sainte-Marie, on peut s'étonner de retrouver dans cette île le système d'opposition si constamment funeste à Madagascar.... C'est que cette opposition n'est plus politique comme autrefois, mais purement commerciale, elle ne s'attaque plus à l'existence de la colonie de Madagascar, mais à quelques-uns des moyens nécessaires pour la fonder. »
La persistance de l'opposition des Bourbonnais aux tentatives de Colonisation à Madagascar, et son influence funeste, n'avaient peutêtre pas jusqu'ici suffisamment attiré l'attention de ceux qui se sont occupés de ses origines. Bourbon, préoccupée d'assurer son alimentation, redoutait de voir les luttes suscitées par la création de nouveaux établissements gêner le commerce du riz qui lui était nécessaire. L'amitié des Hova paraissait indispensable à la sécurité économique de Pile.
(1) Mémoire pour servir à éclairer le gouvernement du roi sur le meilleur parti à prendre relativement à rétablissement de Sainte-Marie de Madagascar, 20 décembre 1825 — Carayon et Patot en ont publié de longs extraits. Le manuscrit m'en a été communiqué obligeamment par M. H. Trissère, avoué à Marseille, héritier des papiers de la famille Albrand .
Albrand en avait été lui-même partisan. Dans son mémoire de 1820 il avait nettement prévu les desseins de Radama et indiqué le parti qu'on eût pu en tirer. Mais, depuis que nous avions laissé les Anglais nous supplanter auprès de lui, il n'était plus permis de rien espérer de son amitié. Albrand faisait ressortir avec force l'inutilité et les dangers de ce qu'il appelait le système de condescendance. « Rien n'est plus nettement marqué que la position de Radama, la nôtre et celle des Anglais à Madagascar. Radama veut dominer sur l'île entière ; nous cherchons à en posséder une partie et les Anglais intriguent pour que nous n'y possédions rien.... Il n'y a pas de milieu : il faut que nous nous retirions de Madagascar ou que Radama cesse quelque chose de ses prétentions et assurément, tant que nous persisterons dans la voie que nous avons choisie, je ne vois pas quel motif il pourra avoir de céder.... »
Albrand développait longuement au ministre l'utilité de coloniser Madagascar, au double point de vue militaire et agricole. Pour entraîner le gouvernement, il insistait habilement sur l'importance de l'île comme point d'appui dans une guerre navale avec l'Angleterre. Puis il ajoutait : « Tout cela est d'autant plus nécessaire à dire, qu'il semble depuis quelque temps que le gouvernement veuille se borner à l'occupation de Sainte-Marie. Il ne faut pas s'y tromper : Sainte- Marie est un point fort précieux pour l'exploitation des ressources que nous offre Madagascar, mais, sans Madagascar, Sainte-Marie n'est rien. »
L'auteur répondait aux objections tirées du climat par son propre exemple et celui de ses compagnons. Quant à Radama, il n'était pas non plus un obstacle devant lequel on dût reculer. La politique à suivre pour en triompher était toute tracée : « La nature des choses fait de Radama l'allié des Anglais et nous donne pour alliés le reste de Madagascar. Faisons pour les nôtres ce qu'ils ont fait pour le leur. Il y a dans la masse d'intérêts qui se rattachent à notre cause plus de force qu'il n'en faut pour l'appuyer. »
Mais c'était là une politique trop hardie pour notre gouvernement. Notre Marseillais le sentait bien. Il proposait donc de négocier, mais à main armée, pour amener Radama à reconnaître nos droits. Pour ne pas effrayer les ministres de Charles X il avait même cru devoir renoncer à ses plus chères ambitions, c II n'est pas question, comme au temps de Flacourt, disait-il, de soumettre toute l'île. » II*
parlait de revendiquer seulement une partie de la côte orientale, et même il renonçait à Fort-Dauphin. La côte des Betsimisaraka, entre Tamatave et la baie d'Antongil, pouvait suffire à l'exécution de nos desseins. A la rigueur, il consentait môme à l'abandon de Foulpointe. « Assurément, pouvait-il dire, il ne faudrait, ni une politique bien adroite, ni un déploiement de forces bien considérable pour amener Radama à reconnaître nos droits sur cette partie.... Si pourtant, malgré la modération et la justice de ces propositions, si, malgré la présence d'une force navale prête à les appuyer, l'influence anglaise parvenait à les faire rejeter, il faudrait sans hésiter recourir à la force. »
Albrand mourut un an après sans avoir eu la consolation de voir sa courageuse protestation suivie d'effet. Il semble pourtant qu'elle ne fut pas sans influence sur les décisions du gouvernement. M. de Freycinet, gouverneur de Bourbon, qui avait tant d'estime pour lui, cédait peut-être à ses instances quand il sollicitait, dès 1826, l'intervention de la métropole. L'expédition du capitaine de vaisseau Gourbeyre, en 1829, décidée par le ministre de la marine Hyde de Neuville, répondit tardivement aux vœux du colon marseillais. On peut même remarquer que le programme d'action que Gourbeyre arrêta, de concert avec le gouverneur de Bourbon, le comte de Cheffbntaines, était calqué sur celui qui était préconisé dans le mémoire de 1825 (1). D'autre part, le gouvernement avait tenu compte des doléances exprimées au sujet de la jalousie des Bourbonnais envers la jeune colonie : le commandant de Sainte-Marie fut autorisé à correspondre directement avec le ministre.
Albrand avait été emporté, le 11 décembre 1826, à 32 ans, par une affection cérébrale. Sept ans de séjour ininterrompu sous les tropiques, et surtout d'une activité trop généreusement dépensée, avaient eu raison de cette puissante organisation. Il était parti le 20 octobre 1826 pour Ténériffe et Foulpointe, où il était allé conférer avec le commandant hova au sujet des intérêts de Sainte-Marie. Bien accueilli, mais déçu par le peu de succès de ses démarches, il revint mortellement atteint. Dans sa maladie, une de ses préoccupations fut de défendre la petite île, sa nouvelle patrie, contre la réputation d'insalubrité que la mortalité très grande des premiers colons lui avaft acquise. Il cher-
(1) V. d'Escamps, Hist. de Madagascar, p. 127.
chait à prouver qu'il succombait à une maladie de l'encéphale « qui n'avait rien de commun avec la fièvre de Madagascar ». Ce furent là presque ses dernières paroles.
Sa disparition ne passa pas inaperçue. De nombreux journaux de la métropole signalèrent la perte que le pays venait de faire et le Globe, dirigé par son ancien camarade d'école, Dubois, lui consacra une série d'articles (1). Son souvenir est conservé à Sainte-Marie par son nom donné à la pointe nord de l'île, tandis que celle du sud porte celui de pointe Blévec. La pierre tumulaire en marbre blanc qui recouvrait son corps, ramené ensuite en France, se dresse encore dans l'îlot aux Forbans, situé à l'entrée du port de l'île. A Marseille, il existe une rue Albrand ; mais elle porte le nom du frère aîné, Pierre, qui remplit longtemps des fonctions municipales. Le nom de Fortuné, qui servit si bien la France, ne mériterait-il pas d'être rappelé à la mémoire des Marseillais? Il n'eut pas le temps de donner sa mesure, mais, malgré sa mort prématurée, l'éloquent apôtre et l'ardent pionnier de la colonisation française à Madagascar reste l'une des plus intéressantes et des plus attirantes figures de notre histoire coloniale.
L'influence de l'exemple et de la parole d' Albrand fut féconde à Marseille. Les efforts des négociants marseillais ne cessèrent plus, dès lors, d'être attirés vers la terre malgache : une tradition était créée. Au milieu des fluctuations et des tergiversations de la politique officielle, elle allait devenir de jour en jour plus forte!, Les Marseillais sont au premier rang de ceux qui travaillèrent, dans des circonstances rendues souvent très difficiles et dangereuses par la faiblesse de notre gouvernement, à ne pas laisser périmer nos droits et à maintenir l'influence française en face des envahissements anglais. Peutêtre, s'il était possible de reconstituer l'état civil de tous ces Français hardis qui parvinrent à s'introduire h Madagascar, chez les Hova eux-mêmes, au temps de Ranavalona I, entre 1830 et 1860, découvri-
(1) Gazette de France, 8 juin 1827; Moniteur universel, 9 juin 1827; Globe, 27 juin, 23 septembre, 2, 4, 18 octobre ; Journal des Voyages, t. xxxvi, année 1827 : Madagascar... colonie de Sainte-Marie, mémoires de Fortuné Albrand, fondateur de cette colonie... — Cf. Léun Renard. La Révolution de Madagascar (Correspondant, août 1863) : a Albrand et de Lastelle doivent être considérés comme les deux hommes qui ont le mieux préparé la voie où, avec tant de sollicitude, nous suivons aujourd'hui MM. Laborde et Lambert. »
rait-on parmi eux un certain nombre de Provençaux (1). Cependant, aucun des plus connus, Lastelle, Laborde, Lambert, Legros, ne semble même avoir eu des attaches marseillaises. Tandis que ces Français acquéraient à la cour hova une influence et un prestige pleins de promesses pour l'avenir, des Marseillais créaient sur les côtes des établissements à la fois commerciaux et agricoles.
Quand les intrigues du révérend Ellis firent expulser les Français devenus tout puissants à la cour de Ranavalona, ceux de la côte Est étaient devenus nombreux. S'il en faut croire le Marseillais Simonin, un des membres de la mission Dupré envoyée à Madagascar en 1863, les deux tiers environ des. trois cents traitants établis dans la région de Tamatave étaient Français, les autres Anglais ou Américains. Les Marseillais et Provençaux étaient certainement en nombre. Parmi les Français, amis du prince Rakoto, chassés de Tananarive, un Provençal, Marius Arnaud, figura au nombre des compagnons de Laborde et de Lambert.
Au même moment, le Marseillais Barbaroux présentait un plan de colonisation de Madagascar. Le fils du fameux conventionnel, qui devait mourir sénateur de l'empire en 1868, avait été longtemps procureur général à l'île Bourbon. Il y avait mûrement réfléchi à la possibilité de revendiquer nos anciens droits sur la grande île et sur la meilleure façon d'en tirer parti et il exposa ses idées dans un remarquable ouvrage qu'il publiait en 1857, sur La Transportation (2). Près de la moitié était consacrée à Madagascar. Barbaroux traitait la question de nos droits avec toutes les preuves à l'appui. Puis il étudiait la possibilité de la colonisation. « Pendant dix-huit années, disait-il, nous n'avons cessé d'interroger tous ceux qui fréquentaient cette terre française... Voilà sur quels témoignages
(1) Déjà, parmi les premiers colons, contemporains d'Albrand, on en cite deux dont les noms sont bien provençaux, Arnoux et Tourette. Arnoux fonda prés de Tamatave, pour le compte de la maison Rontaunay de Bourbon, des plantations et une sucrerie auxquelles le Mauricien de Lastelle, qui lui succéda, devait donner un grand développement. Tourette. secrétaire greffier de l'administration de Sainte- Marie en 1830, fut chargé, à la suite de l'expédition Gourbeyre, d'aller négociera Tananarive où les Hova ne le laissèrent pas arriver. — En 1841 arrivait à Marseille le trois- mâts la Marie- Mathilde adressé au négociant Joseph Ricard par un Français (Marseillais?) t qui avait su acquérir la confiance et l'amitié de la reine de Madagascar. » (Julliany. Essai sur le commerce de Marseille, 2e éd., p. 372).
(2) De la transportation. Aperçus législatifs, philosophiques et politiques sur la colonisation pénitentiaire, par C. 0. Barbaroux, conseiller d'Etat, ancien procureur général à File de la Réunion et en Algérie. Paris, 1857.
s'est fondée, chez nous, la conviction profonde qui nous autorise aujourd'hui à proposer la reprise de la colonisation de Madagascar. » Entre autres arguments, Barbaroux faisait valoir, comme Albrand, les besoins de notre marine de guerre.
On était alors préoccupé par le problème de la colonisation pénale : la Nouvelle-Calédonie avait été occupée en 1853 et la loi sur la transportation votée en 1854, mais on était encore à étudier comment et où elle serait appliquée. Barbaroux proposait de choisir Madagascar ; il comptait sur un succès égal à celui des Anglais en Australie ; la grande île serait d'abord le Botany bay de la France. D'après lui, les réclusionnaires des maisons centrales auraient fourni au bout de quelques années un total constant de 18.000 colons, sans compter les femmes (1). Le fils du conventionnel ne se doutait pas qu'il ne faisait que reprendre une idée de Napoléon qui, lui aussi, avait eu des vues sur Madagascar. Un curieux document des Archives nationales, récemment publié, a révélé un plan du premier consul, arrêté même dans les détails, pour l'envoi dans l'île des déportés noirs des Antilles, de Bourbon et de l'Ile de France et des brigands et vagabonds de France ; les premiers auraient été établis vers la baie d'Antongil ou Foulpointe, les seconds à Fort-Dauphin (2).
Quatre ans après, le moment sembla venu où les Français allaient commencer grandement la colonisation de Madagascar. En 1861, la reine Ranavalona mourait et le prince Rakoto, l'ami de Laborde et de Lambert, devenait Radama II.
L'ingénieur et voyageur marseillais, L. Simonin, revenait d'une mission à l'île Bourbon et d'Aden, où il avait observé de près les envahissements anglais dans les mers arabiques, quand la nouvelle arriva à Paris. L'occasion lui parut bonne pour agir à Madagascar. Il fallait à tout prix empêcher les Anglais d'accaparer la confiance de Radama II, comme celle de Radama Ier, ou c'en était fait de notre influence dans la grande île. Simonin affirmait dans la Revue des Deux Mondes, dont il allait être longtemps comme un rédacteur attitré,
;1 Cf. Barbie du Bocage. Madagascar possession française depuis 16tâf Pari» 1850. H y discute (p. 313 et suiv.) les idées de Barbaroux qu'il approuve en grande partie. Il propose que les transportés fassent le temps de leur peine dans les Comores et qu'ils soient astreints, pendant le temps de leur surveillance, à se fixer à Madagascar.
(2) Froidevaux. La politique coloniale de Napoléon /«. Rev. des Q. Histor.* avril 1901, p. 612-13.
— Bloque c'était Madagascar qui devait, dès lors, attirer notre colonisation. t Tout, disait-il, y appelle les Français. » Il en profitait pour affirmer hautement nos aptitudes colonisatrices. Il citait comme preuve les 15.000 Français établis en quelques années en Californie. Ce qu'il fallait pour encourager un pareil mouvement, c'était de larges concessions de terres et • une grande liberté de mouvement sous un gouvernement civil, non pas sous un gouvernement militaire qui ne saurait convenir aux colonies en formation. » Cette observation visait, en passant, l'Algérie. Et Simonin concluait : « La colonisation de Madagascar ne pourrait-elle donc être entreprise dans ces conditions ? Ne serait-il pas temps dé développer à la fois notre commerce colonial et notre marine marchande, pépinière de la marine de l'État ? (1) »
On put croire bientôt que ce programme allait recevoir pleine exécution. Le capitaine de vaisseau Dupré conduisait, quelques mois après, la mission solennelle qui représenta le gouvernement impérial au couronnement du nouveau roi et signait le traité de paix et de commerce de 1862. Lambert, duc d'Imerina, grand favori de Radama, avait reçu par une charte royale la concession de vastes terrains, choisis parmi les meilleurs de l'île, en même temps que d'importants privilèges commerciaux. Son but était de constituer, avec l'appui officiel du gouvernement français, une grande compagnie de colonisation dont le rôle serait analogue à celui de la Compagnie des Indes anglaise. II. se hâta de venir en France, fut accueilli avec la plus grande faveur par l'empereur et par les capitalistes, et le décret du 2 mai 1863 consacra la formation de la Compagnie de Madagascar, au capital de 50 millions. Les Marseillais y avaient pris une grande part. A côté de quelques noms de la haute banque parisienne tels que les Fould, les Seillière, Demachy, Bartholony, figuraient parmi les plus torts souscripteurs, J.-B. Pastré, président de la Chambre de Commerce de Marseille, pour 75.000 francs, et son frère Baptistin pour 50.000. Les Pastré appartenaient, comme les Régis et les Luce, dont nous retrouverons les noms, à cette génération de grands négociants qui ont tant fait pour la grandeur de Marseille. La jeune Compagnie des Messageries impériales (Messageries Maritimes), où les
(1) La presqu'île d'Aden et la politique anglaise dans les mer* arabiques, Rev. des Deux-Mondes, 15 décembre 1861.
influences marseillaises étaient si fortes, avait engagé 200.000 francs. On peut même remarquer que 1 ame de l'entreprise, avec Lambert, le sénateur baron Paul Desbassyns de Richemont, appartenait à la famille de celui qui avait patronné vers 1820 les projets d'Albrand et reçu ses confidences (1).
Sans perdre de temps la Compagnie forma une mission chargée d'aller visiter la grande île. Ingénieurs des mines, agents des ponlset chaussées, sériciculteurs, médecins, agents forestiers et commerciaux, photographes , fondeurs , maîtres mineurs , figuraient parmi ses membres. Le Marseillais Simonin était du nombre en qualité d'ingénieur des mines. La mission partit sur YHermione commandée par Dupré chargé d'obtenir la confirmation des heureux résultats de la négociation de 1862. En arrivant à Maurice les passagers de VHermione apprirent la fatale nouvelle de la révolution de palais du 12 mai 1863, suscitée par les Anglais, qui avait fait périr Radama et les amis des Français.
Dupré se rendit pourtant à Tamatave dans l'espoir de nouer une nouvelle négociation avec la princesse Raboude, devenue la reine Rasoherina, qui lui avait témoigné beaucoup d'égards Tannée précédente. C'est ainsi que les Français assistèrent à Tamatave à la proclamation solennelle de la reine. Parmi les officiers hova revêtus de superbes uniformes Simonin signale la présence d'un Français, Estienne, ancien capitaine au long cours, au nom bien marseillais. Il cumulait le titre de grand amiral et commandant du port de Tamatave avec celui de général de division des forces malgaches. « Il avait jusqu'à quatorze galons sur chaque manche, depuis le coude jusqu'au poignet. Le nombre des aiguillettes qui se balançaient sur sa poitrine était en rapport avec celui des galons .»
Simonin donne d'autres détails sur un curieux type provençal, le capitaine Durand, populaire sur la côte de Madagascar autant qu'à la Réunion, où il était connu sous le nom de père nourricier de File. Depuis longtemps il faisait le commerce des bœufs et s'entendait comme pas un à narguer la douane et les officiers hova. Pendant que les pourparlers continuaient entre Tamatave et Tananarive, les membres de la mission avaient tout le loisir de faire des observations.
(1) V. Documents sur la Compagnie de Madagascar , Paris, 1867, iu-8#, publics par le baron de Richemont.
Mais, Dupré n'ayant rien pu obtenir, ils durent se rembarquer avec lui sans avoir rien fait.
Leur déception fut grande et Simonin s'en faisait l'interprète dans la Revue des Deux Mondes, en 1864. Il y soutenait cette thèse que la révolution de 1862 n'était pas un obstacle à la colonisation, que la mission de la Compagnie eût pu réussir malgré tout si elle n'avait pas été liée à une négociation officielle et que son échec ne devait pas décourager de faire de nouvelles tentatives. Il rappelait que la colonisation de Madagascar avait toujours été arrêtée fatalement par une série de vicissitudes. Selon lui il ne fallait pas désespérer du succès cette fois. La compagnie n'attendait que le moment favorable de reprendre ses opérations. Le pays n'était pas aussi barbare qu'on pouvait se l'imaginer d'après les récents événements et il faisait ressortir toutes les qualités et les aptitudes des Hova. L'écrivain de la Revue des Deux Mondes terminait son article par un nouvel appel à l'initiative individuelle qui était bien dans les traditions des Marseillais, toujours impatients de la tutelle de l'État : « L'expérience de ce que peut le génie français abandonné à ses seules forces mériterait donc d'être tentée à Madagascar. Il faudrait seulement laisser la plus grande liberté aux planteurs et aux traitants. Déjà quatre ou cinq cents Français répandus sur toute l'île, protégés par leur seul courage, font plus d'affaires que tous les colons que le gouvernement de la métropole essaie d'appeler à' grands cris en Cochinchine ou dans la Nouvelle-Calédonie en les couvrant de son égide (1) .»
Malheureusement l'expérience ne put être tentée. Napoléon III ne sut, ni venger Radama, ni défendre avec énergie le traité de 1862 et les droits de la Compagnie qui fut liquidée en 1866. Le nouveau traité de I commerce, signé le 4 août 1868 avec Ranavalo H, ne nous donnait que
des avantages égaux à ceux accordés aux Anglais en 1865. Surtout, ils étaient compromis par le mauvais vouloir des Hova, de plus en plus gagnés et dominés par nos rivaux. Bien qu'il n'y eût guère à compter sur la protection du gouvernement contre ces mauvaises dispositions, Laborde et les autres Français qui avaient des établissements à Madagascar ne se découragèrent pas et surent maintenir la tradition française. D'autres, en assez grand nombre, vinrent même se joindre à eux. Parmi ceux-ci des Marseillais se distinguèrent par leur initiative.
(1) Simonin. La Mission de Madagascar. Hcv. des Deux Mondes, 15 avril 18454. d 21
La maison de banque Roux de Fraissinet se signala par l'audace de ses entreprises dont le succès eût donné à la colonisation française une ampleur toute nouvelle. Elle avait à sa tête Hilarion Roux qui devait à la possession d'une mine en Espagne le titre de marquis d'Escombrera. Le négociant Alfred Rabaud, qui perpétuait avec son cousin la vieille raison sociale Rabaud frères, dirigeait depuis longtemps les opérations de cette maison sur la côte orientale d'Afrique (1). Esprit enthousiaste et généreux, aimant les vastes projets, il donna à ces opérations une extension toujours plus grande. Tandis qu'il se signalait par son zèle pour faire pénétrer la civilisation dans l'intérieur de l'Afrique, et pour travailler à l'expansion française sur la côte orientale, il se lançait hardiment dans la colonisation de Madagascar.
Dès 1862, le titre de grand officier de l'ordre de Radama II, qui lui fut donné, récompensait des services rendus. Mais c'est à la suite du traité de 1868 que, sous son impulsion, la maison Roux de Fraissinet multiplia ses établissements dans hi grande lie. Ils furent d'abord limités à Nossi-Bé, à Mazangaye (Majunga) et à d'autres points de la côte ouest ; sur la côte orientale les traitants indigènes, créoles, ou européens, servaient d'intermédiaires. C'est en 1873 que Rabaud. conçut le projet de créer aussi des comptoirs sur tous les points importants de ce littoral et d'avoir un vapeur qui les relierait tous entre eux. Il était en correspondance et en relations d'amitié avec le célèbre explorateur de Madagascar, M. Alf. Grandidier, il le consulta sur ses projets et reçut de lui pleine approbation avec de précieux renseignements. « Je dois d'abord vous dire, écrivait M. Grandidier le 10 septembre 1873, tout le plaisir que me cause votre résolution de développer autant que possible nos relations commerciales à Madagascar, non seulement pour cette île elle-même, mais encore pour notre pauvre France qui aurait bien besoin de voir s'établir beaucoup de grandes et honnêtes maisons pour le commerce dans les pays étrangers... Quant aux postes dont vous me parlez, ce sont, en effet, les mieux placés que vous puissiez choisir »
Les deux neveux de Jean Laborde, consul de France, dont l'autorité était grande à Tananarive, Edouard Laborde et Campan, entrèrent au service de la maison Roux de Fraissinet. Rabaud comptait beaucoup sur le crédit de leur oncle. Il fit nommer Campan chancelier du
(1) V* ci-dessous, chapitre XIV*
consulat de France et chargea Edouard Laborde de fonder les comp* toirs de la côte orientale. Dans le courant de 1874, ils étaient succès* sivement établis à Vohémar, Tamatave, Mahanoro, Mananzary, Vatomandry, Andevorante, et Laborde prenait, en 1875, la direction de l'agence de Tananarive. Les Marseillais essaimaient sur les côtes de Madagascar comme ils l'avaient fait sur la côte occidentale d'Afrique. Bientôt le vapeur Imerina, suivi peu après d'un autre, partait de Marseille emportant, pour l'arborer dans les ports soumis aux Ho va, leur pavillon blanc avec le nom de la reine inscrit en grandes lettres rouges, Ranavalo-Manjaka II Mpanjaka ny Madagascar (Ranavaloreine II souveraine de Madagascar). La maison Roux de Fraissinet avait ainsi conquis d'emblée la première situation commerciale à Madagascar.
Mais Rabaud voulait faire de la vraie colonisation. Il songeait à la culture des graines oléagineuses, préoccupation constante des Marseillais. Déjà son compatriote Léo Samat avait fait depuis longtemps des essais de sésame sur la côte ouest. Les bois de cocotiers offraient de précieuses réserves de coprah. La maison Roux de Fraissinet créa des plantations sur divers points ; elle eut surtout des champs de canne à sucre. Aux environs de Mitinandry, au nord de Mahanoro, elle possédait une magnifique plantation de café. Auprès de Mahanoro même elle avait installé une usine pour le décorticage du riz.
Dès le début Rabaud avait pensé aussi aux entreprises minières • et particulièrement aux mines de houille d'Ambavatoubé, étudiées superficiellement par l'ingénieur Guillemin. Mais comment obtenir une concession ? Les Hova, écrivait M. Grandidier, étaient devenus encore plus méfiants depuis qu'on leur avait fait payer une indemnité à cause de la non exécution de la charte Lambert, Et puis, que feraient les Anglais en présence d'une pareille demande ? En tout cas, pour avoir quelque chance de succès, il fallait intéresser le premier ministre à l'entreprise. Un Fraissinet fut chargé d'aller tâter le terrain à la fin de 1875. M. Grandidier avait été consulté sur le choix des cadeaux à faire au premier ministre et à d'autres personnages importants, Madagascar étant « te pays des pots de vin ». Heureusement que le mauvais goût des Hova permettait de s'en tirer relativement à bon compte.
C'est alors qu'Hilarion Roux reçut le titre de consul général de Madagascar à Paris et Rabaud celui de consul à Marseille. S'ils
n obtinrent pas les concessions minières qu'ils souhaitaient, ils surent acquérir un ascendant de plus en plus considérable à la cour de Tananarive, surtout auprès du premier ministre Rainilaiarivony.Leur faveur croissante, au moment où déclinait de plus en plus celle du vieux Laborde, pouvait rendre les plus grands services à l'influence française. Elle en avait bien besoin car les Anglais se montraient toujours plus envahissants : missionnaires, médecins, architectes, rivalisaient d'efforts et menaçaient de l'emporter définitivement.
Ni les dangers de cette situation, ni les pertes subies dans les premières années de l'exploitation de ses nouveaux comptoirs ne découragèrent la maison Roux de Frai ssi net, qui continua de donner de l'extension à ses entreprises. Continuant les traditions de Georges Roux et des autres armateurs marseillais du xvnie siècle aux Antilles, elle voulut encourager les planteurs français, par des prêts d'argent, à étendre leurs cultures. Encore une fois les Marseillais, en poursuivant comme but l'essor de leur commerce, trouvaient le développement de l'agriculture comme moyen. Un planteur témoignait en ces ternies sa reconnaissance dans le journal la Cloche, de Tamatave, qui soutenait vaillamment les intérêts français contre le Madagascar Times et les autres publications anglaises :
« Monsieur Alibert, chef de la maison Roux de Fraissinet et Cle, en donnant du crédit aux planteurs sur leurs récoltes, en nous tendant une main secourable, vient, comme Josué jadis, de nous ouvrir
l'entrée delà Terre promise Cette assistance permettra d'entretenir
mieux nos plantations, de les augmenter, et, en nous mettant à l'abri de trop de privations, nous donnera plus de liberté d'action et
d'énergie M. Alibert fait preuve d'un libéralisme éclairé : au lieu
de dures conditions, d'intérêts écrasants, nous n'avons eu qu'à
prendre de la marchandise Le sucre consigné à la maison sera
vendu sur place au plus fort enchérisseur, à elle comme à tout autre,
et la différence rendue à son légitime propriétaire Je ne saurais
être suspect de flatterie n'ayant pas l'honneur d'être des amis de
M. Alibert L'expression de ma gratitude comme planteur ne vous
semble-t-elle pas faible plutôt que forcée ? M. Alibert ne pourrait-il pas se poser comme le bienfaiteur de notre colonie? (1) »
(1 Sans souci, 21 avril 1882. A M. le rédacteur-gérant de la Cloche. Lettre signée J.\Maingard, n» du 30 avril 1882.
Depuis 1878 la situation était devenue de plus en plus mauvaise pour les entreprises françaises. Jean Laborde était mort ; malgré tout, le souvenir de ses éminents services gênait les Anglais et contenait les Hova. Dès le début de 1879, M. Grandidier échangeait ses inquiétudes avec Rabaud. Un agent de la maison Roux de Fraissinet annonçait que les Anglais intriguaient pour avoir l'exploitation des mines. L'un d'eux avait écrit au premier ministre que la maison marseillaise donnait des armes et des munitions aux Sakalaves pour faire la guerre aux Hova. Les consuls, commissaires du gouvernement français, qui succédèrent à Laborde, Cassas, Meyer, Baudais, eurent à lutter contre des difficultés grandissantes. Ils n'eurent d ailleurs peut-être pas toute l'habileté nécessaire. Il est vrai qu'ils ne se sentaient guère soutenus par le gouvernement. M. Grandidier écrivait à Rabaud au sujet de l'envoi du nouveau consul Meyer, en 1880 : « Quant aux instructions officielles, elles sont très faibles et
toutes contraires à l'influence française Il faudrait peu de chose
pour nous faire respecter et avoir les mêmes traitements que les Anglais mais on ne fait pas ce peu de chose. Si cela continue, l'influence française sera tout à fait perdue. » En effet, les relations s'aigrirent de plus en plus. Le règlement de la succession de Laborde avait soulevé de nouveau la question, qui paraissait insoluble, du droit pour les Européens d'acquérir des terres. Les entreprises des Hova sur les territoires de la côte nord-ouest de Madagascar, soumis à notre protectorat depuis 1840, semblèrent devoir amener un conflit. Les esprits étaient habilement surexcités contre les Français ; le consul Baudais se retira à Tamatave en mai 1881. Les quelques Français qui restaient à Tananarive étaient menacés de mort par des placards mis sur leurs portes. L'un d'eux, le boucher provençal Cadière, ancien maître boucher des Messageries Maritimes, habitait l'île depuis huit ans, l'avait parcourue dans tous les sens et parlait couramment le malgache. Des menaces, les Hova passèrent à l'exécution. Le directeur de la plantation marseillaise de Mitinandry fut assassiné; sa maison envahie et saccagée.
L'énergique démonstration du capitaine de vaisseau Le Timbre, qui abattit le drapeau hova à Majunga et sur les autres points de la côte nord-ouest en 1882, fit réfléchir les Hova. Une ambassade fut envoyée en France pour négocier. Il semble bien que les chefs de la maison Roux de Fraissinet avaient été pour quelque chose dans
son envoi. En tout cas, ils prirent une part très active à la négociation. Intéressés plus que tous les Français à la solution des conflits qui menaçaient l'existence de leurs établissements et l'avenir de leurs projets, ils travaillèrent de toutes leurs forces à une solution pacifique qu'ils croyaient encore possible. Rabaud comptait particulièrement sur l'amitié du secrétaire de l'ambassade, Marc Rabibisoa, catholique, avec lequel il était en correspondance et qu'il croyait dévoué à l'influence française.
Les Marseillais Tirent un chaud accueil à l'ambassade, qui resta huit jours dans leur ville; il semblait qu'elle annonçait la paix et l'ère de la colonisation définitive. Rabaud eut assez d'ascendant pour éloigner deux Anglais qui l'avaient suivie jusqu'à Marseille et comptaient la surveiller. Il l'accompagna à Paris, fut chargé de la piloter, avec Georges Revoil, l'explorateur du pays des Somalis, et de régler ses dépenses. Il croyait la conciliation possible et fit tout pour amener les deux parties à des concessions. Il écrivit à Rainilaiarivony pour lui faire comprendre que, si les agents consulaires, Baudais et ses prédécesseurs, avaient commis des maladresses, la France était bien résolue à maintenir ses droits (6 octobre 1882). Il assistait, avec Roux, à toutes les séances où les envoyés malgaches avaient à discuter avec M. Decrais, directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères, Billot, directeur du contentieux, et l'amiral Peyron. Il avait eu, en dehors, de longues conférences avec les Hova et rédigeait pour eux des notes. Il y était question de reconnaître complètement les droits de la France sur la côte nord-ouest, de réserver le droit de la reine à la propriété absolue du sol, mais d'accorder aux Européens la faculté de contracter des baux emphythéotiques renouvelables, de donner une indemnité aux héritiers Laborde. Finalement, il parlait « de faire appel à la générosité de la France et de s'en rapporter à elle pour le règlement amical des questions à résoudre ». Il essayait, sous diverses formes, de glisser une formule anodine de protectorat : « Si nous avions à demander le conseil d'une puissance étrangère pour des entreprises utiles au développement de notre pays, nous serions heureux de nous adresser, en premier lieu, au gouvernement français qui, nous en sommes certains, nous l'accorderait en ami. »
Tous ces efforts furent superflus. Rabaud n'avait pu convaincre les Hova de la ferme décision de la France de faire respecter ses
droits» même par la force. Les ambassadeurs n'avaient voulu que gagner du temps, puis chercher un appui à Londres où ils passèrent. Dans cette négociation» Rabaud et Roux avaient bien suivi les traditions marseillaises en matière de colonisation. Pleins de confiance dans leur initiative, ne demandant rien au gouvernement, redoutant plutôt sa tutelle, ils étaient assez portés à s'entendre librement avec les Hova. La lutte contre les Anglais ne les effrayait pas.
La rupture des négociations et l'état d'esprit dans lequel ils avaient vu les deux gouvernements leur ouvrirent les yeux. Toute colonisation pacifique était désormais impossible; il fallait une guerre menée énergiquement pour faire reconnaître nos droits. Aussitôt, reprenant leur liberté d'action vis-à-vis des Hova, ils envoyèrent leur démission de consuls de Madagascar, et Rabaud, miné par la maladie qui devait bientôt l'emporter, retrouva des forces pour rédiger plusieurs mémoires où il traçait au gouvernement la politique à suivre.
Celui-ci avait montré de la décision et de l'énergie. Au printemps de 1883, l'amiral Pierre était envoyé avec cinq bâtiments de guerre pour bombarder les principaux ports de Madagascar. Cependant, l'ingénieur Suberbie, correspondant de Rabaud, s'était rendu à Tananarive pour déjouer les intrigues des Anglais qui cherchaient à tirer parti du désappointement et de l'affolement des Hova. Il avait à négocier pour le compte de Rabaud l'adoption d'une monnaie hova dont celui-ci avait fait frapper le modèle en France. Il en profita pour entretenir le premier ministre de la situation politique, réussit à l'empêcher de se rejeter dans les bras de l'Angleterre et faillit le décider à la reprise des négociations.
C'est ce qu'il exposait à Rabaud dans une longue et intéressante lettre expédiée de Tananarive, le 12 avril 1883. a Comme j'avais appris indirectenfent, par les uns et les autres, que les missionnaires anglais et certains personnages de Londres que vous gêniez, avaient profité de votre maladie et de la démission que vous et M. H. Roux aviez donnée comme consuls malgaches pour essayer de vous nuire dans l'esprit du premier ministre, qui vous avait en grande considération, je lui démontrai la fausseté et les calomnies de tous ces gens-là, attendu que vous vous étiez surmené dans les négociations de l'ambassade au point de tomber malade, que vous seul, par vos influences, aviez empêché une rupture dès le début, que la maladie
grave que vous aviez faite vous avait seule empêché de lui continuer
vos bons offices Il comprit toutes ces raisons.... et il me dit que
par cette malle-ci, il allait vous écrire une lettre d'amitié et de remerciement
Je commençai à lui faire l'historique de la politique ambitieuse de l'Angleterre dans tous les pays où elle s'introduit sous un prétexte ou un autre pour ensuite tout dominer... En conséquence je l'engageai à écrire directement une lettre au président Grévy et une autre lettre au ministre des affaires étrangères, pour renouer d'abord les négociations, leur exprimer son profond désir de ramener la bonne entente et la bonne amitié... Je lui dis que vous seriez heureux très probablement de lui servir d'intermédiaire, que, pour cela, il devait vous écrire, vous donner ses instructions...
Il fut on ne peut plus heureux de mon langage et il me dit que nous étions de vrais et de bons amis... Après trois heures et demie de conversation je me relirai. Le premier résultat de cette première entrevue fut qu'il congédia M. Cameron (correspondant du Standard) le surlendemain et n'eut plus de relations avec les missionnaires anglais. En outre, M. Parrett, agent anglais et son âme damnée, eut vent de ma conférence avec le premier ministre et voulut connaître ce qu'il en était. Le premier ministre ne voulut rien lui dire ; il s'ensuivit un certain refroidissement et j'espère bien le démolir entièrement avant peu...
Le 6 avril, le premier ministre me fit de nouveau appeler et nous eûmes une longue conversation privée. Il commença par vous remercier, ainsi que moi, au nom de la Reine et à son nom, en me disant que nous étions de vrais et bons amis, qu'il avait réfléchi très sérieusement à mes conseils que la Reine et lui avaient trouvés excellents et qu'il était décidé à mettre en exécution. Seulement, avant d'écrire au président de la République et au ministre, il voulait attendre la malle avec les lettres des ambassadeurs et la lettre que vous lui annonciez, pour bien connaître la situation en Europe... Je lui ai demandé le secret, car mes démarches pourraient être mal appréciées par mes compatriotes qui ne rêvent que batailles el conquêtes (1). »
Il était trop tard, les événements se précipitaient. Un mois après
li Papiers RabaucL
Tenvoi de celle lettre, l'amiral Pierre prenait Majunga. Cependant, quelque énergique qu'elle fût, l'action de la France ne fut pas décisive. La belle campagne de l'amiral, tout en intimidant les Hova, leur montrait, une fois de plus, qu'ils étaient peu vulnérables par des forces navales. Surtout, ils savaient combien la politique coloniale de Jules Ferry rencontrait de violents adversaires au Parlement et Rainilaiarivony comptait sur leur triomphe.
Avec un remarquable esprit de décision, Rabaud, revenu de ses illusions, travailla de toute son influence à empêcher un recul. 11 écrivait, dans un grand mémoire adressé au gouvernement et distribué à des parlementaires influents, au début de 1884 : « Nous aurions désiré trouver une solution convenable par des moyens pacifiques. Il nous a été impossible d'entrevoir une solution sérieuse sans le recours fatal aux moyens énergiques... Avec le gouvernement déloyal et mal conseillé des Hova, nous ne sommes plus liés par aucuns engagements... Nous n'avons plus à discuter ni à négocier. Il ne nous reste qu'à imposer la reconnaissance de nos droits et à dicter nos volontés. Nous n'avons pas à craindre de voir nos droits discutés ou contestés par les gouvernements européens (1). »
Le 27 mars 1884, la Chambre accordait des crédits à Jules Ferry pour une nouvelle campagne qui allait être conduite par l'amiral Miot et affirmait sa résolution de maintenir tous les droits de la France sur Madagascar. Rabaud essayait, dans un nouveau et long mémoire, de montrer quelles conséquences il fallait donner à ce vote. Les démonstrations navales ne pouvaient aboutir. Il fallait une expédition militaire, une marche sur Tananarive. Quelle que fut l'organisation définitive à donner aux populations de Madagascar, c'était le seul moyen d'en finir. « Le système que nous approuvons sincèrement, écrivait-il, système d'expansion coloniale pacifique et non de conquête violente, est malheureusement sans résultats possibles à Madagascar. Si nous nous bornons à l'occupation des côtes, les consommateurs et les producteurs sont dans l'intérieur des terres ; le commerce ne peut trouver d'éléments qu'avec et par les peuples de l'intérieur, »
Dans ce mémoire, le négociant marseillais montrait une intelligence très nette de la situation. L'opposition acharnée des adversaires de notre expansion et du cabinet Ferry allait limiter malheureu-
:1) La Question de Madagascar en 188ï. Papiers Rabaud.
sèment l'effort militaire en 1885. Le traité du 17 décembre 1885» malgré le protectorat mal défini qu'il établissait, était loin de satisfaire les espérances légitimes des pionniers de notre colonisation. Rabaud avait raison de répéter qu'on serait obligé de marcher sur Tananarive.
La paix et le protectorat ouvraient cependant aux Français de nouvelles perspectives. Rabaud rêvait depuis plusieurs années la constitution d'une grande compagnie à la fois commerciale, agricole, industrielle, minière. C'était la renaissance de la fameuse compagnie de 1862 à la formation de laquelle il semble qu'il avait été mêlé ; il proposait le même capital de soixante millions. Suberbie en avait parlé au premier ministre hova en avril 1883 ; Rabaud avait longuement exposé son plan au gouvernement dans son mémoire de 1884.
Mais la longueur de la crise traversée à Madagascar depuis 1878, et la hardiesse un peu aventureuse avec laquelle ses capitaux avaient été engagés, avaient été funestes à la maison Roux de Fraissinet. Ses établissements devaient servir de base à ceux de la compagnie que Rabaud voulut définitivement constituer après la paix, mais ils ne lui appartenaient plus. Elle avait dû liquider ses affaires en 1885 ; c'est une autre maison marseillaise, aussi connue par son esprit d'entreprise, mais conduite avec plus de prudence, qui avait pris sa succession.
« La maison Mante frères et Borelli, de Régis aîné de Marseille, écrivait Rabaud lui-même, en exposant au gouvernement le plan de la nouvelle compagnie, n'a pas voulu qu'une entreprise française aussi considérable pût disparaître ou passer dans des mains étrangères et, malgré la suspension de toutes affaires à Madagascar, elle n'a pas hésité et, patriotiquement, elle a acquis de la liquidation de Messieurs Roux de Fraissinet et Cle, tous les comptoirs et établissements commerciaux et maritimes que cette malheureuse maison possédait à Madagascar. MM. Mante frères et Borelli ont maintenu tous ces comptoirs et tout leur personnel expérimenté. Us sont prêts à reprendre, à la paix, toutes les affaires qui ont été forcément suspendues ».
Les statuts de la a Compagnie de Madagascar, société anonyme, foncière, financière, agricole, industrielle, commerciale et maritime » étaient rédigés. Elle recevrait de la maison Mante et Borelli l'apport « de comptoirs parfaitement installés et organisés, de beaux établissements admirablement situés, d'un personnel complet et expérimenté,
du concours de son expérience et de son organisation commerciale ». Mais ce n'était là qu'un point de départ. Il s'agissait d'entreprendre définitivement la mise en valeur de Madagascar.
Rabaud avait rédigé un projet de décret longuement motivé et et détaillé. Le gouvernement français, « voulant favoriser immédiatement la colonisation de Madagascar », aurait cédé à la compagnie, pour 99 ans, la régie des douanes de Madagascar, le privilège exclusif d'exploiter ou de faire exploiter toutes les mines, spécialement celles de charbons de toutes sortes du grand bassin houiller des baies de Passandava et de Bavatoubé et les carrières de cristal de roche des environs de Vohémar. Il n'était pas du tout question de l'or. La compagnie aurait eu également le monopole de toutes les exploitations forestières, bois de construction et d'ébénisterie, lianes à caoutchouc, arbres à épices, à gommes, cocotiers. Elle aurait eu le droit de choisir les terrains non occupés sur les côtes et dans l'intérieur de l'île. « Ce droit, destiné à favoriser la véritable colonisation de Madagascar, devrait-être sagement réglementé. Il serait concédé à la compagnie en vue surtout décentraliser et de favoriser les initiatives privées .»
« La compagnie pourrait créer des canaux, des routes, des chemins de fer, des ports, des bassins, des docks, des ateliers de constructions et d'autres établissements d'utilité publique ou particulière. Elle pourrait établir une banque nationale avec succursales, elle aurait le droit de faire frapper des monnaies au nom ou à l'effigie de la reine des Hova. Elle pourrait, en un mot, et avec l'autorisation et la garantie du gouvernement français, faire tout ce qu'elle jugera convenable en vue du bien et de la prospérité de Madagascar. » En retour de tous ces avantages, elle donnerait aux gouvernements hova et français 20 o/o sur les bénéfices nets de toutes ses entreprises. Elle avancerait au premier les trente millions de l'indemnité de guerre que le récent traité l'obligeait à payer à la France (1).
Telle était la vaste conception nettement inspirée, en dehors des souvenirs de 1862, par le courant d'idées qui allait donner naissance aux compagnies à charte anglaises. La Compagnie royale du Niger, la plus ancienne de toutes, se constituait aussi au début de 1886. Le projet marseillais était le premier en date qui eût été lancé en France. Aucun des projets ultérieurs de compagnies coloniales ne devait avoir
(1) Papiers Rabaud.
pareille envergure. C'est que l'opinion publique n'était pas préparée à risquer de gros capitaux dans les entreprises coloniales et le gouvernement n'était pas plus disposé à concéder de pareils privilèges. Rabaud avait dépensé les derniers restes de son énergie à préparer ces plans. Malade depuis longtemps, il mourait le 12 avril 1886 et toute chance de succès de la compagnie disparaissait avec lui.
Cinq jours avant sa mort, il s'était fait transporter à bord du Sidney, des Messageries maritimes, pour donner une marque de sympathie au Marseillais Rolland (1) qui partait pour une misssionà Madagascar. Rolland, qui parcourut les anciens établissements de la côte Est en compagnie des agents de la maison Mante et Borelli chargés d'en prendre livraison, les trouva systématiquement dévastés. Les Hova ne s'étaient pas livrés à une vengeance vaine pendant la récente rupture. C'était la patiente obstination des colons et des marchands qui avait fini par rendre nécessaire l'intervention de la France et qui allait encore amener l'établissement définitif de sa domination sur leur pays.
fY Voir le volume sur les Voyages et explorateurs provençaux.