CHAPITRE X
MARSEILLE ET L'EXPANSION COLONIALE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE.
IL — Algérie.
Quand, sous la Restauration, Albrand s'était fait Tardent champion de l'expansion à Madagascar, sa voix avait été entendue à Marseille. Pourtant, les préoccupations coloniales de ses compatriotes allaient être tournées plutôt d'un autre côté. Autour de 1830, c'était la question algérienne qui était l'objet de tous leurs vœux et de tous leurs soucis. Ce fut Marseille tout entière qui plaida avec le plus d'ardeur auprès du gouvernement la cause de la colonisation de l'Algérie
On a vu quelles longues traditions unissaient la cité provençale à la vieille régence barbaresque. La conquête d'Alger devait être le couronnement des efforts séculaires des Marseillais. Les vieilles institutions étaient encore vivantes en 1830 : la colonie de La Calle subsistait;, la liquidation de l'ancienne Compagnie d'Afrique, qui l'exploitait autrefois, n'était pas encore terminée ; la Chambre de Commerce de Marseille restait toujours chargée spécialement de surveiller et de diriger le commerce du Levant et de la Barbarie ; elle nommait une commission particulière pour s'en occuper. Les négociants marseillais étaient intimement mêlés à la querelle financière qui amena les premiers dissentiments entre le dey Hussein et la France. Les Bacri comptaient à Marseille de nombreuses relations et plusieurs de ces créanciers qui empêchèrent le gouvernement de leur verser les sommes intégrales que leur réclamait Hussein. Il n'y a donc rien d'étonnant que Marseille ait exercé une influence toute spéciale sur la politique algérienne après 1830.
La décision de l'expédition d'Alger, après de longues tergiversations (1), y causa la plus grande joie et les plus vives espérances. On le vit bien, quand il s'agit d'en préparer le succès. Tandis que l'embarquement des troupes avait lieu à Toulon, c'est à Marseille que furent affrétés ou armés la plupart des bâtiments auxiliaires. Les armateurs des ports avaient dû fournir, en effet, à l'armée navale, 582 bâtiments de divers types, 357 navires de commerce pour transporter l'infanterie, la cavalerie, les subsistances et les bagages, 140 petits bateaux composant la flottille de débarquement complétée par 85 chalands et bateaux à fond plat. Il avait fallu recourir aux ports d'Italie pour trouver 197 des transports, mais tous avaient reçu à Marseille des installations appropriées et y avaient embarqué tout ce qui était nécessaire à la campagne.
Un vaste arsenal avait été improvisé à l'entrée de la Cannebière. a Par la porte de terre de cet établissement les agents du département de la guerre livraient à ceux de la marine les nombreux bagages, les vivres, le matériel, les projectiles, les munitions de toute espèce de l'armée, et la marine les enlevait par la porte de mer pour les transporter, les distribuer, les classer, les arrimer à bord des transports. »
Quant à la flottille de débarquement, dont dépendait peut-être le succès de l'expédition, on fut heureux de pouvoir la trouver à Marseille même, après l'échec des agents qui avaient reçu mission de se procurer en Espagne des bateaux spéciaux. Tous ces petits bâtiments, « habitués à une navigation côtière et en quelque sorte routinière, embarquèrent des compas de route, des cartes, des instruments nautiques, et se hasardèrent avec ce secours dans la haute mer. Des équipages courageux, doublement courageux, commandés par de jeunes timoniers choisis dans la marine royale, résolurent ensuite le problème de cette aventureuse traversée, problème dont la solution heureuse étonna les marins les plus expérimentés ».
Enfin, ce fut Marseille et les petits ports de sa dépendance qui fournirent la plus grande partie des équipages nécessaires à ces multiples armements improvisés, plus de 5.000 matelots, bien qu'ils eussent déjà envoyé à Toulon un grand nombre de marins réquisitionnés par le service de la marine royale.
(1) Le Sémaphore, alors jeune organe du parti libéral, hostile cependant à l'expédition, prenait à partie les journaux de Paris « qui semblaient avoir pris à tâche de censurer l'expédition qui se préparait » (19 mars 1*30) «
Mais le plus surprenant fut la rapidité de tous ces préparatifs. Une des objections faites au ministère avait été le manque de temps pour faire partir l'armée navale au moment favorable. Tout fut prêt grâce au zèle déployé. L'expédition avait été décidée dans le conseil du 31 janvier; le 21 février avaient commencé à Marseille les premières opérations d'affrètement, mais ce n'est qu'en mars que les préparatifs purent être poussés; les transports d'Italie n'arrivèrent que dans le courant d'avril. Pourtant, dès la première quinzaine de mai, toute la flotte auxiliaire avait rallié le port de Toulon et le 25 mai l'armée navale pouvait appareiller.
Aussi n'avait-on pas vu depuis longtemps pareille activité dans le Vknx-PorL Un officier du commissariat de la marine, qui en fut le témoin, écrivait quelques années après : « On ne peut comparer les services importants et de toute nature rendus par Marseille dans cette circonstance qu'à ceux qu'elle rendit en 1755 lors de l'expédition deMahon Ainsi, à deux époques mémorables, deux grands capitaines, Richelieu et l'amiral Duperré, firent un appel à Marseille pour l'accomplissement de leur honorable mission et Marseille sut comprendre et réaliser cet appel pour la gloire de la France (1). »
Les Marseillais étaient conscients et justement fiers des services rendus. Dans l'enivrement du triomphe, le roi avait ordonné l'érection à Toulon d'un monument destiné à en perpétuer le souvenir. La Chambre de Commerce, par une lettre du 30 juillet adressée à M. de Peyronnet, ministre de l'intérieur, revendiqua la même faveur pour Marseille. Elle rappelait qu'un de ses membres, député des Bouchesci u-Rhône, M. de Roux, s'était associé à la première pensée du gouvernement en parlant en faveur de l'expédition à la séance de la Chambre des députés du 13 mai 1828. Elle faisait valoir la grandeur des services rendus et l'empressement des Marseillais. « Le monument dont nous sollicitons l'érection, disait-elle, servira tout à la fois d'ornement et de récompense à une ville qui, par son ancienneté, sa position et son importance, doit être, à juste titre, considérée comme la capitale de la France méridionale et la métropole de la Méditerranée (2). » Par une ironie des choses, le gouvernement auquel était adressée cette lettre, n'existait plus depuis la veille. Toulon, pas plus
(1) Peragallo. Tableau comparatif de la situation de Marseille (Répertoire des
travaux de la Soc. de Statist. de Marseille, 1837, p. 227 et suiv.).
(2) Àrehé de la Chambre de Gomm. B, 155*
que Marseille, ne devait avoir de monument commémoratif de la conquête d'Alger.
Nos troupes étaient à Alger le 5 juillet. Le lendemain, avant d'en savoir la nouvelle, un négociant avait proposé à la Chambre de Commerce de Marseille de se mettre à la tète d'une grande souscription pour secourir les veuves et les enfants des militaires et des marins morts dans la campagne. La Chambre s'était inscrite pour 25.000 francs. Quand, le 9, on avait appris le triomphe de nos armes, le Sémaphore avait publié un article débordant d'enthousiasme qu'il terminait en traçant vigoureusement au gouvernement la politique à suivre :
« Maintenant commence la difficulté Que ferons-nous?
N'aurons-nous fait qu'une guerre chevaleresque? Alger est pris par nos armes, eh bien I que nos armes le gardent et le conservent à la France. Oran, Constantine et les Etats adjacents ont pris part à la querelle; qu'à leur tour ils subissent la loi du vainqueur. Alger, Oran et Constantine sont contigus à Marseille; il n'y a qu'un peu d'eau entre les deux terres. Notre drapeau flotte sur le rivage africain; où est le drapeau, là est la France. Alger, Oran et Constantine sont donc aujourd'hui français. Malheur à qui les touchera ! Le complément politique de cette victoire est une loi en deux articles : 1° Alger, Oran et Constantine font partie du territoire français ; 2° Ils forment trois départements séparés. Que le roi confie à nos soldats l'exécution de cette loi et le royaume de France comptera trois départements de plus. Que si on agissait autrement notre gloire serait de la fumée et nos trophées un vain hochet (1). »
Les Marseillais n'avaient pas eu un instant d'hésitation : il fallait conquérir et coloniser tout le territoire de l'ancienne régence. Mais l'opinion publique n'était guère disposée à réclamer l'exécution d'un programme aussi hardi, pas plus que le gouvernement n'était préparé à l'entreprendre. Nous sommes tellement habitués aujourd'hui à considérer l'Algérie comme une terre française, que nous avons peine à nous figurer les longues hésitations qui suivirent le coup d'éclat de 1830 et que nous les oublions facilement. Ce sont elles qui ont rendu la conquête de l'Algérie si longue et si coûteuse. Sous le coup de la surprise une occupation militaire rapide eut peut-être été possible.
^I) 10 juillet 1830.
Mais, en dehors de Marseille, bien peu de gens, dans les années qui suivirent 1830, entrevirent l'avenir de l'Algérie. Beaucoup, effrayés des responsabilités financières ou militaires à encourir, parlaient d'évacuation ; les hardis ne demandaient que la conservation d'Alger, de ses environs immédiats, ou, tout au plus, de quelques points du littoral : c'étaient les partisans de l'occupation restreinte. Jusqu'après 1835, l'avenir resta incertain (1) et les Marseillais ne cessèrent de lutter pour éclairer à la fois l'opinion publique, le parlement et le gouvernement. Il n'est pas exagéré de leur attribuer en partie le mérite du triomphe de la politique de conquête et de colonisation qu'ils furent les premiers et les plus ardents à défendre.
Leur première intervention officielle fut suscitée par les mauvaises dispositions du ministère Soult qui venait de rappeler Clauzel, partisan de la colonisation (février 1831). Une pétition, signée par un grand nombre de négociants et apostillée par la Chambre, fut adressée au conseil des ministres, pour lui demander la « prompte colonisation de la Régence d'Alger dans l'intérêt du commerce, de l'agriculture, de la marine et de l'industrie française (2) ».
D'ailleurs, les Marseillais n'avaient pas attendu les décisions du gouvernement pour commencer eux-mêmes la colonisation. Ils firent partie de cette pléiade de premiers colons que ne rebutèrent ni les incertitudes, ni les difficultés de la première heure. Les encouragements donnés par Clauzel dans la trop courte durée de son premier commandement n'avaient pas duré et les généraux qui lui succédèrent, Berthezène, Savary, Voirol, d'Erlon, étaient hostiles à la colonisation, qu'ils jugeaient impossible. Les colons étaient, pour eux, un souci de plus ; ils cherchaient plutôt à leur faire abandonner la place. Ce fut la phase héroïque de la colonisation, comme on l'a écrit récemment (3). Les négociants marseillais, depuis longtemps familiarisés avec le pays, furent des premiers à acquérir des terres, à tenter des cultures, les céréales, l'olivier, à faire des essais des plantations des pays tropicaux, fortune des anciennes colonies, auxquelles on croyait le climat européen propice, telles que coton, canne à sucre,
(1) V. Marcel Dubois et Aug. Terrier. Un siècle d'expansion coloniale^ p. 256 et suiv., 178-81, 203-210. — Cf. les histoires de la conquête de l'Algérie (Camille Roussct) et du règne de Louis-Philippe (Thureau-Dangin) — Desjobert. La question d'Alger, Paris, 1887.
(2) Délibérations de la Chambre, 21 octobre 1831. H, 25.
(3) Rouire. Les colons de l Algérie. Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1901.
indigo, etc. Dès 1833, le Marseillais Jaubert tentait d'introduire l'arachide dont on allait doter le Sénégal.
Pour faciliter ces entreprises, une des premières nécessités était d'assurer les communications rapides et commodes avec la métropole. La marine à vapeur naissante était l'instrument nouveau à utiliser. Les Marseillais demandèrent avec raison, en 1832, que le service de bateaux projeté partît de leur ville et fût confié à l'initiative privée. Thiers, alors ministre du commerce, ne servit ni les intérêts de sa ville natale, ni ceux de l'Algérie. Il est vrai que le gouvernement ne semblait avoir en vue que les besoins du corps d'occupation. La première ligne de vapeurs qui unit l'Algérie à la France fut donc desservie par des bateaux de l'Etat avec Toulon comme point de départ. Bien plus, le ministre annonça qu'il ne pourrait être admis à bord « aucun passager voyageant pour des motifs d'intérêt privé ». En vain la Chambre de Commerce adressa des représentations, demandant que les commerçants se rendant à Alger pussent y prendre passage ; la réponse fut négative (1).
C'est la même année, en 1833, que fut discutée pour la première fois avec ampleur, devant le Parlement, la question algérienne. Le résultat fut la nomination d'une commission, à la fois parlementaire et militaire, envoyée à Alger pour étudier sur place la solution à adopter. Les Marseillais avaient demandé que deux ou trois négociants des ports de France et, par préférence, de leur ville, en fissent partie. Le ministère leur répondit que la nomination comme membre de M. Reynard, député de Marseille, devait les satisfaire. Toul au moins, la Chambre de Commerce réussit à profiter du passage du lieutenant général Bonnet, président, et de plusieurs membres de la commission pour lui présenter ses vues sur notre nouvelle possession. On lui demanda d'en rédiger un mémoire. Pour le faire avec toute l'ampleur désirable, la Chambre convoqua extraordinairement, le 24 août 1833, les négociants qui avaient formé des établissements dans l'ancienne Régence (2). Chacun d'eux, après avoir exposé ses vues, fut prié de les préciser par écrit.
(1) Àrch. de la Chambre, B, 26, 27 (diverses délibérations et correspondances de 1832-33).
(2) Voici les noms de ces négociants i Joseph Parct, Baccuet, Ventre fils aîné, T. Benêt, Hermil et Bonnevialc, Payen fila, Joseph Aubert, Foa frères, J -M. Choppin, Allard fils, Benaïm, Broquier, J. et B. Magnan de Kothen, Bany Dcrvieti, Pourtatet Lamonta, Jaubert, Edme Louvier, A. Plasse»
Cette consultation du commerce marseillais est des plus intéressantes à étudier. On y trouve, formulées avec la plus grande netteté, des idées, alors nouvelles, dont la commission parlementaire dut faire son profit. L'importance de l'Algérie était énergiquement affirmée, en particulier par le négociant Dervieu, « conseiller municipal et propriétaire en Alger », dont les Observations furent les plus développées, c Jamais, disait-il, métropole n'a possédé une colonie aussi productive, aussi salubre à si peu de distance d'elle; jamais occasion aussi belle ne s'est donc présentée pour indemniser la France de la perte de ses anciennes colonies. »
Pour cela il fallait introduire des colons et développer les cultures ; c'était le meilleur moyen de développer un grand commerce entre la métropole et la colonie. Les Marseillais attendaient beaucoup de l'initiative individuelle et fort peu de la colonisation officielle. « On ne demande pas au gouvernement, écrivait Dervieu, de faire lui-même et à ses frais les entreprises de cette colonisation ; il s'y entend fort mal ; on a pu en juger par les essais qu'il a tentés jusqu'à ce jour, qui ont fort mal réussi et n'ont produit que du gaspillage. Le gouvernement doit se borner à adopter le plan de défense présenté par le maréchal Clauzel, plan très bien conçu, peu dispendieux, et au moyen duquel on pourra préserver des incursions des Arabes un rayon assez vaste pour offrir à la culture une superficie de terrain cinq fois plus importante que ce qui est en culture dans nos colonies de la Martinique, de la Guadeloupe et de Bourbon et il doit pousser avec activité l'achèvement des routes commencées et qui sont le plus beau travail qu'il ait opéré jusqu'à ce jour dans la colonie.
Après avoir adopté ces mesures de sécurité, le gouvernement doit favoriser par tous les moyens en son pouvoir les émigrations d'agriculteurs On devrait surtout encourager les militaires libérés du
service à se rendre en Afrique où ils pourraient être organisés en colonie militaire au moyen de quelques concessions de terre, environ six arpents par homme et l'avance de quelques instrument aratoires, semences et provisions, avances dans lesquelles le trésor rentrerait bientôt. Ces premières émigrations encouragées et obtenues, on en verrait suivre de nombreuses de toutes les parties de l'Europe et, certes, sur les 200.000 personnes qui émigrent chaque année pour l'Amérique, une bonne partie trouverait convenance à se diriger préférablement vers nos possessions d'Afrique. »
On remarquera que l'idée de la colonisation militaire était lancée à un moment où Bugeaud, qui devait la mettre en pratique, était encore un des partisans de l'évacuation de l'Algérie. Un autre négociant, Plasse, signalait à la fois à la commission la nécessité de tenter la mise en valeur du sol et la possibilité d'employer nos soldats: c II faut à Alger, disait-il, des cultivateurs et non des pacotilleurs et des brocanteurs... Nos soldats ne sont pas étrangers pour la plupart aux travaux de l'agriculture, pourquoi ne les associerait-on pas à leurs produits en leur distribuant les terres les plus éloignées où ils pourraient former des camps avancés ? C'est là un plan très vaste et très délicat ù traiter et dont la commission seule peut tracer les bases. »
Les idées des Marseillais sur les cultures à entreprendre n'étaient pas moins judicieuses. Sans doute, ils se trompaient en affirmant, comme on le crut longtemps, la possibilité de cultiver avec succès « la majeure partie des plantes intertropicales ». Mais ils disaient avec raison : « Ce n'est pas les produits dont la France abonde, tels que le vin, par exemple, dont il est utile d'encourager la production, mais bien de ceux dont nous manquons et pour lesquels nous sommes tributaires de l'étranger .v Sans mettre des entraves à la liberté de la culture, on pouvait encourager les plus utiles par des facilités, des concessions, même des primes ; ils recommandaient particulièrement le coton et l'olivier.
Les Marseillais indiquaient, en outre, la politique à suivre avec les indigènes qu'ils avaient appris à connaître de longue date. 11 fallait gagner leur amitié et entreprendre de les civiliser. Tous les mémoires étaient d'accord à ce sujet. « Jusqu'à présent, écrivait le négociant Ventre, l'on a mal compris la manière de nous concilier les Maures et les Arabes ; ce n'est pas par la force des armes et le régime du sabre que nous viendrons à bout de nous faire aimer des indigènes; il faut, au contraire, employer toutes les voies de douceur, ne jamais manquer à la parole qu'on leur donne et ne pas les contrarier dans leur culte religieux. Il serait bien d'établir des écoles d'enseignement mutuel »
La confiance dans la réalisation de ce programme était complète. « La colonisation naîtrait d'elle-même », mais on demandait que le gouvernement la rendit possible. Il fallait d'abord donner la certitude de l'avenir aux colons inquiétés par son indécision. La
nomination de la commission d'enquête avait, « au premier abord, jeté l'épouvante dans la colonie. Les lettres reçues d'Alger annonçaient un découragement complet ; on avait poussé la crainte jusque à cesser de faire des semences dont on n'était pas sûr de lever les récoltes ».
Il fallait régler la question de la propriété, donner aux colons des garanties contre les vexations de l'administration militaire qui poussait l'arbitraire jusqu'aux extrêmes limites. Dans l'intérêt des indigènes, plus maltraités encore, aussi bien que dans celui des colons, les Marseillais demandaient donc que les administrateurs civils ne fussent plus soumis aux militaires et, en même temps, qu'ils fussent mieux recrutés. Ils insistaient aussi pour qu'on fixât au plus tôt le régime douanier et commercial de la colonie, sans se prononcer à cet égard sur le degré de liberté qu'on devrait laisser au commerce et aux produits étrangers. Mais ils repoussaient le vieux système de prohibition employé dans les anciennes colonies à l'égard des pavillons et des marchandises des autres pays.
Enfin la colonisation ne pouvait prendre quelque ampleur que si on ne restait pas cantonné dans les environs immédiats d'Alger. Tout au moins devait-on, pour commencer, occuper les principaux ports entre Oran et Bougie et, à l'intérieur, Constantine et Tlemcen. Le dessèchement des marais de la Mitidja, déjà parsemée de fermes européennes, était aussi un des premiers actes nécessaires pour assurer le développement de l'agriculture et la santé des colons. Mais tout cela n'était qu'un point de départ. Les négociants formulaient de nouveau et discutaient l'idée, déjà lancée en 1830 par le Sémaphore, de la division possible dans l'avenir de l'ancienne Régence en trois départements français, Alger, Oran etBône (1).
Telles étaient les vues du commerce marseillais, en 1833, sur l'avenir de l'Algérie et sur les moyens de la coloniser. Personne n'en avait encore formulé d'aussi nettes. Elles étonneront peut-être ceux qui sont trop habitués à s'imaginer l'esprit étroit et les idées bornées des négociants.
La commission parlementaire revint bien disposée en faveur de l'Algérie. Le gouvernement devait présenter à la Chambre, dans la session de 1834, des propositions fondées sur son rapport. Mais on
(1) Àrch. de la Chambre de Comm. B,27 et H, 11.
apprit que la discussion serait des plus chaudes, les adversaires étant plus décidés que jamais à demander l'évacuation. La colonie parut donc encore plus menacée. Le succès de la politique d'expansion fut préparé par une grande manifestation marseillaise. Une brochure éloquente (1) fut adressée au maréchal Soult, président du conseil. Elle renfermait deux pétitions adressées aux Chambres, Tune des colons d'Alger, l'autre signée * par toutes les notabilités du commerce de Marseille ».
On retrouvait dans la pétition d'Alger, évidemment concertée, une bonne partie des idées exprimées Tannée précédente par les négociants de Marseille. La grandeur de l'œuvre à entreprendre y était très heureusement exprimée : a Dans l'ordre des événements de ce siècle qui doivent féconder l'avenir, la conquête d'Alger est, sans nul doute, au premier rang... La Régence remplacera aisément nos autres colonies ; elle sera nos grandes Indes à nous : ceci n'est point aventuré. Colonie inoins brillante, moins riche, sans doute, que l'Inde anglaise, elle sera plus solide et plus réelle : car le progrès, loin d'être comme pour celle-ci un élément de destruction de la conquête, sera une attache à notre domination et à ses avantages et accomplira une fusion possible entre les vaincus et les vainqueurs...
La France, à notre sens, a donc obéi, par sa conquête, à une impulsion irrésistible de la civilisation ; elle a accompli un de ces événements féconds que le génie de l'humanité inspire à de longs intervalles et qui influent si fortement sur sa marche ; en peu de mots, la colonisation d'Alger nous est prescrite par tout ce qu'il y a de grand dans la vie d'une nation et notre patrie ne pourrait y renoncer sans manquer à la destinée qui l'a mise depuis un demi-siècle à la tête de toutes les grandes choses, et à son génie, à sa force et à sa puissance. »
La Chambre de Commerce de Marseille appuya chaudement les pétitionnaires « dans l'intérêt de la France entière ». Elle déclarait parler au nom d'une ville « où la question d'Alger était essentiellement populaire et où la proximité du littoral africain permettait d'apprécier, plus sainement peut-être qu'on ne le faisait ailleurs, les avantages considérables attachés à la colonisation de ce continent presque sans limites » (10 février 1834). Brochure et lettre furent transmises à la
(1) Marseille. Typog. Feissat et Demonchy, 1834.
commission d* Afrique de la Chambre des députés, tandis que Soult et le ministre du commerce répondaient par de vagues assurances.
Cependant de mauvaises nouvelles arrivaient de Paris. Les négociants marseillais sollicitèrent de nouveau la Chambre de Commerce de les réunir extraordinairement pour aviser aux mesures à prendre. On décida, le 8 avril, d'envoyer à Paris deux délégués de la Chambre, Alexandre Warrain et Edouard Luce, munis de lettres de recommandation pour les ministres. En même temps, un appel fut adressé aux 36 chambres de commerce du royaume pour leur demander leur concours. Comme celle de Marseille était liée à trop de réserve par sa constitution, les négociants formèrent en dehors d'elle un comité d'action, sous le nom de Comité pour la colonisation d'Alger, à la tète duquel étaient Broquier et Choppin.
L'appel adressé au commerce national fut entendu. Cependant, il s'en fallait que toutes les grandes places du royaume fussent disposées à suivre Marseille. Toutes celles du sud-est, Avignon, Nîmes, Montpellier, Carcassonne, Toulon, montrèrent beaucoup d'empressement et répondirent qu'elles avaient réclamé le concours de la députation de leur département. Lyon, Toulouse, Orléans, Metz, Amiens, parmi les villes de l'intérieur, firent des réponses analogues. Mais, si plusieurs des ports de l'Océan, Dunkerque, Boulogne, La Rochelle, Bayonne, donnèrent leur adhésion, il n'en fut pas de même des deux principaux. La Chambre de Commerce de Bordeaux déclara « manquer de documents propres à faciliter la solution de la question d'Alger et n'avoir en outre jusqu'à présent qu'une part à peu près indirecte à cette question ; elle hésitait donc à prendre une sorte d'initiative qu'elle ne pouvait appuyer, ni par des observations fructueuses, ni par des raisonnements judicieux et fondés ». Celle du Havre invoqua le même motif pour s'abstenir. L'accueil le plus froid vint de celle de Paris. Toute démarche de sa part lui paraissait prématurée (1).
Cependant les délégués, Warrain et Luce, de retour de Paris, annoncèrent que le gouvernement était bien disposé, mais que, redoutant l'hostilité de la chambre actuelle, il se proposait d'ajourner à la session prochaine, devant une assemblée renouvelée, la présentation du projet de loi sur l'Algérie. C'est ce qui arriva, et les
(1) Àrch. de la Chambre de Comm. de Mars. B, 28, avril-mai 1834. .
Marseillais résolurent de garder par devers eux une réponse qu'ils avaient concertée avec les colons d'Alger au rapport hostile de l'économiste député Passy sur les dépenses de l'occupation d'Afrique.
II valait mieux, en effet, réserver tout l'effort pour la bataille décisive de 1835. La Chambre de Commerce de Marseille s'entendit pour en préparer le succès avec celle d'Alger et avec le comité des négociants. Dès le mois de février, une nouvelle circulaire fut envoyée à toutes les chambres de commerce, tandis que cinq délégués du comité, Luce, Broquier, Lamonta, Dervieu, Camoin Vence, allèrent à Avignon, Nîmes, Montpellier, Carcassonne, Toulouse, Saint-Etienne, Lyon, Toulon, dans les départements les plus intéressés à la colonisation d'Alger, pour concerter une action commune.
L'idée avait été heureuse. Les délégués rentrèrent, le 19 mai, satisfaits des heureux résultats de leur voyage. Les chambres de commerce, les chambres consultatives des arts et manufactures, les conseils municipaux s'étaient empressés de voter des adresses énergiques qui avaient exercé la plus grande influence sur les dispositions du ministère et des chambres. L'accueil avait été particulièrement chaleureux à Lyon. Quant aux chambres de commerce du reste du royaume, elles avaient fait des réponses analogues à celles de l'année précédente ; Nantes et Dieppe avaient joint leurs adhésions à celles des autres ports ; Rouen avait écrit au ministre que des compagnies de colonisation étaient déjà prêtes ; Reims, Clermont s'étaient aussi prononcées favorablement. Paris restait encore en dehors du mouvement. Un vote émis par elle, écrivait la Chambre, « ne pourrait exercer quelque influence qu'autant qu'elle pourrait le présenter comme l'expression des vœux du commerce de la capitale. Or, celui-ci n'avait pas réclamé son intervention ».
Pendant ce temps la Chambre de Commerce de "Marseille avait tenté une dernière démarche. Une lettre, en date du 10 avril 1835, adressée au ministre du commerce, fut imprimée à 1.200 exemplaires pour être distribuée aux membres des deux Chambres (1). Les Marseillais rappelaient le langage énergique du maréchal Soult, président du conseil, à la séance de la Chambre des députés du 30 avril 1734 : « Le gouvernement veut conserver Alger et ne l'abandonnera pas. » « Cet engagement solennel, pris à la face de l'Europe, avait été
(1) Arch. de la Chambre, B, 155, fol. 530 et H, 11.
ratifié (Tune manière non moins éclatante par les ordonnances royales du 14 août qui avaient qualifié les états d'Alger de possessions françaises dans l'Afrique du Nord Après de pareils actes, ne semblait-il pas qu'Alger nous était irrévocablement acquis C'est
cependant, continuait la Chambre, au milieu d'une sécurité si légitime qu'une nouvelle vraiment foudroyante est venue affliger profondément le midi de la France et, nous osons le dire, bien d'autres cœurs français dans le reste du royaume. Est-il vrai qu'une souscommission du budget de la guerre, composée de sept membres, proposerait, à la majorité de quatre voix contre trois, l'abandon d'Alger, ou, si ce n'est directement l'abandon, du moins une occupation restreinte de telle manière qu'elle équivaudrait à l'abandon ?. . . On n'ose pas attaquer de front la question d'abandon, mais on la tourne.... »
Ainsi la Chambre démasquait vigoureusement la tactique des adversaires : * Paralyser tous les efforts, glacer tous les courages en suspendant sur la colonie une menace continuelle d'abandon, restreindre l'occupation à trois points militaires pour arriver à une évacuation qu'on n'a pas le cœur de demander, et ruiner ainsi, au nom de l'économie, les ressources mêmes que la colonisation nous promet ». La lettre prouvait ensuite qu'on exagérait les dépenses que coûtait l'Algérie, qu'on parlait à tort de l'insuffisance de ses ressources et que, malgré tous les obstacles, la colonisation avait commencé. Si les résultats devaient surprendre ce n'était pas « à raison de ce qu'on n'avait rien fait à Alger, mais à raison plutôt de ce qu'on avait osé y faire dans de pareilles conditions ».
La discussion devant les Chambres n'eut pas l'ampleur désirée et la question algérienne ne fut ni débattue à fond; ni tranchée définitivement. Le gouvernement emporta le vote des crédits algériens (1). Mais Guizot, qui affirma, dans la séance du 20 mai 1835, la nécessité de « garder nos possessions d'Afrique » ne se prononça pas au sujet de la colonisation (2). Néanmoins après la défaite des partisans de l'abandon dans deux sessions successives la partie était bien gagnée.
(1) L'énergique général Damrémont, qui devait remplacer Clauzel et se faire tuer au siège de Constantine (12 octobre 1837), commandait la division de Marseille en 1835. C'est lui qui s'empressa de communiquer à la Chambre de Commerce, à mesure qu'il les recevait, les télégrammes relatifs à la discussion des crédits algériens.
(2) V. Dubois et Terrier. Un siècle d'expansion coloniale^ p. 208.
Le député de Marseille» Reynard avait écrit justement, le 2 mai, à la Chambre de Commerce : « Les choses resteront en l'état mais, au milieu des hésitations législatives, les faits s'accompliront, de nouveaux intérêts se rattacheront chaque jour à la colonie et la colonisation finira certainement par devenir un fait pendant qu'on discutera le droit ». En 1836 la Chambre de Commerce et le Comité algérien de Marseille n'eurent pas à recommencer une nouvelle campagne. Us se contentèrent d'aller voir à son passage le gouverneur Clauzel qui se rendait en personne à Paris pour défendre les intérêts de la colonie. Ils voulaient le féliciter de la bonne direction qu'il lui avait donnée et l'encourager à persévérer dans l'exécution de ses plans. Ils en reçurent l'assurance qu'il rapportait des arguments victorieux contre les partisans de l'occupation restreinte (1). Le maréchal méritait les félicitations des Marseillais ; avec eux il avait été des premiers à comprendre la nécessité de la colonisation de l'ancienne régence et le magnifique avenir de l'Algérie.
(1) Arch. de la Chambre. B, 31, avril 1836.