III. — Cote occidentale d'Afrique. Victor Régis
Si les Marseillais du xixe siècle ont tenu leur place parmi les précurseurs de la colonisation française à Madagascar, s'ils ont énergiquement lutté pour assurer la conquête de l'Algérie, qu'ils avaient préparée, leur initiative a été bien plus féconde encore sur la côte occidentale d'Afrique. Nous lui devons, en partie tout au moins, la Côte d'Ivoire et même la Guinée française ; c'est grâce à elle seule que nous possédons notre belle colonie du Dahomey. Les historiens de notre expansion coloniale ont cependant négligé jusqu'ici d'en faire ressortir les heureux effets. Exclusivement préoccupés de rappeler les dates des croisières effectuées par nos officiers de marine sur ces côtes, des nombreux traités signés par eux avec les chefs indigènes, ils ont dédaigné de parler des patients efforts de nos négociants pour implanter sur ces côtes l'influence française. La côte de Guinée offre cependant à l'étude un des types les plus intéressants de colonisation commerciale, un des exemples les plus frappants des résultats qu'elle peut produire.
L'intervention officielle a donc été la plupart du temps devancée et amenée par l'initiative individuelle sur cette côte d'Afrique. Cependant c'est le gouvernement de Louis-Philippe qui semble avoir eu l'heureuse pensée de renouer les traditions presque complètement abandonnées du xvne et du xvme siècle et de restaurer sur le littoral de la Guinée nos anciens établissements. Il est vrai que l'absence de ceux-ci n'empêchait pas, depuis quelque temps, de hardis armateurs de chercher à rendre au commerce français la place qu'il avait eue autrefois sur cette côte.
Le moment pouvait sembler mal choisi vers 1835 pour tenter des établissements en Guinée. Le commerce traversait une crise dont il était difficile de prévoir l'issue. Tout le trafic d'autrefois ne dépendait que delà traite. Or celle-ci avait été condamnée solennellement en 1815 et les croisières des vaisseaux de guerre rendaient de plus en plus difficiles et aléatoires les opérations des négriers. Elle subsistait pourtant et restait le seul commerce habituel et possible sur de nombreux points. La côte de Malaguette ou du poivre (Libéria) avec ses marchés de Gallinas, Tabacane, Young Sestros, méritait le nom de côte des esclaves du Nord. De Young Sestros jusqu'au Dahomey les marchés de bois cTébène disparaissaient pour reparaître plus actifs que partout ailleurs jusqu'au Gabon et au delà. Cependant, sur la Côte d'Or même, les Hollandais d'Elmina ne pratiquaient guère d'autre commerce. Des troupeaux d'esclaves achetés par eux à Coumassie étaient expédiés à Batavia (1). Ailleurs c'étaient les Américains, pourvoyeurs spéciaux de la Havane, les Portugais, les Brésiliens, les Espagnols qui s'enrichissaient à ce trafic. L'un de ces derniers, Pedro Blanco, de Cadix, établi à Gallinas, était surnommé le Rotschild des négriers.
Toute une partie de la côte paraissait donc presque fermée aux négociants parce que les noirs étaient peu disposés à exploiter les produits du sol là où le bois d'èbène fournissait aux chefs un article de troque autrement avantageux. Là où la traite n'existait pas, il semblait que rien ne pouvait la remplacer. Les produits naturels connus des troqueurs étaient peu nombreux. Aucun surtout n'était l'objet d'achats importants. L'or, l'ivoire, l'huile de palme, le bois de sandal, de camwood et d'ébène, le riz, le malaguette, le maïs, les gommes, la cire, tels étaient les produits que pouvaient offrir les nègres. Mais les uns étaient peu offerts, les autres peu demandés en Europe. Tel était encore le cas de l'huile de palme dont personne ne soupçonnait l'importance future. D'un autre côté les imaginations grossissaient les périls réels de la navigation ou du séjour en Guinée. La barre avait sa légende et le climat jouissait d'une réputation non moins fâcheuse. Enfin, les indigènes étaient loin de se montrer accueillants pour les capitaines qui se risquaient à terre.
Aussi comprend-on que ce pays n'excitât en Europe nul enthou-
(1) Rapport du capitaine Broquant, 1839. Arc h. delà Chambre. H, 2.
siasme. Personne, a très bien dit M. Marcel Dubois, ne jugeait alors l'Afrique tropicale à sa valeur. Loin de songer à créer de nouveaux établissements, les puissances qui en possédaient parlaient plutôt de les abandonner ; un grand nombre de comptoirs anciens étaient déjà déserts et en ruines. La plupart du temps les capitaines troqueurs suivaient la côte, faisant une série d'escales pour échanger leurs marchandises contre une nouvelle cargaison, traitant toutes leurs opérations à bord sans descendre à terre.
Seuls les Anglais restaient solidement établis sur plusieurs points. Sur la côte de Malaguette, deux capitaines de Liverpool, Spencer et Mourey, possédaient diverses factoreries et accaparaient à peu près tout le trafic jusqu'au delà du cap des Palmes. Sur la côte d'Or, les Anglais avaient maintenu la plupart de leurs anciens forts, cap Coast, le principal, chef-lieu de leurs établissements, Dixcove, Commendo, Annamabou, Les Mamelles, Akkra. Plusieurs cependant (Mouree, Mont fort), étaient ruinés. Bien que les autres fussent entretenus avec soin, les dépenses qui leur étaient consacrées étaient tombées de 30.000 livres sterling à 4.500 environ. Beaucoup d'Anglais regrettaient même l'emploi de celte somme. L'abandon des comptoirs avait été l'objet d'un grave débat à la Chambre des communes. A quoi pouvaient désormais servir ces" carrés de pierres où l'on embastillait jadis les nègres captifs ?
Pour les établissements des Hollandais et des Danois, l'abandon et la ruine semblaient ne devoir pas tarder. Les premiers occupaient encore Axim, Boutry, Seconde, Commando, Elmina, Accra. Mais ils ne pourvoyaient plus qu'à regret à cette dépense ; le personnel total, militaire et administratif, n'était plus que de 107 Européens; le budget avait été réduit de 100.000 florins à 44.000. On pensait que, sans la ferme résolution du roi de Hollande de transmettre intactes à son héritier les possessions que lui avait léguées son père, les Hollandais auraient délaissé déjà des comptoirs qui n'alimentaient presque plus leur commerce et leur navigation. Quant aux Danois, comme leurs relations avec la côte étaient plus insignifiantes, ils étaient encore plus las de maintenir leurs garnisons à Chrisliansborg-Accra, seul fort occuppé sérieusement, à Ningo, Adda et Quitta, sur cette même côte d'Or. On savait qu'ils n'attendaient qu'une offre avantageuse pour se débarrasser d'un inutile fardeau.
Cependant les Anglais étaient parvenus à remplacer la traite par
un trafic déjà actif et fructueux de produits du pays. Plusieurs compagnies avaient succédé à celle qui la pratiquait autrefois : Liverpool, Bristol et Londres étaient leurs ports d'attache. En dehors d'elles, des armateurs particuliers envoyaient des navires sur la côte. Grâce aux bénéfices magnifiques que donnait souvent la troque, de nombreux capitaines avaient fait en peu d'années de grosses fortunes. En 1838, le capitaine Braquant évaluait cette branche du commerce anglais à 797.850 livres sterling pour les importations, à 444.000 pour les exportations. Cela faisait un total déjà respectable de plus de 31 millions de francs.
Mais cette activité même des Anglais n'était pas faite pour encourager : leur prépondérance ressemblait presque à un monopole ; il semblait qu'il n'y eût plus place pour d'autres dans un pays de ressources médiocres. On disait que leurs cargaisons convenaient le mieux aux indigènes habitués à apprécier leurs fusils, leur poudre, leur tabac, leurs fers en barre, leurs tissus grossiers. D'un autre côté, les produits indigènes trouvaient chez eux leur placement le plus avantageux et fout particulièrement l'huile de palme. Les neuf dixièmes des barriques embarquées par les troqueurs prenaient le chemin des savonneries d'Angleterre. De plus, les croisières chargées de pourchasser les négriers, en même temps qu'elles assuraient la sécurité des capitaines troqueurs anglais, suscitaient en France des plaintes peut-être justifiées. On accusait les officiers de la marine royale de songer moins, en exerçant leur droit de visite, à remplir leur mission philanthropique qu'à assurer la prépondérance commerciale du pavillon de leur nation. De 1835 à 1841, les Marseillais sollicitèrent fréquemment la revision ou l'abandon des conventions de 1831 et de 1833 qui servaient de prétexte à toutes sortes de violences contre leurs bâtiments. Enfin, si quelques membres du Parlement avaient parlé d'abandonner la côte d'Or, il semblait plutôt que l'Angleterre voulût de plus en plus prendre pied dans l'Afrique occidentale au moment où la France s'établissait définitivement dans le Nord. Le retentissement des voyages de Denham, Clapperton et Lander, qui venait de mourir en 1834, avait attiré l'attention vers le cours inférieur du Niger et faisait déjà désigner ces régions comme un nouveau champ d'action pour la colonisation anglaise.
Pourtant, depuis quelques années, quelques armateurs français avaient essayé de prendre part aux bénéfices de la troque et commen-
çaient à faire aux Anglais une modeste concurrence. Les Nantais avaient débuté en 1830 et faisaient leurs meilleures opérations au Gabon, en bois de sandal et en dents d'éléphant. Ces expéditions, exécutées avec mystère, furent pendant quelque temps concentrées entre les mains de deux à trois armateurs qui faisaient de très beaux bénéfices que la concurrence vint bientôt diminuer, en avilissant les prix de vente. Les Bordelais suivirent l'exemple nantais, puis les Marseillais à partir de 1833. Les voyages des capitaines français étaient autrement risqués que ceux des Anglais ou des Hollandais. Aucun établissement ne les protégeait, aucun comptoir ne préparait leurs opérations. Ouida, le port dahoméen, où le pavillon français avait flotté sur un fort bâti vers 1660 pendant tout le xviuc siècle, avait été abandonné pendant la Révolution, on ne sait quand au juste (1), en 1792 ou en 1793, ou même en 1797. Le fort d'Assinie, fondé par une compagnie en 1700, n'avait été conservé que très peu de temps et les indigènes l'avaient complètement détruit. Celui qui avait été commencé en 1783 à Annekou, sur la côte d'Or, près d'Annamabou, n'avait jamais été terminé et n'avait subsisté que cinq ou six ans.
Nos capitaines étaient donc réduits à suivre la côte sans descendre à terre. Il n'était pas prudent de s'y risquer : en 1836, un Nantais avait eu son lieutenant arrêté sur le rivage par les indigènes et avait dû payer rançon pour le délivrer. Aussi l'importance du trafic étaitelle médiocre. Les Anglais évaluaient les cargaisons rapportées d'Afrique, par les six navires au plus qui visitaient chaque année la côte, à moins de 850.000 francs, en ivoire, sandal, piastres et poudre d'or, sans compter de faibles quantités d'huile de palme. On ne pouvait guère compter sur une extension prochaine : le& produits français, peu connus des indigènes, étaient déjà réputés trop chers. Quant aux produits d'Afrique, le camwood, l'ébène, le poivre mani~ guette, le riz, étaient d'une consommation à peu près nulle en France; l'ivoire et l'huile de palme pouvaient seuls être considérés comme aliments d'échange et de fret importants. Encore fallait-il introduire l'usage de cette dernière dans l'industrie française.
Telle était la situation, peu engageante, quand le gouvernement de Louis-Philippe décida» sur la demande de la Chambre de
(1) Revue coloniale, t* vu, 1846, p» 65.
Commerce de Bordeaux, d'envoyer une mission d'étude. Elle fut confiée à un jeune officier, le lieutenant de vaisseau Bouët, qui devait devenir l'amiral Bouët-Willaumez, après avoir fait toute sa carrière sur la côte d'Afrique et mérité l'honneur d'être salué comme l'un des ouvriers les plus actifs de l'expansion coloniale française dans l'Afrique occidentale. Bouët, avec la canonnière-brick la Malouine, devait à la fois réprimer la traite, étudier la côte et ses mouillages, la situation des établissements européens et la possibilité d'en créer. Les Bordelais lui avaient fait adjoindre le capitaine Broquant, qui avait déjà navigué eu Guinée, chargé plus spécialement de recueillir toutes les informations utiles au commerce.
L'exploration de la côte, par la Malouine, depuis Gallinas jusqu'au Gabon, en 1838-39, fut d'une importance capitale. Les rapports de Bouët et de Broquant (1), qui se complétaient, tous deux très détaillés et très précis, apprirent au gouvernement et aux négociants tout ce qu'ils pouvaient désirer. Les deux officiers conclurent qu'il était nécessaire de donner au commerce des points d'appui, de créer des comptoirs protégés par des forts, près des principaux fleuves. Ils proposaient particulièrement Garroway, près du cap des Palmes, Grand-Bassani et le Gabon. En prévision de l'acceptation de ses plans, Bouët avait passé des conventions avec les chefs pour l'acquisition des terrains. Les deux officiers pensaient, en outre, que la constitution d'une compagnie puissante, au capital de plusieurs millions, était nécessaire pour assurer l'essor du commerce français. Ils ne voyaient qu'impuissance dans des entreprises particulières et s'appuyaient sur l'exemple des Anglais.
Les chambres de commerce de Marseille, Nantes, Bordeaux, Le Havre, Rouen, auxquelles avaient été communiqués confidentiellement les rapports Bouët et Broquant, furent spécialement consultées sur ce dernier point. Encourager la formation de compagnies c'était la tradition constante des ministres centralisateurs, Dans la circonstance, les Bordelais les avaient sollicités d'entrer dans cette voie ; ils parlaient même de compagnie privilégiée et de monopole
i; Ces deux rapports, de 109 et 86 p. in-4», sont couservês aux archives de la Chambre de Commerce de Marseille. H, 2. — Cf. Bouët-Willaumez, capitaine de vaisseau. Commerce et traite des noirs aux côtes occidentales d'Afrique. Paris, Imp. nat., 1848, in-8\
commercial. La Chambre de Commerce de Marseille resta fidèle à tout son passé en combattant énergiquement le projet de Bordeaux appuyé par Bouët. Sceptique au sujet de la formation d'une grande compagnie et de son succès, elle faisait cette profession de foi : « À Marseille, nous croyons ne pouvoir atteindre des avantages réels qu'avec le stimulant de la concurrence (1). »
La Chambre ajoutait : * la meilleure manière de réfuter ceux qui nient le mouvement, c'est de marcher. » Les Marseillais se devaient en effet h eux-mêmes de prouver de quoi était capable l'initiative privée. Deux simples négociants allaient être les grands artisans de notre expansion coloniale, les premiers et longtemps les seuls fondateurs d'établissements français. En novembre 1833, les frères Régis, Victor et Louis, associés avec les frères Borelli, italiens d'origine fixés à Marseille (2), avaient commencé leurs armements pour la côte de Guinée; en 1839, ils possédaient huit navires affectés spécialement à ce commerce, 10 en 1811; dans les sept années de leurs débuts, ils firent jusqu'à 34 expéditions. L'examen attentif de la situation leur suggéra l'idée d'établir un genre d'affaires tout différent de celui des Nantais. Ils se préoccupèrent particulièrement de soutenir la concurrence anglaise et américaine et d'introduire des marchandises françaises. Par l'heureux choix de leurs assortiments, étoffes, eaux-devie, vins, corail, verroterie, quincaillerie, par l'intelligence de leurs capitaines, ils eurent, dès lors, d'heureux succès.
Homme à grandes vues et plein de hardiesse, Victor Régis allait bientôt étendre ses desseins à toutes les côtes d'Afrique. Il n'attendait qu'une protection assurée de la part du gouvernement pour fonder en Guinée des établissements rivaux de ceux des Anglais.
Dès le mois de décembre 1839, Régis frères avaient communiqué à Fournier, député de Marseille, membre de la commission nommée par le gouvernement pour s'occuper de l'Afrique occidentale, leurs observations sur le rapport du capitaine Broquant et leurs vues sur l'avenir du commerce de la côte de Guinée (3).
(1) Rapport fait à la Chambre au sujet du voyage de la Malouine, janv. 1841. — Lettre au ministre du Commerce, Cunin-Gririainc, 29 octobre 1841. Arch. H, 2. — Cf. Berteaut. Marseille et les intérêts nationaux 1845, p. 17-21.
(2) Jérôme Borelli, qui dirigea, à partir de 1836, la maison Borelli frères, resta étroitement mêlé aux entreprises des Hégis.
(3) C'était les idées des Régis qu'exprimait, en 1845, le secrétaire de la Chambre de Commerce, Berteaut, dans son livre, Marseille et les intérêts nationaux (p. 49-50).
Cependant, le gouvernement hésitait sur l'application du programme présenté par Bouêt en 1839. Avant de fonder des forts, il voulait résoudre la question en suspens : favoriserait-on la constitution d'une compagnie, ou laisserait-on agir les armateurs particuliers? Par un heureux coup d'audace, les Régis devancèrent le gouvernement et eurent l'honneur de fonder le premier établissement français. Le Dahomey était resté en dehors des combinaisons du gouvernement. Broquant et surtout Bouêt avaient nettement écarté la pensée de réoccuper l'ancien établissement de Ouida (Whydah).
C'est donc bien de leur propre mouvement que les Régis demandèrent au gouvernement la permission d'installer un comptoir, à leurs risques et périls, dans les ruines du fort français. Exposé, dès le xvine siècle, aux tyranniques vexations des rois dahoméens qui avaient fait songer à le transférer à Lagos en 1788, il avait été très maltraité après son abandon. On avait essayé, à diverses reprises, de le détruire par l'incendie; même ses canons avaient été mis en batterie devant les murailles pour les démolir. Pourtant, les bâtiments, plus vastes que ceux des anciens forts voisins des Anglais et des Portugais, présentaient un aspect moins délabré. On y voyait encore, assises sur leurs affûts pourris, quarante deux pièces de canon, mangées de rouille ; leurs constructions, en argile rouge du pays recouverte de quelques briques, pouvaient encore être utilisées. Attachés aux traditions, les despotes d'Abomey avaient continué à considérer le fort comme possession française. Le dernier directeur, en partant, avait laissé ses pouvoirs à un mulâtre qui avait continué de payer les coutumes au roi jusqu'en 1803. Bouêt, reçu par son fils, avait trouvé le pavillon blanc flottant sur les ruines et les archives conservées intactes dans leur armoire (1). Tout un village, peuplé des anciens esclaves du fort, était connu sous le nom de Salam français. On n'y comprenait même plus notre langue, à l'exception du vieux gardien qui en savait encore quelques mots, mais le souvenir de la France y était resté vivace et respecté. La visite de Bouêt y devait être accueillie avec enthousiasme.
Dans leurs lettres au ministre de la marine et des colonies du
26 juin et du 7 août 1841, les Régis faisaient valoir la nécessité de
(1) Voir une autre tradition rapportée par M. Charles-Roux. Le Dahomey, 1892*
prendre pied sur la côte de Guinée à côté des Anglais qui s'emparaient peu à peu de tous les points principaux et se proposaient bientôt « d'interdire aux pavillons étrangers le commerce libre dans les lieux où ils étaient établis ». Déjà ils avaient dû solliciter le concours du commandant de la station navale, Bouët, pour n'être pas gênés dans le commerce de l'huile de palme qu'ils avaient entrepris. Le fort était en très mauvais état ; il fallait au moins pour le réparer, 25 à 30.000 francs. Les Régis offraient de dépenser celte somme si le gouvernement ne pouvait la fournir. Ils demandaient de pouvoir arborer le pavillon français et de donner au fort le nom de Louis- Philippe. Le ministre accorda l'autorisation, sauf la permission d'user du pavillon comme porte-respect. 11 ne garantissait pas à rétablissement marseillais une protection bien efficace en cas de tracasseries dé la part des indigènes, le nombre des bâtiments de la station navale étant insuffisant. D'autre part, la concession du fort était toute temporaire et « sujette à être reprise sans indemnité en cas de besoin imprévu pour le service de l'Etat ». Enfin, le ministre ajoutait : « Vous n'ignorez pas que le principal commerce qui se fait à Whydah est le criminel trafic des esclaves et que le commerce du morphil et de l'huile de palme n'y a encore qu'une importantce fort secondaire. Je ne doute pas que vous ne soyiez dans la ferme résolution d'interdire à votre agent toute participation directe ou indirecte dans les opérations de traite des noirs* Je dois cependant vous déclarer que tout rapport des commandants des bâtiments de l'Etat, qui signalerait votre délégué comme étant impliqué dans ces transactions, serait immédiatement suivi de la révocation du droit d'occuper le fort et les dépendances. » Un mois après, le capitaine Provençal partait, le 5 octobre 1841, pour diriger le premier établissement français créé sur la côte d'Afrique. 11 était parfaitement accueilli parles officiers du roi de Dahomey, grâce à l'appui, ménagé d'avance, du tout puissant traitant brésilien Francisco de Souza, depuis longtemps établi à Ouida.
Au même moment, après trois ans d'hésitations, le gouvernement se décidait à créer les forts demandés par Bouët en 1839, 11 avait fini par se prononcer contre le système des compagnies en
faveur de l'initiative individuelle. L'activité nouvelle des Anglais l'avait poussé à se hâter. Ceux-ci ne s'imposaient-il» pas des sacrifices mal récompensés pour coloniser les rives du Niger et leur ministre
des colonies ne venait-il pas d'instituer une vaste enquête dont la conclusion (1) avait été de proclamer la nécessité de réorganiser sur des bases plus larges les comptoirs de la côte d'Or, de relever les anciens forts d'ApoIlonia, de Ouinneba (Winnebah), de Ouida. abandonnés depuis 1822, et d'en créer d'autres ?
A la suite d'un rapport soumis au roi par l'amiral Duperré, le 29 décembre 1842, Bouët, alors gouverneur du Sénégal, fut chargé d'installer trois comptoirs fortifiés à Garroway, Assinie et au Gabon, avec un matériel tout préparé dans les arsenaux de Brest et de Toulon. En deux mois (juillet-août 1843) Bouët remplissait heureusement sa mission à Assinie et au Gabon, puis à Grand- Bassam, choisi au dernier moment pour remplacer Garroway. Un blockhaus central, servant de logement à la petite garnison d'environ trente hommes, et de réduit pour la défense, flanqué aux quatre angles de magasins, à l'intérieur d'une enceinte carrée, tel était le modèle économique adopté par le ministre pour les nouveaux établissements français (2). Le gouvernement avait enfin accompli sa tâche en assurant aux marchands la protection qui leur était nécessaire. Il fut déçu de leur peu d'empressement à en profiter.
Victor Régis avait noué avec Bouët des relations d'amitié destinées à devenir plus étroites. En novembre 1842 il félicitait le gouverneur de la mission dont il était chargé; il préconisait comme points d'établissement Assinie surtout, puis Grand-Bassam ou Jack-Jack; il se déclarait prêt à « y faire l'école commerciale à l'abri de la protection d'un point militaire ». Mais il n'était pas disposé à s'établir au Gabon ou à Garroway. L'abandon de ce dernier point par Bouët et son remplacement par Grand-Bassam peuvent donc être attribués aux suggestions de Régis. Le gouvernement avait fait appel à tous les armateurs de France. Des expéditions partirent, en effet, de Gorée, de Nantes, de Bordeaux et du Havre. Mais les capitaines furent effrayés par les difficultés locales et les sacrifices considérables qu'il faudrait faire ; aucune maison ne voulut tenter d'établissement. Le gouvernement promettait pourtant sa protection pour les factoreries, des bâtiments pour loger les agents et les marchandises, des installations pour faciliter les opérations d'embarquement et de débarquement.
(1) V. Annales marit. et colon., septembre 1842.
(2N Au sujet de la création de ces comptoirs, voir Hev. col. t. I, 1844, p. 312-61 et t. », 1844. p 326-33. — Cf. t. m, 1844. p. 309-30.
Les Régis eux-mêmes étaient devenus très hésitants en 1843 : l'huile de palme était menacée de perdre le débouché qu'elle commençait à trouver en France; elle était supplantée par les graines de sésame importées du Levant. En 1842 on n'en était encore à Marseille qu'aux simples essais du sésame ; dans le premier trimestre de 1843 le port en avait reçu 9.663 tonnes. Etait-ce le début d'une révolution dans la fabrication des huiles? Cependant les Régis se décidèrent, sans enthousiasme, pour ne pas laisser sans utilité les établissements fondés par Bouët : le 24 mars 1844 le capitaine Isnard partit pour fonder et gérer les factoreries de Grand-Bassam et d'Assinie sous là protection de Fort-Nemours et de Fort-Joinville. Les Marseillais furent donc les premiers à représenter la France sur la côte d'Ivoire comme au Dahomey. Ils devaient y rester longtemps seuls.
C'est que le succès fut loin de récompenser leur initiative. Longtemps la situation d'Assinie et de Grand-Bassam resta précaire. Il fallut aux Régis une singulière ténacité pour ne pas les abandonner. Le gouvernement ne remplit qu'incomplètement ses promesses et les déceptions des premiers agents des factoreries furent cruelles. Le passage de la barre était l'occasion de pertes considérables ; les indigènes n'hésitaient pas à faire chavirer eux-mêmes leurs barques pour piller les marchandises. Les capitaines avaient imaginé de placer dans de solides futailles tous les objets qui y pouvaient entrer. « Ces futailles, lancées au milieu des brisants, étaient entraînées vers le rivage au moyen de cordes installées en va et vient par des hommes placés jusqu'à mi-corps dans la mer ; d'autres étaient poussées vers la terre par d'habiles nageurs .» L'emploi de ces « moyens sauvages » n'empêchait pas les avaries et les pertes. Régis avait demandé l'établissement de solides bouées fixes pour touer les pirogues à travers la barre ; l'essai malheureux d'une bouée en sapin, vite détériorée par les vers, ne fut pas renouvelé. Il fut question plus tard de remorqueurs pour faire entrer dans les rivières les voiliers d'un faible tirant d'eau, de pontons établis sur rade pour recevoir les marchandises débarquées. Faute d'installations pratiques les difficultés des débarquements et des embarquements restèrent toujours un grave inconvénient pour la prospérité des comptoirs de la côte d'Ivoire.
Pour leur installation les commandants des postes de Grand- Bassam et d'Assinie n'avaient pu fournir que de misérables barracons. La pluie pénétrait à travers les toitures disjointes à tel
point qu'il fallait garantir les marchandises avec des toiles à voile et tenir des parapluies ouverts sur les lits. Aussi la fièvre et la dyssenterie éprouvèrent-elles cruellement les pauvres agents des Régis. Les indigènes avaient vite remarqué le peu de solidité des cloisons et l'absence de plancher. Par des trous habilement ménagés, des voleurs s'introduisaient dans les magasins. Les Régis durent se décider en 1845 à envoyer de Marseille de solides maisons de bois pour y installer leurs comptoirs.
Mais ces inconvénients n'étaient rien à côté de l'insécurité profonde où vécurent pendant de longues années les agents marseillais ainsi que les faibles garnisons de Fort-Joinvillc et Fort-Nemours. Elle était habituelle dans ces parages où les indigènes turbulents et pillards recherchaient les occasions de faire du mal aux Européens. Les forts anglais et hollandais de la côte d'Or étaient sans cesse attaqués. En 1828 le fort d'Elmina avait subi trois agressions malgré ses cent pièces de canons. On prétendait que les jalousies des Européens entre eux n'étaient pas étrangères à cette effervescence continuelle des indigènes. A Grand-Bassam les Jacks-Jacks. habitants de la langue de terre qui séparait la lagune Ebrié de la mer, avaient un motif particulier d'en vouloir aux Français. Ces noirs industrieux étaient auparavant les maîtres du commerce sur les lagunes, les intermédiaires obligés entre les indigènes de l'intérieur et les troqueurs anglais. Ils virent d'un très mauvais œil rétablissement des Français qui, dès le début, cherchèrent à se passer d'eux. Leurs intrigues, plus ou moins avouées, allaient susciter aux postes, et surtout aux factoreries, de perpétuels désagréments.
Dès 1840 le nombre des bâtiments de la station navale de l'Afrique occidentale avait été porté de trois à cinq. Mais qu'était-ce que cinq bâtiments pour protéger les intérêts du commerce sur l'immense étendue de côtes qui allait de Gorée au sud du Mossamédès? Stationnés souvent à Gorée ou en croisière pour surveiller la traite, ils ne faisaient à la côte d'Ivoire que d'insuffisantes apparitions. Les premiers commandants d'Assinie et de Grand-Bassam, Boulay et Martin des Pallières montrèrent une louable activité; ils parcoururent les abords des lagunes, conclurent des traités avec les chefs des villages, particulièrement avec ceux des Jacks-Jacks. Mais, pour se faire craindre et respecter, il fallait qu'ils pussent se porter rapidement sur les divers points des lagunes et punir aussitôt les infractions commises. En
1846, les Régis réclamaient vivement l'envoi d'un petit vapeur destiné à faire la police des lagunes. L'aîné venait à Paris mettre sous les yeux du ministre le bilan des deux premières années d'exploitation qui n'avaient donné que des pertes. Bouët, devenu commandant de la station navale, était forcé d'intervenir.
Le gouvernement s'était décidé à agir ; mais les événements de 1848 retardèrent l'envoi du vapeur demandé. Pendant ce temps les indigènes s'étaient enhardis : le roi d'Apollonie, Kakoaka, faisait massacrer le lieutenant Thévenard, commandant d'Assinie, tandis qu'une chaloupe de la maison Régis était pillée par les gens des lagunes. Bouët- Willaumez, commandant la station navale, débarqua 200 hommes et incendia plusieurs villages. La leçon servit quelque temps, puis les pillages et les assassinats recommencèrent. Cepen* dant le vapeur tant réclamé, le Guet N'Dar, petit bateau à aubes, était arrivé à la fin de 1848. Victor Régis, qui devenait alors le seul chef de sa maison, offrait au gouvernement de contribuer à la police des lagunes et des rivières : il faisait construire dans ce but un bateau, l'Argus, auquel l'arsenal de Toulon fournissait deux obusiers et quinze fusils de guerre, renforçait l'équipage par des laptots sénégalais et l'envoyait à Grand-Bassam à la fin de 1849.
Au début de 1852 une nouvelle création était nécessaire ; Martin des Pallières, commandant de Grand-Bassam, aidé de la garnison d'Assinie, du personnel et des embarcations des factoreries, parcourut toute la lagune Ebrié, brûla plusieurs villages, fit reconnaître par tous les habitants la souveraineté de la France et arborer notre pavillon. Les agents de la maison Régis s'étaient distingués par leur intrépidité et l'un d'eux, Louis Lartigue, en fut récompensé par la croix de la Légion d'honneur. Pourtant, moins d'un an après, la guerre éclatait de nouveau. Des nouvelles désolantes arrivaient ; les factoreries étaient menacées ; tout l'Ebrié et l'Assinie étaient en armes ; bientôt les Français étaient enfermés comme prisonniers dans leurs postes. Des plaintes amères arrivaient contre le capitaine de vaisseau Baudint commandant la station navale ; il avait allumé l'incendie en tirant le canon puis s'était retiré à Gorée où il restait inactif. On l'accusait de se faire le complice des gens du Sénégal qui désiraient l'abandon des comptoirs du bas de la côte. Régis accourut à Paris bien décidé « à lever les masques ». Dans une conférence, tenue en présence du ministre de la marine, où il défendit ses idées
devant le directeur des colonies, le contre-amiral Charner et le commandant Protêt, gouverneur du Sénégal, des mesures énergiques furent décidées. On devait construire trois nouveaux blockhaus, deux dans l'Ebrié et un dans l'Akba ; deux nouveaux vapeurs, remplaçant le Guet N'Dar, feraient la police des lagunes.
Ce programme ne fut appliqué qu'en partie. Le commandant Baudin débarqua en septembre 1853 une forte colonne de 700 hommes, pacifia le pays en un mois et fit signer aux Jacks-Jacks le traité du 12 octobre par lequels ils s'engageaient à ne plus nuire à notre commerce. Pour les contenir le fort de Dabou fut construit et installé par le capitaine du génie Faidherbe. Régis félicitait Baudin de son succès; pourtant il n'augurait rien de bien de la magnanimité qu'il avait montrée vis-Vvis des Jacks-Jacks. En effet, leur mépris des traités nécessitait une nouvelle intervention en 1855. Les gens de Bouboury s'emparaient traîtreusement de huit soldats chargés de recevoir le paiement d'une amende, due pour un méfait antérieur, et les massacraient. Le commandant de la station navale, de Monléon, vint imposer aux Jacks-Jacks un nouveau traité.
Depuis treize ans les Français vivaient misérablement sur cette côte dans des transes perpétuelles. Ce fut la période héroïque des établissements. Malgré les difficultés de toutes sortes, les Marseillais avaient montré une merveilleuse activité. Régis avait indiqué nettement, dans ses instructions à ses agents, et dans de nombreuses lettres aux ministres et aux commandants de la station navale, le programme à exécuter. Les Jacks-Jacks interdisaient aux populations riveraines de faire du commerce avec les Français et leur fermaient l'Ebrié ; Peters, chef de Grand Bassani, tout en recevant les coutumes qu'ils lui payaient, voulait garder son monopole et ses relations avec les Anglais; il nous fermait l'Akba (Comoé); enfin Amatifou, chef de Krinjabo, s'opposait de son côté à l'arrivée des caravanes jusqu'à Assinie. Il fallait à tout prix sortir de la situation ridicule où nous nous trouvions. Le seul moyen c'était de bouleverser entièrement les habitudes de la troque, pénétrer dans l'intérieur du pays, remonter les rivières, entrer directement en relations avec les villages et les caravanes. Régis développa ses idées devant une commission parlementaire en 1850 et les fit adopter.
Ses agents, les capitaines Isnard et Lartigue, déployèrent une infatigable énergie pour les réaliser. Dès 1845, Isnard remontait l'une
des branches du Comoé jusqu'à 15 lieues dans l'intérieur. En 1846 il recevait une première chaloupe goélette pontée suivie bientôt de deux autres, spécialement appropriées à la navigation des rivières. Sur ces bâtiments, plus confortables et moins exposés à un coup de main des naturels, les agents des comptoirs ne cessèrent de s'aventurer malgré l'hostilité menaçante de Peters et d'Amatifou qui finit par dégénérer en agressions. Lartigue écrivait dans l'intéressant rapport qu'il rédigeait en 1851 : « J'ai concouru à toutes les explorations qui ont été faites pendant mon séjour; j'ai fait, en outre, cinquante-quatre voyages de troque dans des lieux où les Européens n'avaient jamais pénétré et j'ai mis ces voyages à profit pour étudier les usages, les mœurs, le caractère des indigènes avec lesquels mes opérations me mettaient en rapport. » Il le prouva en publiant les détails les plus complets qu'on eût encore donnés sur le pays et sur les indigènes (1). L'exploration systématique des lagunes d'Assinie, Ebrié et Lahou, des rivières Tanoé, Comoé, Bia, commencée dès 1850 par le Guet WDar, avait été poursuivie régulièrement par les autres vapeurs du gouvernement aussi loin que le permettaient les rapides. Les agents marseillais avaient toujours accompagné ces expéditions ; sur beaucoup de points ils les avaient devancées.
En 1852, V. Régis avait offert au ministre de fonder une factorerie dans le haut pays d'Amatifou, du côté des Achantis, pour attirer à nous le commerce de ce peuple, si le gouvernement voulait y créer un blokhaus. Sa proposition ne fut pas écoutée. Les Marseillais cherchaient aussi à étendre leur action à l'autre extrémité des lagunes. A la fin de 1854, le capitaine Isnard mettait à exécution un projet depuis longtemps caressé en entrant en relations avec les gens de Lahou, pour tâcher d'attirer au comptoir de Dabou l'ivoire et l'or du Baoulé. Cette troisième factorerie venait d'être installée à côté du nouveau fort, à la suite de l'expédition Baudin.
Au milieu des tribulations de cette première période, le gouvernement avait laissé souvent les commandants des postes militaires dans un grand dénuement. Hommes, vivres et matériaux manquaient; la garnison vivait h Grand Bassam dans un « blokhaus pourri » abrité par des « palissades vermoulues ». Les factoreries mieux pourvues avaient souvent secouru les commandants en vivres et en matériel et les avaient aidés de leur personnel.
(1) Son rapport adressé à Victor Régis fut inséré dans la Revue Coloniale d'octobre 1851 (p. 329-73 sur la demande du ministre.
Après les démonstrations militaires et les exécutions de 1848, 1852, 1853 et 1855, l'insécurité des postes et des factoreries fut moins grande. Mais les Marseillais avaient dépensé presque en pare perte tous leurs efforts pour donner un grand développement au commerce. Les nombreux traités signés et renouvelés, par les officiers des postes ou des navires de la station navale, avec les chefs restaient stériles à cause des Jacks-Jacks et de Peters le chef de Grand-Bassam. Ceux-ci ne faisaient aucune difficulté de prendre des engagements, quitte à n'en tenir aucun compte. Leur but était toujours d'arriver à expulser les Français. Les troqueurs anglais mouillés sur rade faisaient plus de commerce que les Marseillais avec leurs établissements. En 1851, les premiers avaient traité pour 495.000 francs d'huile de palme, les seconds pour 165.000 francs seulement. Ceux ci avaient reçu pour 240.000 francs de poudre d'or, un peu plus que les Anglais, parce qu'il était plus facile aux agents des factoreries d'aller la chercher dans les villages.
C'étaient des maisons de Bristol qui profitaient de l'inimitié des Jacks pour les Français. Deux d'entre elles, King et Lowders, employaient, en 1864, vingt-neuf navires pour cette navigation. La fondation de Dabou en plein pays Jack-Jack avait été tout à fait inutile. Les Marseillais ne craignaient pas la concurrence. C'était sur leurs instances que le gouvernement avait laissé la liberté aux navires de tous les pavillons de traiter sur les rades de nos comptoirs. Les Français jouissaient de la même faculté sur toute la côte de Guinée et il aurait été imprudent de s'exposer à des représailles. Mais Régis aurait voulu qu'on contraignit les Jacks-Jacks à se départir de leur persistante hostilité. Il ne s'agissait pas de les ruiner, mais de les forcer à devenir les courtiers des Français. Le moyen de les amener à résipiscence était de les empêcher de traverser les lagunes sur leurs pirogues. Ils interdisaient aux indigènes de l'intérieur d'entrer en relations avec nous ; il fallait retourner cette arme contre eux.
Pendant des années Régis ne cessa de harceler le ministère avec une énergie inlassable pour lui faire adopter la politique qu'il préconisait. Le ministre de la marine Ducos, ancien armateur très dévoué au commerce, recevait favorablement ses avis et Régis le considérait comme un ami. Mais les établissements de la côte occidentale dépendaient des autorités du Sénégal qui leur étaient défavorables et le négociant marseillais réclamait comme une réforme indispensable
qu'ils fussent mis sous l'autorité exclusive des commandants de la station navale. Ceux-ci, pourtant, n'étaient pas toujours très bien disposés et Régis les accusait d'éluder l'exécution des ordres venus de Paris. Bientôt la mort de Ducos (1854) lui enleva l'appui du ministre. L'amiral Hamelin qui lui succéda se souciait moins des intérêts du commerce; puis la guerre de Crimée absorba toute l'attention et toutes les forces de la marine ; ou bien le Sénégal, où Faidherbe avait fait adopter l'exécution de ses plans, réclamait les crédits disponibles. Pourtant Régis conservait des intelligences au ministère ; il était en correspondance suivie avec le commissaire général Mestro, directeur des colonies, avec son compatriote Autran, commissaire de la marine et secrétaire du ministre Hamelin. Il profitait de ces influences pour essayer d'imposer l'exécution de ses plans aux commandants de la station navale, Baudin, de Monléon, Protêt. Il accusait le premier de paresse, le second de timidité ; il comptait sur l'énergie et la bonne amitié du troisième. En réalité tous étaient réduits à l'impuissance par les faibles moyens dont ils disposaient et le manque de crédits.
En 1866, Régis était fatigué des vaines promesses ; il ne voulait plus, disait-il, être mystifié comme il l'était depuis dix ans. Il essaya de peser sur le gouvernement en communiquant aux journaux des nouvelles sur la triste situation de Grand-Bassam. Enfin il eut recours à l'empereur lui-même : il se fit présenter, fut reçu à dîner au palais et invité à remettre à Napoléon un rapport sur la situation des établissements de la côte occidentale. Il répétait depuis longtemps dans ses lettres qu'il abandonnerait les comptoirs si le gouvernement ne se décidait pas à changer de politique. L'état misérable de Grand- Bassam et d'Assinie, disait-il, était une honte. Nulle part sur la côte, sauf chez les Portugais, on ne pouvait rencontrer d'établissements aussi délabrés. Et pourtant il était permis d'espérer, si on le voulait, le plus magnifique avenir. Le pays de Grand-Bassam offrait de superbes ressources. On pouvait y faire la plus belle colonie de l'Afrique. Les Anglais et les Hollandais avaient de superbes établissements sur la côte d'Or et pourtant Grand-Bassam avait plus de valeur. On avait entrepris avec raison la pénétration africaine par le Sénégal, mais Grand-Bassam méritait bien plus d'attirer nos efforts que la vieille colonie.
Malheureusement ces ardents plaidoyers rencontraient de profondes défiances. Outre les adversaires du pays, il y avait les
adversaires de la maison marseillaise. Fallait-il, disait-on, que l'Etat s'imposât de lourds sacrifices dans l'intérêt d'un seul armateur? Régis répliquait que ce n'était pas lui qui avait engagé le gouvernement. C'était pour répondre au désir de son ami Bouët-Willauraez qu'il avait établi ses factoreries. S'il était resté seul sur la côte, c'est que les autres armateurs avaient manqué d'audace. D'autres viendraient si on donnait au commerce l'essor qu'il pouvait prendre. Jusque là il n'avait fait que des pertes. En 1855, Grand-Bassam avait traité 90.000 gallons d'huile, soit 290 tonneaux ; sa factorerie de Ouida en faisait autant en un mois ; pour couvrir les frais généraux il aurait fallu troquer 1000 tonneaux. Ce n'était donc pas par esprit de lucre qu'il maintenait les factoreries, mais par amour-propre et par patriotisme, pour doter son pays d'une belle colonie. « Je vous avoue, écrivait-il au commandant de Monléon, le 29 janvier 1856, que j'aurais été fier d'attacher mon nom à la création de la plus belle colonie que la France possède à la côte occidentale d'Afrique. Dix à douze ans de persévérance dans un pays où nul autre n'a voulu travailler et souffrir sont des titres que je revendiquerais volontiers après le succès. » Grand-Bassam a été jusqu'à ce jour la plus mauvaise de mes factoreries, disait-il encore au commandant Protêt en 1857, « il m'a fallu des nerfs d'acier pour ne pas l'envoyer à tous les diables. »
Pour désarmer l'envie Régis proposa de constituer une compagnie de l'Afrique occidentale qui assurerait la prépondérance aux Français sur toute la côte. Il en exposait le plan dans une lettre au ministre du commerce du 29 juin 1856.
« La compagnie devait être autorisée à acquérir des terrains et à former des établissements de commerce sur les points des côtes de Guinée inoccupés par la France ou par d'autres puissances européennes. Il lui serait permis de battre pavillon français avec le signe distinctif de la compagnie. Elle serait autorisée à engager, pour dix ans de service, des noirs du pays qui formeraient la milice destinée à protéger les établissements. Pour compléter ses moyens de défense, il lui serait permis d'avoir des canons et des armes..... La compagnie ne demanderait aucun privilège, aucun monopole; elle serait la sentinelle avancée, elle donnerait l'exemple au commerce français qui serait libre de s'établir à côté d'elle et profilerait même de sa protection. » Régis sollicitait seulement pour elle la concession d'une ligne de vapeurs subventionnée, desservant le Sénégal et
la côte occidentale, analogue à celle que les Anglais venaient d'établir.
« Après l'avis de l'empereur, écrivait-il au commandant Protêt, chef de la station navale, le 19 juillet, cette affaire sera portée au conseil et, si le consentement est donné, on ne dira plus qu'on n'agit que pour M. Régis car ce sera l'affaire de tout le monde. Quoiqu'il advienne de mes propositions, l'attention du chef de l'Etat sera portée sur la côte occidentale d'Afrique et nous ne jouirons plus des mystifications sans nombre dont nous sommes gratifiés. » Cette fois Régis croyait toucher au but : le gouvernement marchera, affirmait-il. Son attente fut encore trompée. Les objections des ministres Rouher et Magne firent d'abord écarter provisoirement le projet de compagnie; pour eux la ligne postale ne devait pas dépendre d'une compagnie commerciale. Régis vit ensuite rejeter ses nouvelles propositions pour une ligne de vapeurs mensuelle entre Marseille et le Gabon. Le gouvernement s'occupait alors de créer la ligne du Brésil et préférait faire de celle de la côte occidentale une simple annexe.
En proposant la création d'une ligne postale, Régis avait repris un projet qu'il caressait depuis plusieurs années. Il avait fait faire au ministre Ducos, au début de 1853, des ouvertures qui avaient été bien acueillies. « Je dois à mon pays, avait-il écrit, le concours de mon expérience pour lui conserver la plus belle conquête que la navigation nationale ait faite depuis 1815. » Au dernier moment, toute solution avait été écartée parce que le gouvernement hésitait en même temps sur l'organisation à donner aux services transatlantiques.
Quant à Grand-Bassam et Assinie, il n'y eut rien de changé en 1856. Le gouvernement ne pouvait se décider à en venir aux extrémités avec les Jacks-Jacks. Certains les représentaient comme des victimes de la cupidité des Marseillais qui voulaient les ruiner; leurs mauvaises dispositions provenaient des vexations et des mauvais traitements qu'ils subissaient de la part des agents des factoreries. Régis avait en vain protesté contre ces légendes ; il avait envoyé à ses agents de sévères instructions pour leur faire éviter tout sujet de plainte contre eux. Enfin, le gouvernement était retenu par la crainte de complications diplomatiques ; les troqueurs bristoliens auraient pu se plaindre de mesures prises contre les Jacks-Jacks et on était aux beaux jours de l'entente cordiale avec les Anglais.
Aussi, la situation des comptoirs de la côte d'Ivoire resta peu brillante. Régis, réalisant en partie sa menace, abandonna celui de Dabou ; il devait le réoccuper en 1863 sans plus de succès. Dans une pareille situation, il ne pouvait plus être question d'expansion et de vastes projets; on se contentait de vivre au jour le jour. Cependant, les Marseillais n'étaient plus absolument seuls sur cette côte.
En 1849, le ministre avait fortement patronné une mission organisée par la Chambre de Commerce de Rouen et confiée à un négociant entreprenant, Rousseau, qui faisait depuis plusieurs années le commerce de la côte occidentale. Bouët-Willaumez, commandant de la station navale, avait mis à sa disposition deux de ses bâtiments pour visiter les embouchures du Niger et étudier le parti à tirer du palmiste, l'amande du fruit du palmier» comme graine oléagineuse. Il écrivait au ministre à la date du 24 août 1849 : « J'ai tracé an itinéraire nouveau à M. Rousseau.... Je le conduirai à Grand-Bassam où il étudiera, sous mes auspices, les éléments d'un établissement à y fonder en concurrence de la maison Régis de Marseille (1) ». Il parait que cette perspective ne tenta pas les Rouennais. L'année suivante, l'ingénieur Colomb, à la suite d'un voyage en Afrique d'où il avait rapporté de violentes accusations contre les Marseillais, avait essayé de fonder une compagnie pour la côte occidentale. Le ministre du commerce avait cru nécessaire de faire connaître à V. Régis, par l'intermédiaire de la Chambre de Commerce, qu'il n'était pour rien dans la formation de cette compagnie concurrente (2). Mais il ne semble pas que cette compagnie ait rien fondé sur la côte.
En 1851, la maison Reynard, de Calais, fonda un établissement à Grand-Bassam. Régis avait écrit à ce sujet à son agent Lartigue : a M. Reynard est venu à Paris pour se mettre en rapport avec moi. 11 m'a paru un galant homme et, tout en faisant pour le mieux vos affaires, je vous engage à aller de bonne intelligence avec ses agents et à leur rendre des services quand vous le pourrez. > En 1858, des maisons du Havre avaient des agents à Grand-Bassam. En 18M, le lieutenant de vaisseau Desnouy, remontant l'Akba, trouvait en construction à Alépé la factorerie MarcKand. Enfin, la maison Verdier, de la Rochelle, qui allait jouer un si grand rôle après 1870, avait commencé ses établissements.
(1) Archives de la Chambre de Commerce. B, 429. Lettre du 21 novembre 1849.
(2) B, 48. Délibéntiae du 18 dcccnbre 186».
Malgré de réels progrès, les commandants des comptoirs et ceux de la division navale qui venaient les inspecter, tels que l'amiral Fleuriot de Langle, en 1866, se plaignaient que le faible essor du commerce ne répondit pas à leurs efforts pour lui assurer la tranquillité. Ils accusaient volontiers l'inactivité ou l'incapacité des agents des factoreries. Mais tout s'expliquait par la persistance de la situation dont V. Régis s'était tant plaint au gouvernement. Les Anglais restaient toujours les maîtres du trafic. Outre l'hostilité des Jacks-Jacks contre les Français, l'organisation de la troque favorisait leurs capitaines (1). Quelles qu'en fussent les causes diverses, ni le gouvernement , ni les négociants, n'étaient satisfaits, en 1870, des résultats de trente ans d'efforts et de sacrifices sur la côte d'Ivoire.
Les Régis avaient aussi été déçus dans leur espoir de prendre place sur la côte d'Or à côté des Anglais. Les Danois, dégoûtés des dépenses inutiles que leur coûtait l'entretion de leurs comptoirs, étaient de plus en plus portés à les abandonner. Dès avant 1846, les Régis, au courant de leurs dispositions, pensaient que la France devait en profiter. Le 14 novembre 1846, Louis Régis en faisait formellement la proposition au ministre de la marine. « La traite des nègres, disait-il, est devenue si difficile, que les indigènes, désespérant de cette ressource, s'occupent enfin de culture... C'est tout un horizon nouveau qui apparaît sur cette terre en quelque sorte vierge. Les ressources de la côte d'Afrique sont immenses ; elfes ne sont point encore connues et nul doute qu'on ajoutera bientôt de nouveaux produits à ceux qui alimentent déjà le commerce de la troque. Le moment est donc opportun ; il s'agit de prendre position sur les points qui présentent le plus d'avantages. »
Le gouvernement recula devant la dépense et les Régis durent se contenter d'obtenir de la cour de Copenhague l'autorisation d'établir à Accra une factorerie qui était installée dès la fin de 1847. Us n'avaient cependant pas renoncé à leur premier dessein. En 1850, Victor Régis, envoyé à Paris comme délégué suppléant de la colonie du Sénégal, revenait à la charge auprès du ministre et s'efforçait de faire comprendre les avantages de l'acquisition d'un point de la côte d'Or, spécialement pour la marine de guerre. Cette seconde démarche
(1) Berteaut. Marseille et les intérêts nationaux, p. 38-39.
n'eut pas plus de succès. Presque aussitôt les Anglais se hâtaient d'acheter les établissements danois d'Accra et de Quitta pour 250.000 francs. Ils devaient, en 1871, acquérir aussi Elmina et les autres comptoirs hollandais. Ainsi il n'avait pas tenu aux Marseillais que la France n'eût une position bien plus solide sur la côte de Guinée. Ils durent se contenter de créer des factoreries chez les Anglais et de soutenir avec succès la concurrence commerciale sur leur propre terrain . L'agent principal des Régis établi à Jamestown, près d'Accra, dirigeait les opérations des comptoirs secondaires de Dixcove, Winnebah, Prampram, Ningo. Des goélettes reliaient entre eux ces comptoirs et leur permettaient en outre de communiquer d'un côté avec Assinie, de l'autre avec Ouida.