III. — Côte occidentale d'Afrique : Victor Régis (suite
Médiocrement heureuse à la côte d'Ivoire et sans résultat pour l'expansion française à la côte d'Or, l'initiative des Marseillais avait été couronnée d'un plein succès au Dahomey. Ce n'est pas que les circonstances les eussent particulièrement favorisés. A leur arrivée, la traite était depuis longtemps le seul commerce habituel de Ouida. Il est vrai que l'activité de ce marché était bien déchue. A cause des coutumes exorbitantes exigées des navires par les rois du Dahomey, Lagos et Oui étaient devenus les lieux d'embarquement préférés par les négriers. A Ouida, les vastes barracons, jadis pleins de marchandise humaine, étaient maintenant le plus souvent vides. Mais les grands pourvoyeurs de Lagos étaient toujours les Dahoméens, qui avaient besoin d'écouler les esclaves razziés dans leurs perpétuelles guerres. Comment les amener à renoncer à leurs faciles bénéfices pour se contenter de vendre les produits de leur sol avec des profits moindres et beaucoup plus de peine ?
Outre les préventions des rois, seuls maîtres de ce trafic, il fallait vaincre l'opposition des marchands d'esclaves qui avaient maintenu leur quartier général à Ouida. Brésiliens ou Portugais presque tous, ils étaient menacés d'être ruinés si la traite disparaissait pour faire place à un commerce régulier. Ils devaient donc être peu disposés à se laisser supplanter par de nouveaux venus dans la faveur dont ils jouissaient à la cour d'Abomey. L'un d'eux, don Francisco de Souza, depuis quarante ans établi à Ouida, y jouissait d'une énorme influence
due à la fois à son immense fortune et à la protection royale. Celle-ci lui valait une sorte de monopole, les autres traitants n'étant que ses facteurs ou se contentant des opérations qu'il ne voulait pas faire luimême. Son harem de 400 femmes, la richesse des objets précieux entassés dans ses maisons, les festins de Balthazar qulil donnait à ses invités, au milieu desquels il restait d'une sobriété extrême, n'étaient pas moins légendaires que la finesse de son esprit, la générosité et la bonté de son caractère, bien éloignées de la barbarie du métier qu'il pratiquait.
L'entreprise des Régis parut donc si aléatoire qu'elle rencontra des incrédules. Puisque la traite était le seul trafic de Ouida, qu'allaient-ils y chercher ? N'étaient-ils pas attirés par les bénéfices qu'elle pouvait procurer et ne lui durent-ils pas les premiers éléments, tout au moins, de leur fortune ? Le bruit en courut à Marseille et se répandit jusqu'à Paris, porté aux oreilles des ministres par des dénonciateurs. Pourtant, en obtenant l'autorisation d'occuper le fort de Ouida, les Régis avaient pris un engagement solennel. Depuis, ils ne cessèrent, dans leur correspondance, de se féliciter de la disparition de la traite et des progrès du commerce légal ; ils ne manquaient aucune occasion de se vanter d'y avoir la plus grande part. Les chefs de la station navale, chargés de surveiller la traite, ne les incriminèrent pas, et il est bien difficile de croire qu'ils eussent consenti à fermer les yeux. Quelques-uns se bornèrent à trouver mauvais que les agents marseillais fussent en relations d'affaires avec Souza. Mais comment eût-il pu en être autrement ? Il était difficile même de passer seulement à Ouida sans avoir avec lui quelque contact. On peut lire les récits des officiers de marine reçus dans la maison et à la table du puissant négrier.
Les Régis avaient d'ardents ennemis. En 1846, le Journal des Débats, le Moniteur, publiaient des correspondances qui les attaquaient ; il y était question de bénéfices exagérés, de monopole commercial. Ils répondirent avec vigueur qu'ils ne revendiquaient pas d'autre monopole que celui de l'intelligence et de la hardiesse, mais ils n'eurent pas à se défendre contre des accusations de traite,
Cependant le capitaine Blanchély, envoyé en 1848 pour gérer le comptoir de Ouida, envoya bientôt des révélations sur les agissements coupables de son prédécesseur Brûe. Celui-ci, qui avait remplacé en 1848 le capitaine Provençal, fondateur de l'établissement, l'avait
fait péricliter, avait ruiné le prestige des Français, en même temps qu'il participait pour son compte aux opérations des négriers. Au reçu de ces nouvelles, l'émotion fut vive chez les Régis. Il fut question d'abandonner Ouida. L'organisation de la maison fut transformée et V. Régis, l'aîné, en garda seul la direction à partir du 1er janvier 1848. Pour éviter, sans doute, toute occasion de nouvelles manœuvres illicites, les goélettes, qui faisaient le va et vient pour la troque entre la côte de Guinée et le Brésil, furent vendues. En 1850, V. Régis crut devoir saisir de ces faits la commission nommée par le ministre pour s'occuper des établissements de la cote d'Afrique. Il fut étonné d'apprendre que le gouvernement avait été tenu au courant par des rapports d'officiers de marine, par des dénonciations d'Anglais et de Français, que des enquêtes avaient été ordonnées et que la factorerie était tenue en suspicion.
Ce qu'il y a de certain c'est que les Régis, comme ils le proclamaient fièrement, avaient contribué autant que les croisières à faire disparaître la traite, en procurant aux Dahoméens une nouvelle ressource par la vente de l'huile de palme. Le capitaine de corvette de Monléon, futur chef de la station navale, qui visita, le premier, le nouveau comptoir français, écrivait en novembre 1844: «Le commerce licite ne date, pour ainsi dire, à Whydah, que de l'établissement delà factorerie d'huile de palme établie parla maison Régis. » En 1851, un écrivain de la Revue des Deux Mondes rendait indirectement hommage à l'heureuse influence que celle- ci exerçait. Parlant des croisières, dans un article sur le Dahomey, il constatait que « d'autres mesures non moins efficaces pouvaient amener plus rapidement peut-être l'extinction de l'affreux trafic. ». Il entendait par là le « développement du commerce légitime (1). »
Ce n'était pas sans peine que les Régis purent créer celui-ci. Il fallut non seulement habituer les Dahoméens à récolter l'huile de palme et à la vendre, mais aussi les Français à l'acheter. Les premiers, en France, ils eurent confiance dans l'avenir industriel de ce produit ; il fallut des années de patience et d'efforts pour en vulgariser l'emploi. On commençait à introduire dans la savonnerie l'usage des graines oléagineuses pour suppléer à l'insuffisance des huiles d'olive. Les Marseillais expérimentaient depuis 1830 les sésames du
(1) Paul Merruaa. Le Dahomey et Je roi Gaézo, 15 décembre 18M.
Levant. Vers 1840 ils faisaient venir les premières arachides de Gambie. Il était tout naturel de songer à l'huile de palme de la côte de Guinée. Les Anglais en consommaient déjà des quantités considérables à la fois pour la savonnerie, la fabrication des bougies et le graissage des machines.
Cependant, en France, les circonstances restèrent longtemps désavantageuses. D'abord, les droits de douane étaient prohibitifs, Victor Régis obtint qu'ils fussent abaissés à deux reprises pour encourager ses essais. Les Anglais écoulaient dans leurs colonies et dans l'Amérique du Sud une grande partie de leurs savons fabriqués à l'huile de palme, qui avaient la propriété d'être solubles dans l'eau de mer, mais le régime douanier ne favorisait pas les exportations marseillaises. Régis demandait, en 1841, que les savons à l'huile de palme pussent bénéficier de la même prime à la sortie que les savons à l'huile d'olive, c'est-à-dire du remboursement des droits payés à l'entrée sur la matière première ; il sollicitait encore la même faveur en 1854.
Le plus difficile fut de conquérir le marché national. Les consommateurs français, habitués aux savons blancs et marbrés de Marseille, repoussaient les savons à l'huile de palme à cause de leur couleur jaune. Dès 1834, un petit fabricant de savons de Marseille, Deschaud, avait pris un brevet pour la décoloration de l'huile de palme. Les Régis firent un arrangement avec lui en même temps que, pour créer un courant d'exportation, ils envoyaient de tous côtés des échantillons des nouveaux savons. Mais le procédé Deschaud n'était pas pratique et les expériences continuaient sans grand succès. La Société de Statistique de Marseille avait inutilement préconisé les avantages de la nouvelle matière première dans un rapport publié en 1837. La Chambre de Commerce restait sceptique en 1840. En 1844, son secrétaire Berteaut en était encore à souhaiter la possibilité de décolorer les savons jaunes, ou la disparition des préjugés qui le discréditaient.
Longtemps les Régis furent donc obligés de s'ingénier pour parvenir à vendre les huiles qui leur étaient adressées. Les cinq premiers fûts débarqués à Marseille en 1834 avaient été très mal vendus. Les premiers arrivages importants durent être expédiés sur Nantes et le Havre. En 1843, la vogue soudaine des sésames sembla leur enlever tout espoir de succès à Marseille ; il fallut acheminer les huiles vers
Amsterdam, Hambourg et Stettin. Enfin, en 1852, le Marseillais Rougier prenait un brevet d'invention pour un procédé de décoloration de l'huile de palme aussi simple qu'économique. Régis ne fournissait alors à la stéarinerie et à la savonnerie marseillaises que 1.500 à 2.000 tonneaux par au. L'huile de palme devenant propre à la fabrication des savons blancs et marbrés, il comptait sur un débouché de 20.000 à 30.000 tonneaux. II montait lui-même une usine pour l'application du nouveau procédé. En 1854, il pouvait recommander ' au ministre les savons blancs de Martin Lemaistre, fabriqués avec 50 o/o d'huile d'olive et 50 o/o d'huile de palme, qui atteignaient à la perfection. Enfin, le succès était assuré. Les Régis avaient donc été de hardis initiateurs. A eux l'honneur d'avoir découvert la source de richesse qui assurera pour longtemps la prospérité d'une de nos plus intéressantes colonies.^ On voit par là combien peut être féconde l'union des efforts des industriels et des négociants.
Cependant, dès avant 1850, les Marseillais avaient vite conquis à Ouida une situation qui releva le prestige détruit du nom français. Le capitaine Provençal avait restauré et habilement aménagé les constructions en ruines de l'ancien fort. Placée à l'intérieur d'un rectangle d'un peu plus d'un hectare, entouré de fossés profonds de cinq mètres et larges de quatre que traversait un pont-levis, la factorerie avec ses magasins disposés autour de vastes cours, ses cabanes où couchaient les travailleurs indigènes et le logement des agents européens offrait un aspect assez imposant. Pour la garde du fort, une milice noire avait été organisée, dont l'agent était le capitaine et les employés blancs les officiers. Afin de lui donner plus de prestige, Régis envoyait des uniformes en 1850 et obtenait la permission d'arborer un pavillon spécial, le drapeau tricolore orné d'un liseré blanc. En 1856, la petite troupe de trente soldats recevait un nouvel équipement, cinquante nouveaux fusils et quatre pièces de canon du calibre six. L'agent avait ordre de faire faire l'exercice deux ou trois fois par semaine et la parade le dimanche. De temps en temps, après les manœuvres devant le fort, une fête était donnée aux habitants du village français ; on distribuait un baril de tafia et les danses se prolongeaient toute la journée.
Le prestige des Français, les avantages de la liberté et le privilège d'échapper aux vexations des fonctionnaires dahoméens avaient attiré dans le Salam, ou village français, une population de plus en
plus considérable soumise à l'autorité des agents de la factorerie. Elle s'élevait à 800 habitants en 1852, à 1200 en 1856. Les Marseillais y recrutaient facilement en tout temps une main-d'œuvre abondante. En vertu d'un accord conclu avec le roi Guéso, les habitants du Salam avaient été déclarés libres et exempts du service militaire, tout en restant soumis au commandement politique du yavogan ou gouverneur de Ouida. Ils étaient obligés de travailler quatre jours par semaine, moyennant salaires, pour la factorerie et ces salaires avaient été fixés. Des équipes de maçons, de charpentiers, de tonneliers, de forgerons, avaient été dressées. Les malades étaient soignés gratuitement et recevaient la moitié de leur paye ; les mariages étaient facilités par des avances de marchandises à tous ceux qui se conduisaient bien. Les cases incendiées étaient reconstruites aux frais de la factorerie. Pour remédier à l'inconvénient de la distance de la mer, un télégraphe marin, placé sur un des bastions du fort, permettait de communiquer avec la succursale établie sur la plage et, au besoin, avec la rade.
Le capitaine de corvette, de Monléon, qui visita Ouida en 1844, signalait déjà dans son rapport la prospérité de la factorerie due incontestablement, d'après lui, à l'activité et à la capacité du résident Brùe. Les marchandises françaises les moins favorisées avaient été vendues, disait-il, avec un bénéfice de 120 o/o. Le ministre Cunin- Gridaine, au reçu de ce rapport, s'empressait de témoigner sa satisfaction à la Chambre de Commerce de Marseille et se félicitait principalement de l'importance prise par les expéditions d'huile de palme. Elles avaient été de plus de 600 tonnes en 1843, et avaient plus que doublé en 1844. Il recevait avec faveur le rapport adressé presque en même temps par l'agent de la factorerie de Ouida et proposait aux Régis de l'insérer dans la Revue coloniale. Bientôt, les Régis faisaient faire des essais d'amandes de palme, noyaux du fruit du palmier à huile. Les Anglais avaient été les premiers à en faire venir de Sierra- Leone. Il fallut à la fois en trouver l'emploi à Marseille et habituer les Dahoméens à un nouveau travail, l'extraction des amandes de leur coque. En 1855, V. Régis pouvait écrire à son agent de Ouida que le problème était enfin résolu, qu'il pouvait expédier sans crainte des quantités illimitées d'amandes de palme. TJElaïs guineensis allait alimenter dès lors toute une nouvelle branche de commerce. La valeur des importations de la factorerie en France avait dépassé
400.000 francs en 1847 et 1.000.000 en 1854. L'année suivante, à la première Exposition universelle, une médaille d'or était décernée à V. Régis pour la collection qu'il avait envoyée des principales provenances des comptoirs de la côte d'Afrique et des produits manufacturés qui en étaient tirés.
Il avait su triompher de la concurrence à outrance que lui firent les anciens négriers quand la traite fut devenue impossible, après 1850. Tous s'étaient mis à sa suite à entreprendre les affaires d'huile. En 1852, le commodore anglais Bruce avait maintenu longtemps un blocus rigoureux sur toutes les côtes du Bénin, sous différents prétextes. Il en avait exempté Badagry, où était établi un comptoir anglais, pour y attirer toute l'huile de palme. Régis avait vivement protesté à Paris et à Londres. Il était allé lui-même trouver notre ambassadeur, le comte Walewski, pour stimuler son zèle. Il avait fait soutenir cette thèse que Ouida était colonie française, que le pavillon national flottait sur la factorerie. Le commodore Bruce reçut l'ordre de ne pas gêner le commerce des Français. La mission du lieutenant Forbes, envoyé pour la seconde fois à Abomey, n'eut pas le succès commercial qu'en attendaient nos rivaux. Le vieux fort de Ouida, occupé, paraît-il, un instant par quelques marchands en 1844, restait abandonné. En 1860, quelques missionnaires protestants représentaient seuls les Anglais sans porter ombrage aux Marseillais.
Ceux-ci s'étaient assuré pour longtemps un avantage important pour leur commerce en se procurant en abondance et à bas prix les cauris, monnaie indispensable des opérations de traite sur toute la côte. Les Régis avaient commencé par faire faire des recherches pendant cinq ans dans l'Océan indien : ils conclurent des traités avec les chefs de Maldives ; leur associé Jérôme Borelli en faisait venir des Philippines ; puis ils eurent un navire spécial qui allait les chercher dans l'Inde ; enfin, lin agent établi à Zanzibar leur en recueillait sur la côte orientale d'Afrique. Les Hambourgeois, qui avaient auparavant le monopole de l'importation des précieux coquillages en Guinée, avaient dû quitter la partie et s'en aller jusque dans les mers de Chine pour s'en procurer. Ne pouvant rien traiter sans cauris, forcés de recourir à la factorerie française pour en acheter à des conditions onéreuses, les Portugais avaient été habilement placés par leurs concurrents dans une situation défavorable.
Les progrès de l'influence française à la cour d' Abomey avaient
été bien plus remarquables encore que ceux du commerce. Chaque année l'agent principal de Ouida faisait le voyage de la capitale pour offrir au roi des cadeaux et se maintenir dans ses bonnes grâces. Brûe s'y rendit le premier en 1843 avec le fameux Francisco de Souza, protecteur des Français, mais heureux sans doute, aussi, de pouvoir surveiller leurs démarches. Il fut bien reçu par Guéso et se vit, non sans surprise, questionné par lui sur Napoléon ; le monarque africain retardait quelque peu (1). Guéso, et plus encore son fils, Gléglé, firent toujours bon accueil aux agents marseillais et aux présents habilement variés, pièces d'étoffes, verroteries, poudre, armes, qu'ils leur apportaient. Retenus souvent à Abomey pendant les sanglantes fêtes annuelles de la Grande coutume, les Français ne manquaient pas de marquer leur réprobation pour ces affreux sacrifices en se faisant dispenser d'y assister. Touchés par les récits de leurs agents, les Régis conçurent un ingénieux projet pour mettre un terme à ces massacres en rachetant les esclaves qui y étaient destinés. Ceux-ci auraient fourni la main-d'œuvre que la traite n'amenait plus dans nos vieilles colonies (2). *
Cependant la maison marseillaise se plaignait de n'être pas assez secondée dans sa lâche par le gouvernement. Des mois et des années s'écoulaient sans qu'on vit les bâtiments de la station navale montrer le pavillon français sur la rade de Ouida. Les croiseurs des Anglais y paraissaient, au contraire, fréquemment. Un de leurs nationaux avait reçu le titre d'agent consulaire que Régis sollicitait en vain pour son agent. Même, en 1850, les fautes de l'agent Brûe et les intrigues de l'ingénieur Colomb, venu à la côte pour susciter des embarras à la maison Régis, avait momentanément discrédité les Français. C'est pour relever leur prestige que V. Régis obtint, en 1851, d'une commission parlementaire et du gouvernement, l'envoi d'une ambassade à Abomey. Il la fit confier au lieutenant de vaisseau Auguste Bouêt, frère de l'amiral Bouët-Willaumez,qui était au courant de ses projets. Il s'agissait d'établir plus solidement et de mettre à l'abri de nouvelles intrigues la situation et les privilèges de la factorerie. Bouël emportait des cadeaux modestes : deux obusiers montés sur affûts, une paire de pistolets, une tente arabe, des drapeaux étaient les principaux.
(1) Voir la relation de ce premier voyage français au Dahomey dans la Revue coloniale de 1845. (T. vu, p. 55-68).
(2) Voir ci-dessous, chapitre XVI.
Mais, si le ministère était parcimonieux, Régis annonçait qu'il était décidé à être très libéral, car, comme il récrivait à son agent Cases, la « circonstance était solennelle. » Le lieutenant Bouët, accompagné de Cases, reçut le meilleur accueil de Guéso et signa avec lui le traité d'amitié et de commerce du 1er juillet 1851 (1)., Quelques jours après le roi concluait une convention particulière relative au fort de Ouida. Il en reconnaissait la possession aux Marseillais, confirmait l'obligation imposée aux gens du Salami français de se tenir à la disposition de la factorerie, accordait aux employés toutes sortes de garanties pour circuler dans le pays. De retour à Ouida, un accord fait avec le Yavogan, ou gouverneur, régla de nouveau les salaires pour toutes les catégories de travaux auxquels pouvaient être employés les ouvriers du Sa la m. C'est après l'ambassade de 1851, surtout, que le crédit des Français fit des progrès rapides.
Régis ne manquait aucune occasion de frapper l'imagination des Dahoméens. Le récit, sans doute enjolivé quelque peu par nos Marseillais, des exploits de l'armée française en Crimée, excita chez Guéso un véritable enthousiasme, qui se traduisit par une demande de cadeaux tout spéciaux. Régis fut chargé d'obtenir de l'empereur son polirait en pied et en uniforme, celui de l'impératrice et de Napoléon Ier, à pied ou à cheval. Pour faire honneur à la France, le souverain d'Abomey réclamait encore un grand drapeau royal tricolore en soie à franges d'or avec un éléphant au milieu dans le blanc et l'inscription : au roi du Dahomey, trois autres grands drapeaux tricolores en laine pour ses ministres et trente drapeaux en coton, plus petits, pour les chefs de provinces. Régis joignit à cet envoi une collection de grandes lithographies coloriées et encadrées, représentant des batailles des deux règnes impériaux, pour mieux lui inculquer la supériorité de la France.
Ainsi, il semblait que le drapeau français devenait celui des Dahoméens. Les Anglais avaient essayé en vain, à diverses reprises, de leur faire adopter leur pavillon. Bientôt Guéso donna une preuve plus extraordinaire de son admiration pour Napoléon et pour la France. Bravant les préjugés séculaires de son peuple, qui défendaient aux princes dahoméens de voir la mer, et l'influences des féticheurs, il sollicita la faveur d'envoyer en France deux de ses fils pour les
(1) Voir ce traité dans de Clercq. Recueil des traités, t. vi.
y faire élever. Régis s'empressait d'écrire à l'empereur, le 24 février 1856, pour lui transmettre la demande du souverain africain. « Il y a là, disait-il, une occasion providentielle de progrès et de civilisation. Le Dahomey est encore le pays des sacrifices humains ; il était autre* fois le foyer de la traite des noirs. L'armateur qui a l'honneur de vous adresser cette supplique est le fondateur du commerce de la côte occidentale d'Afrique.... Par ses efforts persévérants, il est parvenu à substituer le commerce d'échange à l'infâme trafic de la traite des noirs; il a fait comprendre le prix des bras et diminuer le nombre des sacrifices et des victimes.... Il vous est réservé une conquête qui, insignifiante en apparence, peut avoir dans l'avenir les plus précieux résultats pour la religion et pour le commerce. Le roi du Dahomey....
a demandé des missionnaires catholiques Son paganisme
emprunte des sujets d'admiration à notre culte et à notre histoire; aussi, le désir de faire élever deux de ses fils en France, désir dont je suis heureux d'être l'organe auprès de Votre Majesté, recèle peut-être les plus grands desseins de Dieu ».
Par une lettre du même jour adressée au ministère, à son compatriote Autran , Régis marquait encore plus fortement l'importance qu'il attachait à la démarche de Guéso. « J'ai fait, lui écrivait-il, des
choses utiles en Afrique J'ai gagné des millions dans mon
commerce; je possède aujourd'hui dix établissements et vingt navires qui les desservent. J'ai donc acquis toutes les satisfactions de fortune et d'amour-propre, mais je voudrais encore attacher mon nom à une œuvre que je mets au-dessus de tout cela. Je vois dans la demande de Guéso une occasion précieuse et providentielle de civilisation pour le plus vaste et le plus puissant royaume de la côte occidentale d'Afrique. Associez- vous à moi pour obtenir du ministre la faveur que demande Guéso et soyez certain que nous ferons une bonne œuvre ».
L'autorisation fut en effet accordée et même un navire de guerre alla prendre à Ouida les deux petits princes. A cette occasion, le lieutenant de vaisseau Vallon, futur amiral, fit le voyage d'Abomey accompagné de Vidal, l'agent de la factorerie. Outre des cadeaux variés estimés à 8.000 francs, Guéso reçut un présent qui fit sensation. Il avait manifesté le désir d'avoir chez lui les fétiches des chrétiens pour lesquels il montrait la plus grande vénération. Vidal conduisit donc en grande pompe sept statues de grandeur naturelle, en plâtre
violemment colorié, représentant Dieu, saint Paul, saint Laurent, saint Etienne, saint Roch, saint Vincent de Paul, saint Bernard. On ne dit pas ce qui avait inspiré ce choix éclectique. Sur Tordre du roi, les plus grands honneurs furent rendus aux fétiches dans le voyage de Ouida à Abomey. Il fallut lui expliquer les attributions et les pouvoirs de chacun d'eux. Pour mieux retenir leurs noms, Guéso en aftubla sept de ses sujets qui durent s'en souvenir en toute occasion sous les peines les plus sévères. En retour de ces largesses, Guéso voulut, lui aussi, envoyer ses présents à l'empereur. Régis fut chargé de lui faire parvenir des tissus dessinés et brodés par les femmes du roi, des drapeaux dahoméens et des spécimens divers de la civilisation dahoméenne réunis par ses généraux.
L'armateur marseillais reçut mission de surveiller pendant leur séjour en France les deux princes dahoméens, qui prirent place sur les bancs du lycée de Marseille. De nombreux Marseillais ont conservé le souvenir de leurs camarades Badou Guéso et Badou Roussou, qu'on leur présenta solennellement un beau matin , le 16 février 1857 , comme les fils d'un ami de S. M. l'Empereur. L'aîné retourna au Dahomey, ses classes terminées, après avoir montré beaucoup de goût pour l'équitation, mais fort peu pour les études classiques. Le bruit courut faussement qu'il était devenu le roi Gléglé.Le plus jeune, Badou Roussou, était mort de la fièvre typhoïde cinq ou six ans après son arrivée en France. Le voyage des deux fils de Guéso n'avait pas été, comme l'espérait Régis, le prélude de la conversion et de la civilisation des Dahoméens, mais l'influence française avait continué de grandir. Cependant, jusqu'après 1860, aucun agent officiel ne représentait la métropole à Ouida où la maison marseillaise restait la seule installée.
V. Régis, en grand négociant qu'il était, avait la largeur de vues d'un véritable colonisateur. Il avait conçu le grand dessein d'enrichir le Dahomey par la culture et, du même coup, d'y faire disparaître l'affreuse coutume des sacrifices humains. C'est vers ce but qu'il porta tous ses efforts à partir de 1850. Il mit au service de cette grande cause toute l'influence qu'il avait pu acquérir à la cour d'Abomey. Dès 1846 il donnait pour instructions au capitaine Blanchély de faire des essais avec les arachides et les graines de l'indigotier sauvage du Dahomey. En 1850 il exposait ses vues au ministre de la marine. Le sol du Dahomey produisait à l'état sauvage
l'indigotier et le coton, mais les tentatives de culture de ces deux plantes au Sénégal paraissaient peu encourageantes. D'après les expériences faites depuis deux ans autour de la factorerie, la réussite de l'arachide était certaine, celle du sésame possible. Il ne manquait qu'une chose, la main d'œuvre ; or les gens du Salam étaient indispensables pour le service de la factorerie ; les guerriers dahoméens méprisaient la culture, mais Régis proposait un moyen. Il demandait l'autorisation de traiter à ses frais avec le roi de Dahomey pour racheter un certain nombre d'esclaves qui seraient tenus seulement de travailler pendant dix ans pour lui ; ils seraient ensuite libérés au même titre que les autres habitants du Salam. Les Dahoméens pourraient être entraînés peu à peu par l'exemple à faire travailler leurs esclaves aux champs. Ainsi on pourrait à la fois « inaugurer l'agriculture dans une partie de l'Afrique », arracher au supplice et à la traite quantité de malheureux et « entrevoir la possibilité de voir disparaître un jour l'infâme trafic de la traite des noirs. Concentrer l'esclavage dans l'Afrique, c'était préparer la voie à l'émancipation régulière de la race ».
Le ministre, Romain Desfossés, laissa l'armateur marseillais libre d'agir. Aussitôt celui-ci envoyait à son agent de Ouida, Cases, d'intéressantes instructions où il lui faisait voir toute la portée delà mission qn'il devait remplir auprès de Guéso. « Je serai encore plus fier, lui disait-il, de neutraliser la traite en prouvant aux habitants du royaume de Dahomey que le travail d'un esclave sur les lieux leur rendra encore plus de profit que la vente de ces malheureux... Pour y réussir il ne faut pas des raisonnements, il faut des faits. Commençons par faire cultiver et annoncez en même temps aux cabécères que vous achèterez toutes les arachides qu'ils recueilleront eux-mêmes... Allez à Abomey auprès du roi Ghézo... Dites lui que les pays du Sénégal, de la Gambie et de Sierra-Leone s'enrichissent depuis qu'on a cultivé l'arachide et que son royaume si beau, si fertile, dépassera bientôt ceux qui précèdent, si, comme il l'a fait pour l'huile de palme, il ordonne qu'on cultive l'arachide .» A ces instructions était joint un projet de convention qui fut soumis au ministre et à la commission parlementaire chargée de s'occuper des affaires de l'Afrique occidentale et unanimement approuvé.
L'ambassade du lieutenant Bouët, décidée peu après, donna l'occasion à Régis de poursuivre son dessein. L'agent Cases devait
demander au roi qu'il obligeât ses sujets à cultiver l'arachide sur laquelle il pourrait percevoir la dîme comme sur l'huile de palme. La factorerie s'engageait pour plusieurs années à acheter à un bon prix toute la récolte. Boue t et Cases obtinrent des promesses et, même, l'article 6 de la convention du 7 juillet 1851 donnait satisfaction à l'un des vœux de Régis. Le roi acceptait de louer pour un temps indéterminé l'étendue de terrain suffisante pour des essais de culture autour de la factorerie et aussi un certain nombre d'esclaves, mais il ne prenait pour son compte aucun engagement.
En 1852, l'agent Blanchély, qui retournait une seconde fois au Dahomey, recevait pour principale instruction d'essayer de nouveau de persuader Guéso. Dans la lettre qu'il était chargé de remettre au roi, Régis écrivait:* Les Français sont tes véritables amis, fie-toi à leur
loyauté, car ils veulent que tu sois grand et heureux En Europe,
celui qui cultive la terre est honoré et considéré comme le premier citoyen du pays, car c'est la terre qui nourrit et qui rend la population heureuse. ...Ordonne à tes sujets de se livrer à la culture, d'y employer tous leurs esclaves, et tu t'apercevras bientôt que tu auras créé une source de bonheur et de richesses. En agissant ainsi tu acquerras des titres à la reconnaissance de ton peuple et à l'admiration de l'Europe.» Régis revenait à la charge Tannée suivante; l'arachide d'abord devait être jointe au palmier, après on essaierait le coton. L'impulsion fut enfin donnée, tellement qu'en 1853 le maïs manqua et le roi ordonna de ne pas ensemencer en arachide plus d'un cinquième des terres. En définitive, la culture de cette graine ne put prendre un très grand développement parce que le climat du Dahomey lui convenait moins que ne le pensaient les agents marseillais. Mais celle du palmier s'étendit plus qu'ils n'avaient osé l'espérer. Dès les débuts de l'occupation de Ouida, Guéso, à l'instigation de Régis, avait fait publier dans son royaume l'ordre formel de soigner les palmiers, de les débarrasser des plantes parasites qui les entouraient. L'arbre précieux avait été déclaré fétiche, et sous les peines les plus sévère^ il avait été défendu de les couper. Alors on avait vu peu à peu se multiplier ces forêts de palmiers cultivés avec soin qui devaient faire plus tard l'admiration des voyageurs au Dahomey (1).
;1) En 1857, Régis engageait son agent Vidal à demander des concessions de terrains pour tenter des essais de canne à sucre.
L'extension de la traite de l'huile avait bientôt décidé Régis à créer de nouveaux établissements sur la côte ; la faveur de Guéso et de son fils Gléglé lui en donna la facilité. Dès 1853, il laissait carte blanche à son agent pour tâter le terrain du côté des Popos, de Cotonou ou sur tout autre point de la côte. Autour de 1860 ses établissements prenaient tout leur développement. Des factoreries ou des succursales étaient créées à l'ouest de Ouida, à Porto Seguro, Grand-Popo, Petit-Popo, du côté de lest, dans la région populeuse qui a voisinait la lagune Denhain, d'abord à Porto-Novo et sur la plage de Cotonou, puis à Godomey ou Jackin, Abomey-Calavi, Avrékété, enfin, tout à fait à l'est, à Badagry. Ainsi la maison Régis faisait flotter le pavillon français sur toute l'étendue des côtes du royaume dahoméen où elle avait devancé ou supplanté les Anglais; son commerce se chiffrait alors par millions.
Elle n'était d'ailleurs plus seule, après 1860, à représenter l'initiative marseillaise. Un neveu de Victor Régis, Cyprien Fabre, d'une famille d'armateurs ancienne et respectée, s'était séparé de son oncle, à l'école duquel il avait été élevé. Alors les factoreries Fabre se dressèrent partout au Dahomey à côté de leurs aînées et rivalisèrent avec elles d activité. Au même moment, la maison Daumas-Béraud, plus tard Dauraas-Lartigue, vint s'installer à côté des deux autres à Ouida, Porto-Novo et Cotonou, mais sans parvenir à lutter d'importance avec elles.
Enfin, à côté des négociants, les missionnaires avaient paru pour représenter l'action civilisatrice de la France. Dès le débat Régis avait voulu hâter la venue de ceux qu'il considérait comme ses meilleurs auxiliaires. Dans une lettre au ministre de la marine de mai 1850, il rappelait qu'il avait demandé leur envoi depuis longtemps au gouvernement, qu'il avait offert de les loger et de les nourrir gratuitement, de faire construire et orner une chapelle à ses frais. Il s'était entendu pour cela avec « l'évêque de Guinée », qui venait de se rendre à> Ouida, où il avait été reçu avec honneur et distinction, pour organiser la mission. En 1857, Régis renouvelait ses offres an ministre ; il espérait réussir avec le concours de M* Bressillac qui venait de recevoir du Pape l'autorisation de fonder la mission; Vidal, l'agent de la factorerie, avait ordre de l'aider de tout son pouvoir. Cependant ce n'est qu'en 1862 que le père Borghero, des missions de Lyon, établit définitivement une maison à Ouida» puisa Porto-Novo.
Missionnaires et agents des factoreries vivaient tous dans la plus complète tranquillité en se conformant aux usages du pays, entretenant avec les autorités dahoméennes des rapports souvent amicaux. A peine si quelques coutumes vexatoires, telle que l'obligation poulies Européens de ne plus paraître sur la plage de Ouida après le coucher du soleil» gênaient un peu leur liberté d'allures. Malgré l'isolement, les fatigues du climat et la maladie, la monotone activité de la vie des factoreries» les agents subissaient assez le charme d'une vie large et indépendante pour la regretter souvent quand ils revenaient en Europe après avoir amassé» rapidement au début» plus lentement ensuite, mais toujours s'ils le voulaient, un honnête pécule. Quant aux négociants, la liberté dont jouissait leur commerce leur faisait souvent appréhender par intérêt, autant qu'ils pouvaient la désirer par patriotisme» l'établissement de la domination française (1).
Enfin, la France prit position au Dahomey. Elle y acquit des * territoires et des droits qui devaient l'amener fatalement à faire la conquête du pays. Sodji, roi de Porto-Novo, avait demandé sa protection pour éviter les constantes invasions des Dahoméens et leurs rafles d'esclaves. Il avait résisté aux cadeaux et aux menaces des Anglais de Lagos qui eussent voulu lui imposer la leur et avait arboré de lui-même le drapeau français. Un premier traité de protectorat et d'alliance fut signé avec son successeur Mecpon» le 23 février 1863, par le vice-amiral Didelot, commandant la station navale. Il fut malheureusement annulé en 1864 par le viceamiral Lafon de Ladebat, à la suite d'un dissentiment malheureux; mais, au même moment, la France acquérait Cotonou. Gléglé en fit la cession oralement au capitaine de vaisseau Devaux qui vint le visiter à Abomey en 1864. Un traité signé, le 19 mai 1868, par le lieutenant Arnoux avec le gouverneur de Ouida, la confirma solennellement.
Nous avions, depuis 1861, des agents officiels avec le titre de viceconsuls au Dahomey et à Porto-Novo, choisis parmi les agents des maisons marseillaises. Régis l'avait réclamé inutilement depuis plus de dix ans. C'est en cette qualité que Damnas accompagna le capitaine Devaux à Abomey en 1864, que Bonnaud négocia et signa le traité de 1868, confirmé par le lieutenant Arnoux. L'initiative persévérante
(1) Pour l'organisation des factoreries et la vie des Européens au Dahomey, v*ir Chftudoin : Troh moh de captivité au Dahomey* Paris, Hachette, 18M .
de Régis avait porté ses fruits. La ténacité des Marseillais sut les conserver quand les Anglais essayèrent de nouveau de les leur faire perdre. En 1865, les bâtiments de la station navale anglaise vinrent bloquer Cotonou afin de détourner tout le mouvement commercial sur Lagos, comme ils avaient cherché à l'attirer à Badagry par leur blocus de 1852. Les Marseillais de Porto -Novo obtinrent par leur résolution Téloignement des croiseurs et évitèrent le bombardement dont on les avait menacés. Deux ans après, nouvelle tentative des Anglais de Lagos ; elle échoua encore devant les mêmes protestations. L'Angleterre devait renoncer à unir un jour ses possessions de la côte d'Or à celles du Bénin.
Régis avait eu des vues sur la côte d'Or avant son unification sous la domination anglaise ; il avait aussi espéré devancer celle-ci sur la côte du Bénin. Au début de 1853, il parlait de la nécessité de créer une factorerie à Lagos, avant que les Anglais y fussent installés. Quelques mois après, l'occasion sembla se présenter de faire davantage. Les indigènes de Lagos étaient en guerre ; les Anglais avaient établi un nouveau roi. L'ancien, Kossioko, songea à s'appuyer sur les Français. Il offrit à l'agent de Ouida, Lartigue, de nous abandonner entièrement Lagos et d'arborer le pavillon français. L'offre ne put être acceptée : les bâtiments anglais bloquaient la côte, tandis qu'on n'avait vu aucun navire de guerre français depuis plus d'un an. Le commandant Baudin promettait d'envoyer un de ses stationnaires qui ne paraissait jamais. Enfin, Régis se décida à envoyer un de ses navires avec mission d'aller trouver Kossioko, avec ou sans le bâtiment de guerre, et de conclure avec lui une convention commerciale. Comme nous venions de faire alliance avec l'Angleterre, il fallait lui persuader de faire la paix avec cette puissance en renonçant à Lagos et à la traite des esclaves. Une factorerie établie dans la résidence de Kossioko attirerait tout le commerce du pays de Jabo (Djébou) où il était fout puissant et Lagos perdrait toute importance. La paix fut en effet rétablie dans le pays et la nouvelle factorerie définitivement placée à Palma, en 1855, à la suite d'un traité signé avec Kossioko par le commandant Ducrest de Villeneuve, officier de la station navale. Le traité fut mal respecté ; les Hainbourgeois et les Portugais établis à Lagos intriguaient contre les Français et les bâtiments de guerre n'apparaissaient pas pour les faire respecter. Les
Marseillais devaient supporter l'humiliation de se faire protéger par le consul anglais de Lagos.. Cependant, malgré les plaintes contre les vexations de Kossioko, la factorerie de Palma, superbement installée, prospéra. Bientôt, en 1857, une succursale était établie à Lagos même. « Entre Whydah et Palma, écrivait alors Régis, il y a aujourd'hui quarante à cinquante agents, commis et ouvriers français ; il y a aussi toujours plusieurs navires en cours de chargement ; il s'y fait plus de commerce qu'au Sénégal et pourtant ces points restent presque inaperçus. » Cette indifférence du gouvernement fit que, de ce côté, l'initiative des Marseillais devait être sans résultats pour l'expansion française. Plus loin, au delà des bouches du Niger, cimetière des Européens, comme disait Régis, les armateurs marseillais envoyaient des navires troqueurs, vers les Rivières de l'huile, particulièrement à Bonny. Ils parvinrent à prendre place à côté des Anglais qui faisaient là de riches chargements, malgré les difficultés qu'ils cherchèrent à soulever, et .à écouler avantageusement des marchandises françaises (1). Plus tard, le lieutenant de vaisseau Fleuriot de Langle signa avec le roi de Bonny un traité de commerce, mais les Marseillais ne firent aucun établissement dans ces parages où les Anglais devinrent de plus en plus prépondérants.
Les besoins de la station navale de l'Afrique occidentale avaient fait créer, sur l'estuaire du Gabon, un établissement considérable dont le caractère resta longtemps plus militaire que commercial. Le fort d'An maie fondé par Bouët en 1843, carré de 100 mètres de côté entouré d'une palissade, renfermait casernements, hôpital, batterie, poudrière, magasins d'approvisionnements et ateliers. A côté, en 1849, commença à s'élever le village de Libreville. On y vit bientôt le jardin d'essai où Aubry Lecomte fit faire les premières expériences de café, de cacao, de coton. Ici, l'initiative du gouvernement et des officiers prima celle des négociants.
Ceux-ci, les Marseillais tout au moins, avaient déconseillé l'établissement. Leur Chambre de Commerce avait fait remarquer que l'ivoire et le bois de sandal offraient là, sans doute, des aliments sérieux de trafic, mais de nombreuses factoreries étrangères existaient déjà. Il ne manquait pas de points, au contraire, sur la côte de Guinée
(1) Rapport Bouët, 1841. Arch. de la Chambre de Commerce de Marseille, H, 2. D 25
où les Français ne trouveraient personne ayant une position acquise (1). Cependant les Régis pratiquaient la troque au Gabon depuis plusieurs années, comme les armateurs de Nantes. Le premier navire qu'ils avaient expédié à la côte en 1833, le brick rOliuier, s'était même perdu dans l'estuaire, le 6 juin 1834. Mais ces essais n'avaient guère été satisfaisants. Victor Régis écrivait au lieutenant Bouët, qui lui annonçait la fondation prochaine du fort, le 23 novembre 1842 : t Depuis deux ans environ j'ai renoncé à cette échelle où, pourtant, je ferai toucher un de mes navires pour sonder le terrain. » Outre la concurrence des maisons anglaises établies les premières, les Français eurent à souffrir des maladresses du commandant du fort qui ne sut pas protéger leurs transactions contre la malhonnêteté des indigènes. Les Régis se plaignirent vivement au ministre, en 1844, que l'établissement militaire eut gêné leur commerce au lieu de l'aider et les armateurs des autres ports firent entendre les mêmes récriminations.
Cependant les Régis, donnant encore l'exemple et. voulant contenter à la fois le gouvernement et leur ami Bouët, envoyèrent le capitaine Scribanis installer une factorerie en novembre 1844. Ce capitaine étant rentré en France pour rendre compte de sa mission, ses armateurs ne se décidèrent à le renvoyer qu'après avoir vu le ministre et avoir obtenu de lui l'assurance que les mêmes errements ne seraient pas continués. Victor Régis écrivait à Brisset, commandant le fort d'Aumale, en août 1845 : « Nous déplorons les récrimina* tions réciproques et l'aigreur qui s'est élevée dans les rapports des officiers de la marine royale et des capitaines marchands ; des fautes ont été commises, il faut les réparer autant que possible et ce but ne peut être atteint qu'en rétablissant l'harmonie. »
Scribanis repartit donc avec une goélette destinée au service de la rivière et des matériaux pour construire une maison plus vaste que la première. Quelle ne fut pas sa déception en arrivant! Le nouveau commandant avait cru pouvoir s'emparer en son absence des premières installations faites et abandonner en plein air un chargement de bois de sandal qui y était déposé, pour y substituer divers agrès appartenant à la marine. Scribanis ne trouvait aucun magasin pour abriter la cargaison qu'il apportait. Il fallut de nouveau se plaindre. Régis écrivait au comte Bouët Willaumea le 8 avril 1847 :
(1) Lettre au ministre du 29 octobre 1841* Arch. H, 2*
« Veut-on se borner à faire du Gabon un port militaire d'où il faut éloigner les marchands ? Si ce n'est décidé en principe cela existe en fait et je vois avec douleur qu'il faudra recommencer une guerre dans les journaux pour éclairer le gouvernement sur la conséquence de la conduite de plusieurs officiers à l'égard du commerce. Il me répugne d'en venir à pareille extrémité, mais je ne serais nullement disposé à subir des injustices. »
Ces tiraillements expliquent assez l'abandon définitif de la factorerie à peine créée, en 1848. « J'ai abandonné le Gabon, pays de misère, écrivait Régis en 1854, toutes les cargaison de sandal venues dans une année ne valent pas un seul de mes chargements de la côte. » Au même moment l'aide-commissaire Aubry, chargé du service administratif au Gabon, envoyait au ministère un rapport inséré dans la Revue Coloniale qui excitait les vives protestations de l'armateur marseillais, par les exagérations qu'il renfermait sur les avantages commerciaux du pays et par ses insinuations sur la négligence des négociants à en profiter. Dans une lettre à Meslro, directeur des colonies, du 22 décembre 1854, Régis qualifiait ce rapport de « si erroné et si ridiculement inexact, pour ne pas dire plus, que les praticiens n'avaient pu attribuer qu'à une inadvertance son admission dans un ouvrage aussi sérieux que la Revue Coloniale.,. . M. Aubry, disait-il, fait des rêves sur le bois de sandal, des comptes à dormir debout sur le caoutchouc, dont nous avons ici une partie en vente à 20 francs les 100 kilogrammes et dont on n'a trouvé l'emploi qu'en Angleterre pour recouvrir des tuyaux de gaz. » Ce passage sur l'inutilisation du caoutchouc, l'une des grandes richesses des pays congolais aujourd'hui, est à retenir.
Un autre rapport officiel inséré dans la Revue coloniale de 1857, (1) reconnaissait que le commerce français restait misérable. La situation ne changea pas dans la suite. Un médecin de la marine terminait ainsi sa notice sur le Gabon en 1865 : « Que faire d'un pays qui n'a aucune production régulière? Son commerce d'ébène, de bois de teinture et d'ivoire n'a pas une grande importance (2) ». L'ouverture de l'Ogooué au commerce les années suivantes sembla devoir surtout
(1) Rcy. colon, t. xvii, p. 200-75. — Gf Annales des voyages» 1856, t. iv. Le Comptoir françaiê du Gabon, par le capitaine Vignon, ancien commandant du comptoir. — Voir aussi une notice de l'amiral Touchard : Rev. marit. et colon, oct. 1861.
(2) Tour du Monde, 1865, p. 275-820.
favoriser les Anglais. Les progrès constatés par certains rapports officiels n'étaient guère sérieux. En 1874, on comptait douze principales factoreries à Libreville et surtout à Glass, le vrai centre commercial, plus en amont à six kilomètres sur le fleuve. Les plus importantes appartenaient à des Anglais, parmi lesquelles les deux grandes maisons Hatton et Cookson et Holt de Liverpool, ou à des Allemands. Deux maisons du Havre faisaient assez piètre figure à côté d'eux. Les Marseillais avaient continué à dédaigner le Gabon. Les déboires qui avaient suivi les essais des Régis, le peu d'abondance de produits oléagineux, le manque de débouchés sérieux à Marseille pour les principaux produits de traite du Gabon, ivoire, caoutchouc, bois divers, expliquaient leur abstention plus que la concurrence étrangère qu'ils ne redoutaient pas d'affronter. Les merveilleuses explorations de Savorgnan de Brazza allaient enfin ouvrir aux Français de nouveaux horizons dans ces parages.
Peu confiants dans l'avenir du Gabon, les Régis avaient porté leurs vues plus loin sur toute la riche côte qui s'étendait des bouches du Congo aux confins du littoral désertique du Damaraland. Les Portugais n'occupaient pas effectivement tous les points de leur colonie actuelle d'Angola ; il était donc possible pour la France d'y prendre place à côté d'eux. En 1844, le capitaine Ytier partit fonder des factoreries à Benguela et à Loanda, avec une goélette pour faire la •troque depuis le Congo jusqu'à Port-Alexander, vers le fleuve Counene. En février 1845, le même navire, F Etna, emportait les matériaux d'une autre factorerie à installer à Ambriz. Les Marseillais rencontraient là de nombreux concurrents. A Ambriz, en 1845, ils trouvaient sept maisons de commerce déjà établies, trois portugaises, trois américaines et une brésilienne. Les Portugais se montraient peu accueillants pour les étrangers dans leurs ports ; l'importation des marchandises les plus usuelles n'était permise que sous pavillon national, et l'exportation de l'orseille, le produit le plus recherché, était interdite aux capitaines des autres nations. De plus, les autorités locales de Loanda et de Benguela accumulaient les tracasseries. Forcés de leur abandonner un navire et sa cargaison, après de longues chicanes, les Régis réclamèrent par la voie diplomatique, sollicitèrent inutilement une démonstration des bâtiments de la station navale et liquidèrent momentanément leurs affaires dans les ports portugais.
Cependant, ils avaient conçu de vastes projets que Louis Régis exposait dans une lettre au ministre, du 14 novembre 1846 : « Au delà de Cabinda se trouvent les possessions portugaises de Loanda, Nuevo Redondo et Benguela. Les Français n'y sont que tolérés ; ils y subissent des vexations et des entraves dont ils ne s'exonèrent qu'au moyen de sacrifices pécuniaires. . .
Il faudrait donc, pour organiser un commerce important et riche d'avenir, planter le drapeau français sur un point situé avant Saint- Paul et sur un autre situé après Benguela. Le point le plus convenable au Nord serait Ambriz, à quelques lieues de Loanda... Nous avons déjà fait une tentative de factorerie sur ce point et nous avons dû l'abandonner momentanément parce que nos agents, isolés et sans protection, subissaient des vols continuels de la part des indigènes. Le gouvernement portugais convoite le pays d' Ambriz ; il s'y voit menacé dans son commerce de Loanda. Nous croyons donc qu'il faudrait se presser de prendre l'initiative.
Depuis Loanda jusqu'à Benguela le littoral appartient aux Portugais. . . nous vous signalerons en conséquence des points situés au sud de cette dernière ville. La baie de Mossamy (Mossamédès) nous parait réunir de grands avantages pour une factorerie ; les Portugais ont tenté de s'y établir, mais ils l'ont fait avec si peu d'intelligence qu'ils n'en ont retiré aucun avantage. ... Si Mossamédès n'appartient point réellement au Portugal, il faudrait, sans retard, y planter le drapeau français à l'abri d'un blockhaus. Si, par contre, c'est une possession reconnue il faudrait nous porter plus loin ; nous proposons, dans ce cas, le Port Alexander, désigné déjà comme lieu de dépôt de charbon pour les navires à vapeur de la station. Nos capitaines nous font espérer la réussite d'un pareil établissement et la possibilité de se pourvoir, dans une localité voisine, de l'eau qui manque sur ce point. »
En attendant l'application de ce programme, le capitaine Ytier retournait se fixer à Loanda et à Benguela au début de 1847. En 1853, un traité de commerce fut négocié avec le Portugal ; V. Régis suivit de près les pourparlers et fournit des renseignements au gouvernement. Aussitôt le traité conclu, il annonçait au ministre, en juin 1854, qu'il rétablissait ses factoreries de Loanda et de Benguela avec succursales à Ambriz, Ambrisette, Congo et Cabinda. « Cela faisait la douzaine de ses établissements en Afrique ; avec cela et quinze navires la besogne ne manquerait pas. »
II n'avait pas perdu l'espoir de voirie pavillon français flotter sur les points encore inoccupés par les Portugais. Il avertissait le ministre de la marine, le 19 mars 1855, que les Portugais semblaient préluder par des actes significatifs à la prise de possession de la côte d'Ambriz jusqu'au delà du Congo.
Six mois après on apprenait que la prise de possession d'Ambriz par les Portugais était un fait accompli ; les navires de guerre anglais et américains avaient refusé de saluer le nouveau fort portugais ; le pavillon de guerre français n'avait pas paru. Le gouvernement portugais avait habilement profité de la guerre de Crimée, qui retenait toute l'attention des gouvernements anglais et français ; les protestations restèrent inutiles. Bientôt la position devenait intenable ; il n'y avait aucune protection efficace à attendre de la métropole ; Régis donna Tordre de liquider ses factoreries en 1856. Ses agents Ytier et Daumas, en se retirant, avaient transporté leur établissement dans l'estuaire du Congo. Régis essayait en vain, en 1857, d'intéresser le gouvernement à cette nouvelle position. Il écrivait aux ministres des lettres pressantes pour leur demander de se hâter de faire planter le drapeau français sur un point quelconque de l'estuaire pour y devancer les Portugais. Pour gagner du temps il offrait défaire conclure des traités avec les chefs par un de ses navires en partance de Marseille, en attendant que le commandant de la station navale pût venir les ratifier. H fallut encore abandonner le nouveau comptoir ; le grand armateur marseillais s'était fait inutilement le pionnier de l'expansion française sur les côtes méridionales de l'Afrique occidentale.
On pourrait s'étonner, à première vue, que les Marseillais, si hardis à Test de Sierra-Leone, eussent négligé de porter leurs efforts à l'ouest de la côte de Guinée. Le bas de côte était considéré comme le domaine commercial des négociants du Sénégal. Les goélettes des maisons de Saint-Louis et de Gorée exploitaient, en 1840, les comptoirs d'Albreda en Gambie, de Sedhiou en Casamance, les Bissagos, Rio-Nunez, Rio-Pongo et Sierra-Leone. C'est au delà seulement que les Marseillais se jugeaient impuissants à exercer leur action, du Sénégal, et qu'ils pensaient nécessaire la création d'établissements particuliers en relations directes avec la métropole pour lutter avec quelque succès contre la concurrence des troqueurs étrangers (1).
(1) Berteaut. Marseille, etc., p. 21-22.
Est-ce pour cette raison que la Guinée française actuelle attendit plus longtemps les premiers comptoirs français que la côte d'Ivoire et le Dahomey ? En 1842 et en 1845 des traités avaient cependant été conclus avec divers chefs des Rivières du Sud par nos officiers, Fleuriot de Langle, de Kerhallet, Baudin, Laffon-Ladebat. Celui-ci avait même acquis des terrains en Mellacorée ; dans son rapport, communiqué à la Chambre de Commerce de Marseille, il montrait l'utilité de la création de quelques factoreries permanentes et proposait l'exemple d'un négociant de Gorée, M. de Saint-Just, qui en avait établi une à Malaguia. Mais, en 1857, il n'y avait plus de Français en Mellacorée. Un navire de Marseille y était en détresse ; le capitaine et tout l'équipage, atteints de fièvres, hors d'état de se soigner mutuellement, restaient là sans secours. Sur le croquis dressé par le capitaine de frégate Brossard de Corbigny en 1861 (1), Carabane, Sedhiou et les rivières Nunez, Pongo, Sungarie, Mellacorée, Scarcies, étaient marquées comme possessions et centres de commerce français. C'était l'interprétation des traités, mais tous ces points étaient-ils réellement occupés ? Ce fut seulement le colonel Pinet-Laprade, successeur de Faidherbe au Sénégal en 1865, qui créa des postes militaires à Boké et à Benty pour protéger les premiers comptoirs établis. Les Marseillais donnèrent encore l'exemple. Vers 1868, Pastré, l'émule le plus brillant de Régis parmi les armateurs marseillais d'alors, avait des factoreries à Gorée, Carabane, Sedhiou, dans la Guinée portugaise ; il étendit ses établissements jusqu'aux Rivières du Sud.
En effet, les Marseillais ne s'étaient pas désintéressés du commerce et de l'expansion coloniale à l'ouest de Sierra-Leone. En 1841, parmi les négociants et armateurs marseillais en relations avec le Sénégal, on citait Fabre fils aîné, Jérôme Borelli, Briqueler, Cohen, Roch Olive, Victor Régis : plusieurs d'entr'eux, parmi lesquels Régis, avaient des comptoirs à Saint-Louis et à Gorée (2).
Au nombre des précurseurs de l'expansion sénégalaise on trouve même un voyageur, Chavanon, marseillais par ses attaches, sinon par ses origines. Après avoir passé toute sa jeunesse aux colonies, occupé en même temps d'études scientifiques et de recherches commerciales, Chavanon, employé dans les bureaux de la marine,
(1) Revue marit. et colon., 1861, t. i.
(2) Voir ci-dessous, chapitre XVI, la part prise par les Marseillais à la mise en valeur du Sénégal.
avait parcouru les Indes orientales avec une mission du gouvernement, de 1825 à 1830. Il en avait communiqué les résultats à l'Académie de Marseille qui l'avait nommé membre associé correspondant en 1831. C'est alors qu'il repartit de Marseille pour le Sénégal, chargé de remonter le fleuve et de suivre la route ouverte trois ans auparavant par Caillié jusqu'à Tombouctou. Il revint à la fin de 1832 et c'est encore à la même société savante qu'il offrit la primeur des résultats de cette nouvelle mission, avant de les publier.
Frappé des inconvénients que présentait pour la pénétration vers l'intérieur la route du fleuve, à cause des vexations des chefs de village, ou celle de terre, suivie par Mol lien en 1818, exposée aux incursions des Maures, qui allaient précisément se soulever contre nous en 1832, et conduisant chez des Peuls peu hospitaliers, il avait résolu d'emprunter la voie de la Gambie, d'une navigation plus commode et bordée de peuplades mandingues plus douces. Malheureusement la maladie l'avait empêché d'aller bien avant; il rapportait des observations sur le pays et les mœurs des Mandingues, sur la géologie, les fossiles et un grand nombre de plantes du Sénégal et de la Gambie. Sur cette rivière, il avait fait la rencontre d'un compatriote, Duranton, dont la destinée était singulière.
Envoyé en Afrique par le gouvernement, à l'époque des essais de colonisation agricole au Sénégal, Duranton devait y remplir une mission d'exploration sur les bords du fleuve et résider dans les comptoirs les plus éloignés, afin de nouer des relations avec les chefs des peuplades voisines. C'est ainsi qu'après avoir remonté le fleuve il pénétra dans le Kasson, pays des Kassonkés, dans la région de Kayes, y fixa sa résidence et y épousa la fille du roi dont il eut deux enfants. 11 avait adopté les mœurs des indigènes et parlait merveilleusement leur langue ; il leur assura la supériorité sur leurs ennemis, grâce à quelques pièces d'artillerie qu'il put se procurer et acquit en peu de temps un grand prestige. Il en profita pour obtenir de son beau-père la permission d'élever dans le Kasson un établissement français. C'eût été un centre d'échanges et un poste commode à proximité, disait-il, des sources du Sénégal et de la Gambie, et permettant de pénétrer facilement dans ce pays de Bambouk dont la richesse en or excitait depuis longtemps les convoitises. Un conflit d'amour-propre dérangea ses projets. Duranton éconduit par le gouverneur du Sénégal, le baron Roger, qui lui en interdit même
l'accès, finit par se décider à offrir ses services aux Anglais de la Gambie qui lui avaient fait des avances. C'est alors que le rencontra Chavanon. Il apprit de celui-ci, avec joie, que le nouveau gouverneur, M. de Saint-Germain, t avait gagné tous les cœurs et ranimé toutes les espérances. » Aussitôt il se hâta de venir lui soumettre à nouveau ses projets de pénétration. Duranton devait mourir malheureusement peu après à Bakel, au retour d'un voyage qu'il venait de faire à Saint-Louis (1).
« Le Sénégal est en ce moment riche d'espérance et d'avenir » écrivait Chavanon dans la notice remise à l'Académie de Marseille. Il témoignait par là sa confiance dans l'intelligence du nouveau gouverneur. Selon lui, des voyageurs intrépides qui ouvriraient à notre commerce de nouveaux débouchés vers l'intérieur pourraient seuls faire sortir le Sénégal de la condition à laquelle il semblait condamné jusque là et lui mériter vraiment le nom de colonie. L'expansion sénégalaise résolument tentée enfin, plus de vingt ans après, par Faidherbe était ardemment souhaitée à Marseille dès 1830 (2).
Victor Régis donnait en 1855 une preuve de la persistance de ce désir chez les négociants, dans une lettre qui fournit un témoignage de plus de la largeur de ses vues. Il écrivait, le 22 novembre, à un négociant de Saint-Louis du Sénégal : « J'étais à Paris, il y a vingt-cinq jours, j'ai eu l'occasion de causer Sénégal avec le ministre et son secrétaire. On était inquiet sur l'état de guerre dans lequel s'est lancé M. Faidherbe.... J'ai saisi avec empressement l'occasion d'éclairer le ministre. Je lui ai démontré clairement que le gouverneur ne faisait que suivre la marche qui lui avait été tracée par M. Ducos, qui, à son tour, n'avait agi que d'après les décisions de la commission des comptoirs d'Afrique dont j'ai fait partie. J'ai démontré que, sous peine d'un effet désastreux, on ne pouvait abandonner la marche suivie jusqu'à ce jour.... Enfin, quoique je ne connaisse pas person-
(1) Sa mort fut funeste aux Kassonkés. Rafienel les trouva, dix ans après, réfugiés chez les Peuls dans le Bondou pour échapper aux Bambarras, leurs ennemis acharnés. L'excellent souvenir laissé par le Provençal Duranton lui valut un touchant accueil du roi et de sa sœur Sadiaba, l'ancienne femme de l'explorateur. Selon Raffenel, Duranton « dominé par ses goûts aventureux et un intrépide désir d'être utile avait abandonné sa position d'employé du gouvernement pour suivre ses penchants naturels de voyages et d'exploration. »
(2) Manuscrits de l'Académie de Marseille, carton VI, sciences historiques, voyages.
nettement M. Faidherbe, j'ai cru devoir, dans un intérêt de justice, faire à S. E. l'éloge de la fermeté et de la vigueur intelligente de votre gouverneur. Je suis heureux de vous dire que je crois avoir réussi à vaincre les scrupules du ministre.... J'ai terminé en demandant qu'on envoie des renforts pour soutenir dignement notre drapeau. Je dois vous dire que les bureaux abondent dans mon sens. J'ai pensé que ces renseignements tout confidentiels vous seraient agréables et c'est dans ce but que je vous les transmets. » Faidherbe inaugurait alors à peine son œuvre par la lutte contre les Maures. D'après l'allusion faite par Régis à l'ancien ministre Ducos, son ami, et à la commission formée en 1850, aux travaux de laquelle il avait pris une grande part, il n'est pas téméraire de supposer qu'il avait été un des inspirateurs des résolutions fécondes qui y avaient été prises. Ne devait-il pas pousser de toutes ses forces à la pénétration, lui qui espérait déjà et prévoyait, vers 1855, la jonction de nos possessions d'Algérie avec celles de la côte occidentale? « Maîtresse de l'Algérie, écrivait-il au ministre Rouher en 1857, la France est appelée à relier un jour ses possessions du Nord aux riches contrées des côtes de Guinée. »
Ainsi, toute la côte occidentale d'Afrique, du Sahara aux parages désertiques du Sud, avait attiré les efforts des Marseillais. Partout, en dehors du Sénégal, ils s'étaient montrés des initiateurs et de hardis pionniers. Pendant quarante ans, favorisés par les croisières de nos officiers de marine et les traités signés par eux, mais souvent mal protégés ou abandonnés presque complètement à eux-mêmes, ils avaient, sans défaillance, développé l'influence et le commerce de la France, préparé l'expansion prochaine.